La Petite Pièce hexagonale de Yôko Ogawa

Couverture chez Babel

Note pratique sur le livre

Editeur : Actes-Sud (collection Babel)
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle
Date de publication au Japon : 1991 (en France 2004)
Nombre de Pages : 110

Note biographique sur l’autrice :

Yôko Ogawa, née en 1962, se consacre à l’écriture dès la fin de ses études de Lettres. Admiratrice d’auteurs comme Murakami, Tanizaki, Kawabata, elle apprécie aussi Paul Auster dont le roman Moon Palace l’influença. Elle remporte le prestigieux Prix Akutagawa pour son roman La Grossesse en 1991, puis de nombreux autres prix (Tanizaki, Izumi, etc.). Traduite dans le monde entier, l’œuvre de Yôko Ogawa est particulièrement populaire en France. (Source : Wikipédia)

Quatrième de Couverture

Dans les vestiaires d’une piscine, une jeune femme est soudain attirée par une inconnue pourtant banale, effacée et silencieuse. Quelques jours plus tard, elle croise à nouveau l’inconnue qui marche dans la rue accompagnée d’une vieille dame et, fascinée, elle les suit à travers la ville jusqu’à une loge de gardien au milieu d’un parc. A l’intérieur, les deux femmes sont assises sur des chaises, elles semblent attendre leur tour. La plus âgée se lève, entre dans une haute armoire hexagonale : la petite pièce à raconter…
Etrange et obsédante, cette courte histoire fait appel à la poésie et à l’imaginaire pour évoquer les mystères de l’introspection, de la confession et de la psychanalyse.

Mon avis très subjectif

On retrouve dans ce court roman (ou longue nouvelle) des thèmes récurrents chez Yôko Ogawa : la piscine et l’élément aquatique, associés aux femmes enceintes qui s’y baignent, ce qui est bien sûr très symbolique du liquide amniotique et du retour dans le ventre maternel. Et ce n’est donc pas fortuit si l’héroïne rencontre dans une piscine le personnage de Midori, qui va l’initier aux secrets de la petite pièce hexagonale, qu’ils appellent aussi « pièce à raconter ». Du point de vue symbolique, encore, Midori est présentée comme une femme discrète, silencieuse, effacée, à la fois gardienne de certains rites immuables et accompagnatrice d’une évolution intérieure, comme une sorte de prêtresse mystérieuse, et elle représente assez bien la figure complexe du psychanalyste idéal.
Il est intéressant de voir que, pour accéder aux bâtiments désaffectés où se trouve la petite pièce à raconter, l’héroïne est obligée de traverser un parc très touffu qui donne plutôt l’impression d’une épaisse et ténébreuse forêt, dans laquelle elle se perd à chaque fois, avec angoisse. Et c’est au moment où elle désespère de jamais retrouver le chemin des bâtiments que la lumière apparaît et qu’elle débouche à l’endroit désiré. Cela m’a semblé, là encore, très symbolique du cheminement psychologique qui mène vers un début de compréhension de soi-même. Et, sans aucun doute, ce sont nos désespoirs et nos fourvoiements qui peuvent nous conduire sur la voie de l’introspection et de l’analyse de soi, et on peut dire en effet que les ténèbres indiquent la direction vers la lumière.
Il serait trop long et un peu trop systématique d’énumérer tous les autres symboles et significations allusives cachées dans ce roman (d’autant que je suis très loin d’avoir tout décrypté ou remarqué) mais, en tout cas, ces éléments étranges et mystérieux donnent à ce livre une atmosphère envoûtante, un peu magique, et le rendent extrêmement agréable à lire.
J’ai passé un bon moment de lecture !

Un Extrait page 63

Est-ce que ça va comme ça ?
J’adressai ma question à la paroi hexagonale, en levant légèrement les yeux. Je tendis l’oreille un moment, mais je n’eus pas de réponse.
C’est donc que personne n’écoute, n’est-ce pas ? Bon, alors, je continue.
En fait, ça ressemble à un monologue, c’est ça ? Une boîte où l’on peut murmurer tout seul autant qu’on veut, dans le style qu’on aime, sans se soucier du regard des autres. En pensant de cette façon, je peux l’admettre jusqu’à un certain point. De temps en temps dans le métro ou la salle d’attente à l’hôpital, il m’arrive d’apercevoir quelqu’un qui monologue sans arrêt, l’air tout à fait sérieux. En général les gens n’aiment pas ça et le mettent à l’écart. Si bien qu’autour de lui, il se forme un espace qui n’est pas naturel. Si on enfermait cette personne avec son espace à l’intérieur de la petite pièce à raconter, je suis sûre qu’elle serait très contente. Plus on est à l’étroit, plus on entend nettement sa propre voix, et l’on doit certainement avoir l’impression de se révéler dans la vérité de son coeur. C’est ce qu’il y a d’agréable dans le monologue.
Bon, je vais parler de moi. Si l’on ne parle pas de soi, je pense que ça n’a pas de sens d’entrer ici. Peut-être.

Une affaire de charme d’Edith Wharton

Ce livre fait partie de ma bibliothèque depuis de nombreuses années. Je l’avais déjà lu dans les années 2010, mais pas chroniqué.
Pour ce Mois thématique sur l’Amérique de juin 2022, je l’ai relu et beaucoup plus apprécié qu’à ma première approche.
Il s’agit d’un recueil de sept nouvelles, où les sentiments amoureux et l’incompréhension entre les êtres ont souvent un rôle central.
Je ne vais pas détailler ici le sujet et l’intrigue de chacune de ces sept nouvelles, mais j’évoquerai seulement deux d’entre elles, choisies parmi les plus significatives.

