La Petite Pièce hexagonale de Yôko Ogawa

Couverture chez Babel

Note pratique sur le livre

Editeur : Actes-Sud (collection Babel)
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle
Date de publication au Japon : 1991 (en France 2004)
Nombre de Pages : 110

Note biographique sur l’autrice :

Yôko Ogawa, née en 1962, se consacre à l’écriture dès la fin de ses études de Lettres. Admiratrice d’auteurs comme Murakami, Tanizaki, Kawabata, elle apprécie aussi Paul Auster dont le roman Moon Palace l’influença. Elle remporte le prestigieux Prix Akutagawa pour son roman La Grossesse en 1991, puis de nombreux autres prix (Tanizaki, Izumi, etc.). Traduite dans le monde entier, l’œuvre de Yôko Ogawa est particulièrement populaire en France. (Source : Wikipédia)

Quatrième de Couverture

Dans les vestiaires d’une piscine, une jeune femme est soudain attirée par une inconnue pourtant banale, effacée et silencieuse. Quelques jours plus tard, elle croise à nouveau l’inconnue qui marche dans la rue accompagnée d’une vieille dame et, fascinée, elle les suit à travers la ville jusqu’à une loge de gardien au milieu d’un parc. A l’intérieur, les deux femmes sont assises sur des chaises, elles semblent attendre leur tour. La plus âgée se lève, entre dans une haute armoire hexagonale : la petite pièce à raconter…
Etrange et obsédante, cette courte histoire fait appel à la poésie et à l’imaginaire pour évoquer les mystères de l’introspection, de la confession et de la psychanalyse.

Mon avis très subjectif

On retrouve dans ce court roman (ou longue nouvelle) des thèmes récurrents chez Yôko Ogawa : la piscine et l’élément aquatique, associés aux femmes enceintes qui s’y baignent, ce qui est bien sûr très symbolique du liquide amniotique et du retour dans le ventre maternel. Et ce n’est donc pas fortuit si l’héroïne rencontre dans une piscine le personnage de Midori, qui va l’initier aux secrets de la petite pièce hexagonale, qu’ils appellent aussi « pièce à raconter ». Du point de vue symbolique, encore, Midori est présentée comme une femme discrète, silencieuse, effacée, à la fois gardienne de certains rites immuables et accompagnatrice d’une évolution intérieure, comme une sorte de prêtresse mystérieuse, et elle représente assez bien la figure complexe du psychanalyste idéal.
Il est intéressant de voir que, pour accéder aux bâtiments désaffectés où se trouve la petite pièce à raconter, l’héroïne est obligée de traverser un parc très touffu qui donne plutôt l’impression d’une épaisse et ténébreuse forêt, dans laquelle elle se perd à chaque fois, avec angoisse. Et c’est au moment où elle désespère de jamais retrouver le chemin des bâtiments que la lumière apparaît et qu’elle débouche à l’endroit désiré. Cela m’a semblé, là encore, très symbolique du cheminement psychologique qui mène vers un début de compréhension de soi-même. Et, sans aucun doute, ce sont nos désespoirs et nos fourvoiements qui peuvent nous conduire sur la voie de l’introspection et de l’analyse de soi, et on peut dire en effet que les ténèbres indiquent la direction vers la lumière.
Il serait trop long et un peu trop systématique d’énumérer tous les autres symboles et significations allusives cachées dans ce roman (d’autant que je suis très loin d’avoir tout décrypté ou remarqué) mais, en tout cas, ces éléments étranges et mystérieux donnent à ce livre une atmosphère envoûtante, un peu magique, et le rendent extrêmement agréable à lire.
J’ai passé un bon moment de lecture !

Un Extrait page 63

Est-ce que ça va comme ça ?
J’adressai ma question à la paroi hexagonale, en levant légèrement les yeux. Je tendis l’oreille un moment, mais je n’eus pas de réponse.
C’est donc que personne n’écoute, n’est-ce pas ? Bon, alors, je continue.
En fait, ça ressemble à un monologue, c’est ça ? Une boîte où l’on peut murmurer tout seul autant qu’on veut, dans le style qu’on aime, sans se soucier du regard des autres. En pensant de cette façon, je peux l’admettre jusqu’à un certain point. De temps en temps dans le métro ou la salle d’attente à l’hôpital, il m’arrive d’apercevoir quelqu’un qui monologue sans arrêt, l’air tout à fait sérieux. En général les gens n’aiment pas ça et le mettent à l’écart. Si bien qu’autour de lui, il se forme un espace qui n’est pas naturel. Si on enfermait cette personne avec son espace à l’intérieur de la petite pièce à raconter, je suis sûre qu’elle serait très contente. Plus on est à l’étroit, plus on entend nettement sa propre voix, et l’on doit certainement avoir l’impression de se révéler dans la vérité de son coeur. C’est ce qu’il y a d’agréable dans le monologue.
Bon, je vais parler de moi. Si l’on ne parle pas de soi, je pense que ça n’a pas de sens d’entrer ici. Peut-être.

Uzak, un film de Nuri Bilge Ceylan

affiche du film

J’avais déjà vu et chroniqué deux films de Nuri Bilge Ceylan – Winter Sleep et, au printemps dernier, Le Poirier Sauvage – et je les avais tellement aimés que j’avais gardé en tête le nom de ce réalisateur turc, avec l’idée de voir d’autres films de lui, à l’occasion.
J’ai pu découvrir « Uzak » (qui signifie, parait-il, « Lointain » ou « Distant » en turc) ce matin en DVD.

