Le Mal de Vivre de Barbara

Ça ne prévient pas quand ça arrive
Ça vient de loin
Ça c’est promené de rive en rive
La gueule en coin
Et puis un matin, au réveil
C’est presque rien
Mais c’est là, ça vous ensommeille
Au creux des reins


Le mal de vivre
Le mal de vivre
Qu’il faut bien vivre
Vaille que vivre


On peut le mettre en bandoulière
Ou comme un bijou à la main
Comme une fleur en boutonnière
Ou juste à la pointe du sein
C’est pas forcément la misère
C’est pas Valmy, c’est pas Verdun
Mais c’est des larmes aux paupières
Au jour qui meurt, au jour qui vient


Le mal de vivre
Le mal de vivre
Qu’il faut bien vivre
Vaille que vivre


Qu’on soit de Rome ou d’Amérique
Qu’on soit de Londres ou de Pékin
Qu’on soit d’Egypte ou bien d’Afrique
Ou de la porte Saint-Martin
On fait tous la même prière
On fait tous le même chemin
Qu’il est long lorsqu’il faut le faire
Avec son mal au creux des reins


Ils ont beau vouloir nous comprendre
Ceux qui nous viennent les mains nues
Nous ne voulons plus les entendre
On ne peut pas, on n’en peut plus
Et tous seuls dans le silence
D’une nuit qui n’en finit plus
Voilà que soudain on y pense
À ceux qui n’en sont pas revenus

Du mal de vivre
Leur mal de vivre
Qu’ils devaient vivre
Vaille que vivre


Et sans prévenir, ça arrive
Ça vient de loin
Ça c’est promené de rive en rive
Le rire en coin
Et puis un matin, au réveil
C’est presque rien
Mais c’est là, ça vous émerveille
Au creux des reins


La joie de vivre
La joie de vivre
Oh, viens la vivre
Ta joie de vivre

Cet article s’inscrit dans le cadre de mon mois thématique sur la maladie psychique. Ici je pensais bien sûr à la dépression, à l’anxiété.

Face aux Ténèbres de William Styron

couverture chez Folio

J’ai lu Face aux Ténèbres, de William Styron, dans le cadre de mon mois thématique sur la maladie psychique. Ce livre parle en effet de la dépression qui a frappé l’auteur dans les années 80.

Quatrième de Couverture par Philippe Sollers


Nous ne croyons pas à l’Enfer, nous sommes incapables de l’imaginer, et pourtant il existe, on peut s’y retrouver brusquement au-delà de toute expression. Telle est la leçon de ce petit livre magnifique et terrible.
Récit d’une dépression grave, avec son cortège d’angoisses, d’insomnies, de « rafales dévastatrices », de tentations de suicide, il nous montre pour la première fois ce qu’est réellement cette « tempête des ténèbres » intérieure qui peut frapper n’importe qui à chaque instant, mais peut-être plus particulièrement certains écrivains, ou artistes, Hemingway, Virginia Woolf, Romain Gary, Primo Levi, Van Gogh : la liste de ces proies désignées de l’ombre serait longue.
Enfer, donc, comme celui de Dante, douleur sans autre issue que celle de l’autodestruction, état de transe incommunicable que ne soupçonnent pas les autres, pas même les psychiatres.
Pourtant, la guérison est possible, on peut en tirer une connaissance nouvelle. Avec précision et courage, le grand romancier qu’est William Styron plaide ici à la fois pour une meilleure compréhension de notre prochain abîmé dans l’horreur, et contre le goût du néant qui nous guette tous.

Mon Humble avis :


Voici un livre puissant et qui va à l’essentiel en un volume assez court (127 pages) pour nous montrer la lente descente aux enfers d’un homme – l’auteur lui-même – qui doit faire face à une grave dépression. Si, dans les premières pages, William Styron parvient encore à faire face à la plupart de ses obligations d’écrivain célèbre (remise de prix, repas honorifique, etc.) et à donner le change tant bien que mal vis-à-vis de tant de sollicitations, ses capacités se réduisent au fur et à mesure des chapitres et l’angoisse devient si envahissante qu’il finit par ne presque plus pouvoir bouger de son lit ou seulement parler.
Ce livre est bien documenté du point de vue médical et psychiatrique, et William Styron compare à plusieurs reprises les connaissances médicales sur la dépression, telles qu’il les a lues, et son propre ressenti de dépressif, ses constats à partir de son expérience vécue. La confrontation de ces deux types de connaissances – livresques et personnelles – m’a parue très riche et passionnante.
William Styron cherche à travers ce livre à faire mieux comprendre la dépression à ceux qui ne l’ont jamais vécue de l’intérieur et qui donc ne peuvent pas l’imaginer. Il souligne à quel point la dépression est indescriptible, indicible, incommunicable, mais, en même temps, il parvient à trouver des mots percutants pour la transcrire : « transe », « tempête sous un crâne », et d’autres expressions et explications très parlantes qui réussissent à nous dépeindre cette si grande douleur psychologique.
Le livre est aussi un message d’espoir pour tous les dépressifs, car il montre comment l’auteur s’est sorti de son désespoir, comment il a pu guérir. Il donne quelques pistes de guérison, il essaye de dire les phrases que les dépressifs auraient besoin d’entendre pour sortir la tête de l’eau.
Ecrit en 1990, à une époque où l’on parlait encore très peu de la dépression et où l’on stigmatisait fortement les malades psychiatriques, on peut s’apercevoir que les choses pourraient encore beaucoup s’améliorer aujourd’hui, que les progrès tardent à venir.
Et, dans ce sens, ce beau livre est encore d’une actualité tout à fait évidente.

