Le côté de Guermantes II de Marcel Proust


Depuis deux ou trois ans, je tente de lire d’une manière très progressive La Recherche du temps Perdu, et j’avais parlé ici des trois premiers tomes, lus avec grand plaisir.

Le Côté de Guermantes I se terminait par une attaque cardiaque de la grand-mère du narrateur dans un jardin public et nous retrouvons, au début du tome suivant, la grand-mère malade, alitée à la suite de cette attaque, tandis que toute sa famille s’active à son chevet pour adoucir ses derniers instants. Peu de temps après la mort de cette grand-mère tant aimée, le narrateur retrouve Albertine et ils échangent un mémorable baiser. Le narrateur entame une vie mondaine dans le salon de la duchesse de Guermantes : il était amoureux d’elle au livre précédent mais il ne l’est plus désormais. Il rencontre plusieurs aristocrates comme le Prince d’Agrigente ou la Princesse de Guermantes lors de cette soirée. Après la soirée, le narrateur se rend chez Monsieur de Charlus chez qui il est attendu, mais le baron se montre extrêmement versatile et capricieux, tantôt insultant, tantôt aimable. A la fin du livre, nous retrouvons le duc et la duchesse de Guermantes : alors qu’ils se rendent à une soirée mondaine, ils reçoivent la visite de Swann qui leur apprend qu’il est atteint d’une maladie incurable et qu’il est condamné à très court terme.

Ce deuxième tome du Côté de Guermantes m’a semblé, tout comme le premier, axé plus particulièrement sur la vie mondaine du narrateur et sur les diverses conversations qu’il a pu entendre dans ces salons aristocratiques, avec les mots d’esprit plus ou moins méchants de la duchesse de Guermantes, avec les mentalités de cette noblesse raffinée qui affecte de ne pas attacher d’importance aux grands noms et aux particules mais qui, tout de même, ne se marie pas avec n’importe qui, et qui montre dans ses réactions et ses relations une certaine mesquinerie mêlée à de la grandeur d’âme. Les moindres nuances des caractères et des mentalités de tel ou tel personnage ou de telle ou telle famille sont observées et décrites dans les plus infimes détails. Lors de cette soirée, le narrateur a l’occasion de s’apercevoir que le monde des noms et le monde de la réalité sont deux choses bien distinctes et si certains noms l’ont fait rêver (Guermantes, Agrigente), les personnes qui portent ces noms n’ont aucun rapport avec ses rêves.
J’ai aussi bien aimé la soirée surprenante en tête-à-tête avec Monsieur de Charlus, qui s’avère être un personnage à la fois cocasse, excentrique, et un peu inquiétant par ses colères outrancières et son sentiment de supériorité, peut-être « un peu fou » comme le décrit la duchesse de Guermantes. On sent que ce personnage va prendre encore davantage d’ampleur dans le tome suivant : Sodome et Gomorrhe, que je suis curieuse de découvrir dans quelques jours.

Une lecture qui m’a encore une fois beaucoup plu, malgré certaines petites longueurs qui ne m’ont pas trop incommodée.

La Faim de Knut Hamsun

J’ai terminé cette lecture depuis déjà quelques jours mais j’ai eu besoin d’une période de décompression et, si j’ose dire, de digestion, pour apprécier pleinement La Faim – le chef d’oeuvre de Knut Hamsun (1859-1952), qui date de 1890 et se fonde probablement sur des éléments autobiographiques.
Je comprends que le ton de ce roman ait paru très nouveau, à la fin du 19è siècle, car c’est un livre âpre et dur, éprouvant pour le lecteur, avec des scènes très brutales.
Ce livre se présente comme le monologue intérieur d’un jeune écrivain dont nous ne saurons jamais le nom. Ce jeune écrivain assure plus ou moins sa subsistance en fournissant des articles à un journal. Mais, parfois, le journal en question refuse ses articles et, d’autres fois, le jeune écrivain connait des pannes d’inspiration et n’arrive plus à rien écrire de bon. Sa situation est donc d’une extrême précarité et ses rentrées d’argent pas assez importantes pour le sortir de la misère plus que quelques jours. Il connaît la faim de manière cyclique, se retrouve plusieurs fois à la rue, errant dans la grande ville, ne sachant comment s’en sortir, en proie aux plus grands tourments psychologiques car la faim et la misère lui détraquent les nerfs. Au cours de ses vagabondages, il est tiraillé entre l’envie de garder sa dignité et le besoin de s’abaisser pour demander l’aumône ou un service matériel. Il a parfois des comportements incohérents, impulsifs, autodestructeurs mais je crois que c’est dû à son extrême misère physique et morale, au mépris et aux méchancetés dont il est victime, conjugués à la grande ambition littéraire et intellectuelle qui l’anime. Tiraillé entre des tas d’aspirations contradictoires, il est à la limite de la folie. Réduit à la faim et au dénuement complet durant plusieurs jours, il se confronte souvent à l’idée de la mort.
Ce personnage – qui est à peu près le contraire d’un bourgeois pépère épris de confort, si typique du 19è siècle – ne semble pouvoir exister que dans le danger et l’excès. Il ne semble tirer aucune leçon de ses expériences et se retrouve toujours cycliquement dans la même situation. Il m’a un peu rappelé le personnage des Carnets du Sous-sol de Dostoïevski, avec le même caractère entier et passionné, la même solitude, et des névroses voisines.
Un livre puissant et douloureux, qui laisse une impression très vive !

