L’année de l’éveil de Charles Juliet

annee_eveil_julietJ’ai lu L’année de l’éveil de Charles Juliet car j’avais adoré Lambeaux, un autre de ses récits autobiographiques, et bien que les thématiques de L’année de l’éveil me soient a priori assez peu attractives : dans ce livre, en effet, qui se passe vers la fin des années 40 ou début des années 50, le narrateur adolescent est enfant de troupe dans un lycée militaire du Sud de la France, se passionne pour la boxe, et admire au-delà du raisonnable son chef de section, un homme qui l’invite parfois chez lui le dimanche, et dont le narrateur a l’occasion de rencontrer la séduisante jeune femme.
Pendant le premier quart du livre, j’ai assez peu accroché au personnage du narrateur, dont le goût pour la discipline, la naïveté, la manière de tomber en admiration devant n’importe quel militaire pourvu qu’il soit un peu brutal ou fort en muscles, m’a passablement agacée. Malgré tout, il y avait une sensibilité dans l’écriture, un regard pur et honnête, qui donnaient envie de poursuivre la lecture.
Et, effectivement, le caractère du narrateur s’affine et s’affirme devant nos yeux, il devient moins naïf et plus lucide, son caractère devenu moins malléable se rapproche d’un tempérament d’adulte, et il ose à plusieurs reprises s’opposer à la discipline arbitraire et injuste qui lui est imposée.
J’ai trouvé que l’évolution du caractère du narrateur, et les débats intérieurs de sa conscience, étaient très intelligemment décrits et suggérés, et que l’attention et l’empathie du lecteur s’amplifiaient au fur et à mesure de cette évolution, rendant le récit vraiment prenant et touchant.
Certains passages sont particulièrement durs, surtout liés aux sévices infligés par ses condisciples ou par certains de ses chefs, et on sent un certain stoïcisme du narrateur, qui met un point d’honneur à ne pas manifester sa douleur et à ne pas se plaindre.
Au final, j’ai bien aimé ce récit, mais je crois que j’avais légèrement préféré Lambeaux.

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Deux poèmes de Joë Bousquet

bousquet_connaissanceJ’ai trouvé ces deux poèmes dans le recueil La connaissance du soir, paru chez Poésie/Gallimard. Ce recueil date de 1947.

A cette ronde d’enfants
Que tant de peine a suivie
Vous n’étiez vous qu’en passant
Chansons qui fûtes ma vie

Vous dont je fus la clarté
Beaux jours courbés sous leur ombre
J’ai vécu de vous compter
Je mourrai de votre nombre

Possédant ce que je suis
Je saurai sur toutes choses
Que la chambre où je grandis
Dans mon cœur était enclose

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Madrigal

Du temps qu’on l’aimait lasse d’elle-même
Elle avait juré d’être cet amour
Elle en fut le charme et lui le poème
La terre est légère aux serments d’un jour

Le vent pleurait les oiseaux de passage
Berçant les mers sur ses ailes de sel
Je prends l’étoile avec un beau nuage
Quand la page blanche a bu tout le ciel

Dans l’air qui fleurit de l’entendre rire
Marche un vieux cheval couleur de chemin
Connais à son pas la mort qui m’inspire
Et qui vient sans moi demander sa main

Deux poèmes de Raymond Queneau

antho_20eme J’ai trouvé ces deux poèmes dans l’anthologie de la poésie française du 20è siècle (de Paul Claudel à René Char) chez Poésie/Gallimard.
Raymond Queneau (1903-1976), poète et romancier, est l’auteur, entre autres, des Exercices de style et de Zazie dans le métro.

