L’enfant bleu, d’Henry Bauchau


Après avoir lu plusieurs livres d’Henry Bauchau (Œdipe sur la route et Antigone) qui m’avaient éblouie par leur beauté et leur humanisme, j’ai eu envie de prolonger la découverte de cet écrivain avec L’enfant bleu, paru en 2004 chez Actes Sud, et qui nous transporte, cette fois, non plus dans l’Antiquité mythique mais dans le Paris des années 2000.

L’histoire : se déroule en majeure partie dans un hôpital de jour – où Véronique, une psychothérapeute sensible aux arts, prend en charge durant de nombreuses années un adolescent psychotique en proie à des crises de violence fréquentes. Cet adolescent, Orion, s’exprime verbalement par du délire et des propos mystérieux où il est question, entre autres, de démon, de rayons, de chevaux, d’enfant bleu, de fille sauvage, et autres éléments étranges que l’on parvient à élucider peu à peu. La thérapeute, particulièrement dévouée et attentive, ne tarde pas à remarquer les dons d’Orion pour le dessin et la peinture, et l’encourage vivement dans cette voie pour l’amener à exprimer ses angoisses et à donner corps à son monde intérieur. Il lui vient assez vite l’intuition que la peinture pourrait bien être la vocation du jeune homme. Les années passent, des liens de confiance et d’amitié se nouent entre la thérapeute et le jeune homme, il évolue tantôt en bien tantôt dans le sens d’une régression. (…)

Mon avis : J’ai beaucoup aimé suivre l’évolution d’Orion au fur et à mesure des années, et j’ai trouvé que ses délires étaient particulièrement intelligents et bien tournés (peut-être un peu trop ?), et que la thérapeute était en quelque sorte le médecin idéal, qui prend son patient en considération et va même jusqu’à le faire pénétrer dans sa sphère privée puisqu’elle l’invite chez elle, lui présente son mari, le reçoit quand il débarque à l’improviste, etc., si bien que ses collègues lui font remarquer « qu’elle se concerne trop », ce qui est le moins qu’on puisse dire. J’ai trouvé étonnant également que cet hôpital de jour mobilise autant d’efforts pour un seul patient pendant aussi longtemps, et ne lui donne aucun traitement médicamenteux, alors que ses crises sont d’une violence extrême. Bref, j’ai lu ce roman avec beaucoup de plaisir mais il ne m’a pas semblé réaliste, même si Henry Bauchau exerçait la profession de psychanalyste et devait savoir comment se passaient les choses dans la réalité. Mais peut-être voulait-il montrer une thérapie idéale.
J’ai trouvé beaucoup de points communs avec son roman Œdipe sur la route : la présence du Minotaure, des labyrinthes, l’importance de l’art dans le salut moral des êtres, l’importance de l’amitié et des relations de soutien (dans Œdipe sur la route c’était Antigone qui soutenait son père et l’aidait à traverser les épreuves et les années).
Autre détail surprenant : Henry Bauchau (né en 1913) a écrit L’enfant bleu à plus de 90 ans, et pourtant on croirait d’après l’énergie des personnages, leurs doutes, leurs crises et leur capacité à évoluer, que ce livre aurait pu être écrit par un auteur bien plus jeune.

Un beau livre, sur un thème rarement traité, et qui dégage beaucoup d’humanité et une grande foi en la vie.

