Permanent Vacation, de Jim Jarmusch

Permanent Vacation est le premier film de Jim Jarmusch, réalisé en 1980, et il s’agit plus précisément de son film de fin d’études, réalisé avec peu de moyens, et relativement court puisqu’il dure 75 minutes.
Ce film a pour héros un jeune homme d’une vingtaine d’années, Aloysious Parker, fan de Charlie Parker et lecteur de Lautréamont, qui déambule sans but dans les quartiers les plus délabrés de New York, parmi les paumés et les dingues avec qui il échange parfois quelques mots ou se contente d’écouter leurs monologues plus ou moins cohérents, plus ou moins absurdes.
Au début du film, nous croyons comprendre qu’Aloysious (« Allie ») recherche sa mère, mais lors de son entrevue avec elle dans l’asile psychiatrique où elle est internée, il semble tout à fait détaché d’elle, concluant leur bref échange de paroles par un laconique « tu es folle » après quoi ils n’ont plus rien à se dire.
Nous croyons ensuite comprendre que notre héros recherche le bâtiment où il est né « bombardé par les chinois » ou sans doute par les vietnamiens, et cette irruption de la guerre du Vietnam en plein New-York est l’occasion d’une scène fortement teintée de surréalisme, qui n’est pas sans intérêt.
Puis c’est une longue errance, où l’ennui le dispute à la solitude – aussi bien pour Aloysious que pour le spectateur qui se fatigue de toutes ces rencontres sans queue ni tête.
Un regain d’intérêt nous happe un instant, lorsqu’Aloysious vole une voiture et la revend pour 800 dollars, après quoi notre héros décide de quitter l’Amérique pour s’installer à Paris qui devrait être sa Babylone.

J’ai trouvé que ce film était très représentatif de l’atmosphère des années 80, avec une esthétique punk du délabrement et de la saleté urbaine, sans compter l’attitude froidement apathique et dégingandée d’un héros à la voix traînante et monocorde. Je crois que ce style a très mal vieilli et qu’on ne peut pas construire tout un film sur une suite de postures et d’attitudes – aussi avant-gardistes soient-elles.
Il y a deux ou trois scènes intéressantes mais elles sont sans réel lien les unes avec les autres, et donnent une impression d’errance décousue.
La bande son m’a paru très travaillée, mêlant musiques dissonantes et bruitages oppressants, à côté des voix humaines.
Malgré tout, c’est assez amusant de voir en germe dans ce film quelques idées qui seront reprises ultérieurement par Jarmusch dans d’autres films, et de manière plus réussie.

Bref, je conseillerais ce film à un fanatique de Jim Jarmusch, ou de l’esthétique des années 80.

La Faim de Knut Hamsun

J’ai terminé cette lecture depuis déjà quelques jours mais j’ai eu besoin d’une période de décompression et, si j’ose dire, de digestion, pour apprécier pleinement La Faim – le chef d’oeuvre de Knut Hamsun (1859-1952), qui date de 1890 et se fonde probablement sur des éléments autobiographiques.
Je comprends que le ton de ce roman ait paru très nouveau, à la fin du 19è siècle, car c’est un livre âpre et dur, éprouvant pour le lecteur, avec des scènes très brutales.
Ce livre se présente comme le monologue intérieur d’un jeune écrivain dont nous ne saurons jamais le nom. Ce jeune écrivain assure plus ou moins sa subsistance en fournissant des articles à un journal. Mais, parfois, le journal en question refuse ses articles et, d’autres fois, le jeune écrivain connait des pannes d’inspiration et n’arrive plus à rien écrire de bon. Sa situation est donc d’une extrême précarité et ses rentrées d’argent pas assez importantes pour le sortir de la misère plus que quelques jours. Il connaît la faim de manière cyclique, se retrouve plusieurs fois à la rue, errant dans la grande ville, ne sachant comment s’en sortir, en proie aux plus grands tourments psychologiques car la faim et la misère lui détraquent les nerfs. Au cours de ses vagabondages, il est tiraillé entre l’envie de garder sa dignité et le besoin de s’abaisser pour demander l’aumône ou un service matériel. Il a parfois des comportements incohérents, impulsifs, autodestructeurs mais je crois que c’est dû à son extrême misère physique et morale, au mépris et aux méchancetés dont il est victime, conjugués à la grande ambition littéraire et intellectuelle qui l’anime. Tiraillé entre des tas d’aspirations contradictoires, il est à la limite de la folie. Réduit à la faim et au dénuement complet durant plusieurs jours, il se confronte souvent à l’idée de la mort.
Ce personnage – qui est à peu près le contraire d’un bourgeois pépère épris de confort, si typique du 19è siècle – ne semble pouvoir exister que dans le danger et l’excès. Il ne semble tirer aucune leçon de ses expériences et se retrouve toujours cycliquement dans la même situation. Il m’a un peu rappelé le personnage des Carnets du Sous-sol de Dostoïevski, avec le même caractère entier et passionné, la même solitude, et des névroses voisines.
Un livre puissant et douloureux, qui laisse une impression très vive !