Note technique sur le film :

Année de sortie : 2002
Durée : 1h50
Couleur
Version turque sous-titrée français

Début de l’histoire :

Le personnage principal, Mahmut, est un photographe qui travaille essentiellement pour une entreprise de fabrication de carrelages, c’est-à-dire qu’il passe son temps à photographier des dalles et des carreaux, ce qui lui permet sans doute de vivre confortablement mais n’est pas très passionnant. Cela nous parait d’autant moins passionnant que nous apprenons par la suite que ce photographe rêvait dans sa jeunesse de devenir un cinéaste de talent et que son modèle était, à cette époque, Tarkovski. Et on se dit qu’il y a loin entre ces idéaux de jeunesse et le présent très morose de cet homme. Encore un peu plus tard dans le film, nous voyons ce même photographe, accompagné de son cousin, se morfondre dans son fauteuil devant un film de Tarkovski alors qu’il rêve seulement de voir un film pornographique dès que son cousin sera parti, ce qui nous montre une fois encore la distance que cet homme a prise avec ses grandes ambitions artistiques initiales. Du point de vue de ses relations féminines, sa situation ne semble pas non plus très enviable et on sent qu’il éprouve encore des sentiments pour son ex-femme, mais elle s’est remariée et va bientôt immigrer au Canada – autant dire qu’il ne la reverra certainement pas.
C’est donc au milieu de cette existence peu satisfaisante que Mahmut, le photographe, voit débarquer un beau jour chez lui Yusuf, un de ses jeunes cousins, issu du même village que lui, qui lui demande de l’héberger durant une semaine car il veut chercher du travail en tant que marin, pour voyager et gagner correctement sa vie.
Mais la crise économique qui sévit dans le pays va rendre cette recherche d’emploi un peu plus longue et compliquée que prévu et le jeune cousin va quelque peu s’incruster.

Mon humble avis :

Le début d' »Uzak » est particulièrement lent et surtout silencieux, ce qui s’explique par la grande solitude des personnages. Le premier dialogue n’arrive qu’au bout de onze minutes de film, mais ensuite, petit à petit, la parole commence à s’installer car on entre plus profondément dans les relations entre les différents protagonistes, et particulièrement entre le photographe et son cousin, dont la bonne entente du début se dégrade insensiblement, avec des hauts et des bas, jusqu’à la fin.
Bien que ce film soit avare de paroles, avec des dialogues minimalistes, il explore un très grand nombre de thèmes, et il propose énormément de réflexions, pour peu que l’on se concentre bien sur chaque scène et sur le sens des images, des situations, où une dimension comique peut affleurer assez souvent : esprit de dérision par rapport aux personnages, dont les petites mesquineries sont soulignées avec intelligence.
Nous avons d’abord un sentiment d’opposition entre ces deux cousins : à priori, quel rapport peut-il y avoir entre ce photographe de la ville, l’artiste cultivé, qui a plutôt bien réussi financièrement, et ce cousin de la campagne, un ancien ouvrier au chômage, plutôt mal dégrossi et pas très débrouillard ? Mais, au fur et à mesure du film, leurs ressemblances finissent par nous frapper bien plus que leurs différences superficielles. Tous les deux sont désespérément seuls, ne sont pas doués avec les femmes quoiqu’ils ne « pensent qu’à ça », tous les deux ont un sentiment d’échec et doivent renoncer à leurs désirs et ambitions, et tous les deux doivent se confronter à leur propre vide.
Il est d’ailleurs significatif que le photographe, possesseur d’une énorme bibliothèque (qu’il a peut-être consultée autrefois ?) n’y jette jamais un seul coup d’œil et préfère passer sa vie devant la télévision – et on sent là le regard très critique du cinéaste sur ce personnage un peu lâche et qui se laisse aller à la facilité !
Un beau film, profond et sensible, et intelligemment pensé…

**

J’avais initialement chroniqué « Uzak » dans le cadre de mon « Printemps des artistes » de 2022 puisque le héros de ce film est photographe et qu’il est question souvent de Tarkovski, mais finalement j’ai préféré chroniquer « Le Poirier sauvage » à cette occasion et repousser celui-ci en septembre.
Je retiens en tout cas l’intérêt de ce cinéaste pour les héros-artistes, d’autant plus qu’il a des choses très personnelles à en dire.

Ravel de Jean Echenoz

Couverture aux éditions de Minuit

Dans le cadre de mon défi Le Printemps des Artistes d’avril-juin 2022, j’ai lu cette biographie romancée du compositeur Maurice Ravel, intitulée sobrement Ravel, et parue aux éditions de Minuit en 2006.

Note sur l’auteur :

Jean Echenoz (né en 1947) est un écrivain et romancier français, lauréat d’une dizaine de prix littéraires, dont le Médicis en 1983 pour Cherokee et lauréat du Prix Goncourt en 1999 pour Je m’en vais. Il a publié tous ses romans aux éditions de Minuit.

Note sur le compositeur :

Maurice Ravel (1875-1937) est un compositeur français. Avec son aîné Claude Debussy, Ravel fut la figure la plus influente de la musique française de son époque et le principal représentant du courant dit Impressionniste au début du 20è siècle. Il reçut de nombreuses influences, notamment celle du jazz, de la musique espagnole, et des compositeurs du 18è siècle français comme Rameau et Couperin.
(Sources de ces notes : Wikipédia).

Mon humble Avis :

Ce court roman – 124 pages – retrace les dix dernières années de la vie de Maurice Ravel, mais quelques retours en arrière par l’évocation de souvenirs, en particulier ceux de la guerre 14-18, nous permettent d’embrasser les événements les plus marquants de son existence entière. Ainsi, nous suivons le compositeur lors de sa tournée épuisante et triomphale aux Etats-Unis. Nous assistons à la composition du Boléro, dont le gigantesque succès sera pour Ravel une surprise non moins grande. Nous l’accompagnons dans ses nuits d’insomniaque et ses accès de mélancolie.
Jean Echenoz semble attacher une grande importance aux petits détails de la vie quotidienne, par exemple aux soins de toilette et d’élégance de Ravel, qui nous est présenté comme un parfait dandy, toujours tiré à quatre épingles, arborant en toute occasion des accessoires raffinés (pochette, boutons de manchette, gants, etc.) et d’une netteté impeccable.
Le caractère de Ravel nous apparaît, d’après ce livre, doux, délicat, enclin à la mélancolie, mais aussi réservé, distant et finalement très solitaire, malgré tous ses triomphes, ses nombreuses relations mondaines et ses admirateurs innombrables, qui l’applaudissent à chaque concert.
J’ai particulièrement aimé le portrait brossé par Jean Echenoz, grâce à son écriture précise, cernant la vérité au plus près, et riche en belles descriptions.
Il m’a semblé que l’un des thèmes de cette biographie romancée était précisément ce sentiment de solitude et de tristesse qu’aucun triomphe et qu’aucune notoriété ne peuvent briser ou réchauffer durablement.
On sent le romancier très empathique avec son personnage principal, on voit qu’il l’apprécie beaucoup, et cette bienveillance est agréable à ressentir, au fil des pages.
Un beau livre, dont la fin m’a émue.

