Après la tempête, un film de Kore-Eda Hirokazu


Il n’est pas facile de résumer la situation de départ de ce film car l’histoire part dans plusieurs directions, mais disons qu’il s’agit du portrait d’un homme, Ryota, et de ses relations complexes avec les divers membres de sa famille. Il est question également de sa vie professionnelle et de ses difficultés financières : Ryota a en effet un passé de romancier, il a même obtenu un Prix littéraire lorsqu’il était plus jeune, mais il travaille maintenant pour une agence de détectives et vit de petites combines plus ou moins légales qui lui permettent d’assouvir sa passion pour le jeu, à cause de laquelle il perd beaucoup d’argent et se retrouve bientôt incapable de payer la pension alimentaire de son ex-femme et de son fils. Il voudrait d’ailleurs renouer avec son ex-femme et sa plus grande peur serait qu’elle refasse sa vie avec un autre homme.

Mon avis : Ce film est une chronique familiale très humaine, les relations entre les personnages sont fouillées et complexes et donc agréables à suivre. Le rythme du film est un peu lent mais pour autant on ne s’ennuie pas car l’attention est sans cesse soutenue par une grande abondance de dialogues où l’humour et la profondeur se disputent la première place. Le personnage du romancier, Ryota, malgré ses nombreux défauts et sa débrouillardise quelque peu malhonnête, nous devient vite sympathique et on prend intérêt et plaisir à le voir se débattre contre l’adversité et défendre ses passions. Il m’a semblé à de rares moments que les dialogues auraient pu être un peu moins omniprésents et que le silence aurait pu aussi être éloquent, mais cela contribue à une atmosphère chaleureuse et vivante, et à donner aussi de l’épaisseur aux personnages. J’ajoute que les acteurs tiennent tous très bien leur personnage et jouent avec naturel et conviction.
Un film agréable à voir, où les questions existentielles des uns et des autres sont traitées avec intelligence et sensibilité.

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Quelques poèmes de Richard Brautigan

brautigan-journal-japonais
J’ai trouvé ces quelques poèmes dans Le journal japonais de Richard Brautigan (poète américain né en 1935, mort en 1984), poèmes écrits en 1976, lors du voyage de l’auteur au Japon.

**
Pas de retour vers le Passé

Le cordon ombilical
ne peut pas être recousu
et transmettre la vie
à nouveau.

Nos larmes ne sèchent jamais
tout à fait.

Le fantôme qu’est devenu notre premier baiser
hante nos bouches
gommées par
l’oubli.

Tokyo, le 19 juin 1976

***

Bar Américain à Tokyo

Me voici dans un bar plein d’
américains
jeunes snobs et conservateurs
ils boivent et essayent de lever des
japonaises
prêtes à coucher avec des types
dans leur genre.
Tâche ardue que de trouver la moindre poésie
ici
ainsi que ce poème en témoigne.

Tokyo, le 5 juin 1976

***

Japon moins Grenouilles

Je feuillette au hasard
mon dictionnaire anglais-japonais
impossible de trouver le mot grenouille.
Il n’y est pas.
Dois-je en conclure qu’il n’y a pas de grenouilles
au Japon ?

Tokyo, le 4 juin 1976

***

Jour pour Nuit

Le taxi traverse l’aube de Tokyo
et me ramène chez moi.
Toute la nuit, je suis resté éveillé.
Et je serai endormi avant le lever
du soleil.
Je vais dormir toute la journée.
Le taxi est oreiller,
les rues sont couvertures,
l’aube est mon lit.
Le taxi apaise mes esprits.
Je suis en route pour de nouvelles rêveries.

