Un poème d’Amour en vers libres

Ce poème a paru dans la revue ARPA du mois de juillet 2012 (n°104 de la revue).

Guerre Sainte

L’amour planait comme une menace.
Lorsqu’il s’est abattu nos nerfs ont grincé.
L’hiver serait long et froid.
Tu ne poserais plus jamais tes peines sur mes genoux.
Seule une guerre pouvait nous rapprocher.
J’ai tiré en l’air ma première salve de mots tendres.
Tu as creusé la première tranchée.
J’ai vidé sur toi des chargeurs de larmes.
Puis ce ne furent qu’assauts et silences.
Et le Ciel réclama son lot nocturne de claires prières. Puisque le désir était indigne il fallait bien que l’amour soit pur. Comme j’étais soucieuse alors, lèvres et mains dans la boue, de ne pas me salir le cœur !
Mais c’était pure et désarmée que je semblais la plus dangereuse : tu as brisé tous mes drapeaux blancs.
Pouvais-je seulement te blesser ? Ce mystère me dévastait.
L’amour est une raison si puissante de mourir et si insuffisante de vivre qu’on a peine à choisir son camp.
J’ai mis très longtemps à voir que tu avais déserté.
Cette guerre est partie en fumée et le Ciel est retourné à ses moutons.

Je suis restée sur le champ de bataille.

Marie-Anne BRUCH

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Radio Days de Woody Allen

Dans les années 30 aux États-Unis, une famille juive plutôt pauvre mais pleine de vie et de bonne humeur, mène sa vie tant bien que mal, au rythme des voix et des chansons d’une radio locale. La radio est alors le seul média qui existe et elle apporte dans les foyers le divertissement, les nouvelles, une certaine forme de culture et peut-être même un mode de vie.
Chaque membre de la famille a ses rêves et ses émissions préférées : le petit garçon aime les épisodes du Vengeur Masqué, la tante Béa aime le jazz, la mère aime l’émission « Irène et Roger » : couple snob se racontant les potins mondains à l’heure du petit déjeuner…

Ici Woody Allen évoque ses souvenirs d’enfance avec beaucoup de charme et d’humour. Il montre, dans sa manière de filmer, de la tendresse pour ses personnages et signe une comédie pleine de nostalgie. On découvre un petit Woody Allen malin, espiègle, indépendant, mais aussi en enfant souvent battu, ce qu’il évoque chaque fois avec beaucoup de drôlerie.

Parallèlement à la vie de la famille, les aventures des animateurs de radio sont également retracées, multipliant les gags et les situations cocasses. Mia Farrow tient ici le rôle d’une jeune chanteuse à la voix haut perchée, mais prête à tout pour réussir.

C’est un de mes films préférés de Woody Allen : il date de 1987 – sa bonne époque ! – c’est un film alerte, intime, plein de chaleur humaine, et qui divertit vraiment le spectateur.

A voir absolument !

 

Les poèmes saturniens de Verlaine

Verlaine a vingt-deux ans lorsqu’il publie en 1866 Les poèmes saturniens : c’est son premier recueil de poèmes.
Ce livre à la tonalité mélancolique mêle des influences très diverses : celle du Parnasse (de Banville en particulier), celle de Baudelaire, mais aussi, dans certaines thématiques, on peut encore retrouver de lointaines influences romantiques.
Verlaine se montre par dessus tout, dans ce recueil, un virtuose de la prosodie : il s’essaye avec brio à toutes les formes et à tous les rythmes, de l’alexandrin le plus emphatique au pentasyllabe le plus léger.
Tout ce qui composera le style verlainien des années 1870-80 se retrouve déjà ici dans un bon nombre de poèmes : rythmes impairs, musicalité des vers, rejets et enjambements, intérêt pour la vie moderne, évocations fantomatiques, douce mélancolie.

Chanson d’Automne

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure.

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

Promenade Sentimentale

Le couchant dardait ses rayons suprêmes
Et le vent berçait les nénuphars blêmes ;
Les grands nénuphars entre les roseaux
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
Moi j’errais tout seul, promenant ma plaie
Au long de l’étang, par mi la saulaie
Où la brume vague évoquait un grand
Fantôme laiteux se désespérant
Et pleurant avec la voix des sarcelles
Qui se rappelaient en battant des ailes
Parmi la saulaie où j’errais tout seul
Promenant ma plaie ; et l’épais linceul
Des ténèbres vint noyer les suprêmes
Rayons du couchant dans ses ondes blêmes
Et des nénuphars, parmi les roseaux,
Des grands nénuphars sur les calmes eaux.

