Un si bel amour et autres nouvelles de Ludmila Oulitskaïa

J’avais déjà lu ce recueil de nouvelles il y a une douzaine d’années et, comme je n’en gardais pas un souvenir très précis, j’ai voulu le relire.
S’il m’avait beaucoup plu à la première lecture, la deuxième a été un peu plus mitigée et je ne suis pas sûre d’avoir apprécié l’ensemble de ces sept nouvelles.

Ludmila Oulitskaïa (née en 1943) est une écrivaine russe de romans, de nouvelles, de contes et de théâtre. Elle ne connaît le succès dans son pays qu’après le démantèlement de l’URSS. A partir des années 90, elle remporte de nombreux Prix Littéraires en Russie et à l’étranger. Elle est mariée au sculpteur Andréï Krassouline. Le recueil de nouvelles Un si bel Amour a été publié pour la première fois en Russie en 2000 et dans sa traduction française par Sophie Benech en 2002 pour Gallimard.

Je ne vais pas présenter chacune des sept nouvelles mais seulement quatre parmi les plus marquantes.

Dans La Varicelle : Un groupe de fillettes d’une dizaine d’années, dont la plupart viennent de familles aisées ou riches, se retrouvent réunies sur l’invitation de l’une d’entre elles et profitent de l’absence des parents pour se déguiser avec les vêtements et maquillages des adultes. Elles se mettent à jouer à divers jeux mais les enfantillages dégénèrent peu à peu en débordements scabreux. (…)

Dans La Bête : Un énorme chat réussit à s’introduire régulièrement dans l’appartement de la narratrice et fait presque à chaque fois ses besoins sur son couvre-lit. Bien qu’elle ferme toutes les issues et se barricade chez elle, la mystérieuse bête continue à déambuler chez elle. Sur les conseils d’une amie, et faute d’avoir pu se débarrasser de l’animal, elle entreprend de l’amadouer en lui donnant à manger. Mais bientôt des solutions plus radicales semblent devoir s’imposer car le matou est particulièrement retors. (…)

Dans Un si bel Amour : Une adolescente tombe follement amoureuse de sa jeune et belle professeure d’allemand. Elle prend l’habitude de la suivre après la fin des cours et le mode de vie de son idole la fait rêver. Alors elle décide de lui offrir une superbe gerbe de fleurs. Mais elle ne possède pas l’argent nécessaire à cet achat luxueux. Elle sera prête à faire n’importe quoi, même les choses les plus sordides, pour réunir la somme exigée. (…)

Dans Un si gentil garçon : Un professeur quinquagénaire et plutôt raffiné propose le mariage à une brave dame pas très séduisante car il ressent une forte attirance sensuelle pour son petit garçon de douze ans. Le professeur se propose donc d’assurer à la dame tout le confort et l’aisance bourgeoise en échange des travaux ménagers et d’un respect mutuel, en tout bien tout honneur. La dame accepte cet étrange marché, sans connaître les motivations profondes du professeur. Elle se réjouit même que ce nouveau mari traite l’enfant « comme son fils » et partage avec lui toute sa culture et ses connaissances raffinées. L’enfant grandit à l’ombre de son père adoptif, qui est aussi son mentor et son amant. (…)

Mon humble Avis :

Comme vous l’aurez compris en lisant les résumés ci-dessus, la sexualité adolescente et enfantine occupe une place importante dans ces nouvelles, et elle est traitée par Ludmilla Oulitskaïa avec une certaine cruauté, un regard acéré et caustique, ce qui m’a mise plusieurs fois très mal à l’aise. La présence de personnages pédophiles dans plusieurs de ces nouvelles, est d’autant plus dérangeante que l’autrice ne semble pas les condamner d’une manière très ferme, ou plus exactement, l’aspect moral ne parait pas être son souci principal.
Il m’a semblé que l’autrice développe dans la plupart de ces nouvelles une vision très destructrice de l’amour : l’amour avilit et fait tomber dans la déchéance, soit celui qui l’éprouve soit celui qui en est l’objet.
Il est question aussi dans ces nouvelles des lois répressives de l’URSS contre l’homosexualité.
La Bête est sans doute la nouvelle qui m’a le plus intéressée, car cette histoire de chat malfaisant qui s’introduit partout m’a fait penser à un autre livre russe très célèbre Le Maître et Marguerite de Boulgakov et je pense qu’il y a là un clin d’œil de Ludmila Oulitskaïa à ce félin rusé et satanique et à ce chef d’œuvre satirique des années 1930.
Bref, un livre assez dérangeant par ses thèmes, mais à l’écriture très convaincante !