Tokyo le 1er juin 1976

L’extraordinaire voyage du samourai Hasekura, de Shûsaku Endo

endo_voyage_samourai J’ai lu ce roman car il m’a été prêté par une amie qui connaît mon intérêt pour Shûsaku Endo, dont j’avais déjà chroniqué sur ce blog l’intéressant « Un admirable idiot » et le beau roman « Silence » qui, si mes informations sont exactes, vient d’être adapté au cinéma par Scorsese et devrait sortir en salles en France dans les semaines qui viennent.
Mais l’extraordinaire voyage du samourai Hasekura ressemble bien plus, par ses thématiques, à Silence qu’à Un admirable idiot, dans la mesure où il s’agit également d’un roman historique inspiré par les persécutions japonaises contre les chrétiens au 17è siècle, et donc de la confrontation entre les cultures nippone et occidentale, avec tout ce que cela suppose d’incompréhension et de méfiance mutuelles.

L’histoire : Un samouraï de petite noblesse (il a le rang de brigadier) et ayant perdu une partie de ses terres, vit modestement avec sa femme et ses deux enfants dans son domaine installé dans les marais. Il ressemble beaucoup, par le tempérament et les goûts, aux paysans de ses marais, à la fois tenace, dur à la tâche, et sans grande ambition. Jusqu’au jour où le Conseil des Anciens décide de l’envoyer en mission avec trois autres samouraïs de petite noblesse vers le Mexique, où les émissaires seront guidés par un interprète occidental, le père Velasco, un moine franciscain dont le seul but est de convertir les japonais au christianisme et de se faire nommer par le Pape évêque du Japon. La mission des émissaires japonais consiste à établir des échanges commerciaux avec le Mexique, en échange de l’installation de missions chrétiennes au Japon. Le samouraï Hasekura, peu enthousiaste, est donc contraint de quitter sa famille et ses terres, et d’embarquer sur un grand navire pour un voyage au long cours.

Mon avis : Bien que ce livre soit plein de rebondissements et d’aventures, et que les personnages soient particulièrement bien campés, j’ai eu un peu de mal à rentrer dans l’histoire pendant la première moitié du livre, avec l’impression que les personnages n’étaient pas tellement sympathiques, et je ressentais une certaine indifférence vis-à-vis de toutes ces aventures. Puis, il m’a semblé que le roman gagnait en épaisseur et que les personnages devenaient moins monolithiques et s’humanisaient beaucoup, ce qui a de nouveau enclenché mon intérêt.
Les différences culturelles entre l’Europe et le Japon sont en tout cas très bien expliquées et illustrées par des exemples aussi peu glorieux pour les uns que pour les autres, les japonais étant décrits comme des matérialistes habiles, et les occidentaux comme des prosélytes méprisant les autres cultures, chacun étant prêt à se jouer de l’autre et à l’utiliser à ses propres fins.
On s’aperçoit finalement que le message de ce roman est très humaniste, et même très christique, mais on arrive à cette conclusion après de tortueux détours et de nombreux chemins de traverse, qui rendent cette fin surprenante et assez belle.

Le pauvre coeur des hommes, de Sôseki

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J’avais très envie de lire ce roman de Natsumé Sôseki car j’en avais lu des critiques très élogieuses, je savais que c’était un roman très important dans l’histoire de la littérature japonaise, et de plus Sôseki est maintenant un de mes écrivains préférés, ayant déjà chroniqué sur ce blog plusieurs livres de lui, d’Oreiller d’Herbes à Et puis en passant par Sanshirô.

L’histoire : Le pauvre cœur des hommes est un roman en trois parties dont les deux principaux personnages sont un jeune étudiant et un homme plus âgé que l’étudiant appelle son « maître » car il lui attribue une sagesse, une connaissance de la vie et un sens moral particulièrement élevés. La première partie est donc consacrée à la rencontre entre l’étudiant et son « Maître ». Ils se rencontrent au bord de la mer, et se revoient à Tôkyô où ils vivent tous deux. l’étudiant devient un habitué de la maison du maître, sympathisant également avec sa femme. Mais il s’étonne du manque de sociabilité du maître, qui ne reçoit presque personne à part lui, et qui semble cacher un passé douloureux qui l’a rendu plus ou moins misanthrope et désabusé sur les relations humaines. Un jour, le jeune étudiant s’aperçoit que son « maître » va régulièrement se recueillir sur la tombe d’un de ses amis de jeunesse, et il comprend que cet ami défunt a probablement une relation avec le mystère qui entoure le Maître. En discutant à deux ou trois reprises avec l’épouse du Maître, il comprend également qu’elle n’est pas étrangère à ce passé douloureux. Mais le jeune étudiant doit bientôt retourner dans sa famille à la campagne car son père est très malade et son Maître l’exhorte à aller lui rendre visite. (…)

