Des Poèmes de Cees Nooteboom sur Paula Modersohn-Becker

J’ai trouvé ces poèmes dans l’anthologie « Le Visage de l’œil » parue chez Actes Sud en 2016 et, plus précisément, dans le recueil « Douce-amère » qui date de l’an 2000.

Note sur le poète

Né en 1933 à La Haye, Cees Nooteboom, écrivain nomade, s’est imposé comme l’un des plus grands auteurs européens contemporains. Il a reçu d’éminentes distinctions littéraires aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche et en Espagne, où il a obtenu en 2020 le prix Formentor. Ses livres sont traduits dans le monde entier. En 2016, une anthologie poétique est parue chez Actes Sud : Le Visage de l’œil. En 2020, toujours chez Actes Sud : Venise. Le lion, la ville et l’eau. (Source : éditeur)

Note sur la peintre

Paula Modersohn-Becker (1876-1907) est une artiste peintre allemande et l’une des premières représentantes de l’Expressionnisme dans son pays. Elle fut une amie du poète Rilke. Elle est morte à l’âge de 30 ans seulement.

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Nature morte, 1905

Paula Modersohn Becker, Nature Morte, 1905

De la bouillie dans une assiette bleue,
du pain juste à côté, gros, moitié d’une miche,
un œuf, une boule de fromage,
des fleurs, une nappe.

Auprès de ces images, pas de temps,
il n’était pas présent.
La bouillie, coup de brosse immangeable,
que signifie tout ceci ?

Art, qu’as-tu donc à t’attacher
aussi voracement à l’être des choses !
Cet œuf, je ne pourrai pas l’avaler,
personne ne prendra de ce pain sur la table,
et pourtant,
dans l’atelier de mes yeux
la peinture se change à présent en pitance,
nature morte avec homme futur,
repas en perpétuelle attente
de ma bouche alors si parfaitement invisible,

ma faim perpétuelle apaisée.

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Portrait de Rilke, 1906

Rilke peint par Paula Modersohn-Becker, 1906

Le voilà donc, Rilke en 1906,
visage ladre de poèmes,
yeux mangés par les pupilles, noires billes
sur le trottoir de la mort.

Col dur et montant, oreilles peintes en repentir
avec en leur centre une tache
qui entend ce que le monde abjure
avant que la création ne commence.

Ceci n’est pas le portrait d’un corps,
ici, c’est un requiem qu’un couteau de sonnets
a mis sens dessus dessous,
beauté contaminée, calcinée.

Ici pas de comtesses, de princesses,
la coiffure découpe dans le front
une place carrée pleine d’effroi,

ici, plus rien que la bouche du deuil.

Cees Nooteboom

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Des Poèmes de Jean-Claude Tardif sur la couleur noire

Couverture chez Editinter

Ces Poèmes sur la couleur noire sont extraits du beau recueil « Noir suivi de Métamorphose du corps noir » publié chez éditinter poésie en décembre 2019.
Les textes sont accompagnés par des peintures de Jean-Michel Marchetti, dans des nuances de noirs plus ou moins mats ou intenses.

Note sur le poète

Jean-Claude Tardif naît à Rennes en 1963, dans une famille ouvrière.
Polygraphe, certains de ses textes ont été traduits en allemand, espagnol, italien, portugais…
Il a publié dans de nombreuses revues tant hexagonales qu’étrangères et est présent dans plusieurs anthologies consacrées à la poésie contemporaine.
Revuiste, il créa la revue Le Nouveau Marronnier (1985-1991).
Il dirige depuis 1999 la revue A l’Index. Parallèlement, il a animé de 1997 à 2013 les rencontres-lectures « Le Livre à dire » où il a reçu des écrivains et des artistes d’aujourd’hui, tant français qu’étrangers.

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Page 12

Noir

Facile à épeler
à prononcer

pour tout dire
monosyllabique

pourtant
que de profondeur

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Page 31

Un corps noir ;

substrat de lumière
ou agrégat d’obscurité

Les planètes
tournent autour de la question

l’œil parfois
s’y perd

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Page 44

La nuit
le corps est-il
plus loin que lui-même

est-il ailleurs

en périphérie
des rêves qui l’habitent

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J’ai lu ce recueil dans le cadre de mon « Printemps des artistes » de 2022, puisque ces poèmes évoquent une couleur et s’enrichissent de peintures.

Rien n’est noir de Claire Berest

Couverture du livre

Dans le cadre de mon Printemps des artistes 2022, j’ai eu envie de lire une biographie de Frida Kahlo et comme j’avais vu passer sur d’autres blogues ce livre récent sur la grande et célèbre peintre mexicaine, j’ai décidé de le lire… et ça n’a pas été une partie de plaisir.
J’ai failli abandonner plusieurs fois cette lecture en cours de route mais je me suis quand même accrochée jusqu’à la dernière page, la dernière ligne et la dernière lettre du dernier mot, dans le but d’écrire cet article en toute connaissance de cause.