Note sur l’écrivaine

Edith Wharton (1862-1937), de son nom de naissance Edith Newbold Jones, est une romancière, nouvelliste, poétesse et essayiste américaine. Elle commence à écrire en 1890. Première femme à obtenir le Prix Pulitzer du roman en 1921 pour Le temps de l’innocence. Elle s’installe en France dans les années 1907-1912 et fréquente les écrivains français de cette époque, dont Paul Bourget, son fidèle ami, mais aussi Gide, Cocteau, Anna de Noailles, etc. Elle passe la fin de sa vie près de Paris. Elle est enterrée à Versailles. (Source : Wikipedia)

Résumés de deux de ces nouvelles

Dans Le Diagnostic, la cinquième nouvelle du livre, un homme apprend, par un papier tombé de la poche de son médecin, qu’il ne lui reste plus très longtemps à vivre. Se sachant condamné, il décide d’épouser sa maîtresse, pour laquelle il n’éprouve plus qu’une tendre amitié depuis longtemps, afin qu’elle l’accompagne dans ses derniers instants et qu’elle lui serve en quelque sorte de garde-malade car il a peur de mourir tout seul. Finalement, entre elle et lui, le plus égoïste des deux n’aura pas été celui qu’on croit et on s’en aperçoit à la fin de la nouvelle. Et pourtant, ces égoïsmes cumulés, ces lâchetés et ces grands mensonges auront donné beaucoup de bonheur à ce couple, ce qui est sûrement l’aspect le plus troublant de cette histoire.

Dans la dernière nouvelle, qui donne son titre au recueil, un homme d’affaires épouse une exilée russe, très pauvre, et pourvue d’une très nombreuse famille, tout aussi pauvre, qu’elle lui demande de loger, d’entretenir financièrement et de pistonner chez ses diverses relations. Cette famille de pique-assiettes a cependant un atout remarquable : chacun a un charme et un savoir-vivre hors-norme. L’homme d’affaires, qui redoute dans un premier temps de se faire ruiner par cette belle famille envahissante, décide dans un deuxième mouvement de retourner leur charme à son profit.
Cette nouvelle déploie un humour très fin et très acide contre la société américaine, où les riches sont finalement pires que les pauvres, même si tout le monde (riches et pauvres) se sert de tout le monde sans aucun scrupule.

Mon avis très subjectif

L’écriture d’Edith Wharton est sophistiquée, avec une grande richesse de vocabulaire, des phrases complexes aux nombreuses propositions relatives et, surtout, une abondance de métaphores qui rendent son style recherché et évocateur d’images et de sensations diverses. Ces nouvelles sont en général très psychologiques, et ont pour sujets nos illusions sur nous-mêmes, nos incompréhensions, nos attachements cruellement déçus, les étrangetés de la vie maritale qui frôlent le surnaturel et se prolongent au-delà de la mort,
J’ai pensé au « Portrait de Dorian Gray » d’Oscar Wilde en lisant une des nouvelles (Le Tableau mouvant) où le portrait d’une épouse défunte finit par jouer un rôle primordial dans la vie de l’époux qui refuse de faire son deuil, ce qui crée le malaise et l’incompréhension chez ses amis et, plus encore, chez l’artiste qui peignit le tableau.
Beaucoup de ces personnages se montrent calculateurs et se servent les uns des autres mais, en général, Edith Wharton ne les condamne pas et elle semble ressentir de la compréhension pour leurs égoïsmes, leurs lâchetés, leur inconséquence ou leur bizarrerie, en nous révélant toujours leur part d’humanité, avec leurs angoisses et leurs doutes, qui motivent leurs actes et les rendent plus pitoyables que détestables.
Certaines nouvelles sont très cruelles, comme celle du Prétexte où une femme mariée, déjà mûre, s’éprend d’un jeune anglais et se figure que lui aussi est amoureux d’elle mais qu’il n’ose pas se déclarer par respect pour sa position. Cela donne lieu à plusieurs scènes où notre héroïne trouve encore le moyen de s’illusionner et de s’enfoncer dans ses rêveries, avant que la vérité ne vienne la frapper assez violemment et de manière inattendue.
J’ai énormément apprécié ce livre et je ne comprends pas pourquoi je ne l’avais pas trop aimé il y a dix ans, sans doute mon humeur et ma réceptivité n’étaient pas formidables à ce moment-là…

Un Extrait page 35 (de la nouvelle « Le Tableau mouvant »)

La deuxième Mrs Grancy avait passé la trentaine lorsqu’il l’épousa, et elle avait manifestement récolté cette moisson de joies de la maturité qui germe dans les désespoirs de jeunesse. Si elle avait perdu l’éclat de ses dix-huit ans, elle en avait conservé la lumière intérieure ; si ses joues n’avaient plus leur fraîcheur juvénile, ses yeux brillaient de toute l’ardeur d’une jeunesse gardée en réserve. Grancy avait fait sa connaissance en Orient – je crois qu’elle était la sœur d’un de nos consuls là-bas – et quand il la ramena à New York, elle fit figure d’étrangère parmi nous. L’idée du remariage de Grancy nous avait tous choqués. Après s’être si gravement brûlés, la plupart des hommes se seraient tenus à l’écart du feu ; mais nous nous disions que notre ami était destiné aux bévues sentimentales, et nous attendions avec résignation l’incarnation de sa dernière erreur. Puis Mrs Grancy arriva – et nous comprîmes. Elle était la plus belle et la plus complète des explications. Nous nous défîmes de notre omniscience et l’enterrâmes promptement sous notre accueil exubérant. Pour la première fois depuis des années, Grancy ne nous inspirait pas de souci. « Il va faire quelque chose de grand maintenant ! » prophétisa le moins optimiste d’entre nous ; à quoi le plus sentimental répliqua : « Il l’a déjà fait… en l’épousant ! » (…)

Mort à Venise de Thomas Mann

Dans le cadre de mon « Printemps des artistes » j’ai eu envie de lire cette célèbre nouvelle (ou court roman) de Thomas Mann, puisqu’elle met en scène un grand écrivain, connu et reconnu, Gustav von Aschenbach, qui aurait été inspiré à Thomas Mann à la fois par Wagner (qui était mort à Venise en 1883) par Gustav Mahler (dont il reprend le prénom et la description physique) mais aussi par sa propre histoire personnelle, puisqu’il avait déjà ressenti des attirances pour des jeunes adolescents.

Note sur Thomas Mann (1875-1955)

Thomas Mann est un écrivain allemand, lauréat du prix Nobel de littérature en 1929. Il est l’une des figures les plus éminentes de la littérature européenne de la première moitié du XXᵉ siècle et est considéré comme un grand écrivain moderne de la décadence. Ses œuvres les plus connues sont La Montagne magique (1924), Mort à Venise (1912), les Buddenbrook (1901) et la nouvelle Tonio Kröger.
(Source : Wikipédia)

Présentation du roman :

Lors d’un voyage à Venise, un écrivain allemand vieillissant, célèbre et comblé d’honneurs dans son pays, se prend d’une folle passion pour un bel adolescent polonais qui séjourne avec sa famille dans le même hôtel que lui. Cette passion restera platonique et jamais les deux personnages n’échangeront un seul mot mais le vieil écrivain va endurer mille tourments. Parallèlement, une épidémie de choléra se répand insidieusement dans la cité, à l’insu des touristes et voyageurs de passage, auxquels les autorités cachent la vérité.

