Magic in the Moonlight de Woody Allen

magic_in_the_moonlight Le thème du nouveau film de Woody Allen, Magic in the Moonlight, est l’opposition entre le scepticisme et la croyance au surnaturel : croire en quelque chose qui nous dépasse peut nous aider à vivre, même si cette croyance est une illusion. Le bonheur repose donc forcément, plus ou moins, sur un mensonge, mais ce n’est peut-être pas si grave.
Mais racontons d’abord le début de l’histoire : Stanley Crawford, un britannique très rationnel, officie en tant qu’illusionniste sous le nom de Wei Ling Soo, il connaît tous les trucs de son métier et en a même inventé un grand nombre, et il fait des tournées triomphales dans toute l’Europe. Une de ses habitudes est de démasquer les médiums et autres voyants, dans lesquels il ne voit que des charlatans cupides. Mais, un beau jour, un de ses meilleurs amis, Howard Burkan, lui présente le cas étrange d’une jeune femme qui semble réellement douée de dons de voyance exceptionnels et qui va mettre sérieusement à l’épreuve la clairvoyance et la réflexion de Stanley … mais aussi ses sentiments.
J’ai trouvé le début de ce film assez laborieux, avec des dialogues lourds et démonstratifs, et une exposition de la thématique principale pas très intéressante, et puis, peu à peu, le charme de l’histoire a opéré. Il faut dire que ce film nous transporte à la fin des années 20 dans la haute société, et que, donc, la beauté des décors et des costumes contribue beaucoup à charmer le spectateur, mais il y a aussi le jeu des acteurs (qui sont tous très justes et très bien choisis), et un certain talent du réalisateur à mêler scènes surprenantes et scènes attendues, ainsi que des pointes d’humour distillées sans lourdeur, et que j’ai vraiment appréciées, comme autant de clins d’œil au spectateur.
Au final, un film agréable à voir, divertissant, charmant, mais qui reste sans doute trop léger pour laisser un souvenir marquant. A ce titre, Blue Jasmine m’avait semblé être un film plus réussi, plus profond, plus consistant.

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Quelques proses de Raphaële George

Note biographique : Raphaële George ( de son vrai nom Ghislaine Amon ), peintre et écrivain, est née le 2 avril 1951 à Paris où elle a vécu et où elle est décédée le 30 avril 1985. Après son bac, elle entreprend des études d’économie, études qu’elle interrompt en 1973 pour entrer à l’Ecole Normale d’Instituteurs. Devenue institutrice, elle exerce ce métier jusqu’en 1979, année où elle obtient le capes d’arts plastiques et un poste de professeur dans un lycée de banlieue parisienne. Elle s’investit beaucoup dans sa nouvelle fonction et fait preuve, auprès de ses élèves, d’une grande inventivité.
Son premier livre, Le petit vélo beige, sort en 1977 aux éditions de l’Athanor. Elle écrit aussi quelques articles de critique littéraire dans Libération et puis fonde, aussi en 1977, avec Mireille Andrès et Jean-Louis Giovannoni Les Cahiers du Double, revue de littérature et de sciences humaines, qu’elle dirige ensuite avec ce dernier jusqu’en 1981. Parallèlement à ses activités littéraires, Raphaële George peint (Draps, Suaires) et expose fréquemment, seule ou en groupe.
Début 1984 elle apprend qu’elle est atteinte d’un cancer et en mars de cette même année elle décide de prendre le pseudonyme de Raphaële George.

Proses

Journal sans date

La certitude que j’ai maintenant, née par ce livre et qui remonte en lui, est que pour me reconnaître il me faut les mots d’un autre. Des mots qui nous auraient été donnés comme une mère donne le sein. C’est comme si j’avais créé quelqu’un qui tienne à moi, pour m’empêcher de mourir. C’est comme si quelqu’un me percevait de loin, dans un pays que je ne connais pas, prise par ce mouvement qui au présent m’attire vers la chute, le déséquilibre, et qui veuille m’enseigner l’amitié … Ce quelqu’un veille constamment au-dessus de mon épaule, sait que je ne dois pas rester seule. Ce quelqu’un veut que je comprenne, lorsque je n’aurai plus besoin des autres mais seulement de ma vie, qu’il n’y a rien d’autre à peupler que la foi qui nous anime et que nous refusons en vain.