Un roman russe, d’Emmanuel Carrère

carrere_roman_russe

Ce curieux « roman russe », qui est plus exactement un récit autobiographique, entremêle diverses histoires dont Emmanuel Carrère est le pivot central : d’abord un reportage dans une ville de Russie nommée Kotelnitch, où Emmanuel Carrère ne sait pas du tout ce qu’il est venu filmer et où, au cours de ses errances pour trouver un sujet, il rencontre plusieurs personnages qui l’intéresseront plus ou moins (et idem pour le lecteur, qui se demande où tout cela mènera); mais le récit parle aussi du grand-père d’Emmanuel Carrère, un immigré russe qui connaissait de grandes souffrances psychologiques et qui, collaborateur pendant l’Occupation, a disparu, emmené par des résistants, au moment de l’Epuration. Mais la mère d’Emmanuel Carrère lui a défendu d’écrire quoi que ce soit sur ce grand-père, interdiction que l’auteur transgresse devant le lecteur, devenu en quelque sorte voyeur de secrets de famille qu’il n’était pas censé apprendre. Et, troisième sujet de ce récit, l’histoire d’amour d’Emmanuel Carrère avec la belle Sophie, une jeune femme qui a le tort de travailler pour gagner sa vie et non par plaisir, et qui n’est pas aussi cultivée qu’Emmanuel Carrère et ses amis, mais pour laquelle il ressent une grande passion sensuelle, et pour laquelle il écrira une nouvelle pornographique qui lui causera beaucoup de problèmes, sur le plan privé mais aussi public, puisqu’entre autres il se fera ridiculiser par Philippe Sollers.
On s’ennuie un peu en lisant ce livre, on s’intéresse à ce qui se passe par intermittences, on s’exaspère devant l’égocentrisme et l’arrogance de l’auteur, on sympathise parfois avec la belle Sophie qui est sans doute plus fine et plus perspicace que ne le souhaitait l’auteur-narrateur, et on regrette un peu qu’il ne soit pas davantage question du grand-père, dont le mystère et l’ambiguïté aurait peut-être mérité plus de pages que la ville si morose de Kotelnitch …

La nuit de l’oracle de Paul Auster

auster_nuit_oracle

Ecrivain : Paul Auster
Titre du Livre : La Nuit de l’Oracle
Editeur : Actes Sud
Genre : Roman
Année de publication : 2003

Le début de l’Histoire :

Un écrivain, Sid Orr (Sid est le diminutif de Sidney) se remet progressivement d’une très grave maladie pendant laquelle il a failli mourir. Sa femme, Grace, assure seule la subsistance du ménage car Sid n’est pas encore capable de se remettre à écrire. Il fait des promenades chaque jour dans New York, de plus en plus longues au fur et à mesure que sa santé s’améliore. Jusqu’au jour où il découvre, dans un quartier avoisinant, une papèterie particulièrement bien fournie : Le Paper Palace, tenu par un chinois, un certain M.R. Chang avec qui Sid Orr se lie d’amitié. Il achète dans cette papèterie un carnet bleu fabriqué au Portugal, dans lequel il sent qu’il pourrait se remettre enfin à écrire. Il faut dire qu’un ami à lui, John Trause, lui a suggéré un thème de roman, inspiré d’un épisode du Faucon Maltais, qui pourrait être développé. Sid Orr, une fois rentré chez lui, s’enferme dans son bureau et commence à écrire l’histoire de Nick Bowen, un éditeur, qui va bientôt recevoir le manuscrit de l’écrivain Sylvia Maxwell : La Nuit de l’oracle. (…)

Mon avis :

Ce roman, selon une recette habituelle chez Paul Auster, accumule les fameuses « mises en abyme » puisqu’on se retrouve plusieurs fois avec un « roman dans le roman », le tout gravitant dans le monde des éditeurs et des écrivains.
Pendant toute la lecture, j’ai été fortement incommodée par l’accumulation de notes en bas de page, qui font décrocher de l’histoire principale pour se perdre dans des détails annexes qui n’ont pas vraiment d’utilité.
Il m’a semblé que ce livre, avec ses imbrications de sous-épisodes, ses ruptures, ses notes en bas de page, imposait une construction certainement intéressante sur le principe, mais un peu trop factice et décousue à mon goût.
Le « roman dans le roman », qui n’était pas inintéressant, s’interrompt au moment le plus palpitant et ne sera jamais repris : on apprendra juste, plus tard, que Sid Orr aurait fait platement mourir son héros.
D’autres péripéties du roman sont ainsi avortées, sans qu’on discerne à quoi elles pouvaient servir, sinon à compliquer l’histoire et à plonger le lecteur dans une certaine confusion.
Finalement, si on ne garde que la trame principale de l’histoire, il reste une histoire de couple et d’adultère assez classique, je n’ose dire banale, suivie d’un fait divers dramatique, accompli par un jeune punk drogué, présenté comme un monstre.