Le Pressentiment, d’Emmanuel Bove


Depuis que j’avais découvert Emmanuel Bove avec Mes amis, il y a quelques années, je gardais l’envie de lire un autre de ses romans, c’est donc chose faite avec Le Pressentiment, un roman plutôt réaliste, pessimiste sur la nature humaine, mais c’est aussi une étude de caractères très finement observée.
Voici la situation de départ de ce roman : Dans les années 1930, un riche avocat parisien, Charles Benesteau, issu d’une très respectable famille et marié à une femme charmante, mène une vie bourgeoise confortable, mais il décide un beau jour de tout quitter, de divorcer, et de se retirer, seul, dans un petit appartement d’un quartier ouvrier de Paris. Le motif qu’il invoque pour expliquer sa désertion c’est que « le monde est méchant », ce que personne ne prend au sérieux. Sa famille, stupéfaite et choquée par un tel comportement, que rien ne justifie à ses yeux, essaye par diverses manoeuvres de ramener Charles Benesteau à la raison mais celui-ci reste déterminé dans sa décision. Parallèlement, les nouveaux voisins de Charles, des commerçants et des ouvriers, s’interrogent sur cet étonnant voisin, et les commérages vont bon train à son sujet. Charles Benesteau, qui croyait pouvoir facilement changer de vie et se délecter de sa nouvelle solitude, s’aperçoit qu’il ne sera jamais tranquille et qu’il n’existe pas de refuge contre la méchanceté du monde.

Mon avis : C’est un roman d’une belle simplicité, assez clair dans ses significations, on n’éprouve pas le besoin de chercher des sens cachés : ce n’est visiblement pas un roman à clés. Le sens profond du livre c’est probablement qu’il existe une telle étanchéité entre les classes sociales qu’il est impossible de passer de l’une à l’autre ou de vouloir bousculer l’ordre établi. Un bourgeois ne peut pas se lier d’amitié avec un ouvrier, même dans le cas extraordinaire où il en aurait envie, tout concourt à l’incompréhension et à la défiance des uns envers les autres.
Charles Benesteau est un idéaliste, un homme un peu naïf, candide, dépourvu de ruse, et on s’étonne qu’il ait réussi pendant tant d’années à se plier aux conventions bourgeoises et à remporter des succès en tant qu’avocat, ce qui laisserait supposer une personnalité avisée et clairvoyante. On s’aperçoit que cet homme a une âme d’ermite : il apprécie la solitude, les travaux d’écriture, le dénuement, on évalue à quel point il a dû être insatisfait dans sa précédente vie.
J’ai bien aimé aussi le personnage de l’orpheline, Juliette, une adolescente de treize ans, car Bove décrit très bien ses attitudes et son caractère fermé et buté, la rendant par moments émouvante.

Le Pressentiment était paru chez Points, en 2009, avec une préface de Marie Darrieussecq.