L’Amphion

Le Paris que vous aimâtes
n’est pas celui que nous aimons
et nous nous dirigeons sans hâte
vers celui que nous oublierons

Topographies ! itinéraires !
dérives à travers la ville !
souvenirs des anciens horaires !
que la mémoire est difficile …

Et sans un plan sous les yeux
on ne nous comprendra plus
car tout ceci n’est que jeu
et l’oubli d’un temps perdu

du recueil Les Ziaux (1943)

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Un poème c’est bien peu de chose
à peine plus qu’un cyclone aux Antilles
qu’un typhon dans la mer de Chine
un tremblement de terre à Formose

une inondation du Yang Tse Kiang
ça vous noie cent mille Chinois d’un seul coup
vlan
ça ne fait même pas le sujet d’un poème
Bien peu de chose

On s’amuse bien dans notre petit village
on va bâtir une nouvelle école
on va élire un nouveau maire et changer les jours de marché
on était au centre du monde on se trouve maintenant
près du fleuve océan qui ronge l’horizon

Un poème c’est bien peu de chose

du recueil L’instant fatal (1948)

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Elsa au Miroir de Louis Aragon

antho_20eme
Voici un poème très célèbre, ayant plus ou moins la forme d’un pantoum, et dont je n’ai gardé que les premières strophes.
Il est extrait de La diane française (1945).

C’était au beau milieu de notre tragédie
Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d’or Je croyais voir
Ses patientes mains calmer un incendie
C’était au beau milieu de notre tragédie

Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d’or et j’aurais dit
C’était au beau milieu de notre tragédie
Qu’elle jouait un air de harpe sans y croire
Pendant tout ce long jour assise à son miroir

Elle peignait ses cheveux d’or et j’aurais dit
Qu’elle martyrisait à plaisir sa mémoire
Pendant tout ce long jour assise à son miroir
A ranimer les fleurs sans fin de l’incendie
Sans dire ce qu’une autre à sa place aurait dit

Elle martyrisait à plaisir sa mémoire
C’était au beau milieu de notre tragédie
Le monde ressemblait à ce miroir maudit
Le peigne partageait les feux de cette moire
Et ces feux éclairaient des coins de ma mémoire

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Deux poèmes de René Char

matinaux_rene_char J’ai trouvé ces deux beaux poèmes de René Char dans le recueil Les Matinaux (1947-1949) et, plus précisément dans la partie « Le consentement tacite ».
Vous trouverez ce recueil dans la collection Poésie/Gallimard.
J’aime ces poèmes pour une certaine violence contenue et parce qu’ils me font un peu penser à certaines Illuminations de Rimbaud – mais en plus clair et en plus incisif, il me semble.

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L’adolescent souffleté

Les mêmes coups qui l’envoyaient au sol le lançaient en même temps loin devant sa vie, vers les futures années où, quand il saignerait, ce ne serait plus à cause de l’iniquité d’un seul. Tel l’arbuste que réconfortent ses racines et qui presse ses rameaux meurtris contre son fût résistant, il descendait ensuite à reculons dans le mutisme de ce savoir et dans son innocence. Enfin il s’échappait, s’enfuyait et devenait souverainement heureux. Il atteignait la prairie et la barrière des roseaux dont il cajolait la vase et percevait le sec frémissement. Il semblait que ce que la terre avait produit de plus noble et de plus persévérant, l’avait, en compensation, adopté.
Il recommencerait ainsi jusqu’au moment où, la nécessité de rompre disparue, il se tiendrait droit et attentif parmi les hommes, à la fois plus vulnérable et plus fort.

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Le Masque Funèbre

Il était un homme, une fois, qui n’ayant plus faim, plus jamais faim, tant il avait dévoré d’héritages, englouti d’aliments, appauvri son prochain, trouva sa table vide, son lit désert, sa femme grosse, et la terre mauvaise dans le champ de son cœur.
N’ayant pas de tombeau et se voulant en vie, n’ayant rien à donner et moins à recevoir, les objets le fuyant, les bêtes lui mentant, il vola la famine et s’en fit une assiette qui devint son miroir et sa propre déroute.

Un poème d’amour de Patrice de La Tour du Pin

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Voici un beau poème d’amour de Patrice de la Tour du Pin (né en 1911), mêlant sensualité et délicatesse.
Ce poème est extrait du recueil La quête de joie (Gallimard, 1942).