(…)

Ainsi, ce quelqu’un erre dans le lointain étranger, me faisant signe par instant. Cette distance le rend, la rend, les rend proches encore. Nous sommes unis au silence où toute ombre ne peut que nous vouloir le bien. J’ai hâte d’être ombre moi-même enfin dégagée de tout ce qui faisait le corps lourd et la raison dans la peine.

*
L’acte d’écrire sort du champ de la volonté à tel point que j’ai souvent cette impression que ce n’est pas moi qui écris mais quelqu’un d’autre. Au fond, je donne mon âme à cet être intérieur dont j’ignore les vraies intentions. Je me prête à son jeu.
Parfois, il me paraît être le diable, il me prend ma conscience, et lorsqu’après d’étranges heures passées à noircir des feuilles, il me la rend, tout devient pâle.

***

Pour cet article, je me suis beaucoup inspirée de la revue Diérèse n°63 qui consacrait un long article à Raphaële George.

Journal d’un roman n°6

Vous vous souvenez peut-être, chers lecteurs, qu’au mois d’avril de cette année j’avais terminé l’écriture du premier jet d’un roman – récit autobiographique plus exactement – , avec l’intention de le corriger un mois plus tard, et hésitant beaucoup sur une éventuelle tentative de publication ?
Eh bien, il m’aura fallu en réalité cinq mois de réflexion avant de pouvoir prendre une décision …
J’ai laissé reposer ce récit sans y toucher et c’est seulement au mois de septembre que j’ai eu le courage de remettre mon nez dedans. J’avais peur de découvrir de nombreux défauts et faiblesses mais, finalement, je n’aurai passé qu’une dizaine de jours à faire des corrections, qui ont été le plus souvent minimes : changement d’un mot ou d’une tournure de phrase, correction de coquilles. Une réécriture de certains passages a parfois été nécessaire, et j’ai aussi réalisé quelques coupes de paragraphes qui ne me plaisaient plus …
Et puis j’ai sauté le pas : j’ai envoyé ce récit à trois éditeurs de moyenne importance vers la mi-septembre. Sur le site internet de de l’un de ces éditeurs il est précisé qu’il faut compter deux mois d’attente pour avoir une réponse après l’envoi d’un manuscrit, je prends donc mon mal en patience et vise la mi novembre avec impatience !
Ce qui m’a décidée à contacter des éditeurs c’est d’abord la curiosité : l’envie de faire lire ce travail à des professionnels, l’envie de savoir ce que vaut ce récit (même s’il est probable que je ne reçoive de la part des éditeurs que des refus sous forme de lettres-types, mais on ne sait jamais !). Et puis je crois que j’aurais trouvé dommage de garder ce texte dans un tiroir, sans lui donner au moins une chance de voir le jour.
Période d’attente donc !
Rubrique à suivre …

Deux poèmes de Charles Dobzynski

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Charles Dobzynski est un écrivain et poète français, né en 1929 à Varsovie et décédé le 26 septembre 2014.( Wikipédia)
J’ai trouvé ces deux poèmes en prose sur le site de l’éditeur L’Amourier, ils sont extraits du recueil L’escalier des questions (2002).

La Pluie en tournée

Venez, ne restez pas dehors, me dit la pluie. J’entre dans son silo. Beaucoup de blé veille sa putrescence. Beaucoup de vent vieillit dans ses barriques. La pluie fait toujours des réserves. Dès qu’elle dort, elle a des fourmis dans le dos, des démangeaisons dans les veines. Je me rouille, dit-elle, à garder la chambre. Chambre noire, il est vrai, pour tout le linge qu’elle détrempe et tant d’images qu’elle délave. Chambre où l’œil couve une autre vue.
On appelle la pluie. Son répondeur nasille : la pluie est en tournée, veuillez laisser votre message. La pluie, dérangeaison dans le nerf optique du temps où dérape l’orage. Je vous invite à déjeuner, dit-elle. Et elle m’offre ses reliefs de collines, ses arêtes de prisme, ses chauds-froids de couleurs. Et vite elle ramasse sur la table les miettes de l’arc-en-ciel. Bien sûr, je reste sur ma faim. Peu importe à la pluie. Elle fait sa toilette, maquille son miroir. Son peigne passe et repasse dans sa crinière où les cheveux blancs des étoiles se prennent.

