Un poème de Pasolini (1952)

pasolini_poemesCe poème est extrait du recueil Petits Poèmes Nocturnes (1952-1953). Pier Paolo Pasolini avait donc trente ans lorsqu’il l’a écrit.

Quand il est plus dur de vivre
la vie est-elle plus absolue ?
Sur les rives vespérales
de mes sens muets est muette

la vieille raison
en quoi je me reconnais :
c’est un parcours intérieur
un sous-bois étouffé

où tout est nature.
Pénible travail
de subsistance obscure

toi seul es nécessaire …
Et tu m’emportes doucement
au-delà des frontières humaines.

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Du bout des doigts de Sarah Waters

sarah_watersRésumé du début : Dans le Londres du 19è siècle, une jeune fille de dix-sept ans, Susan Trinder, est élevée par sa mère adoptive, Madame Sucksby, dans une maison de Lant Street. Elles vivent dans le Borough, le quartier des voleurs et des receleurs et Madame Sucksby, elle aussi, vit de petits trafics et de vols d’enfants. Un des amis de la maison, un jeune homme surnommé Gentleman, qui est un escroc bien connu dans le quartier, habitué à arnaquer les riches héritières, propose à Susan de participer à une escroquerie. Elle devra se faire engager comme femme de chambre au service d’une jeune fille de son âge, Maud Lilly, qui vit en compagnie de son oncle dans un manoir à la campagne. Gentleman espère ainsi pouvoir épouser Maud Lilly, dont la fortune, en cas de mariage, sera immense. La mission de Susan sera de favoriser auprès de Maud les entreprises de Gentleman, et de permettre la fuite de la jeune fille hors du manoir. Susan, qui n’a encore jamais quitté la maison de Madame Sucksby, ne tarde pas à accepter la proposition. (…)

Mon avis : C’est un roman plein de surprises et de rebondissements, où les renversements de situation sont fréquents. J’en parlais récemment avec l’amie qui m’a conseillé ce livre : l’auteure aime bien faire « mariner » son lecteur avant de le retourner comme une crêpe. Pour cette raison, c’est un roman plaisant à lire, dans lequel on ne s’ennuie pas. En même temps, il y a un goût du détail réaliste qui permet au lecteur de s’immerger dans l’histoire et de visualiser les scènes comme s’il les avait devant les yeux. C’est ainsi qu’on traverse successivement le quartier du Borough, le manoir de Briar, l’asile psychiatrique, la campagne anglaise, etc. avec la sensation d’y être vraiment. Pour ma part, plus que les rebondissements à répétition, ce que j’ai vraiment bien apprécié c’est la manière dont sont campés les personnages, chacun ayant une personnalité et des intentions bien à lui, et qui sont judicieusement imbriquées dans l’intrigue.
Ce roman est une belle construction, bien imaginée … à déconseiller cependant aux allergiques aux gros pavés car il fait plus de sept cents pages !

Journal d’Un Roman – Numéro 4

Ceux qui me suivent depuis plus d’un an se souviennent peut-être que, dans les premiers mois de 2013, je tentais d’écrire un récit autobiographique.

J’avais abandonné ce travail en mars, n’étant pas satisfaite de la structure de ce manuscrit et n’ayant plus aucune inspiration.

En octobre 2013, j’ai repris ce projet d’écriture et j’ai décidé de tout recommencer.
Je n’ai pas, pour autant, fait de copier-coller de la première version vers la nouvelle version. J’ai tout repris du début.

Ayant eu des problèmes de construction de mon récit, j’ai beaucoup réfléchi à cet aspect de mon travail et j’ai opté pour une structure intermédiaire entre le journal intime et le récit biographique.
De fait, la structure est maintenant assez complexe. J’espère juste que mon lecteur s’y retrouvera !

J’en suis maintenant presque à la fin – je pense en avoir encore pour dix ou quinze jours de travail intensif.
Arrivant presque au bout de ce projet, ma motivation se trouve décuplée et je passe désormais trois ou quatre heures par jour à écrire ce roman.
Il y a seulement un ou deux mois, j’avais l’impression d’être dans un long tunnel dont je ne verrais jamais le bout !