Mon humble avis :

Dans ce court roman, Thomas Mann cherche à démontrer, entre autres choses, que la passion dégrade l’homme et l’avilit. En effet, au début de l’histoire, Aschenbach est présenté comme un grand écrivain, un intellectuel respecté et comblé d’honneurs officiels puisqu’il a même été récemment anobli. A ce moment, il se comporte avec une dignité tout à fait exemplaire et semble porter sur autrui un regard assez sévère et intransigeant, comme sur ce « vieux beau » croisé sur le bateau qui l’amène à Venise, et qui lui inspire un profond dégoût.
Mais Aschenbach se retrouve dans le même hôtel que Tadzio, le bel adolescent, et il va ressentir pour lui une attirance si puissante qu’il ne sera plus capable de quitter l’hôtel, ce qui pourtant le sauverait à la fois de cette passion interdite et coupable mais aussi de l’épidémie de choléra qui se propage insensiblement à travers la ville.
Aschenbach se retrouve à partir de là dans des postures absurdes et honteuses, par exemple lorsqu’il poursuit à travers Venise la famille polonaise, durant les longues heures de leurs promenades, pour le seul plaisir d’entrapercevoir Tadzio de temps en temps, et au risque d’attirer sur lui l’opprobre et le scandale.
A la fin du roman, Aschenbach est devenu semblable au « vieux beau » qu’il méprisait au début de l’histoire : lui aussi se fait teindre les cheveux, soigner et maquiller chez le coiffeur, pour espérer atténuer la différence d’âge avec l’objet de ses fantasmes, et on sent que sa déchéance est pratiquement achevée.
Il faut remarquer que Tadzio apparait tout au long du roman comme un être particulièrement pur et lumineux, un idéal inaccessible et intouchable, dont le caractère est tout entier à l’image de sa beauté physique et que la passion du vieil écrivain ne peut pas souiller ou atteindre. Il s’aperçoit de l’attirance d’Aschenbach pour lui mais ne se montre ni hostile ni vraiment engageant. Et si, à un moment donné, Tadzio adresse un sourire au vieil écrivain, celui-ci est suffisamment conscient de la situation et de sa responsabilité pour prendre la fuite avec effroi.
Le roman est riche de références mythologiques et antiques et on parle toujours à son propos de Dionysos et d’Apollon – mais ce n’est pas l’aspect qui m’a le plus plu et intéressée, j’ai préféré réfléchir plutôt au rôle de la passion dans nos vies, à ce qu’elle nous apporte ou nous enlève.
Un livre très prenant, saisissant, d’une modernité frappante !

Extrait page 92

Ce fut le lendemain matin qu’au moment de quitter l’hôtel il aperçut du perron Tadzio, déjà en route vers la mer, tout seul, s’approchant justement du barrage. Le désir, la simple idée de profiter de l’occasion pour faire facilement et gaiement connaissance avec celui qui, à son insu, lui avait causé tant d’exaltation et d’émoi, de lui adresser la parole, de se délecter de sa réponse et de son regard, s’offrait tout naturellement et s’imposait. Le beau Tadzio s’en allait en flâneur ; on pouvait le rejoindre, et Aschenbach pressa le pas. Il l’atteint sur le chemin de planches en arrière des cabines, veut lui poser la main sur la tête ou sur l’épaule et il a sur les lèvres un mot banal, une formule de politesse en français ; à ce moment il sent que son cœur, peut-être en partie par suite de la marche accélérée, bat comme un marteau, et que presque hors d’haleine il ne pourra parler que d’une voix oppressée et tremblante (…)

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Les Nuits blanches de Fédor Dostoïevski

Couverture chez Actes Sud

J’ai lu ce court roman (ou longue nouvelle) de Dostoïevski dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran, qui a lieu, comme vous le savez sans doute, chaque année au mois de mars.
Quand j’ai découvert ce livre dans ma librairie habituelle, mon attention a tout de suite été attirée par ce titre « Les Nuits blanches » que je ne connaissais pas et dont je n’avais même jamais entendu parler, contrairement à la plupart des titres des romans de Dostoïevski. Il était donc très tentant d’essayer d’en savoir plus et je me suis dépêchée de l’acheter.

Note pratique sur le livre

Date de parution initiale : 1848
Editeur français : Actes Sud (Babel)
Traduit du russe par André Markowicz
Genre : Roman sentimental
Nombre de pages : 86

Note sur Dostoïevski

Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, né en 1821, est entré en littérature en janvier 1846 avec Les Pauvres Gens. Pour des raisons politiques, il fut déporté au bagne de Sibérie, durant quatre ans, entre 1849 et 1853. Il mena ensuite une vie d’errance en Europe, au cours de laquelle il renonça à ses anciennes convictions socialistes et devint un patriote fervent de l’Empire russe. Il est mort à Saint-Pétersbourg le 28 janvier 1881. (Sources : Wikipédia et l’éditeur)

Quatrième de Couverture (début)

Un jeune homme solitaire et romanesque rencontre, une nuit, dans Pétersbourg désert, une jeune fille éplorée. Désespérée par un chagrin d’amour, Nastenka se laisse aller au fantasme du jeune homme, épris dès le premier instant, le berce – et se berce – dans l’illusion d’une flamme naissante… (…)

Mon Avis :