Un Extrait page 88

Le sentiment de perte, dans toutes ses manifestations, est la clé de voûte de la dépression – en ce qui concerne l’évolution de la maladie et, très vraisemblablement, ses origines. Par la suite, je devais peu à peu acquérir la conviction que dans certaine perte accablante éprouvée lors de mon enfance, résidait vraisemblablement la genèse de mon mal ; en attendant, et tout en mesurant la dégradation de ma condition, j’éprouvais à propos de tout un sentiment de perte. La perte de tout respect de soi est un symptôme bien connu, et pour ma part, j’avais pratiquement perdu tout sens de mon moi, en même temps que toute confiance en moi. Ce sentiment de perte risque de dégénérer très vite en dépendance, et la dépendance risque de faire place à une terreur infantile. On redoute la perte de tout, les choses, les gens qui vous sont proches et chers. La peur d’être abandonné vous étreint. (…)

Des Poèmes d’Anne Barbusse

Couverture chez Encres Vives

Ce long poème est extrait des « Quatre murs le seau le lit » paru chez Encres Vives en 2020 dans la collection Encres Blanches (n°804)


Présentation de la poète :

Anne Barbusse est née en 1969 à Clermont-Ferrand. Après des études de lettres classiques à Paris, elle enseigne quelques années à l’Université Paris VIII. Puis elle s’installe dans un village du Sud de la France. Elle enseigne actuellement le français langue étrangère aux enfants migrants. En pleine crise grecque, elle reprend ses études à distance et obtient un master traduction de littérature néo-hellénique en 2017, et elle traduit de la poésie grecque moderne. Elle commence réellement à envoyer ses textes aux éditeurs à la faveur du confinement. (Source : Quatrième de Couverture, Editeur).

Présentation du recueil :

« les quatre murs le seau le lit » est un recueil issu d’un journal poétique plus vaste écrit lors de plusieurs séjours en hôpital psychiatrique pour dépression. Il en constitue aussi la clôture, l’acmé, l’enfermement extrême, avec le traumatisme de la chambre d’isolement et d’une expérience de dépersonnalisation, où, à ma perte de repères due à la dépression, la psychiatrie va rajouter une perte d’identité. Recluse involontaire (et par erreur), je passe environ dix jours à attendre une libération, en demandant à mon écriture de préserver un moi déjà abîmé, en demandant à la poésie de reconstruire ce que la psychiatrie, sous couvert de soigner, a démoli. (Source : Quatrième de Couverture, par la poète)

Extrait page 5 :

ces mêmes couloirs jaunes qui ont connu tant de fous passants
(et des fous dansants)
avec le carrelage de petits carreaux multicolores
de laides chaises de laides plantes toutes en plastique
et Van Gogh au-dessus pauvre Van Gogh
les Tournesols
plus loin les champs tournoyants sous le ciel tournoyant
plus loin le café de nuit peint comme café de jour
patience
patience – et un Gauguin – femmes à Tahiti
je ne connais plus les proverbes mais je sais qu’ils existent
je suis dans les mots mais souvent ils m’échappent
je suis dans l’H.P. mais j’oublie maints détails – mais cette fois en pyjama interdiction de
sortir du bâtiment alors je vais le connaître par cœur

en pyjama
bleu
comme ciel mer lac amour nuit
en pyjama laide et belle de la beauté de la folie psychiatrique
démesuré trop long déhanché mal fagoté
en chaussettes
pas d’habits pour sortir chez le commun des mortels
pas de bagues pas de boucles d’oreilles qui ornent trop et font paraître belle
être réduit à un corps laid
faire disparaître le corps dans l’ampleur du tissu
se faire disparaître dans l’anonymat du costume que plusieurs nous sommes à porter
bleu
comme le jour les prunes les iris le lilas
comme le fond des mers et le fond de la souffrance
si tant est qu’elle arbore couleur
mon pyjama bleu et moi errons dans les dédales fermés du bâtiment fermé
les portes s’ouvrent mais pour les autres ceux qui ont habits
je ne sais ce qu’est être coquette pour l’amant

**

Anne Barbusse

Des textes d’Antonin Artaud

Ces textes sont extraits de L’Ombilic des Limbes, paru chez Poésie/Gallimard. Mon exemplaire date de 2007 et je l’ai lu et relu à maintes reprises.