Mon avis : J’ai trouvé cette construction en trois parties très audacieuse et ingénieuse, dans la mesure où l’on s’interroge pendant toute la première moitié du livre sur le mystère qui entoure le Maître, en partageant les sentiments et les interrogations de ce jeune étudiant, avant que le Maître devienne le principal personnage du roman et que l’on ne s’occupe plus du tout de savoir ce que devient l’étudiant. Le passé du Maître est donc bel et bien le centre de ce livre, et représente une remarquable analyse psychologique, dont il me semble difficile de trouver un exemple aussi fort et aussi subtil dans la littérature romanesque. Pour ma part, j’avais essayé de deviner le secret du Maître d’après les indices de la première partie, mais je n’avais pas découvert la vérité et j’ai trouvé que c’était bien imaginé, crédible, psychologiquement logique.
Il y a un côté moral dans ce livre, dans le sens où le Maître est persuadé que l’être humain est marqué par la faute – d’autres diraient « le péché » dans notre culture européenne – mais Sôseki ne cherche pas pour autant à être moralisateur et son propos reste intelligent et subtil.
Un livre qui me conforte dans la haute estime où je tiens cet écrivain !

Et puis, de Natsumé Sôseki

et_puis_soseki J’avais très envie de continuer à découvrir l’oeuvre de Natsumé Sôseki (1867-1916), cet écrivain classique de la littérature japonaise, dont j’avais déjà chroniqué Oreiller d’herbes et Sanshirô le mois dernier.
« Et puis » est un roman écrit juste après Sanshirô mais son atmosphère et son personnage principal sont tout à fait différents : alors que dans Sanshirô nous avions affaire à un tout jeune étudiant débarqué de province et dont le caractère était doux et naïf, « Et puis » nous montre un trentenaire prénommé Daisuke, sorte de dandy raffiné (qui a visiblement été imprégné de culture occidentale comme en témoignent son mode de vie et ses lectures) qui se laisse entretenir par son père – un riche industriel – et refuse tout à fait de travailler, préférant rêver et échafauder des théories plus ou moins fumeuses sur l’existence. Mais son père voudrait qu’il se marie, et passe son temps à lui présenter, par l’intermédiaire de son autre fils et de sa belle-fille, des épouses potentielles. Ils ne savent pas que Daisuke est secrètement amoureux de la femme de son meilleur ami, et qu’il est résolu à refuser tous les mariages qui pourraient se présenter. Ainsi, Daisuké biaise et essaye de manœuvrer son entourage pour arriver à ses fins, au mépris des règles de la morale traditionnelle, et en se prévalant de ce qu’il considère comme la « nature », à savoir les sentiments.

J’ai beaucoup apprécié ce roman pour son climat de tension qui s’accentue au fil des chapitres, mais également pour ses descriptions psychologiques très fines et très complexes, le personnage principal étant merveilleusement bien décrit, avec toutes ses ambiguïtés et ses zones d’ombre inquiétantes, mais aussi avec un côté idéaliste, individualiste et épris de liberté qui le rapproche beaucoup de la culture occidentale, et qui nous le rend assez sympathique par moments.
Daisuke, par amour, envisage de renter en lutte non seulement contre sa famille mais contre la société entière, et on se doute bien que ça va mal finir pour lui, qu’il va forcément perdre le combat, mais il a cette sorte de romantisme très sombre qui le conduit sur les voies les plus risquées.
Dans plusieurs passages du livre, Sôseki nous dit clairement qu’il s’agit de la lutte du mal contre le bien, Daisuké représentant le mal, mais ce n’est pas la seule interprétation possible, loin de là, et on peut voir aussi dans ce roman une lutte entre un Japon traditionnel et rigide et les influences occidentales plus ou moins positives ou plus ou moins pernicieuses.