Un Extrait Page 65 :

Or l’ennui, Ravel connaît bien : associé à la flemme, l’ennui peut le faire jouer au diabolo pendant des heures, surveiller la croissance de ses ongles, confectionner des cocottes en papier ou sculpter des canards en mie de pain, inventorier voire essayer de classer sa collection de disques qui va d’Albéniz à Weber, sans passer par Beethoven mais sans exclure Vincent Scotto, Noël-Noël ou Jean Tranchant, de toute façon ces disques il les écoute très peu. Combiné à l’absence de projet, l’ennui se double aussi souvent d’accès de découragement, de pessimisme et de chagrin qui lui font amèrement reprocher à ses parents, dans ces moments, de ne pas l’avoir mis dans l’alimentation. Mais l’ennui de cet instant, plus que jamais démuni de projet, paraît plus physique et oppressant que d’habitude, c’est une acédie fébrile, inquiète, où le sentiment de solitude lui serre la gorge plus douloureusement que le nœud de sa cravate à pois. (…)

Logo du Défi, créé par Goran

Les Paupières de Yôko Ogawa

Couverture chez Actes Sud

Vous aurez remarqué que j’apprécie tout particulièrement Yôko Ogawa – dont j’ai déjà chroniqué ici plusieurs livres au cours des derniers mois – et je continue peu à peu l’exploration de son œuvre avec Les Paupières, un recueil de nouvelles autour des thèmes du sommeil et de l’insomnie, mais aussi du rêve et de l’étrangeté, que j’ai eu un très vif plaisir à découvrir.

Note pratique sur le livre :

Genre : Nouvelles
Editeur : Actes Sud (Collection Babel)
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino Fayolle
Année de parution au Japon : 2001
Année de parution en France : 2007
Nombre de pages : 206

Note sur l’écrivaine :

Yôko Ogawa (née en 1962) est l’une des principales écrivaines japonaises contemporaines, dont les romans, nouvelles et essais sont traduits dans le monde entier. Après des études universitaires en Lettres, elle se consacre à l’écriture dès le début des années 90. Admiratrice de Murakami mais aussi de certains classiques japonais et américains (Tanizaki, Kawabata, Fitzgerald, Truman Capote, etc.), elle a rapidement développé son style et son univers personnel.
(Sources : Wikipédia, Editeur).

Quatrième de Couverture :

Une petite fille touchée par l’élégance d’un vieil homme le suit dans son île et devient son alliée face à l’hostilité du monde environnant. Dans la maison vit aussi un hamster, au regard dépourvu de paupières.
Une Japonaise prend l’avion pour l’Europe. A ses côtés s’installe un homme qui lui parle puis s’endort. Sa voisine, incapable d’un tel abandon, l’interroge. Dans l’obscurité du vol de nuit, l’inconnu lui révèle alors l’existence des « histoires à sommeil ».
Une jeune femme part en voyage pour tenter de fuir ses insomnies. En s’éloignant de son pays, de son amant et de ses habitudes, elle espère trouver suffisamment d’étrangeté pour, le soir venu, s’endormir tranquillement.
Dormir, s’endormir, s’éloigner du monde pour retrouver le chemin de l’inconscient, tel est le propos de ce recueil de nouvelles à lire comme une très belle introduction à l’œuvre de Yoko Ogawa, aujourd’hui mondialement reconnue.

Mon Avis :

Il me semblait, d’après ce que j’avais déjà lu d’elle, que Yôko Ogawa excellait tout particulièrement dans l’art du roman court ou de la nouvelle. Et cela se confirme avec ce recueil de huit nouvelles, qui paraissent toutes reliées plus ou moins à la première d’entre elles (intitulée « C’est difficile de dormir en avion ») et qui paraissent également toutes trouver des échos dans la dernière d’entre elles, celle qui clôt le recueil et dont le titre est « Les Jumeaux de l’avenue des tilleuls ».
Ces histoires ressemblent beaucoup à des récits de rêves, avec un mélange d’éléments réalistes, vraisemblables, et d’autres éléments bizarres, dont les personnages ne réalisent pas vraiment l’étrangeté. Ils ne réagissent pas de manière tout à fait rationnelle ou ne cherchent pas à rétablir simplement le cours normal des choses. Par exemple, dans la nouvelle « L’art de cultiver les légumes chinois », le côté surnaturel de ces légumes phosphorescents suscite l’angoisse des personnages et les empêche de tout bonnement jeter ces plantes à la poubelle. Dans la nouvelle « Backstroke », qui est l’une des plus étranges du recueil, un jeune homme se retrouve brutalement avec un bras levé, il ne peut plus baisser son bras, et il reste dans cette position durant des années, sans se poser tellement de questions, comme si c’était un événement très naturel dont on doit prendre son parti.
Il y a probablement des symboles à chercher, par moments. Ainsi, ce jeune homme au bras levé fait écho à la période nazie, clairement évoquée au début de cette nouvelle, mais l’intention de ces symboles nous parait peu claire, ou interprétable de diverses manières, tout à fait comme dans le monde du rêve où tout peut paraître ambivalent.
J’ai particulièrement aimé la nouvelle « Le Cours de cuisine » où ce cours individuel est brutalement interrompu par deux techniciens qui viennent dégorger les tuyauteries de la maison, et ce brutal surgissement de « soixante ans d’ordures accumulées » dans les tréfonds de cette maison, m’ont fait naturellement penser à l’Inconscient, subitement mis à jour par une trop forte pression. Et ainsi, cette histoire apparemment simple et triviale nous confronte soudain à certaines frayeurs et à certains dégoûts enfouis.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur ces huit histoires et les différentes interprétations que l’on peut y lire, mais je préfère vous laisser les découvrir et les inventer selon votre sensibilité, si vous lisez ce livre.
Des nouvelles qui m’ont en tout cas beaucoup plu et qui me resteront en mémoire.