J’ai lu dans Wikipédia que, dans ce livre, Paul Auster engageait « une réflexion sur la création littéraire ». Mais, s’il s’agit seulement de dire que les romans s’inspirent de la réalité, et que la réalité est également influencée par les livres, c’est une chose que nous savions déjà et la réflexion aurait pu être plus poussée, ou plus détaillée, ou plus poétique.

La nuit de l’oracle aura été pour moi une assez grande déception.

Les Jours fragiles, de Philippe Besson

Les-jours-fragiles-bessonJ’ai acheté ce livre parce que je savais qu’il parlait de Rimbaud et que je suis très curieuse de tout ce qui concerne ce poète. Par ailleurs, j’avais déjà lu quelques romans de Philippe Besson – certains que j’avais bien aimés (comme L’arrière-saison), d’autres nettement moins – et je me demandais ce qu’avait pu donner sa confrontation avec les documents historiques et littéraires autour de Rimbaud.

Ce livre est à mi-chemin entre le roman et la biographie : il se présente comme le journal intime d’Isabelle Rimbaud (la sœur préférée d’Arthur) et mêle des faits historiquement prouvés (certains documents sont cités textuellement et mis en italique) avec des faits plus contestables mais crédibles (par exemple, le viol dont aurait été victime le poète dans une caserne durant la Commune de Paris, alors qu’il n’avait que seize ans).
Ce livre repose en tout cas sur des documents bien avérés et sérieux, et j’ai trouvé qu’il avait une approche honnête et crédible, car il n’essaye pas de trahir Rimbaud ou de lui faire dire ce qu’il n’a pas dit, comme tant d’autres ont pu le faire au 20ème siècle à partir de Claudel.
Chose que j’ai appréciée : l’homosexualité de Rimbaud n’est ici pas niée ou passée sous silence, alors qu’elle a pu l’être bien des fois dans le passé, y compris par des « spécialistes » reconnus.
J’ai trouvé par contre que la personnalité de la mère de Rimbaud était, chez Philippe Besson, très négative, très noire, mais après tout c’est son interprétation (ce n’est pas la mienne) et cette vision des choses est aussi défendable. Disons que, selon moi, si Rimbaud était très hostile à sa mère dans son adolescence, il s’est beaucoup calmé plus tard et, dans les lettres qu’il lui envoyait d’Afrique, on trouve un certain attachement et une prévenance qui n’apparait pas dans Les Jours fragiles … Mais, encore une fois, ce n’est que mon interprétation et celle de P. Besson est également possible.

Le style du livre n’est pas, en revanche, très travaillé, et il y a certaines lourdeurs que l’auteur aurait pu supprimer, comme des répétitions ou des emprunts poétiques qui n’ont pas lieu d’être : on ne voit pas par exemple, pourquoi Isabelle Rimbaud parlerait « du vent mauvais » comme Verlaine ou du « bétail de la misère » comme son frère.

Malgré ces quelques réserves, ce livre m’a paru donner un portrait convaincant de Rimbaud et un bon aperçu de sa biographie.

Le tramway, de Claude Simon

simon_tramwayCe roman n’en est pas vraiment un : il ne « raconte » pas d’histoire, on ne peut pas dire qu’il s’y « passe » quelque chose, et pourtant le lecteur réussit à reconstituer le déroulement d’une mémoire – qui se trouve justement être le dernier mot du livre.
Le Tramway est en réalité une sorte d’album de souvenirs, avec des images très nettes et très fortes (d’une précision quasiment photographique) qui se succèdent sans chronologie, l’esprit de l’auteur faisant de fréquents allers et retours entre le présent et le passé.
Dans le présent, Claude Simon est gravement malade, hospitalisé dans un service de pneumologie, il partage sa chambre avec un vieillard coquet et maniaque dont la méticulosité le dégoûte, mais il ne peut pas s’empêcher de l’observer. Dans le passé, des images de la ville où il a passé son enfance, jalonnées par les trajets du tramway qui le conduisaient du quartier des cinémas à celui des plages, éloignés l’un de l’autre d’une quinzaine de kilomètres.
Les images évoquées par Claude Simon sont tantôt inquiétantes (par exemple, la « Plage Mondaine », mauvais lieu décrié par les adultes), tantôt familières et rassurantes (le conducteur du tramway, qui, par ses gestes et sa posture, exerçait un genre de fascination sur l’enfant), plus rarement joyeuses (les parties de tennis avec ses cousins) mais parfois pointent des souvenirs plus douloureux (sa mère, émaciée par une grave maladie, mangeant avec dégoût des boulettes de viande crue), voire carrément effrayants (la bonne à tout faire tuant des chatons en les jetant contre un mur). Les souvenirs sanglants et inquiétants deviennent de plus en plus présents au fur et à mesure qu’on se rapproche de la fin du livre.
Les phrases de Claude Simon sont longues, avec de nombreuses imbrications de parenthèses, très descriptives, fourmillant d’innombrables détails très précis. S’il nous décrit une scène, il en détaille tous les aspects de couleur, de forme, de lieu, de temps, la gestuelle et les visages des personnages, dans une sorte de vertige hyperréaliste.
Ce livre, entièrement dépourvu de dialogues, demande au lecteur une certaine concentration mais il est néanmoins assez agréable à lire et n’est jamais ennuyeux.
J’ai trouvé que c’était un beau livre, mais je ne le conseillerais pas aux personnes allergiques aux longues descriptions.

