Supplément à la tristesse du figuier d’Yves Namur

figuier_namur_imageVoici un autre poème extrait de la Tristesse du figuier d’Yves Namur :

A propos des poèmes qu’on dit volontiers obscurs,

Sait-on vraiment pourquoi ils sont si obscurs que ça
Ou si fermés qu’on le prétend généralement ?

Toutes les choses qu’on voit dehors,
Tout ce monde qui bouge et vit comme des fourmis,

Toutes les larmes et tout le chagrin du ciel,

Et même l’amour, autant celui qu’on donne
Que celui qu’on nous reprend,

Tout ça n’est-il pas un peu obscur
Comme le sont certains poèmes,

Comme l’est aussi l’odeur d’un café chaud
Ou un simple bouton de rose ?

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Deux poèmes parus dans la revue Verso 153

J’ai eu le plaisir et l’honneur de voir trois de mes poèmes publiés dans la revue Verso numéro 153 (juin 2013), aussi j’en donne deux à lire aujourd’hui.

Identité 2

Comme elle est longue
la corvée d’être soi.

Je traîne mon coeur
comme un boulet.

Je suis un vieux chapeau
de prestidigitateur
d’où sort tantôt un lapin
tantôt une colombe,
à la surprise générale
mais pas à la mienne.

Je sais que je ne peux pas
changer de numéro
alors je change de spectateurs.

Plus on me connaît
moins je fais illusion.

*****

Et voici un poème-paysage :

Square, l’été

On n’est pas censé souffrir
des cris d’oiseaux

Le ciel écarquillé
n’a plus de regard

Le soleil se venge
des prunus sur les fleurs

Les pensées ont des mufles de bêtes

Un oiseau braille en morse
tellement
l’ombre des arbres est sourde

Un passant s’éloigne en poussière

Les pigeons célibataires
marchent au garde à vous

On est censé rire
Des enfants en larmes

Marie-Anne Bruch

La tristesse du figuier d’Yves Namur – Poésie

figuier_namur_imageLa tristesse du figuier est le dernier recueil de poèmes d’Yves Namur, poète belge né à Namur en 1952 et auteur d’une trentaine d’ouvrages.
La tristesse du figuier a été publié en mars 2012, aux éditions Lettres Vives, dans la collection Terre de poésie. J’en donne ici un florilège.

 

Il y a tout au fond de la fatigue
Tout ce qu’un homme a de plus beau à donner :

Son courage peut-être,
Sa sueur perlée, sa respiration difficile
Et ses blessures déjà anciennes.

Et au sommet de la colline,
Près des myrtilles, des bruyères et de la pluie,

Il y a aussi ce secret bien gardé

Que seule
La Nature est prête à partager avec lui.

***

Un silence
Qui ne se mesure pas au nombre de mètres qu’il faut pour l’enjamber
Et passer dans l’histoire d’un autre silence,

Un silence
Qui est parfois rempli de pétales de roses
Et de tristesse,

Un silence
Qui ressemble parfois à ces choses qu’on a perdues,
Englouties par des torrents de pluie
Ou des amours déçues.

Un silence comme ça nous renverse parfois,
Comme si nous n’étions qu’un simple tas de paille
A la merci du vent.

(…)

***

J’ai souvent pensé à ceci :

Il doit encore bien exister quelque part dans le monde
Des fragments de silence
Dont l’homme ne s’est jamais approché.

Quelques fragments,
Cachés peut-être tout au fond d’un puits perdu

Ou sur les parois d’une caverne profonde
Et encore inexplorée.

En quelque sorte des lambeaux,
Des fragments de ce qui pourrait être du silence originel

Dont seuls quelques insectes minuscules
Partageraient les secrets.