Un Extrait page 92 :
(Issu de la nouvelle « Le Cours de Cuisine »)

(…) C’est la raison pour laquelle, avant qu’il ne soit trop tard, il vaut mieux en confier le nettoyage à des entreprises qualifiées comme la nôtre. Je m’excuse, mais cela fait combien d’années que votre maison a été construite ?
– C’est que je ne sais pas très bien…
Je jetai un coup d’ oeil vers le fond de la maison en espérant la voir arriver, en vain. Le jeune homme se remit aussitôt à parler.
– D’après ce que je peux en juger, je dirais qu’elle a au moins cinquante ou soixante ans. Je suppose que pendant tout ce temps, personne n’a pensé à procéder au nettoyage des canalisations, pas une seule fois, n’est-ce pas ? C’est terrible, vous savez. Imaginez qu’il y a un endroit de la maison qui n’a pas été touché pendant soixante ans, ça vous fait froid dans le dos, n’est-ce pas ? Jour après jour, elles évacuent les poils, la crasse et les dépôts de savon de la salle de bains, le gras, les grains de riz, et les épluchures de légumes de la cuisine. Tout cela stagne, se décompose et ronge les tuyaux enterrés sous votre jardin. Nous nous proposons de vous débarrasser de ces soixante ans de saletés. (…)

**

Un autre Extrait page 148
(Issu de la nouvelle « Les ovaires de la poétesse »)

Derrière la verrerie, il y avait un cimetière. L’un des employés m’expliqua qu’il abritait les tombes des alchimistes et de leur famille qui avaient vécu autrefois dans cet endroit. Le sol était envahi par les mauvaises herbes et presque toutes les stèles étaient cassées ou penchées. Afin de reposer mes yeux fatigués d’avoir observé l’éclat des verreries, je lus les chiffres gravés sur les pierres. « 1882-1923, 1879-1880, 1890-1978, 1866-1870, 1902-1922… » Il y avait toutes sortes de chiffres, toutes sortes d’intervalles de temps. J’ai marché jusque dans les moindres recoins du cimetière en murmurant les causes de la mort qui me paraissaient les plus vraisemblables compte tenu des années de vie. « Tumeur cérébrale, scarlatine, purpura, typhus, tétanos… »
Alors que j’aurais dû être fatiguée de me déplacer ainsi, je n’arrivais pas à dormir la nuit. Quand arrivait l’heure de me coucher, je me brossais soigneusement les dents, vérifiais à plusieurs reprises que les rideaux étaient bien fermés, pliais les vêtements que je devais porter le lendemain et les posais sur le sofa, tirais sur la couverture du lit impeccablement fait, et m’allongeais après avoir éteint toutes les lumières de la chambre. Je répétais chaque soir l’opération dans le même ordre. Je craignais qu’en sauter une seule étape ne provoque la formation d’une cavité dans le cours du temps entraînant une torsion de l’obscurité qui m’aspirerait dans un monde où le sommeil n’existerait pas. (…)

**

La Formule Préférée du professeur de Yôko Ogawa

couverture chez Actes Sud

Vous aurez peut-être remarqué que je m’intéresse cette année tout particulièrement à l’écrivaine japonaise Yôko Ogawa, dont j’ai déjà chroniqué quelques livres au cours des derniers mois (La Piscine, L’annulaire, La Grossesse, entre autres) mais aussi Le Petit Joueur d’Echecs en l’honneur de Goran. Dans le souhait de mieux connaître cette écrivaine, j’ai souhaité lire l’un de ses romans les plus réputés : La Formule préférée du Professeur, qui date de 2003, et qui est disponible chez Actes Sud dans une traduction de Rose-Marie Makino-Fayolle.

Note biographique sur l’autrice :

Yôko Ogawa, née en 1962, se consacre à l’écriture dès la fin de ses études de Lettres. Admiratrice d’auteurs comme Murakami, Tanizaki, Kawabata, elle apprécie aussi Paul Auster dont le roman Moon Palace l’influença. Elle remporte le prestigieux Prix Akutagawa pour son roman La Grossesse en 1991, puis de nombreux autres prix (Tanizaki, Izumi, etc.). Traduite dans le monde entier, l’œuvre de Yôko Ogawa est particulièrement populaire en France. (Source : Wikipédia)

Quatrième de Couverture :

Une aide-ménagère est embauchée chez un ancien mathématicien, un homme d’une soixantaine d’années dont la carrière a été brutalement interrompue par un accident de voiture, catastrophe qui a réduit l’autonomie de sa mémoire à quatre-vingts minutes.
Chaque matin, en arrivant chez lui, la jeune femme doit de nouveau se présenter – le professeur oublie son existence d’un jour à l’autre – mais c’est avec beaucoup de patience, de gentillesse et d’attention qu’elle gagne sa confiance et, à sa demande, lui présente son fils âgé de dix ans. Commence alors entre eux une magnifique relation. Le petit garçon et sa mère vont non seulement partager avec le vieil amnésique sa passion pour le base-ball, mais aussi et surtout appréhender la magie des chiffres, comprendre le véritable enjeu des mathématiques et découvrir la formule préférée du professeur…
Un subtil roman sur l’héritage et la filiation, une histoire à travers laquelle trois générations se retrouvent sous le signe d’une mémoire égarée, fugitive, à jamais offerte.

Mon Humble Avis :

L’idée de mélanger les plus célèbres formules mathématiques avec une histoire romanesque, m’a paru intéressante et Yôko Ogawa nous donne à travers ce roman une véritable leçon de vulgarisation, qui rend les maths passionnantes, même pour des lecteurs réfractaires à priori à l’algèbre et à l’arithmétique. Et j’ai trouvé qu’il s’agissait là de l’idée la plus brillante de ce roman.
Par contre, il y a plusieurs autres choses que je n’ai pas trop appréciées.
Yôko Ogawa consacre de nombreuses pages au base-ball, et nous fait même assister à un match entier, avec la description des différents coups réalisés par les deux équipes, ce qui a été pour moi un long moment d’ennui ! Et comme les Français (dont je suis) ne connaissent en général strictement rien au base-ball et à ses règles complexes et sibyllines, il est probable que le lecteur s’ennuiera à peu près autant que moi.
Une autre chose qui m’a dérangée est le défaut de vraisemblance. Pas mal de péripéties semblent cousues de fil blanc, à commencer par l’amnésie du professeur qui ne l’empêche pas de mener des travaux mathématiques sur des périodes de plusieurs jours, alors qu’il est supposé tout oublier au bout de quatre-vingts minutes ! De même, il réussit à nouer une longue et profonde amitié avec la narratrice et son fils, alors qu’il les oublie totalement toutes les quatre-vingts minutes et qu’ils sont obligés de lui rappeler à nouveau qui ils sont – comment est-ce possible ? L’autrice ne nous l’explique pas vraiment.
Cependant, il y a un défaut qui m’a encore plus agacée : c’est le caractère gentillet des personnages et les trop nombreux bons sentiments qui animent ces trois gentils héros.
Et là, je n’ai pas du tout reconnu la Yôko Ogawa que j’aime et que j’admire, l’écrivaine au trait acéré, à la cruauté savamment distillée, et au pouvoir de suggestion sans pareil, l’autrice de « L’annulaire » et de « La Grossesse ».
Il m’a semblé que Yôko Ogawa pratiquait une littérature bien plus exigeante et maîtrisée dans les années 90, pour autant que je puisse en juger, et puisque j’ai déjà lu trois de ses livres des années 90 et deux des années 2000, mais cela mériterait d’être approfondi et précisé.
Je dirais donc à propos de La Formule préférée du professeur qu’il s’agit d’un roman bien construit, habile, à l’intrigue assez artificielle, pas très vraisemblable, mais qui se laisse lire sans déplaisir.