Note pratique sur le livre :

Editeur d’origine : Stock (puis Livre de Poche)
Date de publication : septembre 2020
Nombre de pages : 232

Note sur Claire Berest :

Née en 1982, elle est diplômée d’un IUFM. Elle enseigne quelques temps en ZEP avant de démissionner. Elle publie son premier roman, Mikado, en 2011 chez Léo Scheer. Avec sa sœur Anne Berest, elle co-écrit en 2017 Gabrièle, en hommage à leur arrière-grand-mère Gabrielle Buffet-Picabia.

Quatrième de couverture :

 » A force de vouloir m’abriter en toi, j’ai perdu de vue que c’était toi, l’orage. Que c’est de toi que j’aurais dû vouloir m’abriter.
Mais qui a envie de vivre abrité des orages ? »

Frida parle haut et fort, avec son corps fracassé par un accident de bus et ses manières excessives d’inviter la muerte et la vida dans chacun de ses gestes. Elle jure comme un charretier, boit des trempées de tequila. Elle aime participer à des manifestations politiques, se mettre des fleurs dans les cheveux, parler de sexe crûment et se rendre dans des fêtes à réveiller les squelettes. Et elle peint. Par-dessus tout, Frida aime Diego, le peintre le plus célèbre du Mexique, son crapaud insatiable, fatal séducteur, qui couvre les murs de fresques gigantesques.

Mon avis :

J’avais vu il y a une dizaine d’années le biopic de Julie Taymor « Frida » (2002), un film convenable mais assez superficiel, sur Frida Kahlo (avec Salma Hayek dans le rôle titre) et je pensais que la lecture de cette biographie romancée permettrait de creuser davantage la vie, l’œuvre et la personnalité de Frida Kahlo, selon la croyance naïve que l’écriture littéraire est capable de dire des choses bien plus profondes, complexes et subtiles que les images et dialogues d’un film américain grand public. En fait, je me suis trompée car ce roman biographique est encore plus superficiel et donne une vision encore plus édulcorée de Frida Kahlo, où sa bisexualité est à peine mentionnée du bout des lèvres et ses convictions communistes réduites à un vague halo atmosphérique, sans doute pour ne pas trop effaroucher les lectrices de Elle (qui lui ont gentiment décerné leur « Grand prix », ce qui aurait dû me mettre en garde ! Je n’ai rien contre ces dames mais il existe un certain fossé entre les magazines féminins et la littérature, me semble-t-il.)
Je dirais de ce livre que ce n’est pas de la vraie littérature, que le style est clinquant, factice et tape-à-l’œil, que le sens de la psychologie est expédié à l’emporte-pièce et complètement boursoufflé (une mention spéciale pour l’éléphantesque Diego Rivera, dont le portrait m’a fait rire à maintes reprises). Visiblement, ce qui intéresse Claire Berest par-dessus tout est la vie conjugale de Frida Kahlo et les nombreuses infidélités de son mari, ce dont je me fous quant à moi comme de ma première chemise, surtout quand on sait que Frida Kahlo n’était pas fidèle non plus et que, finalement, si Diego et Frida sont célèbres c’est pour des œuvres plus intéressantes, plus durables et plus créatives que leurs scènes de ménage.
Ce livre ne va pas beaucoup plus loin que du journalisme people : il s’appesantit vulgairement sur les éléments les plus sensationnels et les clichés les plus ennuyeux et il laisse de côté les questions essentielles de la création picturale, de l’amour entre deux artistes, de l’idéal politique dans un contexte historique particulier.
Pour résumer, je dirais que ce roman n’a pas grand intérêt et que la personnalité, l’œuvre et le parcours de Frida Kahlo méritaient certainement beaucoup mieux !

Voici un des très rares extraits que j’ai apprécié – parce qu’il parle de peinture !

Un Extrait page 172

Quand elle peint son visage encore et encore et encore, c’est parce que ce paradoxe l’obsède : elle regarde dans le miroir ce visage qu’elle n’a jamais vraiment vu, puisque c’est lui-même qu’elle promène partout pour voir. Est-elle la seule à souffrir de ne pas voir directement son propre visage, et de savoir qu’il en sera toujours ainsi ? De n’en connaître que le reflet, c’est-à-dire l’image ? Frida est fascinée par le décalage qui s’opère entre la première fois que l’on voit quelqu’un et la perception que l’on en a quand il nous est devenu familier. L’écart est fantastique. Jamais on ne verra à nouveau cette personne comme la première fois, c’est terminé, c’est évanoui. Dessiner un visage, c’est dessiner du temps passé. Elle aimerait pouvoir peindre Diego comme la première fois qu’elle le vit. Pour garder cela, l’impossible instant présent. Les gens la prennent parfois un peu pour une idiote, ou une inculte. Ca lui va très bien. Elle a probablement lu plus de livres que la plupart de ces moqueurs, mais elle n’en a pas besoin pour peindre, ils ne lui sont d’aucun secours lorsqu’elle saisit un pinceau dans le gobelet en émail et part à l’assaut d’un nouveau visage. (…)

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Joseph Karma de Denis Hamel

Couverture chez Petit Pavé

Mon ami le poète et écrivain Denis Hamel vient de faire paraître, en avril 2022, un roman « Joseph Karma » aux éditions du Petit Pavé, dans la collection « Derrière les pages du Semainier », dirigée par le poète Jean Hourlier.
Il s’agit d’un récit autofictif, où l’écrivain nous invite à suivre le parcours mouvementé d’un poète en quête d’un hypothétique mieux-être. Cet homme, fonctionnaire de son état, peine à trouver sa place dans le monde amoureux, social, spirituel, intellectuel, mais il poursuit son chemin avec un courage assez surprenant et avec un humour distancié, qui vise juste.