Un extrait page 173 (issu d' »Un si gentil garçon »):

(…) C’est justement au son de cette voix que Nicolaï Romanovitch avait eu une illumination : et s’il essayait d’organiser sa vie autrement… Voilà une femme d’intérieur, une intendante, une infirmière… sur la base d’un contrat loyal : donnant donnant.
Nicolaï Romanovitch allait sur ses cinquante-cinq ans, un âge respectable. Donc, entendons-nous bien, ne pas s’attendre aux plaisirs du lit ni compter dessus ; en revanche, une pièce indépendante, une totale sécurité matérielle et, cela va de soi, du respect. De votre côté, honorable Xanthippe Ivanovna, les travaux domestiques et la garde du foyer, autrement dit, la lessive, la cuisine, le ménage. Quant à votre fils, je l’adopterai, je l’élèverai de mon mieux. Je lui ferai faire des études. Oui, de la musique, de la gymnastique… Un Ganymède aux pieds légers, fleurant bon l’huile d’olive et la jeune sueur… (…)

L’annulaire de Yôko Ogawa

couverture chez Actes Sud

Quatrième de Couverture :

Le Point de Vue des Editeurs

A la suite d’un léger accident de travail, la narratrice de ce récit a quitté son usine et trouvé un emploi d’assistante et réceptionniste auprès de M. Deshimaru, directeur d’un laboratoire de spécimen. Dans ce lieu étrange, ancien foyer de jeunes filles pratiquement désert, elle reçoit la clientèle avant que M. Deshimaru, en véritable maître de taxidermie, recueille, analyse et enferme à jamais les blessures et les souvenirs de ceux qui désirent échapper à leur mémoire. Sans vraiment comprendre ce qui se joue sous ses yeux, la jeune fille tombe peu à peu sous la coupe de cet homme…
Avec ce récit – assurément l’un de ses plus fascinants -, Yôko Ogawa pénètre davantage encore dans le territoire de l’envoûtement et de l’étrange, et révèle, au cœur du suspense, l’empreinte d’une douleur qui va jusqu’au fétichisme.

Mon Humble Avis :

J’ai recopié la quatrième de couverture car je suis tout à fait d’accord avec cette analyse : ce livre est absolument fascinant de bout en bout et nous plonge dans un univers à mi-chemin entre nos vies quotidiennes « normales » et le fantastique le plus bizarre et le plus déroutant. Sans cesse, dans ce livre, nous oscillons sur cette ligne de crête et les frontières de la normalité se brouillent, tout finit par devenir inquiétant et déstabilisant.
Il est difficile de ne pas voir un aspect fortement symbolique lorsque l’héroïne de cette histoire perd un petit morceau de son annulaire au cours d’un accident de travail dans son usine de boissons gazeuses. L’annulaire nous évoque le mariage, les relations de couple, et la perte d’un morceau de ce doigt précis pourrait nous faire penser à des souffrances amoureuses ou à des difficultés pour l’héroïne à s’engager auprès d’un homme. Et la suite de l’histoire, la rencontre étrange avec M. Deshimaru et leurs relations de dépendance et d’emprise semblent bien confirmer cette interprétation.
Mais, en même temps, le livre dépasse largement une interprétation mécaniquement symbolique : nous naviguons plutôt, dans ce roman, dans une sorte de rêve éveillé, qui verse tantôt du côté du cauchemar, tantôt d’un certain réalisme et qui se joue des grilles de lecture trop logiques et des analogies trop systématiques.
Non seulement l’histoire nous parait étrange mais l’héroïne elle-même, la narratrice, nous semble avoir des réactions curieuses, une certaine apathie, un esprit soumis. Elle ne s’étonne de rien et son attirance pour M. Deshimaru nous parait inexplicable.
J’ai vraiment adoré ce livre, qui est selon moi un vrai chef d’œuvre, mais le lecteur doit accepter de se laisser déstabiliser et de ne pas tout comprendre !

