Nouvelles et textes pour rien, de Samuel Beckett

Comme on m’a chaudement recommandé ces Nouvelles et textes pour rien de Samuel Beckett, je l’ai rapidement lu.

Le point commun de ces trois nouvelles est de nous présenter des héros sans-abri, misérables, dont l’existence se limite à une survie voire à une sous-vie inhumaine. Dans la deuxième nouvelle, le héros est même une sorte de mort-vivant, un mendiant d’outre-tombe, qui doute de l’existence de son corps.
Ces trois héros, bien que privés de tout et démunis au plus haut point, ne semblent pas vraiment ressentir les besoins élémentaires de la faim, de la soif, ou autres, et l’un d’eux, qui cesse totalement de manger et de boire, n’en continue pas moins de subsister (enfermé dans l’obscurité d’une barque qu’il a recouverte d’un couvercle hermétique, tout à fait semblable à un cercueil, obscur et immobile).
Les trois personnages ne sont pas incommodés par grand chose – bien qu’il leur arrive de vivre comme des animaux, trouvant refuge sur un tas de fumier, ou encore s’étrillant avec une brosse pour les chevaux, ou même trouvant à se loger dans un sous-sol destiné à abriter un cochon – par leur mode de vie ils sont résolument coupés de la civilisation, et ont à peine le besoin d’assouvir l’instinct de survie, ayant perdu toute dignité humaine, mais sans en avoir le moindre souci.
Plus bizarrement encore, les trois héros ne semblent pas souffrir de la solitude, et ne recherchent pas la compagnie d’autrui, ni l’amour ni l’amitié n’a de place dans leur existence. A un moment, un des trois héros se fait un ami, un autre vagabond, qui l’héberge et lui apporte son aide, mais le héros n’a pas besoin d’amitié, et retourne vite à sa solitude, comme si les sentiments n’avaient plus de place dans leur monde dépourvu de tout espoir. Quant au personnage de mort-vivant, qui retourne parmi les habitants de la ville où il a peut-être vécu autrefois, il regarde les vivants comme essentiellement étrangers à lui, et envisage les rapports avec eux d’une manière incongrue et étrange, risible.

Les textes pour rien, qui suivent les trois nouvelles, sont plus difficiles à lire car ils ne racontent aucune histoire, ils laissent seulement la parole à un être désespéré, au discours confus, qui parle peut-être d’outre-tombe ou n’est pas encore né, ou se trouve à mi-chemin entre le monde des vivants et celui des morts. Il parle d’abandon, de solitude, de mots et de langage. Il semble témoigner d’une perte d’identité ou d’une perte d’intégrité physique et morale, difficile à suivre par moments, avec des redites et des contradictions, dans une langue très rythmée.

Voici un extrait page 60, provenant de la nouvelle intitulée Le Calmant

 

(…) Vous dites ? dit-il. Malheureusement je n’avais rien dit. Mais je me rattrapai en lui demandant s’il pouvait m’aider à retrouver mon chemin que j’avais perdu. Non, dit-il, car je ne suis pas d’ici, et si je suis assis sur cette pierre c’est que les hôtels sont complets ou qu’ils n’ont pas voulu me recevoir, moi je n’ai pas d’opinion. Mais racontez-moi votre vie, après nous aviserons. Ma vie ! m’écriai-je. Mais oui, dit-il, vous savez, cette sorte de – comment dirai-je ? Il réfléchit longuement, cherchant sans doute ce dont la vie pouvait bien être une sorte. Enfin il reprit, d’une voix irritée, Voyons, tout le monde connaît ça. Il me poussa du coude. Pas de détails, dit-il, les grandes lignes, les grandes lignes. Mais comme je me taisais toujours il dit, Voulez-vous que je vous raconte la mienne, comme ça vous comprendrez. (…)

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Le Scorpion de Paul Bowles


Le scorpion est un recueil de treize nouvelles, dont les histoires se déroulent soit au Maghreb soit en Amérique Latine (Cuba, Caraïbes, jungles) et qui mettent presque toutes en scène l’incompréhension mutuelle entre un voyageur blanc, occidental, et les indigènes, arabes ou indiens, avec leurs cultures et coutumes qu’ils entendent préserver. Mais ces histoires ne sont jamais ni démonstratives ni manichéennes, et l’auteur examine ses personnages avec un regard froid et distant, sans prendre parti pour les uns ou les autres, comme si l’essentiel était de captiver le lecteur par un récit surprenant, et non pas de le convaincre de telle ou telle idée. Et il faut bien reconnaître que Paul Bowles ne cherche pas à rendre ses personnages sympathiques, bien au contraire, les blancs cherchent surtout à assouvir telle ou telle passion égoïste et essayent de corrompre les indigènes, tandis que ces derniers sont rusés, roublards, et volontiers violents.
Il y a d’ailleurs des scènes d’une cruauté insoutenable dans ce livre, et d’autant plus saisissantes qu’elles arrivent sans prévenir, qui font vraiment froid dans le dos mais ne durent pas très longtemps.
Il y a aussi des moments humoristiques, mais c’est un humour à froid, grinçant, qui semble préparer des événements plus inquiétants, comme dans la nouvelle Le Pasteur Dowe à Takaté, où un pasteur missionnaire essaye d’attirer les indigènes vers la religion chrétienne en leur passant à la messe des disques de jazz qu’ils adorent.
Beaucoup de nouvelles savent distiller un grand suspense, et paraissent très mystérieuses, ce qui tient le lecteur en haleine et fait travailler son imagination : à la fin de ces nouvelles, les principaux mystères sont éclaircis mais il reste encore quelques questions sans réponse, ce que j’ai beaucoup apprécié car ça pousse à se creuser la tête.
J’ai admiré également l’écriture très maîtrisée (et, en l’occurrence, la traduction de Chantal Mairot), et les descriptions très poétiques de paysages, comme par exemple dans la nouvelle La Vallée Circulaire, un conte fantastique particulièrement étrange et beau.

Paul Bowles est un écrivain américain, né en 1910, mort en 1999, également compositeur, qui fut ami de Gertrude Stein, et passa une grande partie de sa vie au Maroc.