Les Gens normaux n’ont rien d’exceptionnel de Laurence Ferreira Barbosa

Affiche du film (1993)

Dans le cadre de ce Mois sur la Maladie psychique, qui commence aujourd’hui, j’ai vu ce film français de Laurence Ferreira Barbosa qui date de 1993, avec Valéria Bruni-Tedeschi, Melvil Poupaud, Claire Laroche, Frédéric Diefenthal, Marc Citti, Berroyer, et toute une excellente troupe d’acteurs.
En fait, j’avais déjà vu ce film à sa sortie et j’en gardais un souvenir flou, mais agréable, donc je l’ai revu ce matin pour me le remettre bien en tête.

Début de l’histoire :

Une jeune femme, Martine (Valeria Bruni-Tedeschi), âgée d’une vingtaine d’années, traverse une période difficile de sa vie. François (Serge Hazanavicius), son compagnon vient de la quitter pour une autre femme (Sandrine Kiberlain), après trois ans de relation. La vie professionnelle de Martine n’est pas très satisfaisante non plus car elle travaille dans une centrale d’appels téléphoniques où elle est supposée vendre des décorations de salles de bains et se fait souvent rabrouer par ses interlocuteurs. Un de ses collègues, très gentil, (Frédéric Diefenthal) est amoureux d’elle sans qu’elle lui prête beaucoup d’attention, malgré une nuit passée ensemble. Un soir, Martine se cogne le crâne, de manière délibérée et avec violence, contre une vitrine de magasin et, après un moment d’inconscience, elle devient partiellement et temporairement amnésique. La police l’amène dans un hôpital psychiatrique où elle va faire connaissance avec un certain nombre de psychotiques qui ont tous des problèmes réels et imaginaires, et qu’elle va essayer d’aider et de soutenir moralement. (…)

Mon avis :

C’est un film qui porte un regard affectueux et tendre sur les malades psychotiques, dont les bizarreries peuvent parfois porter à sourire, car elles semblent saugrenues, et qui sont, à d’autres moments, très émouvantes car révélatrices de grandes souffrances intérieures. A travers cette petite dizaine de portraits de « fous » nous avons une image assez sympathique et empathique de la folie et on sent que la réalisatrice cherche à réhabiliter la vision du psychotique, à rompre totalement avec les figures à la Norman Bates et autres monstres sanguinaires dont a toujours raffolé le cinéma américain, entre autres.
En même temps, un certain réalisme semble guider le scénario et plusieurs situations paraissent véritablement inspirées par des scènes vécues ou des personnages rencontrés dans des asiles, et ce sens du réel reste assez frappant, encore de nos jours, alors que le film date de presque trente ans.
L’héroïne, jouée par Valéria Bruni-Tedeschi, est supposée être un cas psychologique moins grave que les autres, dans le sens où elle n’est pas enfermée, elle sort de l’hôpital au gré de ses envies, mais son attitude altruiste nous paraît souvent déplacée et exagérée. Très exaltée, émotive, et n’ayant que le mot « amour » à la bouche, elle veut faire le bonheur des autres patients, que ça leur plaise ou non et souvent contre leur volonté, et ne parvient finalement qu’à semer le désordre et l’embarras autour d’elle. D’ailleurs, le personnage de Germain (Melvil Poupaud) la traite à un moment de dictateur, ce qui est assez bien vu, même si son autoritarisme provient d’une générosité mal canalisée.
Peut-être que l’héroïne, ayant du mal à trouver des raisons de vivre et traversant, comme elle le dit, une crise existentielle, découvre dans cet univers psychotique et dans la souffrance d’autrui une justification à son existence et une échappatoire à ses propres soucis.
Un film qui m’a plu, dans l’ensemble, grâce à son acuité psychologique, quelques moments d’humour, une histoire assez prenante et des portraits qui ne tombent jamais dans la caricature.

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La Petite Pièce hexagonale de Yôko Ogawa

Couverture chez Babel

Note pratique sur le livre

Editeur : Actes-Sud (collection Babel)
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle
Date de publication au Japon : 1991 (en France 2004)
Nombre de Pages : 110

Note biographique sur l’autrice :

Yôko Ogawa, née en 1962, se consacre à l’écriture dès la fin de ses études de Lettres. Admiratrice d’auteurs comme Murakami, Tanizaki, Kawabata, elle apprécie aussi Paul Auster dont le roman Moon Palace l’influença. Elle remporte le prestigieux Prix Akutagawa pour son roman La Grossesse en 1991, puis de nombreux autres prix (Tanizaki, Izumi, etc.). Traduite dans le monde entier, l’œuvre de Yôko Ogawa est particulièrement populaire en France. (Source : Wikipédia)

Quatrième de Couverture

Dans les vestiaires d’une piscine, une jeune femme est soudain attirée par une inconnue pourtant banale, effacée et silencieuse. Quelques jours plus tard, elle croise à nouveau l’inconnue qui marche dans la rue accompagnée d’une vieille dame et, fascinée, elle les suit à travers la ville jusqu’à une loge de gardien au milieu d’un parc. A l’intérieur, les deux femmes sont assises sur des chaises, elles semblent attendre leur tour. La plus âgée se lève, entre dans une haute armoire hexagonale : la petite pièce à raconter…
Etrange et obsédante, cette courte histoire fait appel à la poésie et à l’imaginaire pour évoquer les mystères de l’introspection, de la confession et de la psychanalyse.