Et je me dis parfois que penser ainsi n’est pas bon,
Et qu’il n’y a que les poètes pour se nourrir de hasard, de coïncidences et de riens …

Un poème de Verlaine sur Rimbaud (1873)

verlaine_rimbaud

Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses :
De cette façon nous serons bien heureuses
Et si notre vie a des instants moroses,
Du moins nous serons, n’est-ce pas ? deux pleureuses.

Ô que nous mêlions, âmes sœurs que nous sommes,
A nos vœux confus la douceur puérile
De cheminer loin des femmes et des hommes,
Dans le frais oubli de ce qui nous exile !

Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles
Éprises de rien et de tout étonnées
Qui s’en vont pâlir sous les chastes charmilles
Sans même savoir qu’elles sont pardonnées.

 

Ce poème sans titre de Verlaine a été écrit en 1873, alors qu’il avait fui sa femme en compagnie de Rimbaud, et fait partie du recueil Romances sans paroles.

La majorité des commentateurs pensent que ce poème s’adresse à Rimbaud.

Un poème de Rimbaud sur Verlaine (1873)

arthur_rimbaudPitoyable frère ! Que d’atroces veillées je lui dus ! « Je ne me saisissais pas fervemment de cette entreprise. Je m’étais joué de son infirmité. Par ma faute nous retournerions en exil, en esclavage. » Il me supposait un guignon et une innocence très bizarres, et il ajoutait des raisons inquiétantes.
Je répondais en ricanant à ce satanique docteur, et finissais par gagner la fenêtre. Je créais, par delà la campagne traversée par des bandes de musique rare, les fantômes du futur luxe nocturne.
Après cette distraction vaguement hygiénique, je m’étendais sur cette paillasse. Et, presque chaque nuit, aussitôt endormi, le pauvre frère se levait, la bouche pourrie, les yeux arrachés, – tel qu’il se rêvait ! – et me tirait dans la salle en hurlant son songe de chagrin idiot.
J’avais en effet, en toute sincérité d’esprit, pris l’engagement de le rendre à son état primitif de fils du soleil, – et nous errions, nourris du vin des cavernes et du biscuit de la route, moi pressé de trouver le lieu et la formule.

 

Ce poème a été écrit par Rimbaud en 1873, lors de son séjour à Londres avec Verlaine, et fait partie des Illuminations.
Verlaine s’était reconnu dans le personnage du « pitoyable frère » et « satanique docteur » …

Aube d’Arthur Rimbaud

Ce poème est l’un des plus beaux et des plus connus tirés des Illuminations (écrit en 1873), je le donne ici dans son intégralité.

 

J’ai embrassé l’aube d’été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.

Quelques brefs poèmes d’Alirezâ Rôshan

J’ai découvert ces poèmes dans la revue Décharge numéro 157 et j’ai tout de suite été touchée par leur tristesse et leur gravité.
Alirezâ Rôshan est un jeune poète iranien qui est derviche et emprisonné depuis plusieurs mois dans son pays.
Ces poèmes sont de très beaux vers sur l’amour et l’absence, dont j’ai choisi quelques extraits.

 

le poème c’est l’instant de ta présence
lorsque tu pars
il s’écrit

***

ah si cette plume
pouvait écrire ton adresse
et non mon errance

***

mes bras
évoquent ta place vide
dans mon étreinte

***

ce n’est pas l’allumette
mais le chagrin de ton absence
qui allume ma cigarette

***

je suis parvenu
à tout ce que je ne désirais pas
mais pas à toi
que je désirais

***

là où c’est toujours vide
c’est là
que tu te trouves

***

elle est partie ?
donc elle était là
donc elle est

***

combien faut-il que je sois nuit
pour que toi
tu sois lune ?