Quatrième de Couverture

Joseph Karma est un récit autobiographique en partie fictionnel. Le narrateur y conte les déboires, déconvenues, désillusions du personnage éponyme, un anti-héros, double de l’auteur Denis Hamel. Au fil d’une chronique de l’échec sans larmoiements ou apitoiement sur soi-même, le lecteur est invité à suivre en observateur impliqué la dérive d’un fantôme de nulle part perdu dans le champ de bataille de l’existence.
Le récit – en un contraste éclatant avec le thème de l’échec – est une si incontestable réussite qu’on ne sait ce qu’il faut admirer le plus : l’acuité critique du regard posé sur la comédie sociale, le pied de nez assumé aux recettes conventionnelles du succès et leur démythification ; la poésie urbaine et ses croquis inoubliables (le portrait du clochard, par exemple, nouveau Diogène) ; la vivacité et le dépouillement de la narration ; la capacité d’auto-analyse et d’auto-dérision sérieuse du narrateur ; la solidité et la profondeur d’une réflexion s’insurgeant tranquillement contre diverses entreprises de déshumanisation (notamment dans le champ de l’art).
Un entretien sur la poésie fait suite au récit. L’un et l’autre sont marqués au même coin de l’exigence, et de l’aspiration sobrement ardente à un plus grand raffinement esthétique et moral.

J. H.

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Avis et Critiques :

Comme je suis personnellement impliquée dans ce roman, en tant qu’amie de l’auteur et illustratrice, je préfère laisser la parole à d’autres critiques et chroniqueurs.

Je vous invite à lire l’article de Frédéric Perrot du blog « Bel de Mai » à propos de « Joseph Karma » en suivant ce lien.

Un autre article a été écrit sur le site Sitaudis par Christophe Stolowicki et vous pouvez le consulter ici.

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Un Extrait page 36

Quelques temps plus tard, alors qu’il se promenait près du Luxembourg, en revenant de son travail, Karma fut attiré par une affiche promouvant des conférences données par une nonne bouddhiste et destinées à améliorer son existence, dans le respect de l’éthique proposée par la voie du mahayana, ou bouddhisme du grand véhicule. Il avait lu plusieurs ouvrages sur le sujet et pensa que ce serait une bonne chose d’entendre de vive voix les conseils d’une personne expérimentée. La première conférence l’enthousiasma. Cela se déroulait dans un local polyvalent, près de la gare Montparnasse. On enlevait ses chaussures à l’entrée, ce qui provoquait des exhalaisons assez désagréables, mais que la lourde odeur d’encens qui régnait dans la salle faisait vite oublier. La nonne Guen Loma était une jeune femme anglaise d’une trentaine d’années, vêtue de la toge orange traditionnelle et le crâne rasé, parlant un français impeccable. (…)

Un autre Extrait, pages 43-44

Sa poésie [celle de Joseph Karma], plutôt classique, était en contradiction totale avec les canons de la plupart des éditeurs et revues subventionnés, qui privilégiaient un formalisme basé sur la primauté du signifiant et dénigraient les notions d’émotion et d’expérience vécue, dans la lignée des objectivistes américains et de la poésie conceptuelle […] Sur certains sites de critiques d’avant-garde, l’adjectif « lyrique » était employé comme une insulte, synonyme de petit-bourgeois. Tout cela déplaisait souverainement à Karma et lui paraissait ne pouvoir donner naissance qu’à des œuvres mort-nées et déshumanisées, créées mécaniquement d’après des lois rigides alors que lui voulait encore croire aux vieux concepts d’inspiration, de maturation et de nécessité, si décriés et raillés par les auteurs en vogue.

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Ce livre parle de poésie et retrace le cheminement d’un écrivain, il s’inscrit donc très bien dans le « Printemps des artistes ».

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Des Poèmes de Silvaine Arabo sur Nicolas de Staël

Nu-Jeanne de Nicolas de Staël

Ces poèmes sont extraits du recueil Kolia paru chez Encres Vives en 2015, dans la collection Encres Blanches n°626.
Kolia est le diminutif en langue russe du prénom Nicolas (car Nicolas de Staël était d’origine russe, exilé en France à la suite de la Révolution bolchévique).