Mon avis très subjectif

On retrouve dans ce court roman (ou longue nouvelle) des thèmes récurrents chez Yôko Ogawa : la piscine et l’élément aquatique, associés aux femmes enceintes qui s’y baignent, ce qui est bien sûr très symbolique du liquide amniotique et du retour dans le ventre maternel. Et ce n’est donc pas fortuit si l’héroïne rencontre dans une piscine le personnage de Midori, qui va l’initier aux secrets de la petite pièce hexagonale, qu’ils appellent aussi « pièce à raconter ». Du point de vue symbolique, encore, Midori est présentée comme une femme discrète, silencieuse, effacée, à la fois gardienne de certains rites immuables et accompagnatrice d’une évolution intérieure, comme une sorte de prêtresse mystérieuse, et elle représente assez bien la figure complexe du psychanalyste idéal.
Il est intéressant de voir que, pour accéder aux bâtiments désaffectés où se trouve la petite pièce à raconter, l’héroïne est obligée de traverser un parc très touffu qui donne plutôt l’impression d’une épaisse et ténébreuse forêt, dans laquelle elle se perd à chaque fois, avec angoisse. Et c’est au moment où elle désespère de jamais retrouver le chemin des bâtiments que la lumière apparaît et qu’elle débouche à l’endroit désiré. Cela m’a semblé, là encore, très symbolique du cheminement psychologique qui mène vers un début de compréhension de soi-même. Et, sans aucun doute, ce sont nos désespoirs et nos fourvoiements qui peuvent nous conduire sur la voie de l’introspection et de l’analyse de soi, et on peut dire en effet que les ténèbres indiquent la direction vers la lumière.
Il serait trop long et un peu trop systématique d’énumérer tous les autres symboles et significations allusives cachées dans ce roman (d’autant que je suis très loin d’avoir tout décrypté ou remarqué) mais, en tout cas, ces éléments étranges et mystérieux donnent à ce livre une atmosphère envoûtante, un peu magique, et le rendent extrêmement agréable à lire.
J’ai passé un bon moment de lecture !

Un Extrait page 63

Est-ce que ça va comme ça ?
J’adressai ma question à la paroi hexagonale, en levant légèrement les yeux. Je tendis l’oreille un moment, mais je n’eus pas de réponse.
C’est donc que personne n’écoute, n’est-ce pas ? Bon, alors, je continue.
En fait, ça ressemble à un monologue, c’est ça ? Une boîte où l’on peut murmurer tout seul autant qu’on veut, dans le style qu’on aime, sans se soucier du regard des autres. En pensant de cette façon, je peux l’admettre jusqu’à un certain point. De temps en temps dans le métro ou la salle d’attente à l’hôpital, il m’arrive d’apercevoir quelqu’un qui monologue sans arrêt, l’air tout à fait sérieux. En général les gens n’aiment pas ça et le mettent à l’écart. Si bien qu’autour de lui, il se forme un espace qui n’est pas naturel. Si on enfermait cette personne avec son espace à l’intérieur de la petite pièce à raconter, je suis sûre qu’elle serait très contente. Plus on est à l’étroit, plus on entend nettement sa propre voix, et l’on doit certainement avoir l’impression de se révéler dans la vérité de son coeur. C’est ce qu’il y a d’agréable dans le monologue.
Bon, je vais parler de moi. Si l’on ne parle pas de soi, je pense que ça n’a pas de sens d’entrer ici. Peut-être.

Des Poèmes de Jean Marc Sourdillon sur la poésie

Couverture chez Gallimard

Ces poèmes sont extraits de « L’unique réponse » parue chez Gallimard en 2020.

Présentation du livre par l’éditeur (trouvée sur le site de Gallimard)

La vie est une seule et grande question, qui attend de nous plus et mieux que des réponses ponctuelles, Elle attend cette unique réponse que toutes les autres nous cachent en nous leurrant. C’est sur et autour de ce thème que l’auteur a constitué cet ensemble de poèmes en vers ou versets et en prose de haute tenue. La beauté calme et ce qui la fonde, l’intensité de l’instant, les premières fois, la rencontre et l’approche de l’autre, la naissance chaque jour à la vie, la mort, voilà quelques-unes des facettes du thème. On découvre ici un poète qui a du métier et de la grâce, une délicatesse de touche, une élégance et une maîtrise de la langue, bref, de quoi donner au lecteur le sentiment de glisser comme une eau fraîche entre les rives de l’été.

Note biographique sur le poète

Jean Marc Sourdillon est un écrivain né en 1961. Il enseigne les lettres en khâgne à Saint-Germain-en-Laye après avoir enseigné à l’Institut français de Madrid et à l’hôpital Raymond Poincaré de Garches. Jean-Marc Sourdillon a également traduit María Zambrano et édité les Œuvres de Philippe Jaccottet dans la Pléiade. En 2009, il reçoit le prix du Premier recueil de poèmes avec Les tourterelles, publié aux éditions La dame d’Onze heures. (Source : site du Printemps des Poètes).