Un Extrait page 33 :

Sur les murs de chaque côté se succédaient à intervalles réguliers robinets, pommes de douche et porte-savons. J’en ai compté quinze. Ils étaient tellement secs qu’ils évoquaient plus une décoration d’avant-garde qu’une installation de salle de bains.
Le carrelage bleu qui recouvrait toute la surface, plus ou moins foncé selon les endroits, formait quand on le regardait attentivement des motifs de papillon. C’était étonnant ces papillons dans une salle de bains, mais l’élégance de la couleur était telle que ce n’était pas du tout déplacé. Ils étaient posés un peu partout, sur la bouche d’évacuation des eaux, les parois de la baignoire, à côté de l’aérateur.
– Quel âge avez-vous ? m’a-t-il demandé soudain en s’arrêtant de rire.
– Vingt-et-un ans, ai-je répondu.
– Cela me tracasse depuis quelques temps, mais je trouve que vos chaussures ne sont pas assez sophistiquées pour votre âge.
J’ai regardé mes pieds qui pendaient à l’intérieur de la baignoire. Je portais des chaussures bon marché achetées au magasin du village à l’époque où je travaillais encore à l’usine de boissons gazeuses. Elles étaient en synthétique marron, à talons plats, et assez usées.
– Oui, vous avez raison, elles ne sont pas très élégantes.
(…)

Comment Wang-Fô fut sauvé et autres nouvelles de Marguerite Yourcenar

couverture chez Folio classique

J’avais lu il y a très longtemps une nouvelle de Marguerite Yourcenar « Alexis ou le traité du vain combat » qui m’avait plu mais pas au point de souhaiter relire rapidement cette écrivaine.
Et voici que, vingt ans plus tard, j’ai relu un peu par hasard Marguerite Yourcenar avec ce recueil de quatre nouvelles Comment Wang-Fô fut sauvé – et j’ai été littéralement envoûtée par la beauté poétique de ces contes, dont j’ai tout aimé : l’imagination débordante et la profondeur de significations, l’écriture d’une justesse émouvante, les descriptions ciselées, la capacité à nous dépayser dans l’espace et dans le temps, les moments d’étrangeté qui frôlent le fantastique (comme dans tout vrai conte qui se respecte), et les pointes de cruauté qui affleurent souvent et nous rappellent les réalités de l’existence au-delà de la pure fantaisie (car, là encore, dans les vrais contes, le Merveilleux et l’Effroi sont les deux faces d’un même univers).

Ces quatre nouvelles nous emmènent dans diverses régions du monde : l’Extrême et le Moyen-Orient, les Balkans et la Grèce. Dans deux d’entre elles la mythologie gréco-latine joue un rôle non négligeable, mais dans une vision neuve et revisitée.

Dans la première nouvelle éponyme du livre nous sommes transportés dans la Chine impériale des Han (il y a environ 2000 ans), et nous suivons les aventures du peintre Wang-Fô et de son disciple Ling.
Ces deux sympathiques compagnons, qui ne vivent que pour la magie de la peinture, se retrouvent un beau jour en butte aux fureurs de l’Empereur, qui reproche au vieil artiste de lui avoir fait croire par ses peintures que le monde pouvait être plus beau qu’il n’est – et quelle déception quand il s’est retrouvé devant la réalité si ennuyeuse et si laide !
Face aux reproches cruels de l’Empereur et à ses désirs de vengeance, le vieux peintre va inventer une manière originale et intelligente de se sauver.
Cette nouvelle nous montre d’une manière imagée et sensible comment la peinture peut transformer nos perceptions et nos sentiments, nous faire comprendre la réalité plus profondément au point de nous révéler la vérité cachée des choses et d’ouvrir notre perception du Réel sur un autre monde – sur le monde des sentiments et de l’imaginaire.

Un extrait page 9 :

Ling paya l’écot du vieux peintre : comme Wang-Fô était sans argent et sans hôte, il lui offrit humblement un gîte. Ils firent route ensemble ; Ling tenait une lanterne ; sa lueur projetait dans les flaques des feux inattendus. Ce soir-là, Ling apprit avec surprise que les murs de sa maison n’étaient pas rouges, comme il l’avait cru, mais qu’ils avaient la couleur d’une orange prête à pourrir. Dans la cour, Wang-Fô remarqua la forme délicate d’un arbuste, auquel personne n’avait prêté attention jusque-là, et le compara à une jeune femme qui laisse sécher ses cheveux. Dans le couloir, il suivit avec ravissement la marche hésitante d’une fourmi le long des crevasses de la muraille, et l’horreur de Ling pour ces bestioles s’évanouit. Alors, comprenant que Wang-Fô venait de lui faire cadeau d’une âme et d’une perception neuves, Ling coucha respectueusement le vieillard dans la chambre où ses père et mère étaient morts. (…)

Ce recueil de nouvelles de Marguerite Yourcenar est paru chez Folio Plus Classiques en 2007.
Je l’ai lu dans le cadre de mon Défi Littéraire « Le Printemps des Artistes » pour Avril-Mai 2021.