Quelques haikus de Bashô

basho_haiku
Vous aurez sans doute remarqué que je n’ai pas tellement alimenté ce blog depuis le début juillet. Depuis plus de quatre ans que La Bouche à Oreilles existe, il m’arrive de me poser des questions sur sa raison d’être et plus nettement depuis quelques mois …
Sans doute, je continuerai, mais le rythme de publication pourra être plus relâché.

Je vous propose aujourd’hui quelques haikus du grand poète Bashô (1644-1694), un des plus célèbres poètes japonais.
J’ai choisi ces poèmes un peu au hasard dans L’Intégrale des Haïkus publiée en 2012 à La Table Ronde. Il s’agit d’une édition bilingue par Makoto Kemmoku et Dominique Chipot.

***

Fleurs rouges du prunier –
j’éprouve de l’amour pour cette noble inconnue
derrière le store

***
A peine puisée dans les mains
qu’elle picote les dents
l’eau de source

***

Le son de la cloche s’apaise,
le parfum des fleurs
frappe le soir

***

Froide, la couverture ouatée
où vous vous glissez
– Nuit de solitude

***
Une image –
Une vieille femme seule pleure
amie de la lune

***

Le pont suspendu –
Les lierres l’enlacent
au péril de leur vie

***

Le croissant de lune
ne se compare
à rien

***

Ce nuage-là
marque l’attente
des éclairs

***
La lune est là,
mais quelqu’un me manque –
Eté à Suma

***
Fleurs d’iris –
Parler du voyage,
un plaisir de voyage.

***

Sanshirô de Natsumé Sôseki

sanshiro_soseki J’avais déjà chroniqué sur ce blog un autre roman de Sôseki, Oreiller d’herbes, qui m’avait beaucoup plu, aussi j’ai eu envie de pousser plus avant ma découverte de cet auteur, avec ce roman : Sanshirô.
Sanshirô est un jeune homme qui vient de terminer le lycée dans sa région natale du Kyûshû et qui monte à la capitale pour commencer ses études. Les disciplines qu’il étudie tournent principalement autour de la culture anglo-saxonne et, au début, il ne sait pas trop s’il doit considérer les cours comme ennuyeux ou intéressants, tant il est dépaysé et surpris par tout ce qu’il voit dans la capitale.
Il fait de nombreuses rencontres : en particulier, un autre étudiant du nom de Yojirô, qui s’intéresse aux idées « modernes » et au renouveau de la littérature japonaise, qui est beaucoup plus débrouillard que Sanshirô mais aussi beaucoup moins scrupuleux, et qui lui attirera quelques ennuis d’argent.
Sanshirô rencontre également une jeune fille, Mineko , dont il tombe amoureux, mais à laquelle il n’ose pas déclarer ses sentiments bien que l’on puisse se douter que ces sentiments sont partagés. Les relations entre les deux jeunes gens sont un mélange de tendresse et d’amitié, sur un mode assez libre, et j’ai pensé plusieurs fois pendant ma lecture que les jeunes occidentales de la même époque n’étaient pas forcément aussi libres que les jeunes japonaises : dans le livre, la jeune fille prête en effet de l’argent à Sanshirô sans en référer à personne, et va faire des séances de pose devant un peintre qui réalise son portrait, sans être accompagnée par personne.
J’ai trouvé qu’il y avait une légère ressemblance entre ce roman d’apprentissage de Sôseki et des romans d’apprentissage occidentaux de la période romantique, comme L’éducation sentimentale de Flaubert par exemple.
Sanshirô m’a semblé être un roman plein de fraîcheur et de légèreté, où la psychologie des personnages est très bien observée et décrite par petites touches, et où le lecteur s’attache à cette galerie de personnages aux réactions parfois imprévisibles mais toujours très vivants.
Par ailleurs, le jeune héros, Sanshirô, est un gentil rêveur dont il est agréable de suivre l’évolution, même si les leçons de la vie peuvent être amères.