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(Page 58)

Vers les passerelles

Qu’est-ce qu’un vers ? Une passerelle. L’une de ces légères passerelles que le pas efface à mesure qu’il les révèle. Et la poésie ? Une suite de lancers de passerelles ou de pieds d’appel. Il s’agit de prendre élan, une succession d’élans pour s’aider à bondir et à atteindre l’autre rive, à la deviner en s’élançant vers elle, à fonder son bond dans l’air en s’appuyant sur ce qu’on devine d’elle, avant de s’apercevoir, au milieu d’un bond, que, non, finalement ce n’était pas la rive qu’on visait mais inconsciemment l’estuaire, que c’est pour l’estuaire qu’on écrivait, qu’on construisait des vers comme des passerelles pour courir dessus, le plus vite qu’on pouvait et s’élancer au bout, tout au bout, là où ils se brisent et où on ne peut plus atteindre aucune rive même vue en rêve, même anticipée.

L’autre rive est prise dans le brouillard ; l’élan est en nous mais il est sous-jacent. Il faut dégager les deux, l’élan, la rive, d’un même mouvement, voilà à quoi servent les passerelles – à traverser.

Qu’est-ce qu’un poème ? Une suite de passerelles formant plongeoir. Des passerelles alignées, parallèles, entrecroisées ou superposées, et ne menant nulle part à proprement parler. Tant de passerelles, tant de possibles. Faire jouer les passerelles entre elles.

On écrit, ça chante dans sa tête, mais on est déjà plus loin, là-bas dans l’espace en avant de soi où l’on sait que quelque chose ou quelqu’un nous attend. On ne sait pas quoi, on ne sait pas qui, mais on le pressent. Quelqu’un, quelque chose de plus haut se penche sur soi. Ou, de plus bas, tout en bas, ouvre les bras.

On passe à la ligne avant la fin pour arriver plus vite au bout, à l’instant du saut.

On est dans l’imminence. Là est notre temps, là notre régime. L’halètement est notre respiration. Un halètement lent. On se prépare à l’apnée finale. On se dispose à être reçu ou accueilli même si on sait que, peut-être, il n’y aura rien.

(…)

*

(Page 89)

L’Elan

Tout poème est précédé d’un élan parti de tellement loin qu’on ne sait plus ni d’où ni de quand il vient,
mais qui a traversé tant de pays et connu tant de visages qu’il en garde l’empreinte en lui comme le parfum des corps et l’éclat des espaces dans le vent qui les a frôlés.
C’est tout cela que l’on voit nous aussi quand on écrit monter à la surface entre les mots du poème
comme l’élan sur le visage plein d’équilibre et de calme du danseur sur le lac, qui lentement au-dessus de la glace
tourne et se déploie avec des gestes d’arbre.

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Soif d’Amélie Nothomb

Couverture au Livre de poche

J’avais lu quelques romans d’Amélie Nothomb dans les années 90-2000 et je gardais un bon souvenir de « Stupeur et tremblements » et, dans une moindre mesure, d' »Antéchrista » ou de « Péplum« .
Comme j’ai récemment entendu parler de « Soif » (publié en 2017), je me suis demandé ce qu’Amélie Nothomb pouvait bien avoir à dire sur Jésus-Christ (tellement les deux personnages me paraissaient éloignés l’un de l’autre, dans un jugement a priori que je ne cherche pas à justifier) et ça a titillé ma curiosité… au point de l’acheter.

Le résumé du propos

L’histoire, tout le monde la connaît, c’est celle de la condamnation de Jésus, sa crucifixion, racontée par le Christ lui-même à la première personne du singulier, avec ses souvenirs et ses confidences sur ses émotions, ses sensations, ses réflexions.
Amélie Nothomb imagine que la crucifixion se déroule le lendemain du procès mené par Ponce Pilate, contrairement aux versions bibliques qui situent les deux événements le même jour. Et cette invention permet d’introduire une longue méditation de Jésus le long d’une nuit de solitude et d’angoisse (ce qui n’est pas une mauvaise idée romanesque). Le lendemain a lieu le supplice.

Mon avis très subjectif

C’est un livre bien écrit, mais on voit rapidement que l’écrivaine n’a pas beaucoup le sens du sacré ou de la spiritualité, ce qui est regrettable quand on prétend écrire sur le Christ. C’est donc un livre qui s’adresse visiblement à l’occidental typique du 21ème siècle, l’hédoniste matérialiste de base, préoccupé de son petit confort moral et surtout physique : ici le Christ est douillet, il regrette de ne pas avoir plutôt terminé sa vie tranquillement et bourgeoisement, en couple avec Marie Madeleine – dont il est amoureux et avec qui il a une liaison – et sa vision de Dieu et de la foi se résume à la sensation corporelle de la soif, sans rien au-delà.
Si vous êtes chrétien, ce roman vous affligera et vous ennuiera : vous aurez plutôt envie de relire les évangiles et vous vous demanderez ce que cherchait Amélie Nothomb avec ces quelques blasphèmes palots et convenus (déjà vus, entre autres, chez Martin Scorsese trente ans plus tôt) qui n’ont même pas réussi à susciter un estimable petit scandale chez les cathos traditionnalistes.
Et si vous êtes l’hédoniste matérialiste typique (celui dont je parlais plus haut) ça vous donnera l’impression que Jésus, en faisant un petit effort d’imagination, aurait pu vous prendre, vous, pour modèle et se convertir à votre délicieux mode de vie… mais vous aurez quelques doutes sur cette possibilité si vous y songez trois minutes en toute honnêteté.
Bref, un roman bas-de-plafond et insignifiant, pour les croyants comme pour les autres.