Note sur la Poète :

Silvaine Arabo fut professeur de Lettres et chef d’établissement. Elle est l’auteur à ce jour (en 2015) d’une trentaine de recueils de poèmes et d’aphorismes parus chez divers éditeurs ainsi que de deux essais.
Elle a été publiée dans de nombreuses anthologies et revues françaises et étrangères.
Silvaine Arabo a créé en 2001 la revue « de poésie, d’art et de réflexion » Saraswati ainsi que plusieurs sites sur Internet dont l’un est dévolu à la cause animale.
Plasticienne, elle a exposé à Paris, en province et à l’étranger (Chine et Japon) et a remporté plusieurs prix pour ses travaux (Orangerie du Sénat : expo d’huiles sur toiles ; Japon : trois prix d’honneur pour ses encres). Elle illustre de ses dessins, toiles ou encres les recueils des poètes qui lui en font la demande.

Extrait de la note de l’auteure (en préface du recueil)

A travers ces quelques textes poétiques, j’ai tenté de suggérer la vie et l’œuvre du peintre Nicolas de Staël. J’ai préféré la méthode « impressionniste », à petites touches, avec jeux sur le temps, confrontation des dates, des situations…
En 2015, cela fera exactement soixante ans que le peintre s’est donné la mort en sautant dans le vide, du haut de son immeuble d’Antibes. (…)

**

Citation

Comme l’écrit Jacqueline Saint-Jean à propos de ce recueil, « Silvaine Arabo invente ici un genre nouveau, une biographie poétique, en résonnance avec la vie fulgurante de Nicolas de Staël. (…) Rien de chronologique ici, car le ressenti ne l’est jamais. »

J’ai choisi cinq poèmes dans ce recueil

Page 3

Travailler la frontière
entre visible
et invisible
et aussi entre
abstrait et figuratif
Inventer un langage nouveau
Travailler !

*

Page 6

Tu maçonnes
une cathédrale
dira plus tard ta fille
et puis c’est l’éthéré – ou presque –
avant l’éclatement des couleurs
des footballeurs
du Parc des Princes

*

Page 6

Nu-Jeanne :
comme si le corps
ne pouvait se dégager
de la lumière.
Deux qui font bloc
juste pour suggérer
l’intensité d’un feu blanc

*

Ciel à Honfleur de Nicolas de Staël

Page 10

Ciel à Honfleur
mer et ciel en camaïeu gris-bleu
se touchent se confondent
Au premier plan
comme une neige
avant le noir absolu
de quelle secrète angoisse ?

*

Page 14

Staël, orphelin d’enfance
de pays,
de père, de mère,
de femme
– O Jeannine disparue –
Peindre peindre encore
et puis mourir !

*

Le Parc des Princes de Nicolas de Staël, 1952

Martin Eden de Jack London

J’ai lu le célèbre roman de Jack London « Martin Eden » dans le cadre de mon Printemps des Artistes puisque ce livre nous raconte le parcours littéraire d’un jeune homme pauvre mais très obstiné, intelligent et volontaire, de ses débuts difficiles à son ascension remarquable.

Note Pratique sur le Livre :

Editeur : 10-18
Traduit de l’américain par Claude Cendrée
Nombre de Pages : 479

Présentation de l’auteur :

Jack London (1876-1916) né John Griffith Chaney, est un écrivain, romancier et novelliste américain dont les thèmes de prédilection sont l’aventure et la nature sauvage. Grand voyageur, il pratiqua également le journalisme. Par les succès retentissants de plusieurs de ses romans, comme l’Appel de la forêt (1903) ou Croc-Blanc (1906) il devint vite un écrivain riche, célèbre et couvert de gloire. Certaines de ses œuvres sont très engagées et marquées par ses convictions socialistes. Il est mort à seulement 40 ans d’une crise d’urémie.

Présentation du roman :

Martin Eden est un jeune homme de vingt ans, pauvre et peu éduqué, un ancien marin qui a beaucoup voyagé et qui a une grande expérience de la vie malgré son jeune âge. Au cours d’une bagarre, il a l’occasion de sauver un jeune homme du mauvais pas où il s’est engagé et celui-ci, par reconnaissance, l’invite à diner dans sa très bourgeoise famille. C’est à cette occasion que Martin rencontre Ruth Morse, la sœur du jeune homme qu’il a défendu, une très belle jeune fille qui étudie la littérature à l’Université et qui lui parait particulièrement raffinée et brillante, bien au-dessus des filles vulgaires qu’il côtoie d’habitude. Martin tombe follement amoureux de Ruth et décide de la conquérir en s’élevant au-dessus de sa condition d’ouvrier et en devenant écrivain. Il entreprend de se forger une culture en autodidacte, avec l’aide de Ruth qui corrige son mauvais anglais et avec les conseils de son bibliothécaire, qui oriente ses lectures. (…)

Mon humble avis :