Un Extrait page 51

Pour le professeur, les problèmes difficiles ne concernaient que les mathématiques. Il s’attelait à des énoncés nécessitant de longues heures de concentration, et en plus gagnait des prix en les résolvant, mais ne se réjouissait pas tellement lorsque je le félicitais et lui faisais remarquer combien c’était merveilleux.
– Ce n’est rien de plus qu’un jeu, me disait-il sur un ton plus triste que modeste. Ceux qui élaborent les problèmes en connaissent la réponse. Résoudre un problème dont la solution existe obligatoirement, c’est un peu comme faire avec un guide une randonnée en montagne vers un sommet que l’on voit. La vérité ultime des mathématiques se dissimule discrètement à l’insu de tous au bout d’un chemin qui n’en est pas un. En plus, il n’est pas sûr que cet endroit soit un sommet. Ce peut être une gorge entre deux falaises abruptes ou un fond de vallée.
(…)

La Convocation d’Herta Müller

Dans le cadre des Feuilles allemandes organisées par Patrice et Eva du blog « Si on bouquinait un peu » et de Fabienne du blog « Livr’Escapades« , je vous propose une chronique sur la Convocation d’Herta Müller.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, une petite notice biographique sur Herta Müller s’impose :

Née en 1953 en Roumanie, dans une famille qui appartient à la minorité germanophone du pays, elle étudie les littératures allemande et roumaine. Ayant à subir la censure en Roumanie, et mal vue par la dictature de Ceaucescu, elle émigre en Allemagne en 1987. Son œuvre romanesque dénonce les violences et les injustices contre les plus faibles et les crimes des régimes dictatoriaux, avec un style réputé pour sa remarquable poésie et sa beauté un peu sèche. En Allemagne, Müller est considérée comme une écrivaine de « World Littérature », « Littérature Mondiale ».
Elle obtient le Prix Nobel de Littérature en 2009, devenant ainsi la douzième femme à recevoir cette distinction et le troisième écrivain de langue allemande, après Elfriede Jelinek et Günter Grass.

Note pratique sur le livre :

Première publication en Allemagne : 1997
Editeur : Folio
Traduit de l’allemand par Claire de Oliveira
Nombre de pages : 263.

Quatrième de Couverture :

« Je m’arrêtai en titubant, les jambes en coton, les mains lourdes. J’étais brûlante et gelée en même temps, je n’avais pas couru loin du tout, juste un bout de chemin, c’était seulement vers l’intérieur que j’avais parcouru la moitié de la terre. »

Roumanie, à la fin des années Ceausescu. Surprise en train d’envoyer un message vers l’Ouest, la narratrice est convoquée dans les bureaux de la Securitate. Jour après jour, les interrogatoires se succèdent, aussi absurdes qu’inquiétants. Où puiser la force de résister ? Auprès d’un mari qui boit pour se donner du courage ? Dans le souvenir de Lily, morte sous les balles ? Pour échapper à la folie paranoïaque, elle prend une décision. Demain, elle ne se rendra pas à la convocation…

Mon Humble Avis :

J’ai eu beaucoup de mal à avancer dans la lecture de ce roman car je me suis passablement ennuyée – un ennui de plus en plus envahissant au fur et à mesure que j’approchais de la fin.
Pourquoi me suis-je autant ennuyée ? Je vais tenter de l’expliquer. Déjà, les personnages n’ont aucun trait de caractère ou qualité susceptibles de titiller la curiosité du lecteur ou, seulement, d’accrocher son attention : aucun n’est vraiment sympathique, certains sont antipathiques mais ils restent épisodiques, la psychologie des uns et des autres n’est absolument pas creusée, je les ai ressentis comme des vagues pantins, et surtout l’héroïne-narratrice dont les motivations sont bien difficiles à comprendre. Ce que l’on comprend, c’est que cette héroïne et son amie Lilli sont prêtes à tout pour fuir à l’Ouest et échapper à la dictature mais leurs tentatives ne sont pas du tout réfléchies, ce sont des espèces d’élans impulsifs, improvisés, maladroits, et forcément voués à l’échec.

Une autre raison de mon ennui : l’importance excessive accordée à des petits détails qui ne jouent aucun rôle dans l’histoire et dont on se fiche complètement. Par exemple, une page entière est accordée à la description d’une dame qui mange des cerises dans le tramway tandis que la mort de l’un des personnages principaux ne prend que quelques lignes. Sans doute, la cerise possède une connotation révolutionnaire avérée (les cerises de la Commune) mais je ne suis pas certaine que l’écrivaine ait vraiment recherché ce symbolisme allusif et, même si c’est le cas, je ne vois pas ce que ça apporte. En tout cas, on est noyé sous des informations d’apparence futile, superflue, et on se demande leur raison d’être racontées et développées.

Troisième raison de mon ennui : On n’a pas l’impression de progresser dans un roman structuré, il n’y a pas de développement à partir d’une situation de départ clairement définie. Tout est déstructuré, sans chronologie. L’autrice raconte les choses pêle-mêle, comme une espèce de méli-mélo d’événements tous en vrac.

Je veux bien croire que ces éléments qui m’ont tellement ennuyée constituent précisément tout l’intérêt et toute la savoureuse originalité de La Convocation d’Herta Müller mais il faut croire que je suis réfractaire à la littérature excessivement audacieuse et/ou expérimentale.