Un Extrait page 16

En trente-trois ans de vie, j’ai pu le constater : la plus grande réussite de mon père, c’est l’incarnation. Qu’une puissance désincarnée ait eu l’idée d’inventer le corps demeure un gigantesque coup de génie. Comment le créateur n’aurait-il pas été dépassé par cette création dont il ne comprenait pas l’impact ?
J’ai envie de dire que c’est pour cela qu’il m’a engendré, mais ce n’est pas vrai.
C’eût été un bon motif.
Les humains se plaignent, à raison, des imperfections du corps. L’explication coule de source : que vaudrait la maison dessinée par un architecte sans domicile ? On n’excelle que dans ce dont on a la pratique quotidienne. Mon père n’a jamais eu de corps. Pour un ignorant, je trouve qu’il s’en est fabuleusement bien tiré. (…)

Des Poèmes de Jila Mossaed

Couverture du Castor Astral

J’ai trouvé ce recueil en flânant dans le rayon poésie de la librairie Gibert. Comme le nom de cette poète suédoise m’était inconnu, j’ai feuilleté ce « huitième pays » et j’ai été attirée par cette écriture, par ses images éloquentes, insolites, et par une émotion retenue et discrète mais toujours bien présente. Ayant acheté ce livre et de retour chez moi, j’ai été séduite par la grande diversité des thèmes abordés – qui recouvrent tous les aspects de la vie, et où la poète adopte un regard personnel, original, éloigné de toute facilité ou de toute banalité, et cependant avec une profonde simplicité.
J’ai aimé ce recueil, qui mérite d’être relu plusieurs fois car une seule approche n’en épuise pas le sens et, souvent, les mots semblent désigner une voie vers une vérité enfouie et insoupçonnée.

Note sur la poète

Jila Mossaed est née à Téhéran en 1948. Elle publie ses premiers poèmes à l’âge de 17 ans. Suite à la prise de pouvoir par Khomeini en 1979, elle trouve refuge en Suède. Elle écrit en suédois depuis 1997 et entre à l’académie suédoise en 2018. « Chaque langue qui me donne la liberté de m’exprimer contre l’injustice est la langue de mon cœur » dit-elle à propos de son œuvre poétique où l’exil occupe une place essentielle. (Source : éditeur)

Note pratique sur le livre :

Editeur : Castor Astral
Année de publication en France : 2022 (en Suède : 2020)
Traduit du suédois par Françoise Sule
Préface de Vénus Khoury-Ghata
Nombre de pages : 140

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Page 31

Dans ce jardin-là
aucune fleur ne naît
L’arbre n’a pas d’ombre
et le vert a peur du rouge

Pourquoi les morts sont-ils si seuls
Les voix se transforment en cris la nuit
La pluie efface tous les noms

Nous nous perdons de vue
dans la nuit absolue
qui est le septième stade de la peur

J’incline le miroir vers le brouillard
dans l’attente de la lumière

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Page 79

Si tous les humains sur terre
meurent un jour
les mots disparaîtront

Tout perdra son nom
et la nature deviendra sourde

C’était une journée sans mots
Je suis sortie
sans papier ni crayon
Sans mon cœur

Le soir venu
des centaines de lettres faisaient la queue
pour trouver place
sur le séduisant papier blanc

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Page 133

J’ai dormi sur la partie la plus douce
de la cuisse de la rivière
Dans la gorge de l’eau
là où les petits muscles des vagues
tremblent de désir

L’eau a son propre son
Des notes illisibles
impossibles à imiter

Je m’étends sur la poitrine blanche de la rivière
savoure les caresses
J’entends des chants que même la terre ne connaissait pas

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Récapitulatif de notre Lecture Commune du 15 septembre pour Goran

Bonjour à toutes et tous !

Voici la liste des participations à notre Lecture Commune pour Goran.
Je tiens à les remercier vraiment de tout cœur d’avoir participé.

Les avis ont été très contrastés au sujet de « Moon Palace » de Paul Auster, certain(e)s participant(e)s ont été gêné(e)s par un manque de vraisemblance, tandis que d’autres avis ont été beaucoup plus enthousiastes. C’était en tout cas intéressant de voir les différents points de vue et de comparer les arguments.
D’autres romans de Paul Auster ont été chroniqués pour cette lecture commune, comme Brooklyn Follies, Seul dans le noir, Mr Vertigo, 4 3 2 1, La Nuit de l’Oracle, Revenants, Excursions dans la zone intérieure ou encore Tombouctou, et c’est aussi très intéressant de découvrir ces autres facettes de Paul Auster et de se donner peut-être de nouvelles idées de lecture pour l’avenir.

Quoi qu’il en soit, que les avis aient été positifs ou négatifs, je pense que la chose vraiment importante est d’avoir pu célébrer le souvenir de notre ami Goran et de raviver l’hommage que nous lui adressions l’année dernière. Je pense qu’il aurait été content que nous discutions aujourd’hui sur certains de ses livres préférés, que nous débattions à leur propos, même si les goûts peuvent être divergents, et lui-même était très ouvert aux débats et discussions littéraires.