Blog-anniversaire et Philippe Garrel

Le 15 juin 2012 naissait La Bouche à Oreilles, cela fait donc cinq ans (et des poussières) et je suis contente d’avoir passé ce cap.
Depuis cinq ans j’ai pensé plusieurs fois à arrêter, mais finalement je reprenais toujours l’écriture d’articles (427 au total, ce qui fait environ un tous les quatre jours).
J’ai reçu ma cent millième visite il y a à peine quelques jours, et je suis contente que ce blog ait trouvé ses lecteurs, fidèles ou de passage.

Je profite de cet article pour dire quelques mots du dernier film de Philippe Garrel, L’amant d’un jour, sorti en salles le mois dernier, et que j’ai trouvé intéressant : plusieurs semaines après l’avoir vu, on est encore hanté par ses très belles images en noir et blanc, à l’esthétique sensuelle, dont la lumière sait mettre en valeur les chevelures, les grains de peau, l’intensité des regards, la souplesse des corps.
Il m’a semblé que ce film était à la fois très réaliste par ses dialogues et ses situations, et à la fois très psychologique, car les motivations et les attitudes des deux jeunes personnages féminins sont vraiment très complexes et ambigus, et on continue à s’interroger bien après la fin du film, en soupçonnant ces deux jeunes filles (surtout le personnage joué par Esther Garrel) de manipulation et de noirs calculs …
En comparaison, le personnage masculin (Eric Caravaca) a une psychologie beaucoup plus simple et on se dit que Philippe Garrel a une vision très tortueuse de la psyché féminine …
La brièveté de ce film (1h15) ne m’a pas gênée, au contraire, et je n’ai trouvé ni temps mort ni longueur.

Mes amis, d’Emmanuel Bove

bove_mesamis
L’histoire :
Contrairement à ce que le titre laisserait supposer, ce livre est l’histoire d’un homme, Victor Bâton, qui vit dans une intense solitude et n’arrive pas à se faire d’amis, bien qu’il s’y emploie assidûment. Le livre est donc le récit de toutes ses tentatives ratées pour se faire des amis ou prendre des maîtresses, puisqu’ici le terme « amitié » recouvre aussi bien la camaraderie que l’amour.
Victor Bâton est un trentenaire qui vit pauvrement d’une pension militaire (il a fait la guerre 14-18) et qui passe ses journées à errer dans la grande ville, car il ne veut pas travailler. Au cours de ses pérégrinations urbaines, il croise divers personnages dont il espère pouvoir se faire des amis, mais son caractère susceptible, jaloux et intéressé lui fait perdre toute chance de nouer des liens durables.

Mon avis :
J’ai trouvé le personnage principal touchant au premier abord, puis il m’a un peu agacée, ensuite il m’est devenu franchement antipathique lorsqu’il essaye de séduire la très jeune fille de son bienfaiteur, puis j’ai de nouveau eu une certaine sympathie pour lui. Il m’a semblé en tout cas difficile à cerner, dans la mesure où il allie la mauvaise foi, un excès de fierté, une haute opinion de lui-même, et en même temps un grand besoin de se faire plaindre, d’apitoyer autrui, et une très forte timidité. C’est assez curieux car, devant ce héros somme toute peu engageant et bourré de défauts, le lecteur ne peut pas s’empêcher de ressentir de la compréhension, de l’intérêt et de l’indulgence.
Il faut dire que Victor Bâton tombe lui-même sur des personnages généralement peu reluisants, certains voulant profiter de lui et lui soutirer de l’argent, d’autres voulant au contraire lui servir de bienfaiteur mais se heurtant à sa fierté et à ses sursauts d’orgueil : avec aucun de ses « amis » il ne pourra traiter d’égal à égal, et il souffrira tantôt de sa supériorité tantôt de son infériorité.
Ses relations avec les femmes sont réduites au minimum : il les séduit rapidement, couche avec elles, et les laisse tomber, sans qu’aucune relation humaine de complicité, de confiance ou d’amour ait pu se mettre en place.
Tout le long du livre, il y a de nombreuses descriptions, que ce soit de la ville ou des différentes chambres où se retrouve Victor Bâton, et ces descriptions sont toujours surprenantes, poétiques, frappantes.
Un assez beau livre, qui se lit facilement.