Extrait page 75 :

Il ne faisait tout de même rien de si extraordinaire en venant en aide à une pauvre fille dont les parents étaient en prison et à l’hôpital. Mais il se calma presque aussitôt. C’était sa faute à lui. Il aurait dû comprendre que les petites gens au milieu desquels il vivait, n’étaient guère différents du monde qu’il avait quitté. En rompant avec le passé, il s’était imaginé qu’aucun de ses gestes aurait de conséquences, qu’il serait libre, qu’il n’avait plus jamais de comptes à rendre. Or, il s’apercevait à présent qu’il lui était impossible de ne pas se singulariser, où qu’il se trouvât. Chacun de ses actes continuait d’être l’objet d’un examen. Pourtant on ne pouvait rechercher l’effacement plus qu’il ne le faisait. (…)

Récits d’un jeune médecin, de Boulgakov


Les récits d’un jeune médecin se présentent comme un recueil de sept nouvelles mais on peut également lire chaque nouvelle comme un chapitre d’un même roman dans la mesure où le personnage principal est toujours le même jeune médecin débutant, exerçant dans une région reculée de Russie.
Les trois premières nouvelles abordent le même problème : comment réaliser pour la première fois telle ou telle opération chirurgicale quand on ne l’a quasiment jamais vue réalisée durant ses études ? Le jeune médecin est en proie aux angoisses bien compréhensibles de son inexpérience, tout en cherchant à sauver la face vis à vis de ses patients et des aides médicaux qui l’entourent (sage-femmes, infirmières, etc.) et qui d’ailleurs lui apportent un secours très efficace.
Le jeune médecin est extrêmement sollicité par ses patients, jour et nuit, ce qui ne lui permet pas toujours de dormir, manger ou se laver normalement. Il souffre aussi d’une grande solitude dans cette région campagnarde. Il doit affronter, parfois au risque de sa vie, des tempêtes de neige, des brouillards, et toutes les rigueurs du climat russe pour aller soigner un malade éloigné.
Il doit aussi affronter les superstitions et l’ignorance des personnes qu’il veut soigner, et qui souvent n’obéissent pas à ses prescriptions, ce qui lui donne de grandes inquiétudes dans le cas de certaines maladies contagieuses qui risquent de décimer toute la population.
Beaucoup de pages sont très saisissantes et je me suis parfois sentie gagnée par l’inquiétude du jeune médecin.
Boulgakov a un réel génie pour nous faire ressentir les affres de son héros et les tourments qu’il traverse. Ayant été lui-même médecin, on se dit qu’il a dû puiser dans sa propre expérience de jeunesse pour écrire ces récits.
Un excellent livre, qui nous tient en haleine, et qui est suivi dans l’édition du Livre de Poche par la nouvelle Morphine, sur la toxicomanie d’un médecin, qui est aussi tout à fait prenante.

Extrait page 52

D’un geste déjà familier, je saisis le bras inerte, y appliquai mes doigts et tressaillis. Je perçus de menus battements précipités, puis les pulsations se firent irrégulières et s’espacèrent jusqu’à n’être plus qu’un fil. Je ressentis un froid que je connaissais bien au creux de l’estomac, comme chaque fois que je voyais la mort en face. Je la hais. J’eus le temps de rompre l’extrémité d’une ampoule et d’aspirer l’huile jaune dans ma seringue. Mais déjà je la plantai machinalement, et l’injection que je pratiquai sous la peau du bras était inutile. (…)

J’ai lu Récits d’un jeune médecin dans une traduction de Paul Lequesne.
Cette lecture participe à mon défi du mois de mars : le fameux Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran.