Deux participations de Sibylline du blogue « la petite liste »:

sur le roman Moon Palace :
https://la-petite-liste.blogspot.com/search/label/Moon%20Palace
sur le roman Tombouctou :
https://la-petite-liste.blogspot.com/search/label/Tombouctou

Participation de Claude sur le blogue « Livres d’un jour »
sur le roman Brooklyn Follies :
https://livresdunjourblog.wordpress.com/2022/09/15/lecture-en-hommage-a-goran/

Participation de Patrice du blog « Et si on bouquinait un peu »
à propos de Moon Palace :
https://etsionbouquinait.com/2022/09/15/paul-auster-moon-palace/

Participation de Nathalie du blogue « Madame lit »
sur le roman Moon Palace :
https://madamelit.ca/2022/09/15/madame-lit-moon-palace-de-paul-auster/

Participation d’Alain du blogue « Bibliofeel »
sur le roman Moon Palace :
https://clesbibliofeel.blog/2022/09/15/paul-auster-moon-palace/

Participation de Fabienne du blogue « Livres escapade »
sur le roman Moon Palace
https://livrescapades.com/2022/09/15/moon-palace-%c2%b7-paul-auster/

Participation de Valentyne du blogue « La Jument verte »
sur le roman Seul dans le noir
https://lajumentverte.wordpress.com/2022/09/15/seul-dans-le-noir-paul-auster/

Participation d’Agnès de « Mon biblio-blog »
sur le roman Mr Vertigo
http://monbiblioblog.revolublog.com/paul-auster-mr-vertigo-actes-sud-a213126301

Participation de Marie du blogue « Le Bar aux Lettres »
sur le roman Moon Palace – un avis plus réservé
https://barauxlettres.wordpress.com/2022/09/15/moon-palace-de-paul-auster/

Participation du blogue « Passage à l’Est »
sur le roman Moon Palace – qu’elle a aimé
https://passagealest.wordpress.com/2022/09/15/paul-auster-moon-palace/

Participation d’Ingrid du blogue « Ingannmic »
sur le roman « 4, 3, 2, 1″ :
https://bookin-ingannmic.blogspot.com/2022/09/4-3-2-1-paul-auster.html

Participation du « Bison »
sur le livre « La Nuit de l’Oracle » :
http://memoiresdebison.blogspot.com/2022/09/le-carnet-bleu.html

Participation du « Bouquineur »
sur le roman « Revenants » :
http://lebouquineur.hautetfort.com/archive/2022/09/15/paul-auster-revenants-6400113.html

Nathalie du blog « Chez Mark et Marcel »
pour Moon Palace
https://chezmarketmarcel.blogspot.com/2022/09/cest-ainsi-qua-commence-lete-soixante.html

Une Comète du blog « Aux bouquins garnis »
pour Excursions dans la zone intérieure : https://auxbouquinsgarnis.wordpress.com/2022/09/15/excursions-dans-la-zone-interieure-paul-auster/


Je salue aussi Dom des « Petits blabla de Dom »
qui a lu Moon Palace pour cette Lecture Commune
mais qui n’a pas eu le temps d’écrire sa chronique pour le jour dit…

Rappel de ma participation :
sur Moon Palace :
voir l’article précédent.

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J’espère n’avoir oublié personne.
Dans le cas contraire, n’hésitez pas à me signaler votre article, je le rajouterai.

Moon Palace de Paul Auster : Lecture Commune pour Goran

Couverture chez Actes Sud

En ce 15 septembre, date anniversaire de la création du blog de Goran, notre ami très regretté, homme de cœur et de culture, nous sommes plusieurs à vouloir lui rendre hommage par une Lecture Commune.
Comme Paul Auster était l’un des écrivains favoris de Goran – Moon Palace et La Trilogie New-Yorkaise faisaient partie de son TOP100 – cette Lecture Commune s’organise autour de ce célèbre écrivain américain contemporain.

J’ai choisi de chroniquer aujourd’hui « Moon Palace », un roman qui m’a passionnée et captivée de bout en bout et que je suis très heureuse d’avoir découvert grâce à Goran, comme s’il me l’avait conseillé de vive voix.

Note pratique sur ce livre

Genre : roman
Editeur : Babel – Actes sud
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christine Le Bœuf
Date de parution originale en français : 1990. En anglais : 1989
Nombre de pages : 468

Résumé du début de l’histoire

Marco Stanley Fogg, le jeune héros de cette histoire, est un étudiant orphelin, dont l’oncle Victor vient de mourir en lui léguant quelques milliers de dollars et, surtout, un grand nombre de caisses de livres de genres variés. Notre jeune héros décide de vivre – ou plutôt de survivre – avec les seuls fruits de cet héritage, qu’il va dépenser petit à petit jusqu’à épuisement total, et donc jusqu’à sa propre ruine. A l’issue de ce lent appauvrissement, de ce dépouillement inéluctable, il n’a plus de quoi payer son loyer et va sans doute finir à la rue. (…)