Note sur Antonin Artaud :

Antonin Artaud (1896-1948) est un poète, acteur, écrivain, essayiste, dessinateur et théoricien du théâtre français. Il commence à souffrir de troubles psychiques et de dépression dès la fin de ses études, en 1914. En 1921, il rentre dans la compagnie de Charles Dullin et s’intéresse au Mouvement Dada. Il commence à publier des poèmes dès les années 20. En 1923, il commence à jouer au cinéma et tournera avec Dreyer, Pabst, Abel Gance. Il rentre dans la compagnie de théâtre des Pitoëff. En 1924, il rejoint l’aventure surréaliste, qui vient juste de voir le jour et il « entre en littérature » à ce moment-là. L’Ombilic des Limbes et le Pèse-nerfs sont publiés en 1925. En 1927, Artaud rompt avec les surréalistes car ils se sont ralliés au Parti Communiste. En 1932, il publie Le Théâtre de la cruauté, qui devait avoir un grand retentissement. De 1937 à la fin de sa vie, il est interné dans divers asiles psychiatriques et subit des électrochocs à répétition, contre sa volonté. (Source : Wikipédia, résumé par mes soins).

Page 103

Si l’on pouvait seulement goûter son néant, si l’on pouvait se bien reposer dans son néant, et que ce néant ne soit pas une certaine sorte d’être mais ne soit pas la mort tout à fait.
Il est si dur ne plus exister, de ne plus être dans quelque chose. La vraie douleur est de sentir en soi se déplacer sa pensée. Mais la pensée comme un point n’est certainement pas une souffrance.
J’en suis au point où je ne touche plus à la vie, mais avec en moi tous les appétits et la titillation insistante de l’être. Je n’ai plus qu’une occupation, me refaire.

**

Page 98

Le difficile est de bien trouver sa place et de retrouver la communication avec soi. Le tout est dans une certaine floculation des choses, dans le rassemblement de toute cette pierrerie mentale autour d’un point qui est justement à trouver.
Et voilà, moi, ce que je pense de la pensée :
CERTAINEMENT L’INSPIRATION EXISTE.
Et il y a un point phosphoreux où toute la réalité se retrouve, mais changée, métamorphosée, – et par quoi ? ? – un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles.

**

Page 106

Toute l’écriture est de la cochonnerie.
Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons.
Toute la gent littéraire est cochonne, et spécialement celle de ce temps-ci.
Tous ceux qui ont des points de repère dans l’esprit, je veux dire d’un certain côté de la tête, sur des emplacements bien localisés de leur cerveau, tous ceux qui sont maîtres de leur langue, tous ceux pour qui les mots ont un sens, tous ceux pour qui il existe des altitudes dans l’âme, et des courants dans la pensée, ceux qui sont esprit de l’époque, et qui ont nommé ces courants de pensée, je pense à leur besognes précises, et à ce grincement d’automate que rend à tous vents leur esprit,
– sont des cochons.
Ceux pour qui certains mots ont un sens, et certaines manières d’être, ceux qui font si bien des façons, ceux pour qui les sentiments ont des classes et qui discutent sur un degré quelconque de leurs hilarantes classifications, ceux qui croient encore à des « termes », ceux qui remuent des idéologies ayant pris rang dans l’époque, ceux dont les femmes parlent si bien et ces femmes aussi qui parlent si bien et qui parlent des courants de l’époque, ceux qui croient encore à une orientation de l’esprit, ceux qui suivent des voies, qui agitent des noms, qui font crier les pages des livres,
– ceux-là sont les pires cochons.
Vous êtes bien gratuit, jeune homme !
Non, je pense à des critiques barbus.
Et je vous l’ai dit : pas d’œuvres, pas de langue, pas de parole, pas d’esprit, rien.
Rien, sinon un beau Pèse-Nerfs.

**

Un quinze août à Paris de Céline Curiol

couverture chez Babel

Dans le cadre de mon mois thématique sur la maladie psychique, je vous propose aujourd’hui Un quinze août à Paris, histoire d’une dépression écrit en 2014 par l’écrivaine Céline Curiol. Ce livre est à la fois un récit autobiographique et surtout un essai sur les caractéristiques de la dépression, une analyse de ses effets et de ses manifestations, vues de l’intérieur.

Note biobibliographique sur l’Autrice (source : Wikipedia)

Céline Curiol est une romancière et essayiste née en janvier 1975.
Ingénieure de formation, elle a vécu une douzaine d’années à l’étranger, dont une majeure partie à New York.
Ses œuvres sont principalement publiées chez Actes Sud, maison d’édition qui participe à sa promotion.
Son premier roman, Voix sans issue, a été traduit dans une quinzaine de langues et salué par l’écrivain américain Paul Auster comme « l’un des textes de fiction les plus originaux et les plus brillamment exécutés par un écrivain contemporain. »
S’ensuivent un second roman Permission, un récit de voyage Route Rouge et Exil intermédiaire, sur la disparition de l’amour conjugal.
De sa résidence à la Villa Kujoyama de Kyoto, elle a tiré un roman, L’Ardeur des pierres, paru à la rentrée 2012.
En 2013, elle apporte sa contribution à la collection « Essences » d’Actes Sud, avec un texte hybride, À vue de nez.
En 2014, son ouvrage, Un quinze août à Paris : histoire d’une dépression, explore, à travers le récit d’une expérience personnelle, les mécanismes d’invasion de la dépression, et rapporte les points de vue d’artistes et de scientifiques sur cette maladie.
De 2010 à 2016, elle a été membre du conseil d’administration de la Maison des écrivains et de la littérature.
Elle est l’autrice en 2016 de Les vieux ne pleurent jamais.