L’Abandonnée, une nouvelle d’Ivan Tourgueniev

La présentation de l’éditeur :

L’héroïne de L’Abandonnée, la belle et fragile Suzanne, est une jeune femme à la recherche de l’amour. Fille cachée d’un puissant seigneur qui la tolère à ses côtés mais refuse de la reconnaître, elle passe son enfance à guetter dans les yeux de ce vieil homme un signe de tendresse, un élan paternel, aussi timide et discret soit-il. Devenue femme, elle pense trouver cette chaleur qui lui manquait tant dans les bras de son cousin. Mais la malveillance de son entourage détruit son seul espoir de bonheur. La nouvelle décrit le récit du destin tragique de cette femme rejetée et manipulée par ses proches dans la Russie féodale du XIXe siècle. (…)

Mon Avis :

C’est une nouvelle où les personnages sont assez peu nuancés : les méchants sont vraiment ignobles tandis que la pauvre héroïne est une jeune fille très droite, animée par des sentiments purs et élevés. C’est d’ailleurs bien à mon avis le thème de cette nouvelle : une jeune fille trop romantique (pure et passionnée) aux prises avec un entourage particulièrement vil et bassement intéressé par l’argent ou les désirs vulgaires : l’idéalisme face au réalisme, en quelque sorte.
Il y a des pages qui montrent tout de même un sens de la psychologie très bien observé, et l’histoire est menée avec habileté.
Le style de Tourgueniev (dans cette traduction ancienne de Louis Viardot, Xavier Marmier et Ernest Jaubert) m’a semblé typique du 19è siècle, avec une légère exagération dans l’expression des grands sentiments, à la manière romantique, mais en même temps un goût prononcé pour les descriptions des visages des personnages, de leurs tenues, des décors des appartements, etc.
J’ai trouvé que c’était une nouvelle intéressante, mais au style un peu vieilli.
Je conseillerais cette nouvelle à un inconditionnel des classiques russes ou de la littérature du 19è siècle.

Extrait page 163 :

J’étais près de lui, mais je dois avouer que ces pleurs, sincères à coup sûr, ne m’inspiraient pas la moindre sympathie. Je restai seulement étonné de voir que Fustov pût pleurer ainsi, et je crus comprendre alors quel pauvre sire c’était là. Je m’imaginais que j’eusse agi tout autrement à sa place. Explique la chose qui pourra : si Fustov avait gardé son calme, il m’aurait peut-être fait horreur ; mais il ne serait pas descendu dans mon opinion, son prestige lui serait resté ! Don Juan aurait toujours été don Juan ! Ce n’est que très tard dans la vie, et après mainte expérience profonde, que nous apprenons à entourer de notre sympathie un frère tombé ou surpris en flagrant délit de faiblesse sans nous réjouir intérieurement de notre propre vertu et de notre force, mais avec humilité, sachant bien ce que toute faute humaine a d’involontaire et pour ainsi dire de fatal. (…)

J’ai lu L’Abandonnée dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Tonio Kröger de Thomas Mann


J’ai lu ce livre parce qu’il était cité dans une de mes récentes lectures (Mars de Fritz Zorn), et effectivement je l’ai beaucoup aimé, il restera parmi les livres marquants lus cette année.
Je ne pourrais pas rendre compte de cette lecture mieux qu’en vous recopiant la quatrième de couverture – qui me parait parfaite. La préface d’Armand Nivelle est également tout à fait remarquable et instructive.

Quatrième de Couverture :

Peintre puissant de la bourgeoisie allemande avec Les Buddenbrook, Thomas Mann publie à vingt-huit ans ce bref roman, une des oeuvres les plus révélatrices de son débat intérieur. Jeune écrivain prisonnier de l’introspection et de la réflexion sur son art, Tonio Kröger est fasciné par son contraire : ceux qui vivent sans réfléchir, abandonnés à leurs instincts vitaux, comme son camarade Hans et la belle Ingeborge, dont il s’éprend. L’art et la pensée seraient-ils morbides ? La vraie vie résiderait-elle dans la sérénité heureuse et terre à terre des gens « normaux » ? Dans cet étonnant portrait d’un homme qui ne parvient pas à s’approuver, le grand romancier, prix Nobel de littérature en 1929, mêle la réflexion philosophique à l’analyse des tourments de l’âme, avec une lucidité et un dépouillement qui font de ce roman une oeuvre classique au meilleur sens du terme.