Ces derniers jours, j’ai eu l’occasion de m’apercevoir qu’il y avait un aspect thérapeutique dans ce travail d’écriture. Je le vis un peu comme une auto-psychanalyse par moments. J’ai dû revisiter certains pans de ma propre histoire, en adoptant un regard neuf et sans complaisance ! Au moins sur le plan personnel, ça aura été très enrichissant !

Au départ, je pensais raconter toute ma vie de A à Z. Et puis, je me suis aperçue que ce n’était ni intéressant ni souhaitable. J’ai dû faire des choix. Sélectionner les épisodes importants et laisser tomber les détails me semble être le principal travail. Ce n’est pas toujours aisé. Il y a parfois des détails qui son très révélateurs d’une atmosphère, d’un personnage, et qu’on ne doit pas supprimer.

Rubrique à suivre !

L’Etranger de Sully-Prudhomme

sullyPrudhomme Mon dernier article était sur Marceline Desbordes-Valmore, et je retourne aujourd’hui à la poésie du 19è siècle, avec le poète Sully-Prudhomme (1839-1907) , extrêmement apprécié à son époque – au point de recevoir le Prix Nobel de Littérature en 1901 – mais bien délaissé de nos jours.
Son poème le plus connu est Le Vase brisé mais j’ai choisi de publier aujourd’hui L’Etranger, dont j’aime la dernière strophe surtout.

L’étranger

Je me dis bien souvent : de quelle race es-tu ?
Ton cœur ne trouve rien qui l’enchaîne ou ravisse,
Ta pensée et tes sens, rien qui les assouvisse :
Il semble qu’un bonheur infini te soit dû.

Pourtant, quel paradis as-tu jamais perdu ?
A quelle auguste cause as-tu rendu service ?
Pour ne voir ici-bas que laideur et que vice,
Quelle est ta beauté propre et ta propre vertu ?

A mes vagues regrets d’un ciel que j’imagine,
A mes dégoûts divins, il faut une origine :
Vainement je la cherche en mon cœur de limon ;

Et, moi-même étonné des douleurs que j’exprime,
J’écoute en moi pleurer un étranger sublime
Qui m’a toujours caché sa patrie et son nom.

N’écris pas de Marceline Desbordes-Valmore

idesbor001p1N’écris pas …

N’écris pas. Je suis triste et je voudrais m’éteindre.
Les beaux étés sans toi, c’est la nuit sans flambeau.
J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre,
Et frapper à mon cœur, c’est frapper au tombeau.
N’écris pas !

N’écris pas. N’apprenons qu’à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu’à Dieu … qu’à toi, si je t’aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu m’aimes,
C’est entendre le ciel sans y monter jamais.
N’écris pas !

N’écris pas. Je te crains, j’ai peur de ma mémoire ;
Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent.
Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N’écris pas !

N’écris pas ces mots doux que je n’ose plus lire :
Il semble que ta voix les répand sur mon cœur ;
Que je les vois brûler à travers ton sourire ;
Il semble qu’un baiser les empreint sur mon cœur.
N’écris pas !

Marceline Desbordes-Valmore – Poésies – 1860

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Dimanche chez les Minton de Sylvia Plath

plath_dimanche J’ai choisi de lire Dimanche chez les Minton de Sylvia Plath parce que j’avais gardé un excellent souvenir de son roman autobiographique La Cloche de Détresse, qui parlait de son expérience de la dépression.
Ici, l’atmosphère est tout à fait différente, ne serait-ce que parce qu’il s’agit d’un recueil de nouvelles, dont la forme brève donne une plus grande impression de légèreté.

Sur ces cinq nouvelles, trois m’ont particulièrement touchée :
Dans la boîte à souhaits : une femme jalouse son mari parce qu’il fait chaque nuit des rêves passionnants, tandis qu’elle-même ne se souvient presque jamais de ses rêves. Elle commence à broyer du noir, à faire des complexes sur son manque d’imagination (…)
Dans le jour où Mr Prescott est mort : une mère et sa fille adolescente, la narratrice, vont chez les Prescott, une famille de leur connaissance, dont le père est mort. Elles sont ainsi associées à la veillée du corps. Mais personne n’a de chagrin car Mr Prescott était un vieillard grincheux, et chacun cherche à sauver les apparences, comme s’il s’agissait d’un jour très triste.
Dans dimanche chez les Minton : un frère et une sœur, Henry et Elizabeth Minton, tous les deux retraités, vivent sous le même toit mais ont des caractères radicalement opposés : Henry est un homme pointilleux et rationnel, tandis qu’Elizabeth est distraite et rêveuse, et voudrait échapper à l’ascendant de son frère.
Dans ces trois nouvelles, le personnage principal est décalé par rapport à son entourage, et se sent seul par rapport à une réalité qui lui étrangère. Ce personnage subit une situation sans parvenir à s’en extraire.
Dans la boîte à souhaits, c’est son manque d’imagination qui mine l’héroïne, dans dimanche chez les Minton, c’est l’excès d’imagination d’Elizabeth qui, probablement, encombre trop sa vie et ses pensées et la rend passive face au réel.
J’ai aimé l’écriture de Sylvia Plath, avec souvent des comparaisons très belles, et une manière de mener ses histoires et ses personnages sans jamais forcer le trait.