Oreiller d’herbes, un roman de Sôseki

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L’histoire :
Un artiste – à la fois peintre et poète – part dans une région de montagnes à la recherche de l’impassibilité, qui pourrait selon lui rendre son art plus parfait. Il est accueilli dans une maison isolée et bordée de jardins, dont la maîtresse de maison est particulièrement mystérieuse. Au cours de ses promenades, il rencontre des moines avec lesquels il a des conversations de bon voisinage. (…)

Mon avis :
Ce roman est assez étrange, car il entremêle à la fois le récit, les réflexions du personnage principal et même des poèmes, puisque le héros écrit quelques haïku pendant son voyage. Les événements qui se produisent pendant le cours du roman, ou les conversations qui sont tenues, n’ont pas forcément d’importance pour la suite de l’histoire, et sont comme de jolis moments dans le cours d’une vie paisible.
Le personnage principal, ce peintre-poète, a un caractère porté vers la philosophie et vers la réflexion (souvent subtile !) mais il agit peu et, alors qu’il se promène sans cesse dans la campagne avec son matériel de peinture, il ne peindra jamais un seul tableau.
Il est finalement très difficile de déterminer exactement ce que Sôseki voulait nous montrer avec ce roman, ce vers quoi il voulait attirer notre attention … Peut-être sur la relation pleine de cachoteries et d’ironie entre le peintre-poète et la jeune dame de la maison ; peut-être sur les vicissitudes de l’existence, qui empêchent de trouver l’impassibilité ? Ou peut-être sur les conditions nécessaires à la création d’une œuvre d’art ?
J’ai trouvé ce livre assez charmant, avec des moments déroutants.

Les Délices de Tokyo, un film de Naomi Kawase

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L’Histoire :

Sentaro est vendeur de dorayakis dans une petite boutique à Tokyo. La boutique est surtout fréquentée par des lycéennes, dont l’une, Wakana, vient régulièrement. Les dorayakis sont des pâtisseries traditionnelles japonaises sucrées, composées d’un petit pain rond fourré avec une pâte de haricots rouges confits.
Mais, un jour, une vieille dame de 76 ans, Tokue, vient lui demander de l’embaucher pour l’aider à faire la cuisine et, après bien des hésitations, il accepte.
Tokue enseigne dès le lendemain à Sentaro une recette particulièrement longue et compliquée, mais délicieuse, de haricots confits.
Dès lors, les clients se bousculent devant la boutique de dorayakis.
Mais des rumeurs commencent à circuler au sujet de Tokue, dont les mains et les doigts sont bizarrement déformés.

Mon avis :

Ce film s’articule autour des relations entre les trois personnages, représentant trois générations différentes. Ici, la vieillesse est envisagée à la fois dans sa capacité de transmission d’une expérience, d’un savoir, mais aussi dans sa vulnérabilité : la vieille dame est celle qui devrait être le plus protégée, et qui ne le sera malheureusement pas.
Le personnage de Sentarô, représentant l’âge adulte, est tiraillé entre son affection pour la vieille dame malade et la nécessité de faire marcher son commerce correctement. Par ailleurs, il a derrière lui un lourd passé, des dettes importantes, et il ne se sent pas libre de faire ce qu’il veut.
La figure de la lycéenne est la plus discrète des trois, et semble surtout témoin des indécisions et des compromissions de l’âge adulte.
Le rythme du film m’a paru au début un peu lent puis il s’accélère quand l’histoire et les personnages se mettent en place.
Les images et la lumière sont assez belles : régulièrement reviennent des images des cerisiers du Japon frémissant dans le vent, qui sont très belles.
C’est un film très humain, sans violence, surtout axé sur les sentiments, mais il y a vers la fin une ou deux scènes un peu trop larmoyantes à mon goût.
Dans l’ensemble, un film très agréable à voir.