Après Trois Ans

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.

Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin …
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent.
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.

Même j’ai retrouvé debout la Velléda
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
– Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.

Croquis Parisien

La lune plaquait ses teintes de zinc
Par angles obtus.
Des bouts de fumée en forme de cinq
Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.

Le ciel était gris.  La bise pleurait
Ainsi qu’un basson.
Au loin, un matou frileux et discret
Miaulait d’étrange et grêle façon.

Moi, j’allais, rêvant du divin Platon
Et de Phidias,
Et de Salamine et de Marathon,
Sous l’œil clignotant des bleus becs de gaz.

Mon Rêve Familier

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
Et qui n’est,chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? Je l’ignore.
Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.

La première Gorgée de bière de Philippe Delerm

Il y a quinze ans, en 1997, ce livre avait été un immense succès de librairie. C’est peut-être la raison pour laquelle je ne l’avais pas lu à l’époque : je redoutais l’engouement passager, le phénomène de mode.

Et puis il se trouve qu’une amie me l’a offert récemment et il m’a semblé intéressant de m’y plonger pour voir s’il avait résisté au temps qui passe.

Côté positif : c’est un livre assez plaisant à lire – un livre qu’on déguste ou même qu’on sirote. On peut lire deux pages, le reposer, le reprendre, et on peut même l’oublier quelques jours ou quelques semaines et le retrouver sans le moindre inconvénient puisque chaque chapitre fait au maximum deux pages et demie.
En ce sens c’est un livre bien adapté aux lecteurs paresseux que nous sommes tous un peu – surtout en ces périodes estivales !

Par ailleurs l’écriture est assez travaillée, il y a une joliesse, une subtilité dans l’évocation des sensations, comme par exemple lorsqu’il décrit le parfum des pommes à la cave.
J’ai aimé l’évocation du dimanche soir – quand malaise et plaisir se mélangent – j’ai aimé l’évocation des vapeurs d’inhalation ou encore la difficulté à trouver une position confortable pour lire sur la plage.
J’ai aussi aimé l’achat du paquet de gâteaux du dimanche matin, un petit chapitre qui a le mérite de la simplicité.

Mais je n’ai pas aimé cette espèce de nostalgie « vieille France des années 50 » pour le saucisson, les vieux trains, les balades à bicyclette et les pantalons marrons en velours côtelé.
Je n’ai pas aimé cette complaisance rétro – très « image d’Épinal » – sur la pétanque ou le Tour de France, sans parler des kaléidoscopes, des romans d’Agatha Christie ou des boules à neige.

Et puis, en finissant ce livre, je me suis souvenue de la vraie raison pour laquelle je n’avais pas lu ce livre à l’époque où tout le monde se l’arrachait : je n’aimais pas trop l’idée qu’il faut apprendre à se contenter des petits plaisirs – je voulais qu’on me parle de grands bonheurs ou de terribles drames mais pas de petites choses …
Je me demande si je n’avais pas un peu raison !?

Trois petits recueils de Norge

Geo Norge ou Norge est né Georges Mogin à Bruxelles en 1898 et mort à Mougins le 25 octobre 1990. Il choisit l’écriture en 1923, fonde le Journal des poètes en 1931 puis les Cahiers blancs en 1937.
Dans les années 20 et 30 il participe aux mouvements contemporains (surréalistes et autres) mais se montre rapidement marginal par rapport à eux.
De son œuvre poétique extrêmement variée j’ai retenu aujourd’hui trois petits recueils de courts poèmes en prose : Les Oignons ( 1953), Les Cerveaux brûlés (1969), Le Sac à malices (1984).
On a souvent dit que la concision, la clarté, le trait d’esprit, l’ironie, étaient des qualités typiquement françaises, et pourtant elles caractérisent au mieux ce poète belge.
Norge était un admirateur de La Fontaine et, comme lui, il ne se faisait pas d’illusions sur la nature humaine, mais n’en demeurait pas moins profondément épris de la vie et de l’humanité.
Voici quelques poèmes tirés de ces trois recueils :

Le Travail

On répara le tonneau et les Danaïdes furent bien attrapées. Il leur vint d’ailleurs une mauvaise graisse et cela fit peine à voir. Sisyphe n’en revenait pas. Pourvu que mon rocher continue, pensait-il. Ah, ceux qui ont la vocation du travail, ça leur paraît tout drôle quand la besogne est faite.