Comme souvent dans les livres de Dostoïevski, les personnages sont extrêmement passionnés et exaltés, mais aussi tiraillés entre des sentiments contradictoires qui ne les laissent pas en repos et qu’ils extériorisent abondamment. On retrouve donc cette exaltation volubile et cette expression enflammée et impulsive de soi-même dans Les Nuits blanches. Nous assistons, au cours de ces quatre nuits blanches (qui forment les quatre parties du livre), aux conversations entre le jeune homme solitaire et la jeune fille de dix-sept ans, Nastenka, et ces deux personnages semblent se confier l’un à l’autre absolument tout ce qu’ils pensent, sans aucune retenue, et dans une sincérité totale, ce qui est étonnant pour des gens qui viennent juste de se rencontrer, mais qui peut s’expliquer par leur grande jeunesse et candeur, mais également par le grand besoin affectif dans lequel ils se trouvent tous les deux.
Effectivement, le jeune homme et la jeune fille nous sont présentés tous les deux comme des rêveurs quelque peu déconnectés de la société et de la réalité. Ils vivent chacun dans une telle solitude et un tel manque d’affection et de relations humaines qu’ils sont prêts à donner leur confiance, leur cœur et leurs serments d’amour éternel à n’importe qui, au gré d’un élan passager, d’un sourire entraperçu ou d’une confidence faite par hasard sur un bout de trottoir.
Ainsi, la jeune fille, pour échapper à l’enfermement que lui impose sa grand-mère, va se jeter aux pieds du premier venu, qu’elle ne connait quasiment pas, mais qu’elle croit connaître parce qu’il l’a invitée deux fois au théâtre et que ces sorties l’ont fait rêver. Mais, dès qu’elle se croit abandonnée par ce premier « fiancé », elle serait tout aussi enthousiaste et partante pour se jeter au cou du jeune homme solitaire et rêveur et ne tarderait pas à se laisser consoler par lui. Et nous comprenons qu’elle n’aime pas plus le premier jeune homme que le deuxième et que sa quête acharnée d’un amoureux est une chose désespérée et vide de sens.
Bref, ces grandes passions romantiques nous sont présentées par Dostoïevski comme des mascarades absurdes et mensongères, où les êtres sont finalement interchangeables et où le problème essentiel (mais inavoué) est d’échapper à tout prix à son destin solitaire et déprimant.
Un très beau livre, qui montre la condition humaine sous un jour peu reluisant et l’amour romantique sous une forme peu flatteuse mais ce tableau m’a paru convaincant, pris dans ce contexte !

Un Extrait page 42

C’est en vain que le rêveur fouille, comme la cendre, ses rêves anciens, cherchant dans cette cendre ne fût-ce qu’une braise, pour lui souffler dessus et, par un feu renouvelé, réchauffer un cœur qui s’éteint, ressusciter en lui ce qui lui fut si cher, ce qui l’émouvait tant, ce qui faisait bouillir son sang, lui arrachait des larmes et l’abusait si somptueusement ! Savez-vous, Nastenka, où j’en suis ? savez-vous que j’en suis à fêter l’anniversaire de mes sensations, l’anniversaire de ce qui me fut cher, de quelque chose qui, au fond, n’a jamais existé – parce que l’anniversaire que je fête est celui de mes rêves stupides et vains – et à faire cela parce que même ces rêves stupides ont cessé d’exister, parce qu’il n’est rien qui puisse les aider à survivre : même les rêves doivent lutter pour survivre ! Savez-vous qu’à présent, j’aime me souvenir, et visiter à telle ou telle date des lieux où j’ai été heureux à ma façon, j’aime construire mon présent en fonction d’un passé qui ne reviendra plus et j’erre souvent comme une ombre, sans raison et sans but, morne, triste, dans les ruelles et dans les rues de Petersbourg. (…)

Les Paupières de Yôko Ogawa

Couverture chez Actes Sud

Vous aurez remarqué que j’apprécie tout particulièrement Yôko Ogawa – dont j’ai déjà chroniqué ici plusieurs livres au cours des derniers mois – et je continue peu à peu l’exploration de son œuvre avec Les Paupières, un recueil de nouvelles autour des thèmes du sommeil et de l’insomnie, mais aussi du rêve et de l’étrangeté, que j’ai eu un très vif plaisir à découvrir.

Note pratique sur le livre :

Genre : Nouvelles
Editeur : Actes Sud (Collection Babel)
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino Fayolle
Année de parution au Japon : 2001
Année de parution en France : 2007
Nombre de pages : 206

Note sur l’écrivaine :

Yôko Ogawa (née en 1962) est l’une des principales écrivaines japonaises contemporaines, dont les romans, nouvelles et essais sont traduits dans le monde entier. Après des études universitaires en Lettres, elle se consacre à l’écriture dès le début des années 90. Admiratrice de Murakami mais aussi de certains classiques japonais et américains (Tanizaki, Kawabata, Fitzgerald, Truman Capote, etc.), elle a rapidement développé son style et son univers personnel.
(Sources : Wikipédia, Editeur).

Quatrième de Couverture :

Une petite fille touchée par l’élégance d’un vieil homme le suit dans son île et devient son alliée face à l’hostilité du monde environnant. Dans la maison vit aussi un hamster, au regard dépourvu de paupières.
Une Japonaise prend l’avion pour l’Europe. A ses côtés s’installe un homme qui lui parle puis s’endort. Sa voisine, incapable d’un tel abandon, l’interroge. Dans l’obscurité du vol de nuit, l’inconnu lui révèle alors l’existence des « histoires à sommeil ».
Une jeune femme part en voyage pour tenter de fuir ses insomnies. En s’éloignant de son pays, de son amant et de ses habitudes, elle espère trouver suffisamment d’étrangeté pour, le soir venu, s’endormir tranquillement.
Dormir, s’endormir, s’éloigner du monde pour retrouver le chemin de l’inconscient, tel est le propos de ce recueil de nouvelles à lire comme une très belle introduction à l’œuvre de Yoko Ogawa, aujourd’hui mondialement reconnue.