Le personnage de Martin Eden est très idéaliste au début du roman, il se fait des illusions sur la bourgeoisie, sur le milieu littéraire, sur les critères de jugement des éditeurs, et sur la nature humaine en général. Plus que tout, il se fait une image merveilleuse, éthérée et pure de la jeune fille qu’il aime sous prétexte qu’elle est d’une classe sociale prétendument « supérieure » et qu’elle a fait beaucoup plus d’études que lui. Il se voit lui-même tel que les bourgeois le voient : comme un ignorant, un genre de brute épaisse au langage argotique et sans savoir-vivre. En même temps, Martin Eden ne doute pas de ses capacités à réfléchir, à apprendre, à se cultiver et à s’élever rapidement au niveau de cette classe bourgeoise qu’il admire tant. Grand adepte de Nietzsche, il déploie des efforts véritablement surhumains pour parvenir à ses objectifs, il consent d’énormes sacrifices pour produire inlassablement des œuvres littéraires et les envoyer à des revues, à des éditeurs, au point de dépenser tout son argent à cet effet et de se priver de tout, même de nourriture et du plus élémentaire confort. Mais plus ses réflexions vont s’affiner au contact de la littérature et de la philosophie, plus il va remettre en cause ses illusions initiales et s’apercevoir de la mesquinerie et de la stupidité de la bourgeoisie. Toutes ces valeurs, ces institutions et ces personnes soi-disant supérieures vont révéler à Martin Eden leur vrai visage. Et finalement, il se retrouve seul et amèrement déçu, conscient de sa propre supériorité, mais ne pouvant rien faire de cette supériorité car personne ne le comprend.
Ce livre est largement inspiré de la propre expérience de Jack London et de ses débuts littéraires misérables, et en effet cela se sent à travers les descriptions très réalistes et les situations saisissantes de vérité, qui contribuent à créer aux yeux du lecteur un monde véridique où l’on entre directement et sans effort.
Un roman très poignant, que j’ai vraiment beaucoup aimé, et que je conseille tout particulièrement aux écrivains et poètes en herbe – non pas pour les désespérer mais pour les éclairer et les faire réfléchir.

Un Extrait Page 205-206

Ce fut une heure exquise pour la mère et la fille et leurs yeux étaient humides, tandis qu’elles causaient dans la pénombre, Ruth tout innocence et franchise, sa mère compréhensive, sympathisant doucement, expliquant tout et conseillant avec calme et clarté.
– Il a quatre ans de moins que toi, dit-elle. Il n’a ni situation, ni fortune. Il n’a aucun sens pratique. Puisqu’il t’aime, il devrait, s’il avait du bon sens, faire quelque chose qui lui donnerait un jour le droit de t’épouser, au lieu de perdre son temps à écrire ces histoires et à faire des rêves enfantins. Martin Eden, je le crains, ne sera jamais sérieux. Il n’envisage nullement l’idée d’un métier convenable comme l’ont fait certains de nos amis – M. Butler, par exemple. Martin Eden, je le crains, ne sera jamais riche. Et dans ce monde, l’argent est nécessaire au bonheur. Oh ! je ne parle même pas d’une énorme fortune ! mais d’une fortune suffisante à assurer un confort convenable. Il… il n’a jamais parlé ?…
– Il ne m’a jamais dit un mot ; mais, s’il le faisait, je l’arrêterais, car, tu sais, je ne suis pas amoureuse de lui !
– Tant mieux. Je ne serais pas contente de voir mon enfant, ma fille unique, si nette, si pure, aimer un homme pareil. Il existe, de par le monde, des hommes nets, fidèles, virils. Attends un de ceux-là. Tu le trouveras un jour, tu l’aimeras et il t’aimera et vous serez aussi heureux ensemble que ton père et moi l’avons été. (…)

Les Illusions perdues de Xavier Giannoli

Affiche du film

J’ai vu ce film en novembre 2021, au moment de sa sortie, et j’ai planifié cette chronique plus de six mois en avance, car elle s’inscrit très bien dans le cadre de mon Printemps des Artistes 2022.
Comme j’ai déjà parlé il y a quelques jours des « Illusions perdues » de Balzac, je tâcherai de parler de cette adaptation sans trop répéter ce que j’avais déjà raconté dans ce premier article.

Note technique sur le film :

Durée : 2h29
Date de sortie : 20 octobre 2021
Genre : Drame historique
Scénario : Xavier Giannoli, d’après Balzac

Présentation succincte du début de l’histoire :

A Angoulême, un jeune homme, Lucien Chardon (Benjamin Voisin), imprimeur de son état mais poète à ses heures perdues, rêve de gloire littéraire. Il a la chance qu’une aristocrate de la ville, la belle Madame de Bargeton (Cécile de France) admire ses talents d’écriture et soit, en plus, sa maîtresse très aimante. Bientôt, le couple prend la fuite vers Paris, pour échapper au vieux mari jaloux (Jean-Paul Muel) de Madame de Bargeton et obtenir pour le jeune homme un triomphe à la hauteur de son talent. Tous les deux pensent, en effet, que la vie culturelle et artistique ne s’épanouit vraiment que dans la capitale. A Paris, Lucien – qui se fait appeler du nom de sa mère « de Rubempré » – essaye de faire son entrée dans le grand monde, lors d’une soirée à l’opéra, mais il passe pour ridicule à cause de son manque d’élégance et de distinction. A la suite de cette soirée, Madame de Bargeton a honte de son jeune protégé et le laisse tomber. Il se retrouve seul et sans argent, sans aucune relation ni soutien dans Paris. Il va devoir se débrouiller par lui-même car il est toujours aussi ambitieux. Heureusement, il fait la connaissance d’un jeune journaliste, Etienne Lousteau (Vincent Lacoste), qui va l’introduire dans le milieu du journalisme et de la critique culturelle. (…)