Présentation de l’éditeur sur ce livre :

En 2009, Céline Curiol se trouve confrontée à l’étrange sensation d’avoir perdu le goût de vivre, celui de penser, d’imaginer. De ne plus pouvoir réagir. Agir sur son propre corps, le maîtriser. Quelques années plus tard, elle tente de dire et de comprendre comment s’est insinuée en elle cette extrême fragilité physique et psychologique dont elle revisite les strates, désireuse de circonscrire les symptômes de cette maladie appelée dépression, en parler, la nommer ; tant la solitude et le déni qui à l’époque l’entouraient jusqu’à la submerger auraient pu la tuer.

Mon humble Avis :

Dans l’un des premiers chapitres de ce récit-essai, Céline Curiol dit qu’elle aimerait écrire ici le livre qu’elle aurait aimé lire quand elle était en dépression et j’ai trouvé en effet qu’elle décortique les différents symptômes de la maladie en essayant de leur chercher une description, une explication et une issue. Je ne sais pas si une personne dépressive pourrait guérir par la lecture de ce livre, mais en tout cas je pense que cela pourrait la pousser à consulter et à se soigner si elle n’en est pas déjà convaincue et à réfléchir sur elle-même et les racines profondes de son mal-être.
Céline Curiol se base dans ce livre sur les citations les plus révélatrices, choisies avec soin, d’un grand nombre d’auteurs célèbres (romanciers, essayistes, philosophes, cinéastes, et, plus rarement, des psychologues ou des médecins) ayant souffert de dépression et ayant témoigné sur ce sujet d’une manière ou d’une autre, dans leur œuvre, leurs interviews ou leur correspondance. Elle cherche à travers ces phrases à cerner toutes les caractéristiques, même les moins évidentes et les moins connues, de la dépression, avec ses modes de pensée particuliers (ruminations, logorrhée, négativité, pessimisme, honte, peur de l’abandon, excès de logique et manque d’imagination, angoisse de la solitude, déni de la maladie et de sa gravité donc refus de se soigner, etc.) mais aussi les sensations corporelles qui lui sont propres (symptômes liés à l’angoisse, impression de temps qui ne passe plus, oppression, palpitations et pesanteur extrême).
Mais ce livre a aussi le grand intérêt d’évoquer les réactions auxquelles doit se confronter le dépressif de la part de son entourage : incompréhension, maladresses, minimisation de son état, ironie déplacée ou encore rejet brutal. Beaucoup de ses amis s’écartent d’elle parce qu’elle est malade, et la renvoient à sa solitude sous prétexte qu’ils ne peuvent rien pour elle. Même de la part des psychiatres et des institutions médicales, elle ne reçoit pas toujours l’attention et la bienveillance que son état exigerait normalement, bien au contraire.
Un livre magnifique : tout à la fois intelligent, profond, sensible, émouvant, qui fera mieux comprendre la dépression à ceux qui ne la connaissent pas directement et qui aidera certainement les dépressifs ou anciens dépressifs à y voir plus clair sur leurs fragilités et à prendre du recul sur eux-mêmes.

Un Extrait page 27 :

(..) Et tout au long de la dépression, je souhaiterais souvent, de toutes mes forces, que quelqu’un me parle pour de bon.
Ma délivrance passerait par l’effet d’une parole, j’en avais le pressentiment. A cette parole, je pourrais m’accrocher comme à une planche de salut pour naviguer dans les eaux tumultueuses de ma propre pensée. Par son extrême justesse, cette parole souveraine ferait taire toutes mes spéculations. Elle imposerait le calme dans mon petit royaume plein de tumulte et, par sa vérité incontestable, rendrait la réalité, dont je m’entêtais à retenir la version la plus foudroyante, tolérable. Ainsi j’espérais qu’une des rares personnes auxquelles je me confiais prononce enfin une phrase magique qui me sauverait. Cette phrase aurait contenu le monde qui m’avait été enlevé ; elle aurait été une vraie promesse.
Mais cette phrase ne vint jamais. Puisqu’elle ne pouvait pas alors exister.
(…)

**

Un autre extrait page 45

« Peut-être vaut-il mieux ne pas lui dire », déclarerait un jour le Dr B., après que je lui eus annoncé que, pour la première fois depuis sept mois, un homme m’avait invitée à prendre un verre quelques jours plus tard.
« Ne pas lui dire quoi ?
– Que vous êtes en dépression. »
Je sentirais monter en moi, sa phrase à jamais gravée dans ma mémoire, une colère sourde, me demandant ce que mon infirmité avait de rédhibitoire pour qu’il me recommande de la cacher. Contagieuse ? Naïve étais-je alors, estimant que le galant inconnu ne pourrait m’en tenir rigueur ; au mieux serait-il touché par une femme en détresse… Je regarderais incrédule le psychiatre. « Je pense qu’il ne vaut mieux pas », répéterait-il. « Et pourquoi ? » lancerais-je avec défiance, blessée à l’idée qu’il me faudrait dorénavant taire ce dont sa recommandation semblait impliquer que je ne pouvais qu’avoir honte.
Le Dr B. pèserait probablement ses mots avant de répondre : « Il risquerait de ne pas être à l’aise. »
Ne pas être à l’aise ? Était-il d’emblée exclu qu’il puisse éprouver de l’attirance pour des charmes qui ne pouvaient tous s’être fanés du jour au lendemain ?
Le psychiatre devait pourtant avoir raison ; il suffisait de poser les choses autrement. Qui avait envie de s’emmerder avec une « dépressive » ? Tant que je n’émergerais pas de ma torpeur, qui n’était que partiellement dissimulable, je serais mise à l’écart du commerce de la séduction et jugée responsable de mon propre état. C’était là cruelle ironie. Car ce que recherche la personne en crise, ce sont des bras mentaux, entre lesquels venir se reposer, des bras aussi tendres, aussi forts que la plus généreuse forme de compréhension.
(…)