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Les Insurgés de Léon Tolstoï

couverture chez Folio classique

Les Insurgés de Léon Tolstoï est un recueil de cinq nouvelles et courts récits sur le pouvoir tzariste et les différentes tentatives de révolutions russes qui ont jalonné le 19è siècle.

On croit souvent que c’est l’URSS communiste qui a inventé la déportation en Sibérie mais on s’aperçoit à travers ces cinq nouvelles que le pouvoir tzariste expédiait déjà depuis bien longtemps ses adversaires politiques dans des camps sibériens, avec de très dures conditions de détention.

Ces cinq nouvelles s’intitulent : Les Décembristes, Le Divin et l’humain, Après le Bal, Pour quelle faute ?, et Notes posthumes du starets Fiodor Kouzmitch, ce dernier texte étant inachevé.

La nouvelle que j’ai le moins appréciée est celle qui ouvre le recueil : Les Décembristes, ce qui n’est pas lié à la qualité de la nouvelle elle-même mais plutôt à mes maigres connaissances de l’histoire russe des années 1820-30, qui m’ont empêchée de goûter les subtilités des certaines allusions, de dialogues, de détails du contexte ou de relations des personnages entre eux et m’ont fait un peu nager dans le brouillard.
Les nouvelles que j’ai le plus appréciées : Pour quelle faute ? Une histoire simple et poignante, pleine d’humanité, qui nous montre ce que pouvait être la vie d’une famille exilée en Sibérie pour des raisons politiques et les drames qu’une telle situation pouvait engendrer.
Une autre nouvelle que j’ai beaucoup aimée : Le Divin et l’Humain, qui nous présente plusieurs personnages masculins, animés par des croyances fortes, les uns se dévouant à leur idéal révolutionnaire, les autres portés par leur foi chrétienne, qui sont tous conduits en prison à un moment ou à un autre. On voit de quelle manière ces différents types de croyances soutiennent ces hommes dans leur existence ou leur apportent une forme de joie face aux difficultés ou même face à la mort. Tolstoï semble vouloir souligner les ressemblances entre ces convictions (les politiques et les religieuses) mais aussi leur profonde différence, car la politique n’offre pas l’espérance d’un au-delà.

Un extrait de « Pour quelle faute ? » page 132 :

Comme il arrive à l’approche de la mort, et en général dans les moments décisifs de la vie, elle fut envahie en un instant par un abîme de sentiments et de pensées, et en même temps elle ne parvenait pas encore à comprendre, ne croyait pas à son malheur. Un premier sentiment lui était familier depuis longtemps, c’était un sentiment de fierté outragée à la vue de ce héros qu’était son mari, humilié devant ces gens grossiers et sauvages, qui le tenaient à présent à leur merci. « Comment osent-ils le tenir en leur pouvoir, lui, le meilleur des hommes ! » L’autre sentiment qui l’envahissait simultanément était la conscience du malheur qui était arrivé. Et la conscience de ce malheur éveilla le souvenir du principal malheur de sa vie, la mort de ses enfants. Et aussitôt surgit la question : pourquoi ? (…)

J’ai lu ce livre pour le Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Dérision de Hirabayashi Taiko

Quatrième de couverture :


Publiés à vingt ans d’intervalle, entre 1927 et 1946, les trois récits rassemblés dans ces pages donnent un avant-goût de l’œuvre de Hirabayashi Taiko, qui puise dans sa vie mouvementée la matière de ses écrits.
Une matière très charnelle, façonnée par les épreuves qui ont marqué son parcours, et que l’écrivaine explore, dissèque, presque, avec mordant et lucidité. Les monologues intérieurs de ses narratrices disent le quotidien de misère des jeunes militants anarchistes et leur misogynie, l’âpreté d’une liberté sexuelle assumée, et l’accouchement, la maladie, le rapport à la maternité, à l’amour.
Publié en 1927, la même année que « Dérision », le récit « A l’hospice » a d’emblée inscrit Hirabayashi dans le courant de la littérature prolétarienne. Vingt ans plus tard, quand elle écrit « Kishimojin », elle a pris ses distances avec la mouvance anarchiste mais ses convictions féministes restent intactes. Tout comme son audace et son intransigeance qui, note Pascale Doderisse dans la présentation de cet ouvrage, se traduisent à l’écrit par « un mélange de bravade et de désespoir, d’idéalisme et de noirceur, relevé ici et là par quelques touches d’humour pince-sans-rire. »

Présentation de l’autrice :