Mon Avis :

Il me semblait, d’après ce que j’avais déjà lu d’elle, que Yôko Ogawa excellait tout particulièrement dans l’art du roman court ou de la nouvelle. Et cela se confirme avec ce recueil de huit nouvelles, qui paraissent toutes reliées plus ou moins à la première d’entre elles (intitulée « C’est difficile de dormir en avion ») et qui paraissent également toutes trouver des échos dans la dernière d’entre elles, celle qui clôt le recueil et dont le titre est « Les Jumeaux de l’avenue des tilleuls ».
Ces histoires ressemblent beaucoup à des récits de rêves, avec un mélange d’éléments réalistes, vraisemblables, et d’autres éléments bizarres, dont les personnages ne réalisent pas vraiment l’étrangeté. Ils ne réagissent pas de manière tout à fait rationnelle ou ne cherchent pas à rétablir simplement le cours normal des choses. Par exemple, dans la nouvelle « L’art de cultiver les légumes chinois », le côté surnaturel de ces légumes phosphorescents suscite l’angoisse des personnages et les empêche de tout bonnement jeter ces plantes à la poubelle. Dans la nouvelle « Backstroke », qui est l’une des plus étranges du recueil, un jeune homme se retrouve brutalement avec un bras levé, il ne peut plus baisser son bras, et il reste dans cette position durant des années, sans se poser tellement de questions, comme si c’était un événement très naturel dont on doit prendre son parti.
Il y a probablement des symboles à chercher, par moments. Ainsi, ce jeune homme au bras levé fait écho à la période nazie, clairement évoquée au début de cette nouvelle, mais l’intention de ces symboles nous parait peu claire, ou interprétable de diverses manières, tout à fait comme dans le monde du rêve où tout peut paraître ambivalent.
J’ai particulièrement aimé la nouvelle « Le Cours de cuisine » où ce cours individuel est brutalement interrompu par deux techniciens qui viennent dégorger les tuyauteries de la maison, et ce brutal surgissement de « soixante ans d’ordures accumulées » dans les tréfonds de cette maison, m’ont fait naturellement penser à l’Inconscient, subitement mis à jour par une trop forte pression. Et ainsi, cette histoire apparemment simple et triviale nous confronte soudain à certaines frayeurs et à certains dégoûts enfouis.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur ces huit histoires et les différentes interprétations que l’on peut y lire, mais je préfère vous laisser les découvrir et les inventer selon votre sensibilité, si vous lisez ce livre.
Des nouvelles qui m’ont en tout cas beaucoup plu et qui me resteront en mémoire.

Un Extrait page 92 :
(Issu de la nouvelle « Le Cours de Cuisine »)

(…) C’est la raison pour laquelle, avant qu’il ne soit trop tard, il vaut mieux en confier le nettoyage à des entreprises qualifiées comme la nôtre. Je m’excuse, mais cela fait combien d’années que votre maison a été construite ?
– C’est que je ne sais pas très bien…
Je jetai un coup d’ oeil vers le fond de la maison en espérant la voir arriver, en vain. Le jeune homme se remit aussitôt à parler.
– D’après ce que je peux en juger, je dirais qu’elle a au moins cinquante ou soixante ans. Je suppose que pendant tout ce temps, personne n’a pensé à procéder au nettoyage des canalisations, pas une seule fois, n’est-ce pas ? C’est terrible, vous savez. Imaginez qu’il y a un endroit de la maison qui n’a pas été touché pendant soixante ans, ça vous fait froid dans le dos, n’est-ce pas ? Jour après jour, elles évacuent les poils, la crasse et les dépôts de savon de la salle de bains, le gras, les grains de riz, et les épluchures de légumes de la cuisine. Tout cela stagne, se décompose et ronge les tuyaux enterrés sous votre jardin. Nous nous proposons de vous débarrasser de ces soixante ans de saletés. (…)

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Un autre Extrait page 148
(Issu de la nouvelle « Les ovaires de la poétesse »)

Derrière la verrerie, il y avait un cimetière. L’un des employés m’expliqua qu’il abritait les tombes des alchimistes et de leur famille qui avaient vécu autrefois dans cet endroit. Le sol était envahi par les mauvaises herbes et presque toutes les stèles étaient cassées ou penchées. Afin de reposer mes yeux fatigués d’avoir observé l’éclat des verreries, je lus les chiffres gravés sur les pierres. « 1882-1923, 1879-1880, 1890-1978, 1866-1870, 1902-1922… » Il y avait toutes sortes de chiffres, toutes sortes d’intervalles de temps. J’ai marché jusque dans les moindres recoins du cimetière en murmurant les causes de la mort qui me paraissaient les plus vraisemblables compte tenu des années de vie. « Tumeur cérébrale, scarlatine, purpura, typhus, tétanos… »
Alors que j’aurais dû être fatiguée de me déplacer ainsi, je n’arrivais pas à dormir la nuit. Quand arrivait l’heure de me coucher, je me brossais soigneusement les dents, vérifiais à plusieurs reprises que les rideaux étaient bien fermés, pliais les vêtements que je devais porter le lendemain et les posais sur le sofa, tirais sur la couverture du lit impeccablement fait, et m’allongeais après avoir éteint toutes les lumières de la chambre. Je répétais chaque soir l’opération dans le même ordre. Je craignais qu’en sauter une seule étape ne provoque la formation d’une cavité dans le cours du temps entraînant une torsion de l’obscurité qui m’aspirerait dans un monde où le sommeil n’existerait pas. (…)

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Retour dans la neige, de Robert Walser

J’ai lu ce livre dans le cadre des Feuilles allemandes de Patrice, Eva du blog « Et si on bouquinait un peu » et Fabienne du blog « Livr’Escapade » – un rendez-vous auquel je suis chaque année fidèle, comme vous l’avez sans doute remarqué si vous me suivez depuis un certain temps !
Robert Walser (1878-1956) est un écrivain suisse de langue allemande, auteur de romans comme Les Enfants Tanner, Le Commis ou l’Institut Benjamenta, mais aussi de courtes nouvelles ou recueils de textes en proses poétiques, comme Retour dans la neige, dont je parlerai ici. Salué de son vivant par les plus grands écrivains de l’époque (Brod, Kafka, Hesse, Zweig et Musil), il meurt le jour de Noël 1956 au cours d’une promenade dans la neige. (Note de l’éditeur en 4è de couverture)

Brève Présentation et Avis :