**

Deux Poèmes de Denis Hamel

Dans le cadre de mon Mois Thématique sur la Maladie Psychique d’octobre 2021, je vous propose la lecture de ces deux beaux poèmes de mon ami le poète Denis Hamel.
Ces deux poèmes sont extraits de son recueil Le Festin de fumée, paru en 2016 chez les Editions du Petit Pavé, dans la collection du Semainier.

Note sur le Poète :

Denis Hamel est né en 1973. Il vit et travaille à Paris.
Il lit de la poésie depuis 1995, en écrit depuis 1999 et en publie (peu) en revue depuis 2002.
Ni avant-gardiste ( Charybde) ni anti-moderne (Scylla), il cherche une clairière dans la forêt de l’écriture.
(Source : éditeur)

Solian

mon amour est terni
comme ces vieux couverts
en argent qu’on oublie
dans les meubles sévères

de la maison d’enfance
des spectres de chiffons
comme en chiens de faïence
rêvent de puits sans fond

menant de salle en faille
bleue, les soupirs du bois
qui vieillit et travaille
comme un être aux abois

disent les mots du temps
au givre des fenêtres
oh pensée du printemps
je ne me sens plus être

**

capitalisme et psychose

des nuées d’oiseaux noirs
montent derrière mes yeux
au loin les bâtiments
les blocs utilitaires

entourés de nature
et de fleurs anhistoriques
l’école, la caserne, l’usine
et l’asile entrent dans le couchant

j’ai pris des psychotropes
et marche péniblement
dans les rues de mon enfance
les habitats mortuaires

décorés de guirlandes
invitent à l’immobilité
face au pouvoir de la matière
dans le pays des araignées

**

Je ne me souviens de rien, de Diane-Sara Bouzgarrou

affiche du film

Dans le cadre de mon Mois Thématique sur la maladie psychique, j’ai regardé ce moyen-métrage (59 minutes) de la réalisatrice Diane-Sara Bouzgarrou, dont j’avais entendu parler par mon ami le poète Denis Hamel, qui l’avait vu lors de sa sortie en salles en 2017 et qui l’avait beaucoup aimé.

Quatrième de Couverture du DVD (Présentation de la réalisatrice):

Décembre 2010 : la révolution éclate en Tunisie, le pays de mon père. Les cris de fureur du peuple tunisien rejoignent d’une étrange manière l’agitation intérieure qui grandit en moi depuis quelques semaines. Traversant au même moment un épisode maniaco-dépressif d’une grande intensité, je suis diagnostiquée bipolaire et entre en clinique psychiatrique. Au sortir de cette longue dépression, je n’ai presque aucun souvenir de ce moment de vie. Me restent des dizaines d’heures de rushes, des centaines de photos, deux carnets remplis d’écrits, de collages, de dessins, précieuses traces palliant à mon amnésie. Plus de quatre ans après, ces quelques mois de ma vie restent encore inaccessibles à ma mémoire. Le projet de ce film : la reconstituer et tenter de montrer la réalité de cette maladie.

Mon humble avis :

A partir de matériaux disparates, la réalisatrice se prend elle-même comme sujet d’étude et d’examen, et on voit à travers les diverses séquences comment elle perd peu à peu ses repères, avec des discours qui deviennent de plus en plus étranges, un peu outranciers, puis déconnectés de la réalité lorsqu’elle se retrouve en clinique psychiatrique. On voit aussi les réactions très calmes et raisonnables de ses proches et de sa famille, qui semblent à la fois inquiets pour elle mais prêts à la soutenir et, semble-t-il, toujours très présents pour la rassurer et l’écouter, comme son compagnon et ses parents. Au cours de sa maladie, la réalisatrice-héroïne semble traverser des épisodes de grande excitation euphorique, où elle trouve tout « magnifique » (les phases maniaques) mais elle connaît aussi l’abattement, l’angoisse et les pensées suicidaires dans ses phases de dépression. Les images sont par instants saccadées, heurtées, bousculées, et partent tantôt vers le plafond tantôt vers le sol comme pour nous montrer le déséquilibre intérieur de la réalisatrice et les chamboulements de son esprit. Indépendamment de l’image, de nombreux textes s’affichent sur fond noir, et je les ai beaucoup appréciés car ils donnent des points de vue éclairants et une prise de recul sur ce qui nous est montré, comme si les mots écrits constituaient une sorte de salut, quelque chose à quoi se raccrocher en dernier recours. La présence de collages, de dessins, de photos au sein du film complète l’autoportrait psychologique de la réalisatrice et multiplie les facettes et les points de vue.
Un très bon film, qui montre la maladie psychique dans sa réalité et dans son vécu quotidien, sans chercher à présenter la folie comme une chose horrifique ou repoussante, et sans non plus la présenter comme anodine ou banale, et donc, selon moi, avec un regard très juste et très humain !