Hirabayashi Taiko (1905-1972) est une novelliste, romancière et essayiste japonaise qui a publié dans son pays une oeuvre vaste et riche, dont trois nouvelles sont ici traduites : « Dérision » et « A l’hospice » (1927), ainsi que « Kishimojin »(1946). Un seul de ses textes, « Les soldats chinois aveugles » était jusqu’alors accessible en français, aux éditions Philippe Picquier. (note de l’éditrice)

Mon humble Avis :

Ce sont trois histoires fortes et dramatiques qui nous sont ici racontées par Hirabayashi Taiko, et on devine à quel point ces épisodes réellement vécus ont dû la marquer et sans doute la traumatiser. Malgré cela, l’autrice ne tombe jamais dans l’auto-apitoiement ou le pathos, bien au contraire ! Elle garde à travers les différentes épreuves un recul, un aplomb, une force de caractère, un esprit d’analyse tout à fait étonnants, et cette dignité dans l’expression des sentiments m’a profondément émue car on la sent authentique et sans calcul.
Au-delà de cela, Hirabayashi Taiko ne cherche pas à se donner le beau rôle ou à se présenter sous une image flatteuse : dans ces trois nouvelles et particulièrement la première elle souligne avec insistance tous les défauts physiques qui composent sa laideur. Et on reconnait peut-être en cela l’influence de la littérature réaliste, dans son refus des beautés éthérées et stylisées. Du point de vue de son caractère, l’autrice ne cherche pas non plus à s’idéaliser et encore moins à correspondre aux divers stéréotypes de la féminité, faits de douceur et d’humilité. En effet, l’autrice affiche volontiers une certaine désinvolture, un esprit joueur ou provocateur, comme dans la première nouvelle où elle adopte dans un autobus, à l’égard d’un passager hautain, une attitude de séductrice facétieuse.
Dans les deux nouvelles suivantes, Hirabayashi Taiko évoque d’une manière très personnelle et subtile le thème du sentiment maternel, et des relations entre une mère et son enfant. Douloureuse et poignante dans la deuxième nouvelle, cette vision du lien mère-fille devient particulièrement dérangeante dans le troisième court récit, où le corps de l’enfant adoptive devient l’objet d’une curiosité très déplacée de la part de la mère ignorante.
Thèmes parfois à la limite du scabreux, mais que Hirabayashi Taiko sait traiter avec le tact adéquat et l’acuité propre à la belle littérature.
Il faut aussi noter le travail de traduction de Pascale Doderisse, qui m’a paru excellent.

Un extrait page 28

Il m’est aussi arrivé de me demander ce qu’il en était de ma relation avec Koyama. Dans notre cas, cependant, la situation était bel et bien inversée.
« Tu n’es qu’une loque ! », avais-je envie de lui jeter une fois de plus à la figure pour l’humilier. Que mon passé fût entaché de choses dont je n’étais pas fière ne l’autorisait en rien à prendre le dessus dans notre couple. A certains moments, ce qu’il pensait au fond de lui apparaissait clairement, à savoir que mes tares ne me laissaient d’autre choix que d’être aux petits soins pour lui et de prendre sur moi tout ce qui se rapportait à la vie du ménage. Quant à moi, je m’étais usée à en perdre toute fraîcheur d’esprit à chercher un homme conforme à mes idéaux, et, misérable que j’étais, sans plus d’exigences, un rien pouvait me déstabiliser.
J’avais eu une enfant de mon premier amour. Elle était née sur le lit aux montants rouillés d’une chambre sombre, dans un hospice de Mandchourie, territoire où nous avions trouvé refuge, et tandis que le béribéri me privait de l’usage de mes jambes elle s’était éteinte sur une maigre paillasse. Le père de l’enfant avait été jeté en prison, dans un endroit tenu secret, le matin où j’avais ressenti les premières contractions. C’est ainsi qu’avait débuté mon errance.

Le recueil Dérision est paru en février 2021, aux éditions l’Ixe, dans la collection Ixe Prime, avec une traduction du japonais de Pascale Doderisse.

La Garden-Party de Katherine Mansfield

Ce recueil de nouvelles a été écrit par Katherine Mansfield (1888-1923) en 1922.
Il comporte quatre nouvelles : la garden-party, la jeune fille, son premier bal et L’étranger.

J’ai beaucoup aimé ces quatre nouvelles, qui ont en commun de faire surgir le malaise ou la tristesse dans un contexte léger, futile, mondain ou même joyeux.