Mon avis :

J’avais un apriori très négatif sur ce film car je croyais dur comme fer que le chef d’œuvre de Balzac, un monument littéraire de huit cent pages, fourmillant de personnages et d’intrigues multiples, n’était pas transposable au cinéma.
Par ailleurs, je trouve souvent que les adaptations cinématographiques de la littérature française du 19ème siècle, qui fonctionnent à grands renforts de hauts-de-forme et de crinolines, ont quelque chose de scolaire et de compassé, où les dialogues sonnent faux et les allures sont guindées.
Eh bien, ce film m’a vraiment épatée ! Il m’a très heureusement surprise. Car il m’a semblé à la hauteur du roman de Balzac, tout à fait convaincant et réussi.
Les lumières chatoyantes et tamisées, parmi les décors joliment reconstitués et les costumes délicatement inventifs, font de la plupart des images des tableaux très artistiques, où les visages et les corps sont bien mis en valeur et comme sculptés par le clair-obscur.
La musique est également bien choisie et pas trop envahissante. Elle est plutôt caractéristique du 17ème siècle que du 19ème, mais ce choix sonore est agréable et en harmonie avec les images.
Le scénario m’a semblé tirer un très bon parti du roman de Balzac, en simplifiant ce qui aurait trop rallongé l’histoire et en conservant les lignes de force du roman et les idées porteuses de sens et d’émotions. Xavier Giannoli a eu raison de concentrer son propos sur la deuxième partie du roman, car c’est sans conteste la plus somptueuse et spectaculaire et celle dont les thèmes sont les plus modernes, avec ses références claires au capitalisme corrupteur, aux journalistes, aux critiques culturels et aux éditeurs exclusivement intéressés par l’argent ou par des jeux de relations et ignorants de la beauté et de l’art. Le réalisateur profite d’ailleurs de quelques dialogues à double sens et jeux de mots bien tournés pour asséner quelques coups de griffe de-ci de-là à quelques figures de notre actualité médiatique (entre autres : les fake news, les canards enchaînés, le masque et la plume, …et même Macron se prend une petite allusion piquante).
Par dessus tout, j’ai beaucoup aimé les acteurs, qui incarnent les personnages de Balzac avec le naturel, l’énergie et le panache qu’il faut. De ce point de vue, Vincent Lacoste, dans le rôle d’Etienne Lousteau, m’a paru particulièrement brillant, retors et drôle mais Benjamin Voisin réussit très bien également à montrer l’insouciance naïve de Lucien de Rubempré et la plupart des autres rôles sont tout à fait crédibles – je pense aussi à Gérard Depardieu, excellent en Dauriat, l’éditeur cupide, sans scrupules et grand amateur d’ananas.
On pourrait bien sûr trouver des petits défauts de temps en temps, une voix-off qui pourrait être moins présente par exemple, ou des petits détails dans les dialogues qui sonnent un peu trop contemporains, mais ce serait vraiment chercher la petite bête et on ne peut pas s’arrêter à ça.
Vous l’aurez compris, j’ai beaucoup aimé ce film !

Mort à Venise de Thomas Mann

Dans le cadre de mon « Printemps des artistes » j’ai eu envie de lire cette célèbre nouvelle (ou court roman) de Thomas Mann, puisqu’elle met en scène un grand écrivain, connu et reconnu, Gustav von Aschenbach, qui aurait été inspiré à Thomas Mann à la fois par Wagner (qui était mort à Venise en 1883) par Gustav Mahler (dont il reprend le prénom et la description physique) mais aussi par sa propre histoire personnelle, puisqu’il avait déjà ressenti des attirances pour des jeunes adolescents.

Note sur Thomas Mann (1875-1955)

Thomas Mann est un écrivain allemand, lauréat du prix Nobel de littérature en 1929. Il est l’une des figures les plus éminentes de la littérature européenne de la première moitié du XXᵉ siècle et est considéré comme un grand écrivain moderne de la décadence. Ses œuvres les plus connues sont La Montagne magique (1924), Mort à Venise (1912), les Buddenbrook (1901) et la nouvelle Tonio Kröger.
(Source : Wikipédia)

Présentation du roman :

Lors d’un voyage à Venise, un écrivain allemand vieillissant, célèbre et comblé d’honneurs dans son pays, se prend d’une folle passion pour un bel adolescent polonais qui séjourne avec sa famille dans le même hôtel que lui. Cette passion restera platonique et jamais les deux personnages n’échangeront un seul mot mais le vieil écrivain va endurer mille tourments. Parallèlement, une épidémie de choléra se répand insidieusement dans la cité, à l’insu des touristes et voyageurs de passage, auxquels les autorités cachent la vérité.