Sarinagara, de Philippe Forest

Philippe-Forest-SarinagaraCe livre est un peu inclassable, à la fois récit, essai, biographie rêvée, et sorte de journal.
Le récit se noue autour d’un épisode dramatique de la vie de Philippe Forest, à savoir la perte de sa fille, âgée de quatre ans, atteinte d’un ostéosarcome en 1995 et dont le combat contre la maladie a duré un an. Après ce deuil terrible, l’auteur et son épouse décident, sans bien savoir pourquoi, de se rendre au Japon, ce qui est l’occasion pour Philippe Forest de vivre dans la réalité un de ses plus vieux rêves d’enfant : une sorte d’errance dans une ville inconnue, où il se perd, et où il ne possède plus rien.
Philippe Forest s’intéresse alors à trois artistes japonais, qui ont connu soit la perte d’un enfant, soit la sidération devant une tragédie historique, et dont il nous raconte en quelque sorte trois récits biographiques : celui du poète Issa (un des plus fameux auteurs de haïku) celui de Sôseki, (l’inventeur du roman japonais moderne), et celui de Yamahata, le premier photographe à être entré dans Nagasaki après l’explosion nucléaire de 1945.
J’ai trouvé que la biographie d’Issa était le cadre d’une réflexion très fine sur le sens profond du haïku : constatation du temps qui s’enfuit, du côté éphémère de toutes choses, désir de retenir le temps et, en même temps, pérennité de l’amour humain.
La biographie de Sôseki est celle qui m’a le plus touchée. Professeur d’anglais, monsieur très convenable, Sôseki est envoyé contre son gré en voyage d’étude en Angleterre pendant deux ans, et, confronté à la vacuité de sa situation et de la vie en général, il s’enfonce dans une sorte de folie, qui ne l’empêchera pas, néanmoins, d’écrire des chefs d’œuvre à son retour au Japon.
Le chapitre sur le photographe Yamahata est celui que j’ai eu le moins de plaisir à lire (c’est un euphémisme), d’une part parce que le personnage est assez antipathique, et d’autre part à cause de l’accumulation de détails horribles et sanglants au moment de l’explosion de la bombe nucléaire.
La dernière partie est une évocation du tremblement de terre de Kobe, ce qui permet à l’auteur de réfléchir aux notions d’oubli et de souvenir, et de revenir plus longuement sur son histoire personnelle, sur ses motivations d’écrivain, et qui est l’occasion de très belles pages teintées de sagesse et de philosophie ténue.

Extrait page 220 :

J’ai fini par penser que le détour que je cherchais devait passer sans doute par le Japon, que le désir que j’avais eu de partir là-bas indiquait que la suite de mon histoire se situait secrètement de ce côté-là du monde. J’ai pris alors conscience d’un phénomène curieux. L’état d’éloignement dans lequel je me trouvais favorisait une sympathie indiscriminée pour toutes les réalités qui m’entouraient. L’univers indifférent où j’étais entré paraissait avoir reçu la confidence impossible de mon propre secret. Toutes les histoires qu’on me racontait répétaient la mienne : celle d’Issa ou bien de Sôseki, d’autres encore, si nombreuses que je les ai immédiatement oubliées. C’est dans un tel état d’esprit que, me documentant sur l’histoire de la photographie japonaise, je me suis arrêté sur une image prise par un certain Yosuke Yamahata au lendemain de l’explosion nucléaire de Nagasaki. Et, instantanément, j’ai su que l’histoire racontée par une telle image s’adressait à moi et qu’il était inutile de différer plus longtemps le moment où elle prendrait place dans le récit de ma vie.