Ainsi, dans la première nouvelle, qui donne son nom au recueil, les préparatifs d’une fête chez une famille riche et bourgeoise semblent ignorer et mépriser un deuil survenu chez un voisin pauvre. Les uns continueront leurs joyeuses festivités comme si de rien n’était, les autres se recueilleront dans la douleur. Mais une jeune fille, Laura, plus sensible et compatissante que le reste de sa famille, tentera d’apporter un peu de réconfort dans la famille endeuillée et prendra conscience de la dureté de la vie.
Ici, les bourgeois sont présentés comme généralement égoïstes, superficiels, sans cœur, mais les pauvres ne sont pas beaucoup plus aimables, avec des attitudes inquiétantes, pour ne pas dire hostiles.
Oppositions multiples entre la jeunesse et la mort, les riches et les pauvres, la superficialité et la profondeur, l’égoïsme et l’altruisme.
La jeune fille qui tente de passer au-dessus des clivages sociaux, qui brave les interdits de sa classe, se met sérieusement en danger mais, en même temps, atteint une compréhension de la vie inaccessible aux autres.

Extrait page 31 :

« Bonjour », dit-elle en imitant la voix de sa mère. Mais cela lui parut si horriblement affecté qu’elle en eut honte et balbutia comme une petite fille : « Ah !… Euh !… Vous venez… C’est pour la tente ?
– C’est ça, mademoiselle », dit le plus grand des quatre, un homme dégingandé, couvert de taches de son. Il déplaça légèrement son sac d’outils sur ses reins, rejeta son chapeau de paille en arrière et lui sourit. « C’est bien ça. »
Son sourire était si naturel, si amical, que Laura se ressaisit. Quels jolis yeux il avait, petits, mais d’un bleu si profond ! Et maintenant qu’elle les regardait, les autres aussi souriaient. « Courage, on ne va pas vous mordre », semblait dire leur sourire. Que les ouvriers étaient donc sympathiques ! Et quelle belle matinée ! Surtout pas un mot sur le temps ; elle était là pour s’occuper de choses sérieuses. La tente.
« Eh bien, que diriez-vous de la pelouse aux lys ? Est-ce que ça irait ? »

J’ai lu ce livre en édition bilingue, chez Folio, dans une traduction de Françoise Pellan, et mon exemplaire a été imprimé en 2010.

Le Faussaire de Yasushi Inoue

couverture du livre de poche

Ayant toujours beaucoup aimé les nouvelles de l’écrivain japonais Yasushi Inoue (1907-1991) j’ai voulu lire ce recueil qui en rassemble trois, datant des années 50.

Voici un bref résumé de ces trois nouvelles :

La nouvelle éponyme ouvre le recueil : il y est question d’un écrivain chargé par la famille d’un peintre célèbre de faire sa biographie posthume. L’écrivain n’est pas très motivé par ce travail et laisse traîner les choses assez longtemps. Puis, il commence quelques recherches sur ce peintre et s’aperçoit de l’existence d’un faussaire, un ancien ami du peintre, très proche de lui, qui avait lui aussi du talent à l’origine, mais qui s’est spécialisé dans la reproduction des tableaux de son ami, se sentant écrasé par son génie, incapable de rivaliser. Ce faussaire est comme une sorte de double négatif du peintre célèbre et l’écrivain ressent une fascination pour ce personnage.

La deuxième nouvelle Obasuté évoque l’ancienne légende japonaise selon laquelle on abandonnait autrefois les personnes âgées sur le mont Obasutéyama. Sous-titrée « thème et variations », cette nouvelle cherche en effet à approfondir cette légende qui sert de point d’appui pour les réflexions du narrateur au sujet de sa propre famille, en particulier sa mère.

La troisième nouvelle Pleine Lune raconte l’ascension et la disgrâce d’un dirigeant d’une grande entreprise, avec les modifications psychologiques liées au succès, au pouvoir, puis à sa mise à l’écart, mais aussi décrit les attitudes de l’entourage de ce grand patron, tantôt flagorneur et tantôt indifférent.

Mon Avis :

J’ai beaucoup admiré ces nouvelles, qui creusent profondément l’âme humaine et montrent un grand souci du détail et de la vraisemblance. On a l’impression que tout est décrit très précisément, aussi bien les réactions des personnages que le contexte dans lequel ils se trouvent.
Comme souvent, dans la littérature japonaise, une grande place est accordée à la nature, qui influence les réflexions et les états d’âme des personnages, car ils y puisent des significations sur la vie humaine. Et même dans la nouvelle qui concerne la vie d’un chef d’entreprise et ses relations avec ses employés – un sujet à priori bien éloigné de la nature – Inoue introduit des soirées d’entreprise où tout le monde contemple poétiquement la lune, ce qui parait un peu étrange pour un Occidental.
Bien que Yasushi Inoue se soit beaucoup nourri d’auteurs européens, je trouve ces nouvelles très typiquement japonaises, avec beaucoup de références à la culture nippone, à ses légendes, traditions, et mentalités, et c’est aussi cet aspect dépaysant que j’aime chez lui.