****

III L’Aveu

J’ai les menottes aux poignets. Je suis bon pour la chambre noire. Car je suis désormais un ressortissant de la nuit, un émigré de l’être, un parent du paraître. On prend mes empreintes: elles se dérobent, naturellement. On essaie de me photographier, de face ou de profil. Le cliché rate, bien sûr. Il y manque l’essentiel. Mon obscurité ne révèle plus rien. Mon apparence, privée de son contraste, se rétracte et simule les estropiés. Mon identité s’esquive par le premier interstice venu. Je me mets à table, dès qu’on recouvre celle-ci d’une nappe qui me sert illico de couverture. Je mange le morceau. Il m’étouffe. Son arête de questions irrésolues me reste en travers de la gorge. Mais j’avoue: oui, je l’ai tuée. Comment faire autrement? Depuis ma naissance, elle m’épiait, me persécutait. Elle se prétendait ma doublure. Personnage en quête d’alter ego, ignorant quel texte elle traînait derrière moi, je finissais par être sa réplique détournée, sa contrefaçon. Elle me prenait en filature. Moi, je la prenais en horreur. Car elle me poursuivait de son odeur indéfinissable, mixture de soufre et de souffrance, de sueur et de cendre. Elle courait à mes trousses, me détroussait de mes songes, m’aplatissait sur le sol. Je n’étais plus que ce tapis effrangé, étranger, sur lequel les passants laissaient l’estampille de leurs pas et essuyaient leurs pieds boueux. Dans son sillage délétère, mes nuits s’enlisaient avec leur cargaison. Mon soleil y transpirait de l’encre. Éponge oubliée de mon corps, elle l’absorbait petit à petit. D’un coup de hache, oui, il m’a fallu la tuer. La piétiner n’y aurait pas suffi. Affaire de vie ou de mort, sans autre alternative: c’était elle ou moi. J’ai abandonné son cadavre dans un terrain vague. Vous la trouverez sans peine, vu la similitude. Mais vous constaterez qu’avant de mourir, mon ombre était déjà aveugle.

Regarde les lumières mon amour d’Annie Ernaux

regarde-les-lumieres-mon-amour-ernauxComme je m’intéresse particulièrement, cette année, à l’œuvre d’Annie Ernaux, je me suis acheté ce petit livre très original – son dernier livre – paru en 2014 aux éditions du Seuil dans la collection « Raconter la vie ». Livre assez inclassable, présenté comme un journal intime sur une période d’un an : du 8 novembre 2012 au 22 octobre 2013, l’auteure note les impressions et les réflexions que lui inspirent ses courses régulières à l’hypermarché Auchan des Trois-Fontaines de Cergy. C’est un lieu où elle aime aller « pour voir du monde » et où elle aime se mêler à des populations diverses, qui ne se croisent que dans ce magasin, mais c’est aussi un endroit où règne une certaine pression sur les clients, elle parle même d’aliénation, les caméras de surveillance sont là pour épier ses faits et gestes, la culture n’est représentée que par quelques best-sellers sans intérêt, la queue aux caisses est une épreuve difficilement supportable … En même temps, chaque rayon est un petit monde en soi, les vendeurs du rayon hi-tech sont en quelque sorte l’aristocratie de l’hypermarché, écrasant tout leur monde de leur supériorité, tandis que le poissonnier se flatte lui aussi de ne pas être un vendeur comme les autres mais « un artisan » et que les caissières sont peu à peu remplacées par des machines dont personne ne sait se servir.

J’ai choisi un extrait qui m’a plu et que je trouve très intéressant – pages 66-67 :