Laurence endormie

Cette odeur sur les pieds, de narcisse et de menthe
Parce qu’ils ont foulé dans leur course légère,
Fraîches écloses, les fleurs des nuits printanières,
Remplira tout mon cœur de ses vagues dormantes ;

Et peut-être très loin sur ces jambes polies,
Tremblant de la caresse encor de l’herbe haute,
Ce parfum végétal qui monte, lorsque j’ôte
Tes bas éclaboussés de rosée et de pluie ;

Jusqu’à cette rancœur du ventre pâle et lisse
Où l’ambre et la sueur divinement se mêlent
Aux pétales séchés au milieu des dentelles
Quand sur les pentes d’ombre inerte mes mains glissent,

Laurence … jusqu’aux flux brûlants de ta poitrine,
Gonflée et toute crépitante de lumière
Hors de la fauve floraison des primevères
Où s’épuisent en vain ma bouche et mes narines,

Jusqu’à la senteur lourde de ta chevelure,
Eparse sur le col comme une étoile blonde,
Où tu as répandu tous les parfums du monde
Pour assouvir enfin la soif qui me torture !

Sables mouvants, de Jacques Prévert

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J’ai trouvé ce poème dans le fameux recueil Paroles de Jacques Prévert.
Jacques Prévert (1900-1977) est un poète et scénariste français, il devient un poète populaire grâce à sa poésie simple et basée sur les jeux de mots (Wikipédia). Son recueil Paroles date de 1946.

Sables Mouvants

Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s’est retirée
Et toi
Comme une algue doucement caressée par le vent
Dans les sables du lit tu remues en rêvant
Démons et merveilles
Vents et marées
Au loin déjà la mer s’est retirée
Mais dans tes yeux entrouverts
Deux petites vagues sont restées
Démons et merveilles
Vents et marées
Deux petites vagues pour me noyer.

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Trois poèmes d’Henri Michaux

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Ces poèmes sont extraits du recueil Epreuves, exorcismes (écrit entre 1940 et 1944) – un recueil qui a donc été écrit pendant l’occupation et que je trouve assez angoissant et désespéré.

Terrasse

Il avait la force du lion, quand il fut pris des faiblesses de l’enfance. Elles le saisirent et grand et fort elles le bercèrent comme s’il n’avait pas d’âge.
Ainsi s’accomplissait ce qui a été dit :  » Tu t’élèves pour fléchir. Tu avances pour tomber. »
Où cela advint, là s’arrêta son chemin. Et toutes les plaintes passèrent en son sein : les plaintes de l’un, les plaintes de l’autre, et les souffles du désir qui sont devenus des plaintes.
Mais après avoir chanté tant de plaintes, il n’avait pas encore exhalé la sienne, celle qui n’était qu’à lui.
Peut-être ne la trouvait-il pas, ou la cherchait-il plus loin, ou trop haut.
Terrasse ardente. Terrasse vaine. Au bout de l’homme, au pied de l’escalier, au plus dénué de la plus reculée solitude. Il aboutit là, celui qui avait tant chanté.
Et comme il y parvenait, il fut secoué d’une poigne solide et un voile de faiblesse, passant en son être, effaça de sa vue Ce qu’il est interdit à l’homme de contempler.

***

Alphabet

Tandis que j’étais dans le froid des approches de la mort, je regardai comme pour la dernière fois les êtres, profondément.
Au contact mortel de ce regard de glace, tout ce qui n’était pas essentiel disparut.
Cependant je les fouaillais, voulant retenir d’eux quelque chose que même le Mort ne pût desserrer.
Il s’amenuisèrent et se trouvèrent enfin réduits à une sorte d’alphabet, mais à un alphabet qui eût pu servir dans l’autre monde, dans n’importe quel monde.
Par là, je me soulageai de la peur qu’on ne m’arrachât tout entier l’univers où j’avais vécu.
Raffermi par cette prise, je le contemplais invaincu, quand le sang avec la satisfaction, revenant dans mes artérioles et mes veines, lentement je regrimpai le versant ouvert de la vie.