J’ai cependant apprécié l’écriture très poétique d’Herta Müller, chaque phrase est ciselée d’une manière artistique, avec une recherche d’étrangeté, de beauté insolite. Elle sait parfaitement jongler avec le langage ! Mais, au bout d’un certain temps, la beauté de son style n’a plus suffi à me captiver. Et il m’a même semblé à un moment que la multiplication un peu artificielle des tours de force stylistiques finissaient par nuire à la narration, en nous perdant dans trop de digressions !

Mon jugement a peut-être l’air trop dur – surtout vis-à-vis d’une lauréate du Prix Nobel au talent mondialement reconnu – mais je préfère dire sincèrement mon avis, ce qui n’enlève, bien sûr, rien au talent très respectable de cette écrivaine et à l’importance de son œuvre.

Un Extrait page 231

J’aimerais bien savoir combien de gens ont déjà été convoqués dans notre immeuble et les magasins d’en bas, à l’usine et dans la ville entière. Car enfin il doit tous les jours se passer quelque chose chez Albu, derrière chaque porte du couloir. L’homme à la serviette qui s’est précipité pour acheter de l’aspirine, je ne le vois pas dans la voiture. Peut-être a-t-il raté le tramway ou l’a-t-il trouvé trop bondé. S’il a le temps, il peut attendre le suivant. Une femme s’est assise à côté de moi, son postérieur est plus large que le siège, d’autant qu’elle a les jambes écartées et un cabas entre elles. Sa cuisse frotte contre la mienne, la femme fouille dans le cabas et en tire un cornet de papier journal plein de cloques rouges et ramollies. Elle se prend une poignée de cerises dans le cornet, tiens, des cerises justement. Elle crache les noyaux dans son autre main. Elle ne prend pas son temps, ne les suce pas soigneusement, il reste de la chair sur tous les noyaux. Qu’a-t-elle à se presser ainsi, personne ne va lui manger sa part de cerises, après tout. A-t-elle déjà été convoquée ou le sera-t-elle un jour ?

Trois Poèmes de François Sureau

J’ai lu ce livre parce que j’aime généralement la Collection Poésie/Gallimard, une collection de grande qualité.
A vrai dire, cette Chanson de Passavant m’a passablement ennuyée dans l’ensemble et j’ai été déçue de cette lecture qui manque selon moi de substance et de fond !
Malgré tout, je vous laisse libres de juger par vous-mêmes à partir de quelques poèmes que j’ai sélectionnés parmi mes préférés – car il y en a quand même quelques uns qui ne m’ont pas déplu.

Note biographique sur l’auteur :

François Sureau est né en 1957 à Paris. Ancien énarque, haut fonctionnaire. Démissionnaire du Conseil d’Etat après quelques années, il a exercé le métier d’avocat, se consacrant par ailleurs à la littérature.
Il est l’auteur de romans (L’Infortune, Grand Prix du roman de l’Académie Française), de récits courts (Le chemin des morts) ou longs (L’Or du temps), d’essais biographiques (Inigo, Je ne pense plus voyager, Ma vie avec Apollinaire). En 2020, il est élu à l’Académie Française.

**

Redingote stambouline

Etoile de Smyrne hôtel du Nord
Les fresques saintes et les décors
Des guerres d’hier qui durent encore
Me portent heureux vers d’autres ports

J’ai écouté les rails sonores
Dans les pays où l’amour dort
A Svilengrad un mauvais sort
M’a fait coucher chaînes au corps

Etoile du Nord hôtel de Smyrne
Le temps mûrit sur le Bosphore
Dans les cafés l’urine sent fort
L’odeur me suit depuis Edirne

Lourdes sultanes qui broutez l’or
De vos palais je vous adore
Grecs embouchant la corne d’or
Et puis sautant par-dessus bord

Chez Klodfarer j’ai pris un lit
Semé d’insectes et de spores
Pour une fois j’ai bien dormi
Sans trop rêver de Peter Lorre

La voix de Dieu est coralline
Qui m’a sommé vers les cinq heures
De renoncer à mon bonheur
L’étoile qui dort au nord de Smyrne

**

L’athanor

Rue Nicolas-Flamel
Au pied de l’arbre bleu
Dans les cristaux de sel
J’ai surpris le bon Dieu

Que j’aimais le grand calme
De la morgue d’avant
Le gris-vert sur les palmes
Mes noyés chancelants

La mort a par instants
Un regard de pucelle
Et des lèvres d’enfant
Rue Nicolas-Flamel

**

Passavant à Paris

Mon coeur cet archevêque
A des passions quand il fait froid
Mitré patient bordé d’hermine
Il est d’ici et d’autrefois
Ce qu’il attend ne compte pas
Vienne l’hiver et ses abîmes.

**

La Chanson de Passavant de François Sureau était paru en 2005 aux éditions Gallimard.

Un si bel amour et autres nouvelles de Ludmila Oulitskaïa

J’avais déjà lu ce recueil de nouvelles il y a une douzaine d’années et, comme je n’en gardais pas un souvenir très précis, j’ai voulu le relire.
S’il m’avait beaucoup plu à la première lecture, la deuxième a été un peu plus mitigée et je ne suis pas sûre d’avoir apprécié l’ensemble de ces sept nouvelles.

Ludmila Oulitskaïa (née en 1943) est une écrivaine russe de romans, de nouvelles, de contes et de théâtre. Elle ne connaît le succès dans son pays qu’après le démantèlement de l’URSS. A partir des années 90, elle remporte de nombreux Prix Littéraires en Russie et à l’étranger. Elle est mariée au sculpteur Andréï Krassouline. Le recueil de nouvelles Un si bel Amour a été publié pour la première fois en Russie en 2000 et dans sa traduction française par Sophie Benech en 2002 pour Gallimard.

Je ne vais pas présenter chacune des sept nouvelles mais seulement quatre parmi les plus marquantes.