Extrait page 86 :

La littérature n’est pas un métier, mais une malédiction, sachez-le. Quand cette malédiction commence-t-elle à se faire sentir ? Tôt, terriblement tôt ; à une période de la vie où l’on devrait encore avoir le droit de vivre en paix et en harmonie avec Dieu et avec l’univers. Vous commencez à vous sentir marqué, en incompréhensible opposition avec les autres êtres, les gens normaux et comme il faut ; l’abîme d’ironie, de doute, de contradictions, de connaissances, de sentiments, qui vous sépare des hommes, se creuse de plus en plus, vous êtes solitaire et désormais il n’y a plus d’entente possible. (…)

Les carnets du Sous-sol, de Dostoievski

J’ai lu ce livre dans le cadre du Mois de L’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, ou plus exactement, j’ai lu ce livre sans raison particulière, parce que j’en avais envie, et je me suis aperçue après les premières pages que cette lecture rentrait parfaitement dans le cadre du Défi de lecture.

Ce livre est divisé en deux parties : dans la première, le héros nous expose ses idées sur la société et surtout sa philosophie de la vie, sa vision de l’être humain : selon lui, l’homme n’est pas tellement guidé par sa raison ou par la recherche de son intérêt, contrairement à ce que proclament les penseurs de son temps, mais il veut avant tout agir selon son caprice, sa fantaisie, et faire prévaloir sa liberté face à toute autre volonté. Selon le héros de ce livre, une volonté supérieure capable de faire le bien de tous, ne tarderait pas à être mise en échec par tous ceux qui veulent préserver leur indépendance d’esprit et leur nature d’hommes.
Dans cette première partie du livre, le héros, qui écrit son journal, interpelle ses lecteurs sous l’apostrophe de « messieurs », comme s’il devait se justifier contre d’éventuelles attaques de contradicteurs, mais il reconnaît en même temps qu’il est seul, qu’il s’est reclus depuis de longues années dans un sous-sol, et que personne ne lira jamais les lignes qu’il est en train d’écrire : en fait, il se joue la comédie, il fantasme une péroraison devant un auditoire, et fait à la fois les demandes et les réponses.
Dans la seconde partie, notre héros nous explique dans quelles circonstances il a acquis sa profonde misanthropie et comment il a fait le vide autour de lui : extrêmement chatouilleux sur les questions d’honneur et se sentant sans cesse outragé, mais d’une constitution fragile qui le dissuadait de se battre, il se retrouve dans des situations grotesques et incongrues où il se brouille avec ses amis et relations.
Par aigreur et méchanceté, il passe ses nerfs sur une prostituée qui s’attache à lui, mais lui n’éprouve que l’envie de se débarrasser d’elle.

Mon avis :
J’ai trouvé la première partie superbe, convaincante, intelligente, et d’une modernité totale, toutes les idées du héros sont brillamment exposées, et nous touchent d’autant plus que le héros semble un peu fou, ou en tout cas de très mauvaise humeur, et qu’il semble parler avec sincérité et émotion.
Le début de la deuxième partie est également plaisant, car le héros nous apparaît comme un faible rongé par l’esprit de revanche, rancunier à l’extrême, mais ne pouvant jamais asseoir son désir de supériorité.
Lors de sa rencontre avec la prostituée, un personnage assez terne et pas très perspicace, il prend sa revanche sur le sort d’une manière mesquine et cruelle, en se jouant de la crédulité de la jeune femme, il la mène en bateau, et il m’a semblé que le héros perdait beaucoup de son intérêt et devenait simplement un homme médiocre et malveillant.

Un livre très fort, complexe, qui fait réfléchir !

Nouvelles et textes pour rien, de Samuel Beckett

Comme on m’a chaudement recommandé ces Nouvelles et textes pour rien de Samuel Beckett, je l’ai rapidement lu.