Le Tramway date de 2001, il s’agit du dernier roman de Claude Simon (1913 – 2005), qui avait reçu le Prix Nobel de Littérature en 1985 pour l’ensemble de son œuvre.

King Kong Théorie, de Virginie Despentes

despentes_king_kongNous voici à mille lieues des poèmes d’Anna de Noailles, puisque je parlerai aujourd’hui de King Kong Théorie de Virginie Despentes.

Commençons par donner un aperçu du livre et un petit résumé :

Ce livre est un essai féministe où V. Despentes tente d’analyser les stéréotypes et préjugés communément admis concernant la prostitution, le viol, la pornographie, la libération des mœurs depuis les années 70, le diktat de la féminité et de la séduction, entre autres.
Cet essai est aussi l’occasion pour V. Despentes de parler d’elle-même et de raconter son expérience de vie en tant que femme et écrivain, mais aussi en tant qu’ex-prostituée, victime de viol, et réalisatrice de films.
Bien que ce livre soit nettement féministe, il prend le contrepied de bon nombre de positions ordinairement défendues par les groupes féministes qui réprouvent souvent la prostitution et la pornographie en tant que systèmes d’exploitation de la femme. V. Despentes y voit au contraire un choix de liberté pour les femmes, voire une marque de puissance féminine. Selon elle, la prostitution est une manière rapide et facile pour une femme de gagner beaucoup d’argent et d’échapper ainsi à la dureté du monde du travail ordinaire, sous-payé et aliénant.
De la même manière, V. Despentes défend la pornographie et les actrices de ce genre de films et dénonce la stigmatisation dont ces femmes font l’objet. (…)

Mon avis :

Bien que ce livre soit présenté comme un essai féministe, je trouve qu’il défend davantage la libération sexuelle que l’intérêt des femmes à proprement parler. Ainsi, beaucoup d’aspects de la vie des femmes ne sont pas abordés dans King Kong Théorie, qu’il s’agisse de la vie de couple, de la vie professionnelle, de la politique, de l’éducation, ou encore de la maternité.
On a l’impression qu’aux yeux de V. Despentes, les seules femmes vraiment libres et dignes de considération sont les prostituées et les actrices de films pornographiques, ce qui fait tout de même une proportion de femmes bien réduite.
Je n’ai pas toujours adhéré aux points de vue de King Kong Théorie mais j’ai trouvé que les arguments étaient assez solides et défendables, et, surtout, j’ai été touchée par le côté autobiographique de certains récits de l’auteure qui n’hésite pas à s’exposer et à monter au créneau pour défendre ce qu’elle pense.
Bref, un livre peut-être discutable mais courageux.