***

« où es-tu ? »
Voilà
le premier discours amoureux

***

quand j’ignore où tu es
quelque route que je prenne
je suis dérouté

 

Au bout du Conte d’Agnès Jaoui

au_bout_du_conte_afficheLaura (Agathe Bonitzer), une jeune fille de vingt-quatre ans, croit au grand amour et attend le signe du destin qui le conduira vers elle, jusqu’au jour où elle rencontre Sandro, un jeune compositeur, à une soirée musicale.
Marianne, la tante de Laura, vient de se séparer de son mari et, tentant d’exercer sa profession de comédienne, organise des spectacles joués par des enfants. Sa fille, Nina, malheureuse depuis la séparation de ses parents, s’est réfugiée dans la foi, mais ce christianisme soudain étonne ses parents, qui lui font consulter des psy.
Le père de Sandro, Pierre (Jean-Pierre Bacri), a appris par une voyante qu’il devait mourir cette année le quatorze mars. Bien qu’il ne croit pas à la voyance, il se met à croire à cette prédiction et passe ses journées rongé par l’angoisse.

Cette jolie comédie a pour thème principal la peur et les croyances que l’on met en oeuvre pour lutter contre ses peurs. Le sujet principal, celui de l’amour et des attentes irréalistes qui l’accompagnent, est traité d’une manière particulièrement sensible et intelligente, loin des clichés habituels. Dans ce cadre, le personnage de Maxime (Benjamin Biolay) joue un rôle de révélateur et de retour à la réalité qui m’a semblé bien imaginé.
Les histoires périphériques sont également intéressantes, mais plus anecdotiques, et surtout faites pour mettre en valeur les personnages d’Agnès Jaoui et de Jean-Pierre Bacri, dont le talent comique se confirme une fois encore.
J’ajoute qu’il y a dans ce film plusieurs réminiscences de contes célèbres : c’est ainsi que l’on retrouve, évoqués par de brèves images, Le petit chaperon rouge, Cendrillon, Blanche-Neige, La belle au bois dormant. Ces petits clins d’oeil au spectateur donnent à ce film beaucoup de charme.

La revue Friches numéro 112

Je me suis abonnée pour la première fois à la revue Friches cette année et c’est avec un grand plaisir que je l’ai découverte.
Tout un dossier est consacré au poète Daniel Biga – avec une entrevue, une analyse bio-bibliographique et un choix de poèmes.
J’ai particulièrement aimé la rubrique « Hors champ » consacrée au poète de langue occitane Joan-Maria Petit, que l’on peut lire ici également en français.
Une huitaine de poètes est rassemblée dans la partie « Cahiers de textes » – petite anthologie de poètes pas forcément connus mais intéressante à découvrir.
Et quelques pages intitulées « Sur la Table inventée » laissent entendre les voix de quatre poètes très reconnus, dont Béatrice Bonhomme et James Sacré.

A la montée de la sève
Je me suis greffé sur le bras
Un rejet de cerisier
Au bout des doigts
Un pommier de Saint-Jean
Sur la nuque un figuier
Et maintenant j’attends les oiseaux.

Jean-Marie Petit

Le Pouvoir des Mots

D’un livre ouvert
Sortit une averse
Et une poignée
D’oiseaux de couleur…
Le pouvoir des mots
Est plus fort que le vent
Et celui du poème
Plus que la folie…
Au coeur de ton coeur
J’écris une lettre
En lettres de jour…
Au bleu de tes yeux
Commence la mer…

Jean-Marie Petit

L’Olivier

L’arbre est maintenant tout pénétré de lumière
Sauf dans une touffe plus serrée en son milieu.
C’est comme une fête légère et changeante
De sa couleur incertaine jouée
Entre son feuillage et l’air qui la baigne :
Un fin gris de verts pétris par le bleu du ciel.
L’oeil s’épuise à démêler de la lumière
Ce qui serait la couleur de l’olivier.

James Sacré

Tous les soirs
Dans mon sommeil
Je défie les lois de la gravité
Porté par les ailes du rêve.

Khaled Youssef

Seul un poète
Peut recycler ses illusions…
Et les ruines de ses rêves
Pour construire des châteaux sur un bout de papier.

Khaled Youssef