Mon avis

Ce roman possède un souffle et une envergure tout à fait magnifiques, on est embarqué du début à la fin dans une suite d’aventures haletantes où le suspense ne se relâche à aucun moment. Certaines choses nous paraissent parfois un peu invraisemblables mais, au lieu de nous faire décrocher ou de nous semer en cours de route, elles nous rendent encore plus curieux de savoir le fin mot de l’histoire et le suspense se trouve renforcé et non pas du tout amoindri, ce qui montre bien le talent de l’écrivain à jouer avec nos incertitudes et avec notre imaginaire.
Un thème important de ce livre me semble être celui de la paternité : chacun est tour à tour le fils ou le père, chacun se pose la question de la paternité pour lui-même ou pour son géniteur, une paternité qui reste souvent lointaine et cachée, longue à se faire connaître.
Le jeune héros, M. S. Fogg, est un personnage dont l’identité reste floue, mal définie, instable, et ce n’est pas un hasard si son nom signifie « brouillard ». Il est dans une telle fragilité intérieure qu’il se laisse aller jusqu’à devenir clochard, et, à cause de cette misère, il échappe de peu à la mort. Il ne connaît pas son père et il a l’impression d’être satisfait de cette ignorance mais on s’aperçoit au fur et à mesure que c’est la question cruciale de son existence, la seule qui puisse le délivrer de son mal-être.
J’ai apprécié qu’il y ait dans ce roman plusieurs histoires imbriquées les unes dans les autres, dont certaines sont présentées comme douteuses ou fantaisistes mais où l’on croit déceler des traces de vérités plus ou moins déformées ou des fantasmes révélateurs de la psychologie du personnage qui les a inventés, ce qui les rend encore plus intéressants que s’ils étaient cent pour cent véridiques.
Ce roman nous fait également voyager à travers les Etats-Unis, dans plusieurs quartiers de New-York et dans les canyons de l’Utah, dans les déserts et les grands espaces, parmi les Indiens et les mythes américains.
La figure tutélaire de la lune nous poursuit tout au long du livre, qu’elle se présente sous la forme d’une enseigne lumineuse de restaurant chinois new-yorkais (« Moon Palace ») ou qu’elle soit la planète d’origine d’une tribu légendaire, nommée « les Humains », ou qu’elle éclaire le centre d’un tableau particulièrement important pour l’un des personnages, et dans de nombreuses autres circonstances. Et, comme cette histoire se déroule dans la deuxième moitié des années soixante, le jeune héros assiste également, par média interposé, au premier voyage dans la lune de Neil Armstrong et de ses collègues astronautes.
Un très beau roman, que j’ai lu en pensant souvent à Goran : à certains passages, j’imaginais ce qui lui avait particulièrement plu ou ce qui l’avait amusé, ému, et il me semblait comprendre et retrouver les réactions qu’il avait pu avoir, en les ressentant à mon tour.
Pour toutes ces raisons, ce furent des beaux et des grands moments de lecture, et ce roman restera pour moi un souvenir très particulier et formidable.

Un Extrait page 335

(…)
– Tu es un rêveur, mon petit, me dit-il. Ton esprit est dans la lune et, à en juger sur les apparences, il ne sera jamais ailleurs. Tu n’as aucune ambition, l’argent ne t’intéresse pas, et tu es trop philosophe pour avoir du goût pour l’art. Que vais-je faire de toi ? Tu as besoin de quelqu’un qui s’occupe de toi, qui veille à ce que tu aies le ventre plein et un peu d’argent en poche. Moi parti, tu vas te retrouver au point où tu en étais.
– J’ai des projets, affirmai-je, espérant par ce mensonge le détourner de ce sujet. L’hiver dernier, j’ai envoyé une demande d’inscription à l’école de bibliothécaires de Columbia, et ils m’ont accepté. Je pensais vous en avoir parlé. Les cours commencent à l’automne.
– Et comment paieras-tu ces cours ?
– On m’a accordé une bourse générale, plus une allocation pour les dépenses courantes. C’est une offre intéressante, une chance formidable. Le programme dure deux ans, et ensuite j’aurai toujours un gagne-pain.
– Je te vois mal en bibliothécaire, Fogg.
– Un peu étrange, je l’admets, mais je pense que ça pourrait me convenir. Les bibliothèques ne sont pas le monde réel, après tout. Ce sont des lieux à part, des sanctuaires de la pensée pure. Comme ça je pourrai continuer à vivre dans la lune pour le restant de mes jours. »

Chevreuse de Patrick Modiano

Couverture chez Gallimard

Note pratique sur le livre

Editeur : Gallimard
Date de publication : 2021
Genre : roman
Nombre de pages : 159

Petit résumé de l’histoire (vue par moi)

Un jeune homme d’une vingtaine d’années se remémore des événements qui lui sont arrivés une quinzaine d’années plus tôt, à l’époque de son enfance, et dont il se souvient très mal. En effet, des personnes qu’il côtoyait en ce temps-là réapparaissent brutalement dans sa vie et semblent avoir vis-à-vis de lui des intentions peu claires et agissent avec lui d’une manière ambiguë, parfois inquiétante. Nous partons donc sur les traces de ce jeune homme, Jean Bosmans, et tentons de reconstituer avec lui cet arrière-plan de souvenirs touffus, dont beaucoup de choses semblent avoir disparu sans laisser de trace. (…)

Mon humble avis :