La Mort, l’amour et les Vagues de Yasushi Inoue

La Mort, l’amour et les Vagues est un bref recueil de trois nouvelles de Yasushi Inoue (1907-1991).
La première nouvelle, qui donne son titre au recueil, aborde un thème typiquement japonais – le suicide – et le détourne en le rendant quelque peu dérisoire, avec une critique voilée du sens de l’honneur et de la froideur des relations humaines dans la société nippone. Cette nouvelle est d’une beauté incroyable, chaque élément (dialogue, description) semble porteur de sens, dans une grande subtilité psychologique et esthétique. Les contraires s’allient particulièrement bien dans cette histoire, opposant sans cesse la mort-la vie, l’amour et l’indifférence, la honte et l’honneur, l’homme et la femme.

La deuxième nouvelle est au moins aussi fascinante que la première, avec des études de caractères très intelligemment décrits qui, en même temps, nous placent face au mystère des êtres.
Si le personnage principal agit avec un égoïsme peu reluisant, le regard de l’auteur ne cherche absolument pas à le condamner et, même, nous amène à comprendre que la passion amoureuse est pleine de ces égoïsmes et de ces lâchetés. Et la jeune épouse réservée et bien élevée révèlera elle aussi sa part d’ombre et de duplicité. L’amour n’est donc certainement pas, à travers cette nouvelle, l’abandon de soi-même à la clairvoyance de l’autre ou le plaisir de la confidence sincère. Au contraire, l’amour suppose le mensonge et le non-dit et c’est en révélant la vérité que l’on prend le risque de la rupture.
L’importance du paysage est aussi très grande dans cette histoire : le jardin zen, qui sert chaque fois de révélateur, par son aspect hautement spirituel, rend impossible tout attachement durable entre les êtres.

La troisième nouvelle m’a semblé un peu moins géniale que les deux précédentes – avec une fin un peu attendue et des personnages moins subtilement dessinés – mais elle a aussi son charme, en abordant là encore le thème du couple confronté à l’avarice et au qu’en-dira-t-on. Une certaine ironie se fait jour au fil des pages et, là, nous trouvons un couple fortement soudé – non pas par l’amour de l’un pour l’autre mais par la cupidité maladive.

Ce recueil de nouvelles a été un grand coup de cœur, une découverte tout à fait superbe !
Je conseille ce livre à tous les amateurs de littérature japonaise et/ou de nouvelles.

Dublinois de James Joyce

J’avais essayé de lire « Ulysse » de Joyce il y a longtemps et n’avais pas poursuivi au-delà d’une trentaine de pages. Partagée entre l’incompréhension et le respect pour un écrivain majeur du 20ème siècle, j’ai voulu tout de même tenter de m’y frotter à nouveau. Et Gens de Dublin, également traduit par Dublinois, réputé pour sa clarté et son côté accessible, me paraissait l’ouvrage le plus propice à cette tentative. Malgré tout, je n’ai pas été totalement emportée par cette lecture, même si je reconnais qu’elle a été bien plus agréable que celle d’Ulysse.

Dublinois réunit quinze nouvelles qui ont toutes en commun de se dérouler dans la capitale Irlandaise et de mettre en scène les habitants de cette ville, choisis parmi les diverses classes sociales de la société, des plus pauvres aux plus huppées. Un autre point commun de ces nouvelles est de se proposer comme des tranches de vie, avec un certain réalisme, voire même un côté anecdotique, où le détail est parfois davantage développé que la signification des événements. Jamais l’auteur ne cherche à analyser les histoires qu’il nous conte : il nous met devant des faits, devant des dialogues, et laisse le lecteur en penser ce qu’il voudra, ce qui est un peu déroutant parfois. Un autre point commun de ces nouvelles, est de sembler « mal cadrées » ou bizarrement cadrées. Je veux dire par là qu’elles ne commencent pas forcément par une situation initiale bien définie pour s’achever par une conclusion qui marquerait logiquement leur terme : les points de débuts et de fins semblent au contraire un peu aléatoires, choisis de manière arbitraires.
Dans ces nouvelles, les gens de Dublin sont présentés comme assez débrouillards, fûtés, sociables et plutôt portés sur la boisson.
Il y a beaucoup de références, dans ces nouvelles, à la situation politique et religieuse de l’Irlande du début du 20è siècle, avec les luttes entre protestants et catholiques et l’animosité contre les Anglais, et les situations décrites n’ont pas toujours été parfaitement précises dans mon esprit au moment où je lisais, même si je voyais en gros de quoi il retournait.
Bref, sur ces quinze nouvelles, j’en ai vraiment apprécié cinq ou six – ce qui est déjà pas mal – et notamment les nouvelles Un petit Nuage et Un cas douloureux mais je suis loin d’avoir adhéré à toutes.