Ce recueil de proses se situe à mi chemin entre le genre de la nouvelle et celui de la poésie. Le plus souvent, l’auteur nous décrit des lieux – par exemple la ville de Berlin, ou un village, ou un coin de nature au bord d’un lac, etc. – et l’atmosphère qui les caractérise, de même que les émotions que ces paysages suscitent dans le cœur de l’auteur. Cet auteur semble donc être en perpétuelle promenade, comme un vagabond solitaire, qui s’émerveille devant les beautés de la nature ou s’étonne devant l’incessant va-et-vient d’une gare, ou s’afflige dans l’immensité anonyme d’une bruyante métropole. On sent que la ville lui fait un peu peur, même si elle l’attire, tandis que la campagne le plonge dans la joie, avec parfois des visions bucoliques de travaux des champs ou de paysans accueillants.
Les émotions semblent avoir une énorme importance pour Walser, il nous fait souvent part de son extrême bonheur ou de son profond étonnement ou encore de son grand accablement et on perçoit la très forte sensibilité de l’auteur, on voit à quel point il est réceptif à son environnement, dans un esprit proche du romantisme allemand.
Beaucoup de ces courtes proses sont comparables à des tableaux, avec des descriptions magnifiques, qui jouent autant sur l’aspect visuel des choses que sur les sentiments de l’auteur à leur égard.
J’ai particulièrement aimé, parmi ces textes, les titres L’Incendie, La rue, Madame Scheer, et d’une manière générale les proses plutôt urbaines que campagnardes car elles me concernent plus.
Un livre vraiment esthétique et émouvant, qui nous transporte de paysages en paysages et de panoramas en panoramas, comme une longue promenade littéraire.

Un Extrait Page 36 :

(…) Ma chambre et le salon et bureau de Madame Scheer étaient juxtaposés et souvent, à travers la mince paroi, j’entendais des sons que je ne pouvais m’expliquer sinon en pensant que quelqu’un pleurait. Les larmes d’une femme riche et avare ne sont certes pas moins regrettables et pitoyables et ne parlent pas un langage moins triste et touchant que les pleurs d’un enfant pauvre, d’une pauvre femme ou d’un pauvre homme ; dans les yeux d’une personne d’expérience, les larmes sont terribles, car elles sont la preuve d’un désarroi qu’on croit à peine possible. A première vue, on peut comprendre qu’un enfant pleure, mais quand dans leurs vieux jours, des personnes âgées sont poussées et acculées aux larmes, celui qui entend cela comprend toute la détresse et le caractère insoutenable du monde, et il lui vient la pensée accablante et oppressante que tout, tout ce qui se meut sur cette pauvre terre est faible, vacillant, sujet à l’incertitude ; proie de l’arbitraire et de la défiance de toutes choses. Non ! il n’est pas bon que l’homme pleure encore lorsqu’il est à un âge où il peut trouver merveilleusement bon de sécher les larmes d’un enfant.(…)

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Un si bel amour et autres nouvelles de Ludmila Oulitskaïa

J’avais déjà lu ce recueil de nouvelles il y a une douzaine d’années et, comme je n’en gardais pas un souvenir très précis, j’ai voulu le relire.
S’il m’avait beaucoup plu à la première lecture, la deuxième a été un peu plus mitigée et je ne suis pas sûre d’avoir apprécié l’ensemble de ces sept nouvelles.

Ludmila Oulitskaïa (née en 1943) est une écrivaine russe de romans, de nouvelles, de contes et de théâtre. Elle ne connaît le succès dans son pays qu’après le démantèlement de l’URSS. A partir des années 90, elle remporte de nombreux Prix Littéraires en Russie et à l’étranger. Elle est mariée au sculpteur Andréï Krassouline. Le recueil de nouvelles Un si bel Amour a été publié pour la première fois en Russie en 2000 et dans sa traduction française par Sophie Benech en 2002 pour Gallimard.

Je ne vais pas présenter chacune des sept nouvelles mais seulement quatre parmi les plus marquantes.

Dans La Varicelle : Un groupe de fillettes d’une dizaine d’années, dont la plupart viennent de familles aisées ou riches, se retrouvent réunies sur l’invitation de l’une d’entre elles et profitent de l’absence des parents pour se déguiser avec les vêtements et maquillages des adultes. Elles se mettent à jouer à divers jeux mais les enfantillages dégénèrent peu à peu en débordements scabreux. (…)

Dans La Bête : Un énorme chat réussit à s’introduire régulièrement dans l’appartement de la narratrice et fait presque à chaque fois ses besoins sur son couvre-lit. Bien qu’elle ferme toutes les issues et se barricade chez elle, la mystérieuse bête continue à déambuler chez elle. Sur les conseils d’une amie, et faute d’avoir pu se débarrasser de l’animal, elle entreprend de l’amadouer en lui donnant à manger. Mais bientôt des solutions plus radicales semblent devoir s’imposer car le matou est particulièrement retors. (…)

Dans Un si bel Amour : Une adolescente tombe follement amoureuse de sa jeune et belle professeure d’allemand. Elle prend l’habitude de la suivre après la fin des cours et le mode de vie de son idole la fait rêver. Alors elle décide de lui offrir une superbe gerbe de fleurs. Mais elle ne possède pas l’argent nécessaire à cet achat luxueux. Elle sera prête à faire n’importe quoi, même les choses les plus sordides, pour réunir la somme exigée. (…)

Dans Un si gentil garçon : Un professeur quinquagénaire et plutôt raffiné propose le mariage à une brave dame pas très séduisante car il ressent une forte attirance sensuelle pour son petit garçon de douze ans. Le professeur se propose donc d’assurer à la dame tout le confort et l’aisance bourgeoise en échange des travaux ménagers et d’un respect mutuel, en tout bien tout honneur. La dame accepte cet étrange marché, sans connaître les motivations profondes du professeur. Elle se réjouit même que ce nouveau mari traite l’enfant « comme son fils » et partage avec lui toute sa culture et ses connaissances raffinées. L’enfant grandit à l’ombre de son père adoptif, qui est aussi son mentor et son amant. (…)

Mon humble Avis :

Comme vous l’aurez compris en lisant les résumés ci-dessus, la sexualité adolescente et enfantine occupe une place importante dans ces nouvelles, et elle est traitée par Ludmilla Oulitskaïa avec une certaine cruauté, un regard acéré et caustique, ce qui m’a mise plusieurs fois très mal à l’aise. La présence de personnages pédophiles dans plusieurs de ces nouvelles, est d’autant plus dérangeante que l’autrice ne semble pas les condamner d’une manière très ferme, ou plus exactement, l’aspect moral ne parait pas être son souci principal.
Il m’a semblé que l’autrice développe dans la plupart de ces nouvelles une vision très destructrice de l’amour : l’amour avilit et fait tomber dans la déchéance, soit celui qui l’éprouve soit celui qui en est l’objet.
Il est question aussi dans ces nouvelles des lois répressives de l’URSS contre l’homosexualité.
La Bête est sans doute la nouvelle qui m’a le plus intéressée, car cette histoire de chat malfaisant qui s’introduit partout m’a fait penser à un autre livre russe très célèbre Le Maître et Marguerite de Boulgakov et je pense qu’il y a là un clin d’œil de Ludmila Oulitskaïa à ce félin rusé et satanique et à ce chef d’œuvre satirique des années 1930.
Bref, un livre assez dérangeant par ses thèmes, mais à l’écriture très convaincante !