Mon humble avis :

Dans ce court roman, Thomas Mann cherche à démontrer, entre autres choses, que la passion dégrade l’homme et l’avilit. En effet, au début de l’histoire, Aschenbach est présenté comme un grand écrivain, un intellectuel respecté et comblé d’honneurs officiels puisqu’il a même été récemment anobli. A ce moment, il se comporte avec une dignité tout à fait exemplaire et semble porter sur autrui un regard assez sévère et intransigeant, comme sur ce « vieux beau » croisé sur le bateau qui l’amène à Venise, et qui lui inspire un profond dégoût.
Mais Aschenbach se retrouve dans le même hôtel que Tadzio, le bel adolescent, et il va ressentir pour lui une attirance si puissante qu’il ne sera plus capable de quitter l’hôtel, ce qui pourtant le sauverait à la fois de cette passion interdite et coupable mais aussi de l’épidémie de choléra qui se propage insensiblement à travers la ville.
Aschenbach se retrouve à partir de là dans des postures absurdes et honteuses, par exemple lorsqu’il poursuit à travers Venise la famille polonaise, durant les longues heures de leurs promenades, pour le seul plaisir d’entrapercevoir Tadzio de temps en temps, et au risque d’attirer sur lui l’opprobre et le scandale.
A la fin du roman, Aschenbach est devenu semblable au « vieux beau » qu’il méprisait au début de l’histoire : lui aussi se fait teindre les cheveux, soigner et maquiller chez le coiffeur, pour espérer atténuer la différence d’âge avec l’objet de ses fantasmes, et on sent que sa déchéance est pratiquement achevée.
Il faut remarquer que Tadzio apparait tout au long du roman comme un être particulièrement pur et lumineux, un idéal inaccessible et intouchable, dont le caractère est tout entier à l’image de sa beauté physique et que la passion du vieil écrivain ne peut pas souiller ou atteindre. Il s’aperçoit de l’attirance d’Aschenbach pour lui mais ne se montre ni hostile ni vraiment engageant. Et si, à un moment donné, Tadzio adresse un sourire au vieil écrivain, celui-ci est suffisamment conscient de la situation et de sa responsabilité pour prendre la fuite avec effroi.
Le roman est riche de références mythologiques et antiques et on parle toujours à son propos de Dionysos et d’Apollon – mais ce n’est pas l’aspect qui m’a le plus plu et intéressée, j’ai préféré réfléchir plutôt au rôle de la passion dans nos vies, à ce qu’elle nous apporte ou nous enlève.
Un livre très prenant, saisissant, d’une modernité frappante !

Extrait page 92

Ce fut le lendemain matin qu’au moment de quitter l’hôtel il aperçut du perron Tadzio, déjà en route vers la mer, tout seul, s’approchant justement du barrage. Le désir, la simple idée de profiter de l’occasion pour faire facilement et gaiement connaissance avec celui qui, à son insu, lui avait causé tant d’exaltation et d’émoi, de lui adresser la parole, de se délecter de sa réponse et de son regard, s’offrait tout naturellement et s’imposait. Le beau Tadzio s’en allait en flâneur ; on pouvait le rejoindre, et Aschenbach pressa le pas. Il l’atteint sur le chemin de planches en arrière des cabines, veut lui poser la main sur la tête ou sur l’épaule et il a sur les lèvres un mot banal, une formule de politesse en français ; à ce moment il sent que son cœur, peut-être en partie par suite de la marche accélérée, bat comme un marteau, et que presque hors d’haleine il ne pourra parler que d’une voix oppressée et tremblante (…)

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Deux Poèmes d’Albertine Benedetto inspirés de musiques

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le très beau recueil Sous le signe des oiseaux, publié en 2021 par les éditions L’Ail des ours, avec des illustrations de Renaud Allirand.
Comme son titre l’indique, il y est question d’oiseaux mais aussi de musiques classiques, depuis Prokoviev jusqu’à Peter Sculthorpe, (que j’ai découvert ainsi), et quelques autres grands musiciens européens.

Note sur la poète

Albertine Benedetto vit et travaille à Hyères dans le Var depuis 1992. Retour à la source méditerranéenne, après des détours parisiens et au-delà. L’Italie et la Grèce à l’horizon, elle exerce son métier de professeure de lettres, vit sa vie de femme, écrit dans l’entre-deux.

Page 34

Si calme le piano
s’ouvre à la vie nocturne
de bois rêvés où se perd
un rossignol

une plainte lancine au cœur
des arpèges qui s’affolent
une dissonance plombée
d’un accord lourd

mais la nuit mélodieuse
suit son chant étoilé
le pas lent des amants
s’y glisse en rêvant

Le Rossignol éperdu, Reynaldo Hahn

Page 16

Ah les maudits marteaux
staccato staccato
sur la corde sensible
ad libitum
trilles folles
notes en piqué
cœur à vif
becqueté
par le rappel des soirs
qui saignent métalliques
mordants gruppetti
appoggiatures
écorchures
au bois des forêts paisibles

Le Rappel des oiseaux, Rameau

Maîtres Anciens de Thomas Bernhard

Couverture chez Folio

Vous aurez remarqué que j’aime bien les romans de Thomas Bernhard, puisque j’ai déjà présenté sur ce blog un certain nombre d’entre eux : Des arbres à abattre, Le Naufragé, Oui, qui sont tous très passionnants.
Dans le cadre de mon Printemps des artistes d’avril 2022, j’ai donc lu Maîtres anciens, qui, comme l’indique son titre, parle, entre autres, de peinture ancienne ; son intrigue se déroule en effet entièrement dans un musée.