***

Dans mon camp

Dans un camp à moi, je tiens prisonniers des nobles. Pourquoi ? En otages. Pourquoi en otages ? Parce que.
Ils ne me servent et je ne leur sers. N’importe, je ne les laisse pas partir.
Qui sait … ce qu’on me réclamera un jour que je ne pourrai fournir et à la place de quoi on sera heureux peut-être de recevoir des nobles, et moi soulagé, oui intensément soulagé et débarrassé de ces aristocrates qui me sont une charge si paralysante, mais grâce à qui je pourrai enfin m’acquitter des dettes toujours grossissantes que je contracte sans jamais un répit et d’ailleurs en grande partie à cause d’eux.

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Allégeance, un poème de René Char

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Ce poème d’amour de René Char est extrait du fameux recueil Fureur et Mystère (Editions Gallimard) écrit entre 1938 et 1947.

Allégeance

Dans les rues de la ville, il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus ; qui au juste l’aima ?

Il cherche son pareil dans le vœu des regards.
L’espace qu’il parcourt est ma fidélité.
Il dessine l’espoir et léger, l’éconduit.
Il est prépondérant sans qu’il y prenne part.

Je vis au fond de lui comme une épave heureuse.
A son insu, ma solitude est son trésor.
Dans le grand méridien où s’inscrit son essor,
Ma liberté la creuse.

Dans les rues de la ville, il y a mon amour.
Peu importe où il va dans le temps divisé.
Il n’est plus mon amour, chacun peut lui parler.
Il ne se souvient plus ; qui au juste l’aima et
L’éclaire de loin pour qu’il ne tombe pas ?

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Les jeux sont faits, de Jean-Paul Sartre

sartre_les_jeux_sont_faitsCe livre est un roman-scenario de Jean-Paul Sartre, écrit en 1947, et qui a été adapté au cinéma par Jean Delannoy la même année. Son écriture est donc celle d’un scenario, avec beaucoup de dialogues et surtout de jeux de scène, et un découpage de l’histoire en scènes situées dans des lieux bien définis et bien décrits.

L’histoire : Eve Charlier est une grande bourgeoise, très riche, qui est assassinée par son mari. Celui-ci, chef de la Milice, est un homme sans scrupule qui n’a épousé Eve que pour sa dot, et qui convoite maintenant la jeune sœur d’Eve, Lucette, une jeune fille naïve et égoïste. Eve, empoisonnée par son mari, se retrouve, morte, à faire la queue devant le bureau d’enregistrement des morts, impasse de Laguénésie.
Parallèlement, Pierre Dumaine, une homme modeste, qui a fondé « La Ligue » et se bat clandestinement contre la Milice et le Régent qui gouverne le pays, sa fait assassiner par un jeune homme, un de ses anciens amis, qui l’a trahi. Pierre, abattu par une balle, se retrouve, mort, à faire la queue devant le bureau d’enregistrement des morts, impasse de Laguénésie.
C’est ainsi qu’Eve et Pierre se rencontrent, tous deux réduits à l’état de fantômes, et ne tardent pas à tomber amoureux l’un de l’autre.
Grâce à l’article 140 du règlement qui dirige le monde des morts, Eve et Pierre obtiennent le droit de retourner à la vie et de vivre leur amour pour une journée-test qui décidera de leur sort définitif …

Mon avis : L’idée de faire naviguer des personnages entre le monde des morts et celui des vivants est très séduisante, et très poétiquement traitée dans ce scenario.
On retrouve bien sûr, comme souvent chez Sartre, les préoccupations politiques et de conflit entre les classes sociales (Pierre Dumaine, d’un milieu populaire, pense que son amour pour Eve, une grande bourgeoise très fortunée, est voué à l’échec, et les milieux sociaux sont décrits d’une manière assez caricaturale, mais qui reste plausible).
La morale de l’histoire est pessimiste : « les jeux sont faits », autrement dit : il n’y a pas de deuxième chance, il est inutile pour un mort de retourner sur terre. Ou encore, comme le dit un autre personnage, « on rate toujours sa vie » car on meurt toujours trop tôt ou trop tard.
Il n’en reste pas moins que ce livre a beaucoup de charme, car il est plein de sentiments contradictoires, et que l’amour y occupe finalement une grande place.