Un extrait page 173 (issu d' »Un si gentil garçon »):

(…) C’est justement au son de cette voix que Nicolaï Romanovitch avait eu une illumination : et s’il essayait d’organiser sa vie autrement… Voilà une femme d’intérieur, une intendante, une infirmière… sur la base d’un contrat loyal : donnant donnant.
Nicolaï Romanovitch allait sur ses cinquante-cinq ans, un âge respectable. Donc, entendons-nous bien, ne pas s’attendre aux plaisirs du lit ni compter dessus ; en revanche, une pièce indépendante, une totale sécurité matérielle et, cela va de soi, du respect. De votre côté, honorable Xanthippe Ivanovna, les travaux domestiques et la garde du foyer, autrement dit, la lessive, la cuisine, le ménage. Quant à votre fils, je l’adopterai, je l’élèverai de mon mieux. Je lui ferai faire des études. Oui, de la musique, de la gymnastique… Un Ganymède aux pieds légers, fleurant bon l’huile d’olive et la jeune sueur… (…)

L’annulaire de Yôko Ogawa

couverture chez Actes Sud

Quatrième de Couverture :

Le Point de Vue des Editeurs

A la suite d’un léger accident de travail, la narratrice de ce récit a quitté son usine et trouvé un emploi d’assistante et réceptionniste auprès de M. Deshimaru, directeur d’un laboratoire de spécimen. Dans ce lieu étrange, ancien foyer de jeunes filles pratiquement désert, elle reçoit la clientèle avant que M. Deshimaru, en véritable maître de taxidermie, recueille, analyse et enferme à jamais les blessures et les souvenirs de ceux qui désirent échapper à leur mémoire. Sans vraiment comprendre ce qui se joue sous ses yeux, la jeune fille tombe peu à peu sous la coupe de cet homme…
Avec ce récit – assurément l’un de ses plus fascinants -, Yôko Ogawa pénètre davantage encore dans le territoire de l’envoûtement et de l’étrange, et révèle, au cœur du suspense, l’empreinte d’une douleur qui va jusqu’au fétichisme.

Mon Humble Avis :

J’ai recopié la quatrième de couverture car je suis tout à fait d’accord avec cette analyse : ce livre est absolument fascinant de bout en bout et nous plonge dans un univers à mi-chemin entre nos vies quotidiennes « normales » et le fantastique le plus bizarre et le plus déroutant. Sans cesse, dans ce livre, nous oscillons sur cette ligne de crête et les frontières de la normalité se brouillent, tout finit par devenir inquiétant et déstabilisant.
Il est difficile de ne pas voir un aspect fortement symbolique lorsque l’héroïne de cette histoire perd un petit morceau de son annulaire au cours d’un accident de travail dans son usine de boissons gazeuses. L’annulaire nous évoque le mariage, les relations de couple, et la perte d’un morceau de ce doigt précis pourrait nous faire penser à des souffrances amoureuses ou à des difficultés pour l’héroïne à s’engager auprès d’un homme. Et la suite de l’histoire, la rencontre étrange avec M. Deshimaru et leurs relations de dépendance et d’emprise semblent bien confirmer cette interprétation.
Mais, en même temps, le livre dépasse largement une interprétation mécaniquement symbolique : nous naviguons plutôt, dans ce roman, dans une sorte de rêve éveillé, qui verse tantôt du côté du cauchemar, tantôt d’un certain réalisme et qui se joue des grilles de lecture trop logiques et des analogies trop systématiques.
Non seulement l’histoire nous parait étrange mais l’héroïne elle-même, la narratrice, nous semble avoir des réactions curieuses, une certaine apathie, un esprit soumis. Elle ne s’étonne de rien et son attirance pour M. Deshimaru nous parait inexplicable.
J’ai vraiment adoré ce livre, qui est selon moi un vrai chef d’œuvre, mais le lecteur doit accepter de se laisser déstabiliser et de ne pas tout comprendre !

Un Extrait page 33 :

Sur les murs de chaque côté se succédaient à intervalles réguliers robinets, pommes de douche et porte-savons. J’en ai compté quinze. Ils étaient tellement secs qu’ils évoquaient plus une décoration d’avant-garde qu’une installation de salle de bains.
Le carrelage bleu qui recouvrait toute la surface, plus ou moins foncé selon les endroits, formait quand on le regardait attentivement des motifs de papillon. C’était étonnant ces papillons dans une salle de bains, mais l’élégance de la couleur était telle que ce n’était pas du tout déplacé. Ils étaient posés un peu partout, sur la bouche d’évacuation des eaux, les parois de la baignoire, à côté de l’aérateur.
– Quel âge avez-vous ? m’a-t-il demandé soudain en s’arrêtant de rire.
– Vingt-et-un ans, ai-je répondu.
– Cela me tracasse depuis quelques temps, mais je trouve que vos chaussures ne sont pas assez sophistiquées pour votre âge.
J’ai regardé mes pieds qui pendaient à l’intérieur de la baignoire. Je portais des chaussures bon marché achetées au magasin du village à l’époque où je travaillais encore à l’usine de boissons gazeuses. Elles étaient en synthétique marron, à talons plats, et assez usées.
– Oui, vous avez raison, elles ne sont pas très élégantes.
(…)

Comment Wang-Fô fut sauvé et autres nouvelles de Marguerite Yourcenar

couverture chez Folio classique

J’avais lu il y a très longtemps une nouvelle de Marguerite Yourcenar « Alexis ou le traité du vain combat » qui m’avait plu mais pas au point de souhaiter relire rapidement cette écrivaine.
Et voici que, vingt ans plus tard, j’ai relu un peu par hasard Marguerite Yourcenar avec ce recueil de quatre nouvelles Comment Wang-Fô fut sauvé – et j’ai été littéralement envoûtée par la beauté poétique de ces contes, dont j’ai tout aimé : l’imagination débordante et la profondeur de significations, l’écriture d’une justesse émouvante, les descriptions ciselées, la capacité à nous dépayser dans l’espace et dans le temps, les moments d’étrangeté qui frôlent le fantastique (comme dans tout vrai conte qui se respecte), et les pointes de cruauté qui affleurent souvent et nous rappellent les réalités de l’existence au-delà de la pure fantaisie (car, là encore, dans les vrais contes, le Merveilleux et l’Effroi sont les deux faces d’un même univers).