La fin n’est que le début, un roman de Katarina Mazetti

katarina-mazetti-la-fin-nest-que-le-debut
Quatrième de couverture :
Dix-huit ans déjà, Linnea prépare le bac. Entre sa grand-mère victime d’une grave attaque et sa copine Malin qui prend des cours de self-defense pour se protéger de son petit ami, tout concourt à lui rappeler que la vie d’adulte n’est pas aussi douce qu’espéré.
Et voilà qu’elle croise le sosie de Pia, son amie disparue, en uniforme de lieutenant de marine ! Il s’agit de Per, le grand frère de Pia, qui l’agace à peu près autant qu’il lui plaît. Ils ne sont d’accord sur rien et se disputent sur tout, mais restent en contact quoi qu’il arrive – n’Est-ce pas le moment rêvé de tomber amoureuse ?
Après Entre Dieu et moi, c’est fini (Babel n°1050) et Entre le chaperon rouge et le loup, c’est fini (Babel n°1064), La fin n’est que le début pousse sa truculente héroïne jusqu’au terme de l’enfance. Ayant abandonné quelques illusions en route, mais armée d’un doute constructif (parfois) et d’une ironie dévastatrice (toujours), Linnea tourne une page et s’apprête à entrer dans la cour des grands. Elle nous manque déjà.

Mon avis :
J’ai acheté ce livre un peu par hasard et un peu par curiosité, d’une part parce que je ne connaissais pas cet écrivain et que je n’ai pas souvent l’occasion de lire des auteurs suédois contemporains, et d’autre part parce que le titre du livre me paraissait prometteur de quelque chose d’intéressant, voire d’intelligent. Par ailleurs, la collection Babel est généralement un gage de qualité et m’inspire confiance a priori.
Malheureusement, ce livre correspond beaucoup trop à de la littérature pour adolescents pour pouvoir me plaire. Les situations sont caricaturales de bout en bout, les caractères des personnages sont brossés sans finesse, l’écriture est proche du langage des jeunes.
Certaines considérations très prosaïques sur les tenues vestimentaires des protagonistes, sur leurs hormones, ou encore sur le comptage de calories pendant un régime, m’ont fait penser à ce qu’on peut lire communément dans certains magazines féminins, tant par le sujet que par le ton artificiellement enjoué et désinvolte. L’auteur cherche à nous faire rire à chaque page d’une manière un peu trop systématique à mon goût, et même quand le sujet est plutôt grave, mais l’humour est, là encore, sans aucune finesse et même à la limite du grotesque : personnellement, je n’ai pas ri du tout, alors que je suis plutôt bon public d’habitude avec les romans de divertissement.
Cette petite amourette entre une adolescente féministe et politiquement à gauche et un jeune militaire macho et réactionnaire parait tout de même assez improbable et ne suscite guère d’émotion.
Ceci dit, et malgré tous ses défauts, ce livre se lit rapidement et n’est pas vraiment ennuyeux à cause du rythme enlevé et de la vivacité d’esprit de l’héroïne. Mais, à plusieurs reprises au cours des derniers chapitres, je me suis dit que tout cela n’avait pas trop d’intérêt et que j’étais pressée d’arriver à la fin.
Bref : un roman que j’oublierai bien vite !

J’ai choisi pour vous l’extrait le moins superficiel du livre (et le plus réussi, de très loin) :

Extrait page 90

Lorsque je l’ai laissée entrer dans mes pensées, j’ai remarqué avec nostalgie qu’elle était toute jeune ! A peine seize ans – alors que j’allais bientôt en avoir dix-neuf. On n’avait jamais parlé de prendre la pilule, ni discuté de ce qu’on voulait faire à la fac. On traînait à la cafèt de l’école en attribuant des points aux garçons selon une échelle particulière, quand on ne parlait pas de Dieu. Et on aurait sûrement cessé de faire ces deux choses, si elle avait choisi de vivre. On aurait grandi ensemble.
Dans peu de temps, je vivrai des choses dont elle ne pourrait jamais parler avec moi, même pas dans les conversations muettes que je menais encore parfois avec elle. Boulot. Appartement. Famille et enfants. Avec chaque grand événement de ma vie, la jeune fille qu’était Pia s’éloignait un peu plus de moi. Figée pour toujours à l’âge de seize ans. « Ceux que les dieux aiment meurent jeunes » – grand-mère et moi avons beaucoup parlé de cette expression. Elle disait que les dieux voulaient épargner à leurs chouchous les côtés ennuyeux du vieillissement, la perte des dents et l’incontinence. Les attaques, aurait-elle dit à présent, si elle avait pu … Mais je n’y crois pas. Je pense que les dieux coupent la tête aux meilleurs, parce qu’ils sont jaloux, ils ne veulent pas de concurrence en matière d’adoration et de sacrifices.