La Passion selon G.H. de Clarice Lispector

J’ai lu ce livre par curiosité pour Clarice Lispector et pour essayer de découvrir la littérature brésilienne en général, une littérature qui m’était entièrement inconnue jusqu’à présent.

couverture du livre

Note biographique sur l’autrice :

Clarice Lispector (1920-1977) est une femme de lettres brésilienne d’origine ukrainienne. La Passion selon G.H. qui date de 1964 est son roman le plus célèbre. Ses romans sont souvent introspectifs, avec des monologues intérieurs qui font penser à Virginia Woolf ou James Joyce. (Sources : Wikipédia et l’éditeur)

Quatrième de Couverture :

La Passion selon G.H. est un classique incontournable de la littérature brésilienne contemporaine, dont l’intrigue repose sur quelques éléments à peine : un événement apparemment banal fait irruption dans le cours habituel des jours et provoque un séisme intérieur foudroyant. G.H. une artiste vivant à Copacabana, quartier chic de la ville de Rio de Janeiro, pénètre pour la nettoyer dans la chambre de l’employée de maison à la suite de son départ. La pièce est impeccable mais elle y découvre dans un placard une énorme blatte qu’en vain elle tente d’écraser d’un coup de porte. Face à l’insecte agonisant, G.H. plonge dans une crise existentielle qui la mènera par strates successives jusqu’aux confins de la Création, par-delà les limbes du langage et de l’inconscient. Ce voyage immobile constitue sans doute l’une des pages les plus saisissantes de la littérature du XXe siècle.

Mon Humble Avis :

J’ai lu ce roman dans une toute nouvelle traduction (datant de 2020) alors que la précédente traduction, que je ne connais pas, datait des années 70. Malgré tout, j’ai trouvé la lecture de ce livre extrêmement pénible, rébarbative, avec une écriture absolument ni belle ni fluide, un style lourd et quasiment indigeste qui pourrait faire penser aux tracts syndicaux ou, au mieux, aux thèses de doctorat intello-poético-philosophico-marxisantes des années 1970.
Du point de vue des références littéraires qui ont visiblement inspiré Clarice Lispector, on pense bien sûr à Kafka, avec l’irruption de la blatte géante qui fonctionne comme un clin d’œil appuyé à l’écrivain praguois. J’ai aussi pensé à Une saison en enfer de Rimbaud, du point de vue de l’atmosphère un peu mystique, oscillant entre le blasphème et la métaphysique. Parfois, la manie de Clarice Lispector de jongler avec des concepts paradoxaux (l’être c’est le non-être, le renoncement c’est la victoire, et tout ce genre d’idées) m’a vaguement évoqué Maurice Blanchot. Autant de références tout à fait respectables, et même hautement recommandables, mais l’autrice brésilienne ne me semble pas tirer le meilleur profit de ces inspirateurs.
J’ai trouvé de ci de là des pages très intéressantes, des réflexions pleines de vérité, et aussi quelques véritables pépites, mais elles ont tendance à être noyées dans des flots de considérations rébarbatives – et tout bonnement barbantes – où l’on finit par s’enliser et perdre pied !
Bref, un livre que je ne recommande pas – surtout à cause de son style et, accessoirement, à cause de nombreuses réflexions tirées par les cheveux.

Voici un extrait qui m’a plutôt plu :

Un Extrait page 173

Mais je découvre que l’espoir même n’est pas nécessaire.
C’est beaucoup plus grave. Ah, je sais bien que je suis encore à m’occuper de danger et que je ferais mieux de me taire pour moi-même. On ne doit pas dire que l’espoir n’est pas nécessaire, car cela pourrait se transformer, compte tenu de ma faiblesse, en arme de destruction. Et pour ta part, en arme utilitaire de destruction.
Je pourrais ne pas comprendre et tu pourrais ne pas comprendre que renoncer à l’espoir – cela signifie de fait agir, et aujourd’hui. Non, ce n’est pas destructeur, attends, laisse-moi nous comprendre. Il s’agit d’un sujet interdit non parce que nocif mais parce que nous nous y exposons à du risque.
Je sais que si j’abandonne ce qui fut une vie entièrement organisée autour de l’espoir, je sais qu’abandonner tout cela – au profit de cette chose plus vaste qui est d’être vivant – abandonner tout cela est douloureux comme de se défaire d’un enfant qui n’a pas encore vu le jour, qui n’est qu’en promesse, et cela meurtrit.
(…)

Ce roman était paru en 1978 aux éditions des Femmes Antoinette Fouque et il a été réédité dans une nouvelle traduction de Paulina Roitman et Didier Lamaison, en 2020, toujours aux éditions des Femmes.

Quatre Poèmes en Prose de Christian Dotremont

couverture du livre

J’ai découvert ce livre au rayon poésie de ma librairie habituelle et il m’a tout de suite attirée car le nom de Christian Dotremont ne m’était pas inconnu.
Christian Dotremont est en effet un peintre et poète belge, connu pour avoir fondé en 1949 le Mouvement COBRA (acronyme de « Copenhague, Bruxelles, Amsterdam », d’où sont issus la plupart des membres de ce mouvement), il est célèbre aussi pour ses Logogrammes.