Avant d’écrire cette chronique je suis allée regarder sur Internet les diverses et nombreuses critiques qui lui ont été consacrées et j’ai été très étonnée de constater que la plupart des commentateurs parlent de ce livre comme si c’était une stricte autobiographie, un épisode réel de la vie de Patrick Modiano. Je suis peut-être à côté de la plaque mais j’ai lu ce livre comme un véritable roman, une fiction tout à fait imaginaire, même si on sent que certains petits détails pourraient être tirés du vrai, même si le héros est écrivain (mais il s’appelle Jean Bosmans et non pas Patrick Modiano), et on se fait plusieurs fois la réflexion, au cours de la lecture, qu’ici la réalité est tellement imbriquée avec l’imaginaire qu’on aurait beaucoup de mal à les démêler et qu’il n’y aurait, en plus, pas tellement d’intérêt à le faire.
Dans ce roman, on retrouve beaucoup d’éléments typiquement modianesques : l’importance primordiale des lieux (quartiers de Paris et de sa banlieue sud, certaines rues et certains appartements), des personnages plus ou moins fantomatiques dont on ne sait pas grand-chose (et le peu de choses qu’on en sait est incertain et sujet à caution), le héros lui-même nous apparaît en quête de ses souvenirs, perdu dans une enquête sur son passé et cherchant finalement à reconstituer sa propre identité à travers des bribes de mémoire, des traces de personnages qui ont disparu et qu’il n’a peut-être même jamais vraiment connus profondément.
Ici, de larges zones de l’histoire sont passées sous silence et demeurent inexpliquées : nous ne comprenons pas pourquoi ce Jean Bosmans, vers l’âge de cinq ans, vivait sans ses parents et sans aucun adulte de sa famille, avec des personnes inconnues et louches (plus ou moins, des repris de justice) : pourquoi, pendant combien de temps et quel était leur mode de vie, nous l’ignorons. Les relations des personnages les uns avec les autres nous apparaissent mystérieuses et nous sentons que nous n’avons pas tous les éléments pour établir les causes, les conséquences des événements, les buts et les motifs des personnages – ce qui trouvera effectivement son explication à la fin mais pas totalement.
C’est essentiellement un roman sur le thème du temps qui passe, du temps qui efface les gens, les choses ,les événements, les souvenirs et où le mot « disparition » s’inscrit en filigrane tout au long des pages.
Un très beau livre, où les amateurs de Modiano retrouveront tout ce qui fait le charme et l’atmosphère de l’œuvre de cet écrivain.

Un Extrait page 49

Il éprouvait un sentiment de légèreté à se promener cet après-midi là, au hasard dans les rues d’Auteuil. Il pensait à cet appartement si différent le jour et la nuit, au point d’appartenir à deux mondes parallèles. Mais pourquoi s’en serait-il inquiété, lui qui depuis des années avait l’habitude de vivre sur une frontière étroite entre la réalité et le rêve, et de les laisser s’éclairer l’un l’autre, et quelquefois se mêler, tandis qu’il poursuivait son chemin d’un pas ferme, sans dévier d’un centimètre, car il savait bien que cela aurait rompu un équilibre précaire ? A plusieurs reprises, on l’avait traité de « somnambule », et le mot lui avait semblé, dans une certaine mesure, un compliment. Jadis, on consultait des somnambules pour leur don de voyance. Il ne se sentait pas si différent d’eux. Le tout était de ne pas glisser de la ligne de crête et de savoir jusqu’à quelle limite on peut rêver sa vie.(…)

Un Extrait page 60

Il dut attendre encore de nombreuses années avant d’en savoir un peu plus long sur l’hôtel Chatham et « le groupe » auquel Camille avait fait allusion, un cercle d’individus assez inquiétants. Mais cette nouvelle perspective ne changea rien aux souvenirs qu’il gardait de cette période de sa vie. Au contraire, elle confirmait certaines impressions qu’il avait eues, et il les retrouvait intactes et aussi fortes, comme si le temps était aboli.
A cette époque, il n’avait cessé de marcher à travers Paris dans une lumière qui donnait aux personnes qu’il croisait et aux rues une très vive phosphorescence. Puis, peu à peu, en vieillissant, il avait remarqué que la lumière s’était appauvrie ; elle rendait désormais aux gens et aux choses leurs vrais aspects et leurs vraies couleurs – les couleurs ternes de la vie courante. Il se disait que son attention de spectateur nocturne avait faibli elle aussi. Mais peut-être qu’après tant d’années ce monde et ces rues avaient changé au point de ne plus rien évoquer pour lui.

Trois Poèmes de Richard Rognet

J’ai déjà eu l’occasion de publier sur ce blog des poèmes de Richard Rognet, issus du recueil récent Dans les méandres des saisons (en 2014) mais j’ai pu me procurer un recueil beaucoup plus ancien de ce poète, Petits poèmes en fraude, qui a été publié par Gallimard en octobre 1980, et dont je vous propose la lecture de trois poèmes.

Note sur le poète :

Né en 1942 d’une mère institutrice et d’un père mécanicien dans l’industrie textile, il prend goût à la lecture dès son enfance et écrit ses premiers poèmes à l’âge de douze ans. Diplômé de l’école normale d’instituteurs de Mirecourt il étudie ensuite les Lettres à l’université de Nancy. Il publie son premier recueil en 1966. En 1969, il devient enseignant à l’école normale de Mirecourt, puis à Epinal, avant d’intégrer le collège Jules-Ferry comme professeur de lettres jusqu’à sa retraite 2002. Sa rencontre avec Alain Bosquet en 1971 marque pour lui une étape importante dans son parcours de poésie. Il perd son père en 1991, année où il entre à l’Académie Mallarmé. En 1994, il devient chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres. Il obtient en 2002 le Grand prix de poésie de la Société des gens de lettres pour l’ensemble de son œuvre, déjà récompensée par de nombreux prix et traduite en italien, en espagnol, en allemand, en russe, en bulgare…

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Page 41

Je succombe
sous les épouses
aux chemises désirables.

Pour les nommer, faire merveille,
je les aveugle d’un regret.

Mais le regard à la dérive,
quel épiderme l’engloutit ?

Au matin, un jeune boiteux
ramassera en sifflotant
les copeaux gluants
de la nuit.