La Justice

Omar, le bon Omar se précipite aux pieds du sultan-philosophe. – Seigneur, pourquoi m’accabler de douleurs ? Et qu’ai-je fait pour mériter vos châtiments ? – D’où te vient cette idée, cher Omar, qu’on a ce qu’on mérite ? Pour le coup, telle erreur mérite un châtiment.

L’Ouïe

Sourd, sourd, sourd. Anatole était sourd comme une colonne. De naissance, d’ailleurs. Un jour l’ouïe lui fut donnée par un bienfaisant guérisseur. Oiseaux chantaient, ruisseaux chantaient, hommes chantaient. Quel opéra ! Eh bien, Anatole comprit seulement le silence inouï du monde.

Boum

Je dis boum et tu dis boum-boum. Je réponds boum-boum-boum car je veux boumer plus que toi. Ça reboume de plus en plus fort, et c’est ainsi que commencent les grands empires. C’est ainsi que les grands empires finissent. Et d’ailleurs que, boum, ils recommencent.

Le Rossignol de Chine

Il y a une certaine façon de chanter chinois pour ces oiseaux-là. On n’y comprend rien. Aux rossignols de France on ne comprend rien non plus. Mais quand même, on sent qu’ils parlent français.

On peut se tromper

Tiens, c’est une girafe et j’ai cru si longtemps que c’était un pommier. Alors ces pommes que j’aimais tant ? – C’était de la crotte, Aristide. – De la crotte ! Alors, j’aimais de la crotte ? – Mais oui, Aristide, on peut se tromper et le principal c’est d’aimer.

L’Ordre

Je mets beaucoup d’ordre dans mes idées. Ça ne va pas tout seul. Il y a des idées qui ne supportent pas l’ordre et qui préfèrent crever. A la fin, j’ai beaucoup d’ordre et presque plus d’idées.

Pour l’Odeur

Encore des idées ! On en avait déjà, dit Claude au visiteur qui se lisse la barbe. – Les miennes sont les vraies, jeune homme, il faut les croire. – Monsieur, lui répond Claude, avec tous mes respects, vous n’en auriez pas une, ô seule et même fausse, mais qui sache sourire et sente le lilas ?

Sucre Candide

Maman, l’hiver, m’en donnait un petit morceau pour la gorge, quand je partais à l’école.
L’instituteur m’apprit un jour qu’on ne dit pas le sucre candide mais le sucre candi. Quelle déception ! Le lendemain je doutais du Père Noël et un peu plus tard, je réfléchis à l’existence de Dieu …

Les Opéras

Ernest adore les grands opéras mais il n’en écoute jamais car les grands opéras ça l’assomme. Ces cas-là sont plus fréquents qu’on ne pense.

Les Oignons, Les Cerveaux brûlés et Le Sac à malices font partie des Poésies 1923-1988 publiées par Poésie/Gallimard.

Irlanda de Espido Freire

Ce roman espagnol contemporain nous plonge dans une atmosphère tout à fait étrange, à la fois inquiétante, ambiguë et, à bien des égards, poétique.
La narratrice, une adolescente solitaire et sensible, nommée Natalia, vient de perdre sa petite sœur atteinte d’une grave maladie.  Sa mère, pour lui éviter l’atmosphère de deuil de la maison, l’envoie en vacances avec ses cousins et trois de leurs amis remettre en état une maison familiale.
Sa cousine, Irlanda, la fascine par son ascendant naturel sur les autres, et éveille par là même son hostilité et son désir d’échapper à son emprise.

Une sourde rivalité oppose dès lors les deux adolescentes, sur divers modes, du plus hypocrite au plus déclaré.

Natalia vit dans un monde à mi chemin entre fantasme et réalité, et l’auteur Espido Freire montre un grand talent pour nous faire entrer dans les pensées de cette jeune fille : pensées à la fois hantées par la mort de sa petite sœur et pleines de symboles et de mythes autour de la nature : l’occupation favorite de Natalia est d’ailleurs la tenue d’un herbier.