Voici la note biographique que les éditions Unes consacrent à cet artiste-poète :

Christian Dotremont est né en 1922 en Belgique. Il publie ses premiers textes en 1940, notamment Ancienne éternité, poème incandescent immédiatement remarqué par Magritte, Scutenaire et Ubac. Il rencontre Picasso, Éluard, Giacometti, Cocteau et incarne la relève d’un mouvement surréaliste qui se dilue dans le fracas de la Seconde Guerre mondiale. Il fonde en 1949 le mouvement Cobra – avec Joseph Noiret, Pierre Alechinsky, Asger Jorn, ou encore Karel Appel –, qui ouvre un espace expérimental d’une grande liberté dans l’art contemporain, au-delà des enjeux de figuration et d’abstraction ; laboratoire où se croisent des expériences artistiques qui se prolongent bien après la dissolution officielle du groupe en 1951. Cette même année, Dotremont contracte la tuberculose, qu’il appelle « la catastrophe ». Jusqu’à sa mort en 1979, il ne cesse de questionner le rapport entre les images et les mots, ambition qui s’exprime pleinement dans ses célèbres Logogrammes qui repoussent les limites de la plasticité alphabétique, inventant une calligraphie inédite, entre l’image et le lisible, et qui lui assurent une renommée internationale. Son œuvre poétique se nourrit de plus en plus des nombreux voyages qu’il fait en Laponie, malgré une santé de plus en plus précaire. Auteur d’un nombre important de poèmes et de textes courts publiés à Paris, Bruxelles ou Amsterdam, ainsi que d’un roman (La Pierre et l’oreiller, Gallimard, 1955), il laisse une œuvre lumineuse, souvent enjouée, faite de surprises et d’émotions, de rebondissements de langage permanents, qu’irrigue un élan passionné, une jeunesse inaltérable, et un amour fou des valises dans lesquelles il emportait sa vie. (source : site de l’éditeur)

Voici une Présentation du Livre par les éditions Unes :

Cette édition rassemble sept ensembles de poèmes de Christian Dotremont, d’Ancienne éternité, texte éblouissant écrit en 1940 à seulement 17 ans et qui le fera intégrer immédiatement les groupes surréalistes belges puis français, jusqu’à Les trois forêts, écrit au sanatorium d’Eupen en 1953 où il soignait sa tuberculose. (…) (source : site de l’éditeur).

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(page 13)
Extrait d' »Ancienne éternité » (1940)

V

Avant, c’était quoi ? – une petite chambre involontaire où je couchais avec moi. – pour ouvrir la lucarne, une corde grinçait – et pour ouvrir mon espoir. – avant, c’était quoi ? – imaginez une route bordée de routes, – avec un papier au bout. – j’ai dit : non. – le samedi, je me déguisais en homme heureux – mais c’était un vêtement loué. – c’était fort solitaire ? – non, moins. – c’était beaucoup d’ombres, c’était un livre, c’était des vers parmi des proses ; donc, une obscurité. – seuls, mes yeux crevaient de lumière. – et quoi encore ? – l’invisible.

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(page 23)
Extrait de « Petite« 

III

Je lui ai dit qu’elle était belle et que j’avais soif et qu’elle savait me donner à boire.
J’ai agenouillé mon désir devant elle et elle l’a relevé.
Parce que nous sommes devenus les deux frères d’une seule escapade merveilleuse.
Il y avait des lumières maladroites qui taquinaient le soir.
Et il y avait nous entre les arbres et nos ombres se mélangeaient derrière nous.
Et tout ce qui était à elle et à moi se mélangeait comme les différentes fleurs d’un seul bouquet.
Les fleurs que j’apportais étaient des fleurettes du mal, pas fort belles.
Et les fleurs qu’elle apportait étaient si incroyablement jolies et odorantes et neuves.
Mais nous avons marié nos différences enfantines et nous avons offert le bouquet à nous-mêmes.
Elle n’a pas dit de grands mots mais elle a dit qu’elle venait d’avoir un cours d’histoire.

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(page 46)
Extrait de « Etes-vous fort ? »

II

Est-ce qu’il neigeait ? – Lorsqu’elle m’a glissé ce petit peu de neige, le soleil s’était caché pour que rien ne fonde de notre rencontre, pour que le feu entre nous s’allume sans secours, à seule raison de notre chaleur, à seul défaut de notre silence, et d’ailleurs… – Et d’ailleurs ? – Et d’ici je vois que nous étions ensevelis sous je ne sais quelle neige, de je ne sais quel ciel, sous une imperfection éclatante comme l’écume, tanguante comme la mer, sous le terrible poids du présent. – Mais à quel avenir avez-vous donné le mot de passe ?

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(page 55)
Extrait de « Les trois forêts »

C’est une nuit d’été que j’ai pour la première fois entendu la forêt parler, je me suis arrêté pour que le bruit de mes pas, – j’ai dominé mon émotion pour que le battement de mon cœur – ne se mêlent pas à cette voix tumultueuse de feuilles, – craquante de branches et glissante de mousse, – et palpitante d’odeurs et d’oiseaux, – claire d’été mais sourde de nuit. Je n’ai pourtant pas compris, – je n’ai rien compris, – je n’étais pas habitué, – et de mon côté je n’ai rien dit.