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Page 48

Tu balances ton corps,
dans le jardin public,
un merle
picore tes initiales.

Attends le coup de grâce,
rabâche les étoiles,
pour l’heure, geins sur ton sort
de fille incorrigible.

Entre deux pluies élégantes,
le soleil t’épingle
sur le parvis aux oiseaux-lyres.

Ce soir encore,
tu feras provision de fumée,
tu grimperas l’escalier
dans des rafales de posters.

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Page 79

Un feu mourant,
quelques regrets,
une immortelle,
dans ta doublure,
d’autres projets.

La pluie annonce
des objets
vêtus de sable,
la rue épouse
un vieux papier.

La fenêtre oubliée,
l’étau, la solitude,
le cœur gros, l’épée, le fil,
ton adresse m’arrache
à la clarté du jour.

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Une immense sensation de calme de Laurine Roux

Note pratique sur le livre :

Genre : Premier roman
Editeur : Folio (et éditions du Sonneur)
Nombre de pages : 131

Note sur l’écrivaine

Laurine Roux, née en 1978, est professeure de Lettres modernes dans les Hautes-Alpes et écrivaine. Son premier roman, « Une immense sensation de calme », a été récompensé par le Prix SGDL Révélation 2018. Elle écrit également des nouvelles et de la poésie. Le prix international de la nouvelle George-Sand lui a été remis en 2012. (Source : éditeur)

Quatrième de Couverture :

 » Cela dure un instant ou de longues minutes, je ne saurais le dire. Le regard d’Igor abolit mon être. Partout dans mon corps mille particules soulèvent mes membres, et c’est à la fois de la peur et de la glace, du miel et de la lavande. « 

Au cœur d’une étendue enneigée, une jeune fille rencontre Igor, un être aussi étrange que magnétique. Presque sans échanger un mot, elle va le suivre à travers une nature souveraine et hostile, portée par ce que la jeunesse a d’insolence. Mais plus elle semble proche d’Igor, plus le mystère qui l’entoure s’épaissit. Jusqu’à ce qu’une tempête les précipite tous deux dans la tourmente, révélant les légendes et les souvenirs de ceux qu’illumine le côtoiement permanent de la mort et de l’amour.

Mon humble avis :

Je suis passée par plusieurs phases au cours de la lecture de ce roman. D’abord un agacement étonné puis un certain plaisir puis, de nouveau, un léger agacement teinté de lassitude et, enfin, de la sérénité pour clore les tout derniers chapitres.
Il m’a semblé que l’autrice essayait de mélanger en une seule histoire des éléments disparates qui ne s’articulent pas très bien entre eux : du fantastique, des éléments de « fantasy », un côté plus vraisemblable qui pourrait nous rattacher à une réalité historique mal déterminée et fantasmée (folklore russe, siècles antérieurs à l’ère industrielle), et puis des références aux migrants, au racisme et à une situation politique dont on pourrait entendre parler dans nos actualités françaises et européennes les plus contemporaines, etc.
Il m’a semblé que cette hybridation des genres ne réussissait pas à me convaincre et, finalement, ce sont les pages les plus teintées de fantastique et les moins réalistes qui m’ont le plus plu.
Sur la forme et dans ses détails, je n’ai rien de particulier à reprocher à ce livre : l’écriture est très agréable, les descriptions sont évocatrices, les éléments d’ambiance bien imaginés et l’histoire parait correctement ficelée.
Mais je ne suis pas vraiment rentrée dedans, j’ai ressenti assez peu d’émotion, et je crois que l’autrice veut nous dépeindre un univers qui, simplement, est trop éloigné de ma vision du monde et ne me « parle » pas trop.
Probablement, le manque de consistance des personnages est pour beaucoup dans mon jugement. Ils ont des corps, des corps très présents et longuement décrits, des corps qui présentent beaucoup de réactions physiologiques variées, mais quasiment pas d’esprit (ne pensent pas, ne parlent pas, se contentent de grogner ou de dire « c’est bien ! »).
Un livre qui a certaines qualités intéressantes mais qui n’est pas franchement mon genre…

Un Extrait page 48

La première fois que Pavel m’avait conduite au lac, je n’étais pas encore rompue aux vertus de la patience, j’avais abandonné après quelques heures infructueuses. Je m’étais levée, avais jeté le fil par terre et arpenté la glace tel un frelon contrarié. Pavel avait souri et posé sa main sur mon épaule. Il m’avait demandé si je comptais me comporter comme un poisson toute ma vie. Je n’avais pas compris le sens de sa question. Je n’avais plus envie de faire d’effort. N’en faisais-je pas assez ? Ne pouvait-on me laisser un peu de répit ? Mes nerfs étaient aussi tendus qu’une corde de balalaïka. Je m’étais alors réfugiée dans le bois et avais commencé à pleurer. J’aurais tout donné pour une soupe aux haricots noirs de Baba. Son souvenir avait jailli en larmes sitôt immobilisées par le froid. J’étais restée là, accroupie contre un arbre, jusqu’à ce que ma colère, ma tristesse et ma solitude deviennent trois stalactites que l’on aurait pu casser du bout du doigt. Puis la morsure du vent m’avait contrainte à me lever. Pavel n’était pas venu me chercher. Le soleil avait décliné en oeuf au plat sur la colline. J’étais retournée au trou de pêche. La tristesse, la colère et la solitude n’étaient plus que trois petits bouts de glaçons au fond de mon ventre. J’allais mieux.