Ces quatre nouvelles nous emmènent dans diverses régions du monde : l’Extrême et le Moyen-Orient, les Balkans et la Grèce. Dans deux d’entre elles la mythologie gréco-latine joue un rôle non négligeable, mais dans une vision neuve et revisitée.

Dans la première nouvelle éponyme du livre nous sommes transportés dans la Chine impériale des Han (il y a environ 2000 ans), et nous suivons les aventures du peintre Wang-Fô et de son disciple Ling.
Ces deux sympathiques compagnons, qui ne vivent que pour la magie de la peinture, se retrouvent un beau jour en butte aux fureurs de l’Empereur, qui reproche au vieil artiste de lui avoir fait croire par ses peintures que le monde pouvait être plus beau qu’il n’est – et quelle déception quand il s’est retrouvé devant la réalité si ennuyeuse et si laide !
Face aux reproches cruels de l’Empereur et à ses désirs de vengeance, le vieux peintre va inventer une manière originale et intelligente de se sauver.
Cette nouvelle nous montre d’une manière imagée et sensible comment la peinture peut transformer nos perceptions et nos sentiments, nous faire comprendre la réalité plus profondément au point de nous révéler la vérité cachée des choses et d’ouvrir notre perception du Réel sur un autre monde – sur le monde des sentiments et de l’imaginaire.

Un extrait page 9 :

Ling paya l’écot du vieux peintre : comme Wang-Fô était sans argent et sans hôte, il lui offrit humblement un gîte. Ils firent route ensemble ; Ling tenait une lanterne ; sa lueur projetait dans les flaques des feux inattendus. Ce soir-là, Ling apprit avec surprise que les murs de sa maison n’étaient pas rouges, comme il l’avait cru, mais qu’ils avaient la couleur d’une orange prête à pourrir. Dans la cour, Wang-Fô remarqua la forme délicate d’un arbuste, auquel personne n’avait prêté attention jusque-là, et le compara à une jeune femme qui laisse sécher ses cheveux. Dans le couloir, il suivit avec ravissement la marche hésitante d’une fourmi le long des crevasses de la muraille, et l’horreur de Ling pour ces bestioles s’évanouit. Alors, comprenant que Wang-Fô venait de lui faire cadeau d’une âme et d’une perception neuves, Ling coucha respectueusement le vieillard dans la chambre où ses père et mère étaient morts. (…)

Ce recueil de nouvelles de Marguerite Yourcenar est paru chez Folio Plus Classiques en 2007.
Je l’ai lu dans le cadre de mon Défi Littéraire « Le Printemps des Artistes » pour Avril-Mai 2021.

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Les Insurgés de Léon Tolstoï

couverture chez Folio classique

Les Insurgés de Léon Tolstoï est un recueil de cinq nouvelles et courts récits sur le pouvoir tzariste et les différentes tentatives de révolutions russes qui ont jalonné le 19è siècle.

On croit souvent que c’est l’URSS communiste qui a inventé la déportation en Sibérie mais on s’aperçoit à travers ces cinq nouvelles que le pouvoir tzariste expédiait déjà depuis bien longtemps ses adversaires politiques dans des camps sibériens, avec de très dures conditions de détention.

Ces cinq nouvelles s’intitulent : Les Décembristes, Le Divin et l’humain, Après le Bal, Pour quelle faute ?, et Notes posthumes du starets Fiodor Kouzmitch, ce dernier texte étant inachevé.

La nouvelle que j’ai le moins appréciée est celle qui ouvre le recueil : Les Décembristes, ce qui n’est pas lié à la qualité de la nouvelle elle-même mais plutôt à mes maigres connaissances de l’histoire russe des années 1820-30, qui m’ont empêchée de goûter les subtilités des certaines allusions, de dialogues, de détails du contexte ou de relations des personnages entre eux et m’ont fait un peu nager dans le brouillard.
Les nouvelles que j’ai le plus appréciées : Pour quelle faute ? Une histoire simple et poignante, pleine d’humanité, qui nous montre ce que pouvait être la vie d’une famille exilée en Sibérie pour des raisons politiques et les drames qu’une telle situation pouvait engendrer.
Une autre nouvelle que j’ai beaucoup aimée : Le Divin et l’Humain, qui nous présente plusieurs personnages masculins, animés par des croyances fortes, les uns se dévouant à leur idéal révolutionnaire, les autres portés par leur foi chrétienne, qui sont tous conduits en prison à un moment ou à un autre. On voit de quelle manière ces différents types de croyances soutiennent ces hommes dans leur existence ou leur apportent une forme de joie face aux difficultés ou même face à la mort. Tolstoï semble vouloir souligner les ressemblances entre ces convictions (les politiques et les religieuses) mais aussi leur profonde différence, car la politique n’offre pas l’espérance d’un au-delà.

Un extrait de « Pour quelle faute ? » page 132 :

Comme il arrive à l’approche de la mort, et en général dans les moments décisifs de la vie, elle fut envahie en un instant par un abîme de sentiments et de pensées, et en même temps elle ne parvenait pas encore à comprendre, ne croyait pas à son malheur. Un premier sentiment lui était familier depuis longtemps, c’était un sentiment de fierté outragée à la vue de ce héros qu’était son mari, humilié devant ces gens grossiers et sauvages, qui le tenaient à présent à leur merci. « Comment osent-ils le tenir en leur pouvoir, lui, le meilleur des hommes ! » L’autre sentiment qui l’envahissait simultanément était la conscience du malheur qui était arrivé. Et la conscience de ce malheur éveilla le souvenir du principal malheur de sa vie, la mort de ses enfants. Et aussitôt surgit la question : pourquoi ? (…)

J’ai lu ce livre pour le Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.