Dans La Varicelle : Un groupe de fillettes d’une dizaine d’années, dont la plupart viennent de familles aisées ou riches, se retrouvent réunies sur l’invitation de l’une d’entre elles et profitent de l’absence des parents pour se déguiser avec les vêtements et maquillages des adultes. Elles se mettent à jouer à divers jeux mais les enfantillages dégénèrent peu à peu en débordements scabreux. (…)

Dans La Bête : Un énorme chat réussit à s’introduire régulièrement dans l’appartement de la narratrice et fait presque à chaque fois ses besoins sur son couvre-lit. Bien qu’elle ferme toutes les issues et se barricade chez elle, la mystérieuse bête continue à déambuler chez elle. Sur les conseils d’une amie, et faute d’avoir pu se débarrasser de l’animal, elle entreprend de l’amadouer en lui donnant à manger. Mais bientôt des solutions plus radicales semblent devoir s’imposer car le matou est particulièrement retors. (…)

Dans Un si bel Amour : Une adolescente tombe follement amoureuse de sa jeune et belle professeure d’allemand. Elle prend l’habitude de la suivre après la fin des cours et le mode de vie de son idole la fait rêver. Alors elle décide de lui offrir une superbe gerbe de fleurs. Mais elle ne possède pas l’argent nécessaire à cet achat luxueux. Elle sera prête à faire n’importe quoi, même les choses les plus sordides, pour réunir la somme exigée. (…)

Dans Un si gentil garçon : Un professeur quinquagénaire et plutôt raffiné propose le mariage à une brave dame pas très séduisante car il ressent une forte attirance sensuelle pour son petit garçon de douze ans. Le professeur se propose donc d’assurer à la dame tout le confort et l’aisance bourgeoise en échange des travaux ménagers et d’un respect mutuel, en tout bien tout honneur. La dame accepte cet étrange marché, sans connaître les motivations profondes du professeur. Elle se réjouit même que ce nouveau mari traite l’enfant « comme son fils » et partage avec lui toute sa culture et ses connaissances raffinées. L’enfant grandit à l’ombre de son père adoptif, qui est aussi son mentor et son amant. (…)

Mon humble Avis :

Comme vous l’aurez compris en lisant les résumés ci-dessus, la sexualité adolescente et enfantine occupe une place importante dans ces nouvelles, et elle est traitée par Ludmilla Oulitskaïa avec une certaine cruauté, un regard acéré et caustique, ce qui m’a mise plusieurs fois très mal à l’aise. La présence de personnages pédophiles dans plusieurs de ces nouvelles, est d’autant plus dérangeante que l’autrice ne semble pas les condamner d’une manière très ferme, ou plus exactement, l’aspect moral ne parait pas être son souci principal.
Il m’a semblé que l’autrice développe dans la plupart de ces nouvelles une vision très destructrice de l’amour : l’amour avilit et fait tomber dans la déchéance, soit celui qui l’éprouve soit celui qui en est l’objet.
Il est question aussi dans ces nouvelles des lois répressives de l’URSS contre l’homosexualité.
La Bête est sans doute la nouvelle qui m’a le plus intéressée, car cette histoire de chat malfaisant qui s’introduit partout m’a fait penser à un autre livre russe très célèbre Le Maître et Marguerite de Boulgakov et je pense qu’il y a là un clin d’œil de Ludmila Oulitskaïa à ce félin rusé et satanique et à ce chef d’œuvre satirique des années 1930.
Bref, un livre assez dérangeant par ses thèmes, mais à l’écriture très convaincante !

Un extrait page 173 (issu d' »Un si gentil garçon »):

(…) C’est justement au son de cette voix que Nicolaï Romanovitch avait eu une illumination : et s’il essayait d’organiser sa vie autrement… Voilà une femme d’intérieur, une intendante, une infirmière… sur la base d’un contrat loyal : donnant donnant.
Nicolaï Romanovitch allait sur ses cinquante-cinq ans, un âge respectable. Donc, entendons-nous bien, ne pas s’attendre aux plaisirs du lit ni compter dessus ; en revanche, une pièce indépendante, une totale sécurité matérielle et, cela va de soi, du respect. De votre côté, honorable Xanthippe Ivanovna, les travaux domestiques et la garde du foyer, autrement dit, la lessive, la cuisine, le ménage. Quant à votre fils, je l’adopterai, je l’élèverai de mon mieux. Je lui ferai faire des études. Oui, de la musique, de la gymnastique… Un Ganymède aux pieds légers, fleurant bon l’huile d’olive et la jeune sueur… (…)

La lucidité de José Saramago

couverture du roman de José Saramago

J’aime bien l’écrivain portugais José Saramago (1922-2010), Prix Nobel de Littérature en 1998, dont j’avais déjà chroniqué ici le célèbre roman L’aveuglement puis l’excellent Tous les noms – deux livres que j’avais lus avec énormément de plaisir.
Aussi, lorsque Goran et moi nous sommes mis d’accord sur La lucidité de ce même écrivain pour une lecture commune, j’étais tout à fait enthousiaste et impatiente de découvrir cette histoire.

Avant de vous présenter ma chronique, je vous invite à prendre connaissance de celle de Goran ici : sur le blog « des livres et des films »

La Situation de départ de ce livre est particulièrement alléchante et semble promettre une histoire captivante :
Dans un pays indéterminé, qui pourrait être le Portugal ou la France – en tous cas, un pays occidental apparemment démocratique -, à l’occasion d’une élection municipale dans la capitale, on enregistre un taux record de votes blancs : 70%.
Le gouvernement décide de faire revoter la ville mais la proportion de votes blancs s’aggrave puisqu’elle atteint cette fois 84%.
Nous assistons aux manigances et aux vilains procédés du gouvernement pour reprendre le contrôle de la situation : tentatives policières de détecter la présence de perturbateurs anarchistes, espionnage des habitants, discrédit jeté sur « les blanchards » pour les faire passer pour des dangereux séditieux, etc.
Après réflexion, le gouvernement décide de déserter la ville, de changer de capitale, et de livrer les habitants à eux-mêmes, sans police, sans armée, sans maire ni gouvernement, en espérant engendrer un chaos suffisant pour ramener le peuple à la raison et rétablir l’ordre.
Mais les choses ne se passent pas aussi mal que prévu et le gouvernement va utiliser des moyens toujours plus autoritaires, criminels et cyniques pour rétablir la situation à son profit.
(…)

Mon humble Avis :