Maîtres anciens sous-titré Comédie (titre original : Alte Meister – Komödie) est un roman autrichien de Thomas Bernhard publié le 25 juillet 1985 et paru en français le 22 septembre 1988 aux éditions Gallimard. Ce roman a reçu la même année le prix Médicis étranger. (Note de Wikipédia).

Note sur l’auteur :

Thomas Bernhard (1931-1989) est un écrivain et dramaturge autrichien, né aux Pays-Bas, il passe son enfance à Salzbourg auprès de son grand-père pendant toute la période nazie. Il souffre dès son enfance de la grave maladie pulmonaire qui finira par l’emporter. Il étudie la musique et exerce quelques temps le métier de journaliste. Ses premiers romans remportent un grand succès, de même que son théâtre. Très critique, pour ne pas dire haineux, vis-à-vis de son propre pays et volontiers provocateur, ses œuvres et ses discours ont souvent fait scandale en Autriche. Malgré tout, Thomas Bernhard a continué à y vivre jusqu’à sa mort.


J’ai trouvé un résumé du livre sur Babelio et il m’a paru tout à fait exact et bien fait, donc je me suis permis de le recopier pour vous dans le paragraphe suivant. Je remercie vivement l’autrice de ce résumé, Céline Darner.

Présentation du livre :

Dans le Kunsthistorisches Museum, à Vienne, Atzbacher, le narrateur, a rendez-vous avec Reger, le vieux critique musical. Atzbacher est arrivé une heure à l’avance pour observer Reger, déjà installé dans la salle Bordone, assis sur la banquette qu’il occupe chaque matin depuis dix ans, face à L’Homme à la barbe blanche du Tintoret. Pendant une heure, le narrateur se rappelle les citations de Reger ou des conversations portant sur lui. Dans un deuxième temps, qui commence à l’heure précise du rendez-vous, c’est la parole même de Reger qui résonne dans la salle Bordone, comme sous l’effet d’une nécessité vitale. Sur le mode de la diatribe, variant avec fureur et allégresse se succèdent les thèmes (qui sont des cibles) chers à Bernhard dans cette comédie (le sous-titre de l’œuvre) qui n’est autre que celle de l’art, des artistes, des écrivains, des compositeurs… (…) Céline Darner.

Mon humble Avis :

Quand on connait déjà le style de Thomas Bernhard, on n’est pas trop étonné par sa charge féroce contre la culture, contre les institutions, contre l’Etat autrichien, contre les artistes unanimement et universellement reconnus, contre le marché de l’art, et contre tout ce qu’il peut se mettre sous la dent, dans une sorte de jeu de massacre où il prend plaisir à tout décrire comme ignoble, abject, horrible, avec une surenchère d’exagérations et de répétitions obsessionnelles, comme s’il voulait nous entraîner dans sa fureur destructrice.
On a parfois l’impression que tout est négatif et outrancier dans ce livre, mais en avançant dans la lecture, on s’aperçoit que Thomas Bernhard porte parfois un regard de tendresse sur certains de ses personnages, par exemple sur la défunte femme du critique musical, mais aussi sur le critique musical lui-même. Par ailleurs, la haine qu’il professe contre l’art et les artistes nous parait souvent un peu trop exacerbée pour être réelle. Comment croire qu’un critique musical qui passe plusieurs heures par jour depuis dix ans dans la salle d’un musée d’art ancien, déteste les œuvres qu’il va ainsi observer avec régularité et persévérance ? Ne serait-il pas plutôt subjugué et admiratif devant tous ces chefs d’oeuvre mais incapable de le reconnaître, par orgueil, par réaction d’aigreur ou par un mouvement de défense et d’auto-préservation ?

Un Extrait Page 47 :

Aujourd’hui, les professeurs ne tirent plus les oreilles, pas plus qu’ils ne frappent les doigts avec des baguettes de noisetier, mais leur aberration est restée la même, je ne vois rien d’autre lorsque je vois, ici dans le musée, les professeurs passer avec leurs élèves devant les soi-disant maîtres anciens, ce sont les mêmes, me dis-je, que j’ai eus, les mêmes qui m’ont détruit pour la vie et m’ont anéanti pour la vie. C’est comme ça que cela doit être, c’est comme ça, disent les professeurs, et ils ne tolèrent pas la moindre contradiction, parce que cet Etat catholique ne tolère pas la moindre contradiction, et ils ne laissent rien à leurs élèves, absolument rien en propre. On ne fait que gaver ces élèves des ordures de l’Etat, rien d’autre, tout comme on gave les oies de maïs, et on gave les têtes des ordures de l’Etat jusqu’à ce que ces têtes étouffent.(…)

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