Le point commun de ces trois nouvelles est de nous présenter des héros sans-abri, misérables, dont l’existence se limite à une survie voire à une sous-vie inhumaine. Dans la deuxième nouvelle, le héros est même une sorte de mort-vivant, un mendiant d’outre-tombe, qui doute de l’existence de son corps.
Ces trois héros, bien que privés de tout et démunis au plus haut point, ne semblent pas vraiment ressentir les besoins élémentaires de la faim, de la soif, ou autres, et l’un d’eux, qui cesse totalement de manger et de boire, n’en continue pas moins de subsister (enfermé dans l’obscurité d’une barque qu’il a recouverte d’un couvercle hermétique, tout à fait semblable à un cercueil, obscur et immobile).
Les trois personnages ne sont pas incommodés par grand chose – bien qu’il leur arrive de vivre comme des animaux, trouvant refuge sur un tas de fumier, ou encore s’étrillant avec une brosse pour les chevaux, ou même trouvant à se loger dans un sous-sol destiné à abriter un cochon – par leur mode de vie ils sont résolument coupés de la civilisation, et ont à peine le besoin d’assouvir l’instinct de survie, ayant perdu toute dignité humaine, mais sans en avoir le moindre souci.
Plus bizarrement encore, les trois héros ne semblent pas souffrir de la solitude, et ne recherchent pas la compagnie d’autrui, ni l’amour ni l’amitié n’a de place dans leur existence. A un moment, un des trois héros se fait un ami, un autre vagabond, qui l’héberge et lui apporte son aide, mais le héros n’a pas besoin d’amitié, et retourne vite à sa solitude, comme si les sentiments n’avaient plus de place dans leur monde dépourvu de tout espoir. Quant au personnage de mort-vivant, qui retourne parmi les habitants de la ville où il a peut-être vécu autrefois, il regarde les vivants comme essentiellement étrangers à lui, et envisage les rapports avec eux d’une manière incongrue et étrange, risible.

Les textes pour rien, qui suivent les trois nouvelles, sont plus difficiles à lire car ils ne racontent aucune histoire, ils laissent seulement la parole à un être désespéré, au discours confus, qui parle peut-être d’outre-tombe ou n’est pas encore né, ou se trouve à mi-chemin entre le monde des vivants et celui des morts. Il parle d’abandon, de solitude, de mots et de langage. Il semble témoigner d’une perte d’identité ou d’une perte d’intégrité physique et morale, difficile à suivre par moments, avec des redites et des contradictions, dans une langue très rythmée.

Voici un extrait page 60, provenant de la nouvelle intitulée Le Calmant

 

(…) Vous dites ? dit-il. Malheureusement je n’avais rien dit. Mais je me rattrapai en lui demandant s’il pouvait m’aider à retrouver mon chemin que j’avais perdu. Non, dit-il, car je ne suis pas d’ici, et si je suis assis sur cette pierre c’est que les hôtels sont complets ou qu’ils n’ont pas voulu me recevoir, moi je n’ai pas d’opinion. Mais racontez-moi votre vie, après nous aviserons. Ma vie ! m’écriai-je. Mais oui, dit-il, vous savez, cette sorte de – comment dirai-je ? Il réfléchit longuement, cherchant sans doute ce dont la vie pouvait bien être une sorte. Enfin il reprit, d’une voix irritée, Voyons, tout le monde connaît ça. Il me poussa du coude. Pas de détails, dit-il, les grandes lignes, les grandes lignes. Mais comme je me taisais toujours il dit, Voulez-vous que je vous raconte la mienne, comme ça vous comprendrez. (…)