Il m’a semblé que ce roman n’était pas très vraisemblable : la tentative du gouvernement de faire passer les votes blancs pour des dangereux anarchistes et des brutes sanguinaires ne parait pas crédible quand ces votes blancs représentent 84% de la population.
A priori, si le peuple a voté blanc dans son écrasante majorité, il est bien placé pour savoir ses propres motivations, intentions et besoins politiques donc on imaginerait des assemblées citoyennes qui se mettraient en place, des nouveaux partis qui verraient le jour, et une prise en main populaire du destin commun.
Mais dans ce roman de Saramago, ce n’est pas du tout comme ça que les choses se passent : au contraire, le peuple se montre très passif, naïf et manipulable, ne cherche pas à s’organiser ou à élire des porte-paroles et le gouvernement en place s’oriente vers une attitude de plus en plus autoritaire et dictatoriale pour garder le pouvoir.
Je suis peut-être trop optimiste sur la capacité de réaction des peuples mais j’ai eu du mal à entrer dans cette histoire pour cette raison.
Vers la moitié du livre, l’auteur donne une orientation tout à fait différente à son histoire : on se dirige plus vers une enquête policière traditionnelle et l’aspect politique de satire des partis en place et des démocraties occidentales est moins présent.
A ce moment-là, on s’aperçoit que La Lucidité a été conçue comme la suite du roman le plus célèbre de Saramago : L’aveuglement, puisqu’on retrouve les mêmes personnages et que leur groupe est accusé d’avoir un rôle prépondérant dans le triomphe du vote blanc.
C’est vraiment très peu crédible selon moi, je n’ai pas vraiment accroché à cette intrigue tirée par les cheveux.
Par contre, j’ai, une nouvelle fois, beaucoup apprécié l’écriture de cet auteur, ses longues phrases très complexes, pleines de subordonnées et de digressions inattendues, au vocabulaire recherché et à l’humour pince-sans-rire – un style extrêmement savoureux qui donne envie d’aller jusqu’au bout !
Remarquons aussi, pour rendre justice à ce roman, que cette interrogation sur le vote blanc et les institutions politiques de plus en plus éloignées du peuple, ces crises de la démocratie représentative, sont tout de même intéressantes et ont le mérite de nous faire réfléchir et imaginer des alternatives.

Extrait page 333 :

A présent le commissaire va de nouveau sortir. Il a glissé les deux lettres dans une des poches intérieures de son veston, il a enfilé sa gabardine bien que la météorologie soit plus agréable qu’on ne pourrait s’y attendre en cette période de l’année, comme il put d’ailleurs le vérifier de visu en ouvrant la fenêtre et en observant les lents nuages blancs épars qui passaient en haut du ciel. Il se peut qu’une autre raison puissante ait pesé, en fait la gabardine, surtout dans sa version imperméable avec ceinture, constitue une sorte de signe distinctif des détectives de l’ère classique, tout au moins depuis que raymond chandler a créé le personnage de marlowe, si bien qu’en voyant passer un individu coiffé d’un feutre au bord abaissé sur le front et vêtu d’une gabardine dont le col est relevé, le fait de proclamer aussitôt que c’est humphrey bogart qui darde obliquement son regard pénétrant entre le bord du chapeau et celui du col est une science à la portée de n’importe quel lecteur de romans policiers, section mort violente. Ce commissaire-ci ne porte pas de chapeau, il est tête nue, la mode d’une modernité qui abhorre le pittoresque en a décidé ainsi et, comme on dit, vise à la tête avant même de demander si la cible est encore vivante. (…)

La Lucidité de José Saramago a été publié pour la première fois en 2004, et je l’ai lu chez Points dans une édition de 2006 où il compte 370 pages.

Au piano, de Jean Echenoz

J’ai lu ce roman par curiosité pour le titre : jouant un petit peu de piano moi-même (très modestement) il ne pouvait que m’attirer.
Je ne savais donc rien de cette histoire avant de commencer la lecture – sauf qu’il serait plus ou moins question de musique – et je suis allée de surprises en surprises au fur et à mesure que j’avançais dans ce livre.
Certes, la musique est présente le long de ces pages puisque le héros, Max Delmarc, est un célèbre pianiste virtuose, un artiste dévoré par le trac avant chaque concert et qui cherche dans l’alcool un remède à ses épouvantes. Cet homme est hanté par le souvenir d’une femme, Rose, qu’il a côtoyée plusieurs fois à l’époque de ses études et qu’il lui arrive encore parfois de croiser au hasard de ses promenades ou dans le métro, comme une obsession soudainement matérialisée dans son champ de vision.
Nous sommes prévenus dès la première page du roman : Max Delmarc, le héros du livre, va mourir de mort violente dans vingt-deux jours. Malgré cette annonce, je n’ai pas pu m’empêcher d’être surprise au moment de cette agression et du meurtre qu’elle entraîne.
Vous penserez certainement : puisque le héros meurt, c’est la fin de l’histoire. Eh bien non. Car, après la mort, il se passe encore beaucoup de choses. Pas tout à fait comme le racontent les religions car Jean Echenoz imagine une sorte de Purgatoire, de Paradis et d’Enfer très différents de leurs descriptions traditionnelles dans les livres saints.

Mon avis d’humble lectrice :

On sent que l’auteur s’est beaucoup amusé à écrire ces pages débordantes de fantaisie et d’ironie, et j’ai trouvé ce roman extrêmement divertissant, j’ai souri très souvent, j’ai parfois eu un peu peur, et les surprises succédant aux surprises, je suis arrivée très vite à la fin du livre, sans voir le temps passer.
Bref : une lecture plaisante, qui change vraiment les idées et vous transporte dans son monde amusant pendant quelques heures. Le style est brillant, c’est une belle écriture, rythmée, un peu précieuse, qui ne néglige pas l’imparfait du subjonctif et les ellipses.
J’aurais aimé parfois que le propos devienne plus profond ou plus philosophique (puisqu’Echenoz aborde des thèmes aussi graves que la mort, l’immortalité, l’amour) mais ce n’était visiblement pas son but, et ce roman reste presque jusqu’au bout dans un registre léger, ce qui n’est d’ailleurs pas si mal.
Un bon divertissement !

Extrait page 42

Max s’approcha, déterminé. Le chien se remit à le regarder sans agressivité, sans émettre aucun grondement ni montrer la moitié d’une dent, semblant aussi gentil qu’il était gros – je vous demande un peu à quoi ça sert, des chiens pareils. Elle aussi regardait Max venir, l’air à peine étonné, sans froncer l’ombre d’un sourcil ni brandir le moindre spray d’autodéfense à l’extrait de poivre naturel.
Ne craignez rien, bafouilla Max trop vite, j’en ai pour une seconde, voilà. Je vous croise depuis longtemps dans la rue. C’est vrai, sourit-elle. C’est bon, se dit Max, elle m’a repéré, c’est déjà ça. Et je, dit Max, voilà, je voulais juste savoir qui vous êtes. Gonflé, le type. (…)