Oblomov : Un roman russe d’Ivan Gontcharov

oblomov Oblomov est un classique de la littérature russe, écrit par Ivan Gontcharov (1812-1891) en 1859.

Le début de l’histoire : Oblomov est un propriétaire terrien d’une trentaine d’années qui vit de ses rentes. Il loge dans un appartement à Saint-Pétersbourg avec quatre domestiques, dont le fidèle et négligent valet de chambre Zakhar. La principale occupation d’Oblomov consiste à rester allongé dans son lit et à rêvasser à de vagues projets d’embellissements de son domaine. Oblomov a pourtant deux problèmes urgents : son propriétaire veut récupérer son appartement et il doit donc déménager dans les plus brefs délais, et le staroste de son domaine (sorte de métayer) lui a écrit pour lui annoncer que ses rentes seraient fortement réduites parce que ses paysans s’étaient enfuis. Mais Oblomov, tracassé par ces deux importants soucis, préfère ne pas prendre de décision dans l’immédiat et aimerait simplement ne plus y penser du tout. Aux visiteurs qui viennent le voir chez lui, il essaye de soumettre ses tracas, mais n’obtient pas de conseil qui le satisfasse. Son ami, Stolz, le voyant sans occupation, sans volonté, et couché toute la journée sur son divan, décide de « le secouer » et de le remettre en activité. Mais Oblomov se laissera-t-il faire ?

Mon avis : Ce magnifique roman est d’abord le portrait d’un homme, Oblomov, qui est rétif à tout changement et qui est pratiquement incapable de prendre une décision. « Paresseux » est le mot le plus souvent employé dans le livre pour le décrire, mais on peut aussi être touché par sa sincérité désarmante et par sa faiblesse qui attire sur lui les profiteurs et les arnaqueurs de toutes sortes. On sent d’ailleurs que Gontcharov a une réelle sympathie, une profonde indulgence, pour son personnage, et il le présente également comme un homme sensible et débonnaire.
J’ai aimé dans ce roman un sens de l’observation très aiguisé, beaucoup d’humour, la finesse de la psychologie, la manière vivante et très réaliste dont sont décrits les personnages car ils ne sont pas figés et évoluent vraiment avec naturel jusqu’au bout de l’histoire.
Un très grand livre !

Lignes de Faille de Nancy Huston

J’ai terminé ce livre avec une grande envie de le lire une deuxième fois : je pense en effet qu’on doit avoir une lecture différente, plus approfondie, lorsqu’on connaît déjà la fin.
Il faut dire que ce roman raconte à rebours l’histoire d’une famille sur une soixantaine d’années : de notre époque en Californie jusqu’en 1945 en Allemagne. Quatre générations se succèdent, chacune étant montrée à l’âge de six ans.
J’ai trouvé que Nancy Huston parvenait à nous faire entrer dans les pensées et les sentiments d’ enfants de six ans avec beaucoup d’habileté : sans éprouver le besoin d’utiliser un langage puéril elle restitue très bien la pensée magique décrite par la psychologie, tout en montrant les prémisses de l’âge de raison.
De génération en génération des éléments demeurent : obsession d’un grain de beauté plus ou moins bien placé – et tantôt porte-bonheur tantôt marque d’infamie – ; obsession de la nourriture ; présence continue de la guerre ; absence de la mère sauf à la quatrième génération ; répétition des mêmes blagues.
Ce roman explore un pan de la deuxième guerre mondiale peu connu c’est-à-dire l’aryanisation de l’Allemagne par les nazis. Cette tache originelle (que l’on retrouve symboliquement dans le grain de beauté à chaque génération) semble une immense source de perturbation pour chaque enfant, et pousse même la grand-mère Sadie à se convertir au judaïsme et à immigrer un temps en Israël, comme pour s’inclure dans l’histoire juive et s’inventer par là même des racines.

J’ai bien aimé ce livre, qui m’a appris des faits historiques que j’ignorais et qui m’a fait réfléchir à la psychogénéalogie, mais aussi au rôle salvateur de l’art.
Il m’a cependant semblé que ce livre avait les défauts de ses qualités : peut-être que Nancy Huston n’a pas pris assez de libertés avec les théories psychologiques et psychanalytiques. Je me suis dit à certains moments qu’on sentait trop la documentation derrière le récit et que cela nuisait un peu à la qualité émotionnelle et poétique du livre.

Très bon livre malgré cette petite réserve !