***

La fin n’est que le début avait été publié en Suède en 2002, et sa traduction française date de 2009 (éditions Gaïa).

Deux poèmes de Charles Dobzynski

dobzynski_escalier
Charles Dobzynski est un écrivain et poète français, né en 1929 à Varsovie et décédé le 26 septembre 2014.( Wikipédia)
J’ai trouvé ces deux poèmes en prose sur le site de l’éditeur L’Amourier, ils sont extraits du recueil L’escalier des questions (2002).

La Pluie en tournée

Venez, ne restez pas dehors, me dit la pluie. J’entre dans son silo. Beaucoup de blé veille sa putrescence. Beaucoup de vent vieillit dans ses barriques. La pluie fait toujours des réserves. Dès qu’elle dort, elle a des fourmis dans le dos, des démangeaisons dans les veines. Je me rouille, dit-elle, à garder la chambre. Chambre noire, il est vrai, pour tout le linge qu’elle détrempe et tant d’images qu’elle délave. Chambre où l’œil couve une autre vue.
On appelle la pluie. Son répondeur nasille : la pluie est en tournée, veuillez laisser votre message. La pluie, dérangeaison dans le nerf optique du temps où dérape l’orage. Je vous invite à déjeuner, dit-elle. Et elle m’offre ses reliefs de collines, ses arêtes de prisme, ses chauds-froids de couleurs. Et vite elle ramasse sur la table les miettes de l’arc-en-ciel. Bien sûr, je reste sur ma faim. Peu importe à la pluie. Elle fait sa toilette, maquille son miroir. Son peigne passe et repasse dans sa crinière où les cheveux blancs des étoiles se prennent.

****

III L’Aveu

J’ai les menottes aux poignets. Je suis bon pour la chambre noire. Car je suis désormais un ressortissant de la nuit, un émigré de l’être, un parent du paraître. On prend mes empreintes: elles se dérobent, naturellement. On essaie de me photographier, de face ou de profil. Le cliché rate, bien sûr. Il y manque l’essentiel. Mon obscurité ne révèle plus rien. Mon apparence, privée de son contraste, se rétracte et simule les estropiés. Mon identité s’esquive par le premier interstice venu. Je me mets à table, dès qu’on recouvre celle-ci d’une nappe qui me sert illico de couverture. Je mange le morceau. Il m’étouffe. Son arête de questions irrésolues me reste en travers de la gorge. Mais j’avoue: oui, je l’ai tuée. Comment faire autrement? Depuis ma naissance, elle m’épiait, me persécutait. Elle se prétendait ma doublure. Personnage en quête d’alter ego, ignorant quel texte elle traînait derrière moi, je finissais par être sa réplique détournée, sa contrefaçon. Elle me prenait en filature. Moi, je la prenais en horreur. Car elle me poursuivait de son odeur indéfinissable, mixture de soufre et de souffrance, de sueur et de cendre. Elle courait à mes trousses, me détroussait de mes songes, m’aplatissait sur le sol. Je n’étais plus que ce tapis effrangé, étranger, sur lequel les passants laissaient l’estampille de leurs pas et essuyaient leurs pieds boueux. Dans son sillage délétère, mes nuits s’enlisaient avec leur cargaison. Mon soleil y transpirait de l’encre. Éponge oubliée de mon corps, elle l’absorbait petit à petit. D’un coup de hache, oui, il m’a fallu la tuer. La piétiner n’y aurait pas suffi. Affaire de vie ou de mort, sans autre alternative: c’était elle ou moi. J’ai abandonné son cadavre dans un terrain vague. Vous la trouverez sans peine, vu la similitude. Mais vous constaterez qu’avant de mourir, mon ombre était déjà aveugle.