J’ai bien aimé ce roman dont l’atmosphère et le thème sont vraiment insolites, et dont la narratrice m’a paru si étrange que je me sentais toujours entre la sympathie et l’incertitude vis à vis d’elle (on a toujours tendance à trouver les narrateurs sympathiques et à s’identifier à eux.)

Par ailleurs, le style d’écriture est très littéraire, par moments poétique, et les aspects psychologiques sont évoqués avec beaucoup de justesse et une grande habileté qui ménage parfaitement le suspense final.

Roman délicat, vénéneux et ingénu …

 

Dans le café de la jeunesse perdue de Patrick Modiano

Dans ce beau roman, comme souvent chez Modiano, il s’agit de reconstituer un passé vécu (et, à la fois, rêvé) à partir de détails aussi précis que, finalement, insignifiants.
Ce livre est donc une sorte d’enquête incertaine sur un personnage féminin, Jacqueline Delanque dite Louki, une habituée du café Le Condé dans le VIè arrondissement à Paris.
L’époque n’est jamais précisée mais on peut supposer que l’histoire se déroule au début des années 60.
Quatre narrateurs se succèdent, dont Louki elle-même, mais chaque fois l’incertitude s’étend davantage, et nos interrogations ne vont qu’en s’approfondissant.
Pourquoi vivons-nous, quel est le sens de nos actes, qu’est-ce que la vraie vie, que pouvons-nous saisir de la réalité, des autres, de notre passé ? semblent être les questions sous-jacentes du livre.

J’ai noté de nombreux extraits tout au long de ma lecture, qui selon moi sont très représentatifs du ton et de la poésie de ce roman :

« L’un des membres du groupe, Bowing, celui que nous appelions « le Capitaine » s’était lancé dans une entreprise que les autres avaient approuvée. Il notait depuis bientôt trois ans les noms des clients du Condé, au fur et à mesure de leur arrivée, avec, chaque fois, la date et l’heure exacte. (…) Au fond Bowing cherchait à sauver de l’oubli les papillons qui tournent quelques instants autour d’une lampe. »

« Dans cette vie qui vous apparait quelquefois comme un grand terrain vague, sans poteau indicateur, au milieu de toutes les lignes de fuite et les horizons perdus, on aimerait trouver des points de repère, dresser une sorte de cadastre pour n’avoir plus l’impression de naviguer au hasard. »

« La mère et la fille avaient habité au cinquième étage. Mais en refermant le carnet je savais que tous ces détails ne me serviraient à rien. »

« De quel droit entrons-nous par effraction dans la vie des gens et quelle outrecuidance de sonder leurs reins et leurs cœurs – et de leur demander des comptes … A quel titre ? »

« Il m’écoutait et prenait quelquefois des notes. Et moi, j’éprouvais une sensation nouvelle : à mesure que je lui donnais tous ces pauvres détails j’étais débarrassée d’un poids. Cela ne me concernait plus, je parlais de quelqu’un d’autre et j’étais soulagée de voir qu’il prenait des notes. Si tout était écrit noir sur blanc, cela voulait dire que c’était fini, comme sur les tombes où sont gravés des noms et des dates. »

« Plus tard, j’ai ressenti la même ivresse chaque fois que je coupais les ponts avec quelqu’un. Je n’étais vraiment moi-même qu’à l’instant où je m’enfuyais. Mes seuls bons souvenirs sont des souvenirs de fuite ou de fugue. »

« Je me suis souvenu du texte que j’essayais d’écrire quand j’avais connu Louki. Je l’avais intitulé les zones neutres. Il existait à Paris des zones intermédiaires, des no man’s land où l’on était à la lisière de tout, en transit, ou même en suspens. »

« Parfois nous nous rappelons certains épisodes de notre vie et nous avons besoin de preuves pour être bien sûr que nous n’avons pas rêvé. »

« Il était ému. Lui qui parlait toujours sans hésiter et de façon si claire il cherchait ses mots. « C’est idiot ce que je vous dis … il n’y a rien à comprendre … Quand on aime vraiment quelqu’un, il faut accepter sa part de mystère … »