Ici, le soir d’un autre été, j’étais prise dans une file d’attente si longue qu’elle commençait entre les rayonnages de biscuits, loin d’une caisse devenue invisible. Les gens ne se parlaient pas, ils regardaient devant eux, cherchant à évaluer la vitesse de progression. Il faisait très chaud. M’est venue la question que je me pose des quantités de fois, la seule qui vaille : pourquoi on ne se révolte pas ? Pourquoi ne pas se venger de l’attente imposée par un hypermarché, qui réduit ses coûts par diminution du personnel, en décidant tous ensemble de puiser dans ces paquets de biscuits, ces plaques de chocolat, de s’offrir une dégustation gratuite pour tromper l’attente à laquelle nous sommes condamnés, coincés comme des rats entre des mètres de nourriture que, plus dociles qu’eux, nous n’osons pas grignoter ? Cette pensée vient à combien ? Je ne peux pas le savoir. Donner l’exemple, personne ne m’aurait suivie, c’est ce que raconte le film Le grand soir. Tous trop fatigués, et bientôt nous serions dehors, enfin sortis de la nasse, oublieux, presque heureux. Nous sommes une communauté de désirs, non d’action.
Le rêve de mon enfance d’enfant de guerre, nourrie des récits de pillage de 1940, était d’entrer librement dans les magasins désertés et de prendre tout ce qui me faisait envie, gâteaux, jouets, fournitures scolaires. Qu’on l’ait fait ou non, c’est peut-être ce rêve qui flotte confusément dans les hypermarchés. Bridé, refoulé. Considéré comme infantile et coupable.

Quelque part, un poème de René Guy Cadou

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Quelque part

Oh ! Quelque part dans une villa vide du bord des mers
Dis mon amour ! Avec des fleurs dégénérées et des asters
Dans la maison d’un garde-chasse ou bien peut-être
Dans la petite chambre en bois blanc d’un vieux prêtre
Quelque part tout au fond d’un hôtel de province
Qui sent la suie mouillée le cuivre et les harnais
Ou plus loin si tu veux dans un pays malade
Et fréquenté des seules bêtes de forêt
Ô mon amour en cet octobre je t’emporte
A travers cette pluie de sang des feuilles mortes
Comme un enfant qui cherche à préserver le nid
Surveillé deux saisons La terre se chamarre
De garance et de pourpre et l’on entend les gares
Rappeler longuement les trains bleus qui ont fui
Que ce soit en un lieu très humble avec des lampes
Aux vieilles mèches difficiles à remonter
Des meubles bas de la poussière sur la rampe
Et des plumes en moins au coq du vaisselier
Car nous avons un goût tenace pour ces choses
Qui naissent de nous-mêmes singulièrement
Et les pâles soleils qui tombent du couchant
Ajoutent dans le temps à leur métempsycose.

****

Ce poème est issu de Poésie la vie entière – Œuvres poétiques complètes, Editions Seghers (1977)

Trois poèmes récents de Marie Huot

J’ai découvert ces poèmes dans la revue Diérèse n°63 du printemps/été 2014 et ils m’ont tout de suite touchée par leur simplicité et leur aptitude à faire passer l’émotion. Marie Huot est née en 1965, elle a publié une quinzaine de recueils de poèmes, je ne la connaissais pas avant de lire ces quelques poèmes.

***

La nuit vient sous le Pont aux Trembles
je me souviens d’une phrase que quelqu’un disait :
il faut faire son deuil
Le deuil que je fais est tout fripé
J’ai beau m’appliquer
je ne sais pas faire mieux que cela
une chose froissée roulée en boule
que j’essaie en vain de cacher sous mon lit

***

La vérité est que je faisais des voyages minuscules
que personne ne voyait ni ne savait
Des allers-retours rapides à travers la mémoire
Ma petite cour était remplie de feuilles mortes
J’avançais sur un radeau de bois sec et de ficelles
Je n’avais ni voile ni boussole
simplement mon cœur qui se soulevait
quand nous croisions de loin des lanceurs de dés sur la mer
J’avais peur de retourner à la case départ avec ma cargaison d’amour
J’aurais préféré être dans un cheval de Troie
avec ma cargaison de guerre

***

Au bord du champ j’avais dressé une table sommaire
pour t’y inviter
Je ne voulais pas forcément manger des bêtes gracieuses
je craignais de garder un peu d’elles au fond de moi
Je l’avais fait pourtant
j’avais mangé leur grâce jusqu’à l’os
Mais je ne voulais pas dire leur nom
car si mon ventre leur était une petite tombe
je craignais que leurs fantômes viennent tourner
chaque nuit devant mes yeux
soufflant à mes oreilles des plaintes ardentes
Avec toi je me sentais prête à dévorer toutes sortes de bêtes
Je l’avais fait
n’en parlons plus

***

Ces poèmes sont des extraits inédits de La Renouée.