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Ancienne éternité est paru aux éditions Unes en décembre 2020.

Voici enfin un exemple de Logogramme de Christian Dotremont :

Logogramme de Christian Dotremont

L’Aventure, l’ennui, le sérieux de Vladimir Jankélévitch

Ce livre m’a été conseillé par mon ami, le poète Denis Hamel, qui est un grand lecteur de philosophie et qui me fait parfois profiter de ses connaissances dans ce domaine, ce dont je ne saurais trop le remercier !

Quatrième de Couverture (chez Flammarion) :


« L’Aventure, l’Ennui et le Sérieux sont trois manières dissemblables de considérer le temps. Ce qui est vécu, et passionnément espéré dans l’aventure, c’est le surgissement de l’avenir. L’ennui, par contre, est plutôt vécu au présent : dans cette maladie l’avenir déprécie rétroactivement l’heure présente, alors qu’il devrait l’éclairer de sa lumière. Quant au sérieux, il est une certaine façon raisonnable et générale non pas de vivre le temps, mais de l’envisager dans son ensemble, de prendre en considération la plus longue durée possible.
C’est assez dire que si l’aventure se place surtout au point de vue de l’instant, l’ennui et le sérieux considèrent le devenir surtout comme intervalle : c’est le commencement qui est aventureux, mais c’est la continuation qui est, selon les cas, sérieuse ou ennuyeuse. »
Publié en 1963, l’Aventure, l’Ennui, le Sérieux est un jalon majeur de la pensée de Vladimir Jankélévitch. Cet ouvrage constitue une première synthèse de sa pensée, où l’on peut distinguer deux critères essentiels qui fondent l’unité de son œuvre : la dignité philosophique donnée à des objets jugés mineurs, et la volonté radicale de mettre en lumière la dimension temporelle de l’action.

Mon Humble Avis :


Très ignorante dans le domaine philosophique, je ne tenterai pas d’écrire sur cet ouvrage une critique de spécialiste.
Mais, comme j’ai ressenti un réel coup de cœur pour ce livre, je vais tenter d’expliquer pourquoi, dans les grandes lignes.
En premier lieu, j’apprécie énormément l’écriture de Jankélévitch, qui me semble être un auteur élégant. Contrairement à certains autres grands philosophes, il n’utilise pas un jargon obscur et complexe mais il essaye la plupart du temps de garder un style clair, précis, agréable à lire et presque littéraire, comme s’il s’adressait à un lecteur lambda, non spécialiste, ce qui me convient.
En second lieu, j’ai toujours été passionnée par le thème du temps, qui est non seulement le fil conducteur mais la matière même de nos vies, et qui a toujours beaucoup préoccupé les écrivains et les poètes et a fourni à la littérature de magnifiques pages. Jankélévitch, qui a d’ailleurs une grande culture littéraire et artistique, cite à l’appui de ses réflexions de nombreux textes de divers écrivains européens, et c’est particulièrement vrai pour le chapitre sur l’ennui, un thème très « fin de siècle », voire « décadent », qui a pu inspirer, entre autres, Mallarmé, Verlaine ou Laforgue.
Par ailleurs, je n’avais jamais eu l’idée de m’interroger longuement sur l’esprit d’aventure ou sur celui de sérieux, et encore moins sur leur relation avec le temps, et Jankélévitch m’a ici ouvert des perspectives que je ne soupçonnais absolument pas et qui pourraient bien s’avérer utiles dans ma vie de tous les jours, dans ma façon d’entreprendre et de mener mes activités, soit en choisissant la nouveauté (l’aventure) soit en creusant avec persévérance et sérieux le même sillon, en faisant en sorte de ne pas m’y ennuyer !
C’est toute une attitude de l’Homme face à son existence que Jankélévitch essaye d’analyser et de nous rendre compréhensible, et j’ai trouvé cela passionnant !

Un Extrait page 204 :


Il ne s’agit pas de « tuer » le temps, comme on dit, ni même de le « tromper », par surprise et en profitant de deux ou trois occasions honteuses. Il s’agit de le « passer ». Oui, c’est la conscience qui doit passer le temps, et non le temps qui doit passer à l’insu de la conscience. On dit parfois : une heure passée, c’est autant de gagné. Gagné sur quoi, s’il vous plaît ? Il faut que la conscience reprenne l’initiative par rapport à son temps pour activement l’endosser et pour en exploiter toutes les richesses. Il faut reprendre la direction du temps et rentrer en sa possession. Le temps de l’ennui est un temps un peu sauvage, un temps incompressible dont nous n’avons pas la libre et plénière disposition, qu’on ne peut ni ralentir, ni accélérer, ni renverser ; c’est-à-dire que s’il coule tout seul et sans qu’on ait besoin de le pousser, il représente aussi une certaine épaisseur objective à traverser ; il est impossible d’engloutir cette épaisseur d’attente, comme il est impossible d’abolir la distance selon l’espace (…) Les candidats à l’ennui sont ceux qui, dans leur impuissance, veulent sauter à pieds joints par-dessus les moments intermédiaires.(…)