Le Pigeon, un court roman de Patrick Süskind

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L’histoire : Un homme d’une cinquantaine d’années, nommé Jonathan Noël, vit dans une chambre de bonne dans le sixième arrondissement à Paris. Cela fait vingt ans qu’il vit là, seul et heureux, et il n’envisagerait pour rien au monde de changer son cadre de vie. Cela fait vingt ans que son existence n’a été marquée par aucun événement notable, et il en est pleinement satisfait. Son métier de vigile, consistant à stationner huit heures par jour devant une banque, sans mouvement et sans initiative, lui convient également très bien. Mais, un vendredi matin, alors qu’il s’apprête à sortir de sa chambre pour aller aux toilettes situées sur le palier, Jonathan Noël se retrouve empli d’épouvante en découvrant un pigeon à quelques centimètres de lui, qui le fixe de son regard froid et sans éclat. Quelques minutes plus tard, après avoir vu les déjections de l’oiseau devant sa porte, il est pris d’un tel dégoût et d’un tel effroi que l’idée de s’installer à l’hôtel s’impose à lui comme une évidence. (…)

Mon avis : Ce livre m’a semblé illustrer la manière dont événement apparemment insignifiant pouvait faire l’effet d’un cataclysme sur une personne fragile. La présence du pigeon réveille des angoisses probablement enfouies depuis plusieurs décennies. Il faut dire que le passé de Jonathan Noël – avant ces vingt années de calme absolu – a été émaillé de souffrances : ses parents sont en effet morts en déportation alors qu’il n’était qu’un enfant, et sa jeunesse a été triste et pénible.
Ces vingt-quatre heures qui suivent la découverte du pigeon vont être pour notre héros un véritable cauchemar, dans la mesure où toute une série de petites contrariétés sans gravité vont mettre à vif ses angoisses les plus profondes : peur de devenir clochard, sensation d’absurdité et de vide, peur de se vider de sa substance (puisqu’il a fréquemment peur de vomir, se sent mal lorsqu’il transpire, et fait une légère fixation sur la façon plus ou moins digne de « faire ses besoins »), peur de voir son intégrité physique menacée (un accroc dans son pantalon va prendre des proportions démesurées et lui donnera, l’espace d’un instant, l’envie de dégainer son pistolet de vigile et de tirer au hasard dans la foule).
Patrick Süskind montre un talent superbe pour nous faire entrer dans les sentiments et dans les raisonnements de son personnage, qui nous apparaît d’abord comme bizarre ou excessif, mais qui se révèle finalement dans toute son humanité et sa sensibilité.

Trois poèmes de Liliane Wouters

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J’ai trouvé ces trois poèmes dans L’anthologie de la poésie contemporaine du Cherche Midi éditeur, un livre dont j’ai déjà eu l’occasion de parler le mois dernier.
Liliane Wouters est une poétesse belge née en 1930.

On s’en vient seul

On s’en vient seul et l’on s’en va de même.
On s’endort seul dans un lit partagé.
On mange seul le pain de ses poèmes.
Seul avec soi on se trouve étranger.

Seul à rêver que gravite l’espace,
Seul à sentir son moi de chair, de sang,
Seul à vouloir garder l’instant qui passe,
Seul à passer sans se vouloir passant.

***

Pour vivre, il faut planter un arbre, il faut
faire un enfant, bâtir une maison.

J’ai seulement regardé l’eau
qui passe en nous disant que tout s’écoule.

J’ai seulement cherché le feu
qui brûle en nous disant que tout s’éteint.

J’ai seulement suivi le vent
qui fuit en nous disant que tout se perd.

Je n’ai rien semé dans la terre
qui reste en nous disant : je vous attends.

***

Lorsque tu regardes

Lorsque tu regardes dans la glace
En te disant « c’est moi », il vient toujours
un moment de panique. Es-tu en face,
Es-tu ici ? Quid de ce moi venu un jour,
Dont il ne restera plus rien. Oui, des douzaines
De photos, une voix. Cire et papier. Moi, là-dedans ?
Que saura-t-on de mes amours et de mes peines ?
Plus de faims, plus de peurs, pas même un mal de dents.
Silencieux le sang, morte à jamais l’haleine,
Douce haleine brouillant aujourd’hui le miroir
Où mon être apparent a cessé de se voir.

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