Voici un extrait page 134 (Nouvelle : Un petit Nuage)

(…) Aucun doute, si on voulait réussir, il fallait s’en aller. A Dublin, on ne pouvait rien faire. En traversant Grattan Bridge, il regarda vers l’aval du fleuve et les quais inférieurs et s’apitoya sur les pauvres maisons chétives. On aurait dit une bande de clochards serrés le long des berges, avec leurs vieux manteaux couverts de poussière et de suie, stupéfiés par le panorama du couchant et attendant que la première fraîcheur nocturne les force à se lever, se secouer et s’en aller. Il se demandait s’il arriverait à écrire un poème pour exprimer l’idée qu’il avait là. (…)

Le Piège Walt Disney de Zoran Feric

J’ai lu ce livre croate de l’auteur Zoran Feric (né en 1961) dans le cadre du mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran, un défi auquel vous aurez remarqué que je participe fidèlement chaque année.

Le Piège Walt Disney est paru en 2019 aux éditions de L’Eclisse, sous une jolie couverture et un format agréable à manier.

Il n’est, en général, pas très facile de rendre compte d’un recueil de nouvelles à cause de la diversité des histoires et des thèmes abordés, mais dans celui-ci il faut noter une grande unité de ton, un style très personnel, un regard très acéré de l’auteur sur le monde qui l’entoure.
L’humour grinçant, très noir, frôle parfois le mauvais goût mais reste suffisamment distancié pour ne pas y tomber. Comme dans cette nouvelle La Femme dans le miroir où une bague malencontreusement glissée dans un pâté donne lieu à toutes sortes d’interprétations plus ou moins effrayantes.
Nous sommes souvent déstabilisés par ces nouvelles, étonnés, bousculés, partagés entre l’amusement, l’incrédulité, et l’impression que l’auteur risque d’aller trop loin, toujours sur le fil du rasoir. Comme dans cette nouvelle Les Faux-Monnayeurs, où un camp de concentration nazi se transforme peu à peu, par d’insensibles glissements, en société capitaliste actuelle. Un parallèle pour le moins osé et transgressif – critique acerbe de notre Europe néo-libérale et mondialisée. Ou dans cette autre nouvelle Alexis Zorba, presque aussi cruelle, où un musicien de rue, clochard solitaire, devient une star de la télé-réalité au cours de scènes burlesques et presque oniriques (ou cauchemardesques !).
Pas question de raffinements psychologiques ou de problèmes métaphysiques dans ces nouvelles, nous sommes plutôt dans l’action et dans un prosaïsme assez brutal, mais qui se lit sans déplaisir.
J’ai plutôt aimé cette charge de nos sociétés contemporaines, qui ose prendre le risque d’aller trop loin, et je trouve que cet état d’esprit caustique fait du bien.

Premier livre croate que je lis, et une tentative fort intéressante !

Extrait page 173

A Amsterdam, Paris ou Rome, on donne la pièce aux musiciens de rue pour qu’ils vous régalent de mélodies inattendues. A Athènes, on leur donne pour qu’ils se taisent. C’est une ville qui, en sus de l’Acropole et des gyros, est connue pour le commerce du silence.
L’un des vendeurs les plus connus de cette rare matière première est le grec Zorba. On l’appelle ainsi car il officie dans les voitures du métro d’Athènes, en général tôt le matin, tenant sur l’épaule un radiocassette dont s’échappe un sirtaki au volume sonore insupportable. Par bonheur, la musique ne dure jamais plus d’une minute en principe avant que Zorba n’éteigne son radiocassette. Ensuite, comme s’il faisait un sermon, il explique aux voyageurs d’une voix calme qu’il voyagera avec eux en musique jusqu’au Pirée, à moins qu’ils ne consentent à lui céder quelques pièces. (…)