Une lecture rapide et assez agréable.

Deux poèmes de Joë Bousquet (1897-1950)

bousquet_connaissanceCes deux poèmes sont extraits du livre La connaissance du Soir (1945).

 

Pensefable

Le ciel est un songe innocent
Qui meurt des clartés qu’il s’ajoute
Quand le soleil jaunit la route
Dont il est le dernier passant

A force de rire avec elle
L’espoir nous a pris la raison
Dans la nuit qui sort des maisons
Nos étoiles battent des ailes

La terre s’ouvre et sent le pain
Quand la mort des feuilles l’embaume
Le vent ne sait où vont les hommes
Et conte aux ailes de moulins

Que sous des iris d’azur sombre
La mort a caché les yeux noirs
Où chaque larme est le miroir
D’un monde trop lourd pour des ombres

Le Large

Ce n’est pas son nom qui le grise
Mais qu’il soit murmuré tout bas
Le secret d’un cœur qui se brise
Dans des voix qu’il ne connaît pas

Quand toute plainte lui révèle
De quoi sa peine avait pleuré
L’homme entend son cœur qui l’appelle
Dans les voix qui l’ont ignoré

Ainsi chaque étoile voit-elle
La nuit des sommets s’accomplir
En formant dans la nuit des ailes
Le bruit que quelqu’un va venir

Lui son mal est la pitié même
Ce qu’il est s’efface à son tour
Et pour lui rendre ce qu’il aime
Retourne à la pitié du jour

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Deux poèmes de Maurice Blanchard

blanchard_barricades Ces deux poèmes sont issus du livre Les barricades mystérieuses publié chez Poésie/Gallimard, et plus spécialement du recueil Terre Brûlée (1956).
Maurice Blanchard est né en 1890. Ouvrier, marin, puis ingénieur, mobilisé pendant la guerre de 14-18, résistant dans les années 42-44, il commence à écrire de la poésie à l’âge de trente-sept ans (1927) et publie de nombreux recueils jusqu’à sa mort en 1960.

Que reste-t-il de la flamme ?

Il faut d’abord choisir le point exact d’où l’on doit partir. Le reste importe peu.
Pas la flèche, mais l’oiseau ! Je suis un oiseau aveugle au centre de la Terre et je ne puis choisir mon chemin. Il n’y a pas de chemin.
C’est en allant rechercher mes désirs enfouis que je me suis perdu. Les arbres s’inclinaient sous la charge invisible du vent qui passe, les arbres se redressaient, vainqueurs une fois encore.
La joie était dans les yeux, la joie était dans l’alléluia du tremble argenté, ce poète de la forêt dont les mains tour à tour sombres et lumineuses rythment la danse du devenir, l’innocence retrouvée.

 

La situation-limite

Il est un fruit qui mûrit lentement, très lentement.
Si lentement que l’arbre meurt avant que le fruit ne mûrisse, avant même qu’il n’ait apaisé la soif du voyageur épuisé. Il s’en faut de peu : un rayon de soleil sur l’eau tremblante du repentir.
Monsieur l’architecte mesure la porte, les fenêtres, la hauteur des murs et la pente du toit. On honore monsieur l’architecte, on le salue quand il passe dans la rue, le mètre à la main et le derrière au bas du dos, comme tout le monde. Chaque soir un sommeil bien mesuré le supprime.
Je veille. Mon travail a besoin de l’infini. Oui ! Il me faut, à chaque instant passer par l’infini pour atteindre d’incertaines et transitoires petites choses. C’est mon métier. Bonsoir !