Mécomptes cruels, de Georges-Olivier Châteaureynaud

Mecomptes-cruelsMécomptes cruels est un recueil de cinq nouvelles dont voici les titres et les amorces d’histoires :
Elles deux : Deux femmes, belles et séductrices, sont à la fois des amies très proches et des rivales depuis l’enfance. Entre elles, c’est à qui aura l’amant le plus beau, le plus riche et le plus célèbre. Jusqu’au jour où elles décident que celle qui l’emportera sera celle qui parviendra en premier à pousser un homme au suicide. (…)

L’Excursion : Dans un pays de pluie et de vent, au bord de la mer, règne une étrange atmosphère, de tristesse et d’abandon. Des touristes viennent cependant de temps en temps pour faire, en bateau, une excursion tout à fait insolite, et qui n’est pas sans danger. (…)

Parfaits inconnus : Un dénommé Chevalier cultive depuis l’enfance un fort penchant pour le Moyen-Âge et l’ésotérisme. Ayant une famille très réduite, et ressentant le besoin d’être entouré, il décide d’adhérer à des clubs, à des cercles, puis à des sectes plus ou moins occultes. Il devient finalement membre de L’ordre Templier des Orties, dans laquelle il se plait beaucoup, et où il s’intègre très bien.

J’arrête quand je veux : Macassar, un brillant publicitaire, parvient à arrêter du jour au lendemain le tabac, l’alcool et la drogue qu’il consommait jusque là en grandes quantités. Mais cet homme est très fortement attiré par l’une de ses jeunes collègues, Violette, et se sent prêt à tout pour la séduire.

Tac … tac : Le rôle d’une table de ping-pong dans la communication d’un père et de son enfant, leur évite de se parler directement.

Mon avis : Ces nouvelles sont assez spirituelles et ironiques, et m’ont fait complètement oublier mes soucis pendant le temps où je les lisais. Il y a chaque fois beaucoup d’inattendus et de revirements dans le déroulement de l’histoire, et le suspense est ménagé sans aucune lourdeur, et avec un grand naturel. J’ai beaucoup aimé l’écriture de Châteaureynaud, qui est à la fois facile à lire, élégante et savamment elliptique.
Je recommande particulièrement les deux nouvelles L’Excursion (pour sa merveilleuse poésie et sa chute surprenante) et J’arrête quand je veux (pour sa cruauté très vraisemblable).
Un grand plaisir de lecture !

Mécomptes Cruels était paru aux éditions Rhubarbe en 2006.

Des poèmes de Guy Goffette sur Rimbaud

J’ai trouvé ces poèmes sur Rimbaud dans le recueil Un manteau de fortune de Guy Goffette, paru en 2001 aux éditions nrf Gallimard. Ces poèmes font, plus précisément, partie de Blues à Charlestown (puisque c’est ainsi que, par dérision, Rimbaud appelait sa ville natale, Charleville.)

Tous ces poèmes sont des dizains c’est-à-dire des poèmes de dix vers, et, ici, chaque vers est en décasyllabe. C’est donc un rythme basé sur le chiffre dix – mais je ne vois pas de rapport particulier avec Rimbaud dans ce choix, car il n’utilisait pas particulièrement ces rythmes …

 

(Lettre à l’inconnue d’en face, 2)

Si peu de lumière sur ma table, si
peu que les mots comme fleurs rabougrissent
– et ma chair, si vous n’y portez remède
par saoules salives, si votre ventre
fougueusement ne l’enroule, ma chair
vive et veuve livrée nue chaque nuit
à votre délectation s’en ira
elle aussi pétale à pétale avant
que nous n’ayons trouvé, belle inconnue,
cette bête qui voyage beaucoup.
(Lettre à l’inconnue d’en face,3)

Reconnaissez Madame que mourir
hors du dérèglement de tous les sens
est triste et sans aucun profit (présent
gâché que la vertu, la nuit vient vite
et la plus belle rose est du fumier).
Ouvrez vos ombres votre giron vos
lèvres : le clou du spectacle est en bas
dans la rue où, preste comme une main
sous les robes, le vent réveille les
beaux orages qui nous étaient promis.

 

Les passages en italique sont des citations de Rimbaud : la « bête qui voyage beaucoup » est le dernier vers du poème « Rêvé pour l’hiver » et le « dérèglement de tous les sens » est un des passages les plus connus de la fameuse Lettre du voyant.