Deux extraits de Nom de pays : le Pays, de Proust

Nom de pays : le pays est donc la deuxième partie du tome 2 de La Recherche du Temps Perdu, intitulé A l’ombre des Jeunes filles en Fleurs.
C’est dans ce roman, qui se situe à Balbec, une station balnéaire de la côte normande, que le narrateur fait la connaissance d’un groupe de jeunes filles, parmi lesquelles Albertine Simonet finit par prendre une place privilégiée. Au moment où il les croise pour la première fois, se promenant en bord de mer, il ignore qui elles sont et s’il aura un jour l’occasion de les revoir.

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Extrait page 360

Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle ; que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux qu’il connaît – pelouses des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que celle du paradis persan -, les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour elle ; et surtout que c’est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux. Et c’était par conséquent toute sa vie qui m’inspirait du désir ; désir douloureux, parce que je le sentais irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma vie ayant brusquement cessé d’être ma vie totale, n’étant plus qu’une petite partie de l’espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir, et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m’offrait ce prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le bonheur.

Extrait page 432

Quand quelques jours après le départ de Saint-Loup, j’eus réussi à ce qu’Elstir donnât une petite matinée où je rencontrerais Albertine, le charme et l’élégance, tout momentanés, qu’on me trouva au moment où je sortais du Grand-Hôtel (et qui étaient dus à un repos prolongé, à des frais de toilette spéciaux), je regrettai de ne pas pouvoir les réserver (et aussi le crédit d’Elstir) pour la conquête de quelque autre personne plus intéressante, je regrettai de consommer tout cela pour le simple plaisir de faire la connaissance d’Albertine. Mon intelligence jugeait ce plaisir fort peu précieux, depuis qu’il était assuré. Mais en moi, la volonté ne partagea pas un instant cette illusion, la volonté qui est le serviteur persévérant et immuable de nos personnalités successives ; cachée dans l’ombre, dédaignée, inlassablement fidèle, travaillant sans cesse, et sans se soucier des variations de notre moi, à ce qu’il ne manque jamais du nécessaire. Pendant qu’au moment où va se réaliser un voyage désiré, l’intelligence et la sensibilité commencent à se demander s’il vaut vraiment la peine d’être entrepris, la volonté qui sait que ces maîtres oisifs recommenceraient immédiatement à trouver merveilleux ce voyage si celui-ci ne pouvait avoir lieu, la volonté les laisse disserter devant la gare, multiplier les hésitations ; mais elle s’occupe de prendre les billets et de nous mettre en wagon pour l’heure du départ.

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Molloy de Samuel Beckett

Voici un livre pour le moins étonnant, qui constitue une lecture commune avec Goran, du blog Des livres et des films et je vous invite à prendre connaissance de sa critique ici-même !

Précisons tout de suite que ce roman se compose de deux parties à peu près égales : dans la première nous suivons les pérégrinations de Molloy, un vieillard hideux et asocial, qui souffre de diverses difformités physiques et qui se déplace à travers villes, campagnes, bords de mer, et finalement forêts d’abord à bicyclette, puis à pied, et finalement en rampant sur le sol. Que cherche Molloy ? A retrouver sa mère, avec laquelle il entretient des relations fortement conflictuelles, mais avec qui il pense avoir une affaire à régler, et bien qu’il ne dise jamais quelle est cette affaire. Il croise au cours de son voyage quelques individus isolés mais aucun lien positif durable ne se noue avec eux, il reste un étranger solitaire.
Dans la deuxième partie du roman, nous suivons les faits et gestes de Moran, une sorte d’agent secret ou de détective, qui est chargé par un « messager » de retrouver la trace de Molloy dans le pays de Ballyba et tandis que lui vit dans la ville de Shit. Moran parait beaucoup mieux intégré dans la société que Molloy : il a une propriété terrienne, avec des poules et des ruches, il dispose d’une vieille domestique, il a un métier, il entretient des relations privilégiées avec le Père Ambroise, le curé de la ville, il règne avec autorité et même un peu de sadisme sur son fils unique, un garçon de treize ans assez récalcitrant. C’est précisément avec son fils qu’il est chargé de partir pour retrouver Molloy. Les préparatifs du départ durent assez longtemps, Moran ne cesse de repousser l’heure du départ, il se demande ce qu’il devra faire de Molloy quand il l’aura retrouvé.
Les deux héros du roman vivent dans une grande ignorance : Molloy ne sait pas son propre nom ni celui de la ville où habite sa mère, Moran se pose des tas de questions métaphysiques, surtout au terme de son voyage, des questions d’ordre biblique en particulier.
En lisant ce texte, on cherche des sens cachés, des symboles, aussi bien sur la psychanalyse et sur la filiation, mais aussi sur la religion ; on peut voir ces deux voyages de Molloy et Moran comme des processus de destruction, les deux personnages ne cessant de se dégrader physiquement et moralement.
Il m’a semblé que le thème du Mal était aussi très présent, car le mouvement de reptation de Molloy fait évidemment penser au serpent de la Genèse, et Moran lui-même se demande à la fin du livre  » le serpent rampait-il ou, comme l’affirme Comestor, marchait-il debout ? » ou encore  » serait-il exact que les diables ne souffrent point des tourments infernaux ? »

Ce roman très passionnant, mais dont la lecture est un peu difficile par moments, a été publié pour la première fois en 1951 aux éditions de Minuit, et l’exemplaire que je me suis procuré est paru chez Minuit Double.

Deux extraits d’Autour de Mme Swann, de Proust

Extrait page 53 :

Ma mère ne parut pas très satisfaite que mon père ne songeât plus pour moi à la « carrière ». Je crois que soucieuse avant tout qu’une règle d’existence disciplinât les caprices de mes nerfs, ce qu’elle regrettait, c’était moins de me voir renoncer à la diplomatie que de m’adonner à la littérature. « Mais laisse donc, s’écria mon père, il faut avant tout prendre du plaisir à ce qu’on fait. Or, il n’est plus un enfant. Il sait bien maintenant ce qu’il aime, il est peu probable qu’il change, et il est capable de se rendre compte de ce qui le rendra heureux dans l’existence. »
En attendant que grâce à la liberté qu’elles m’octroyaient, je fusse, ou non, heureux dans l’existence, les paroles de mon père me firent ce soir-là bien de la peine. De tout temps ses gentillesses imprévues m’avaient quand elles se produisaient donné une telle envie d’embrasser au-dessus de sa barbe ses joues colorées que si je n’y cédais pas, c’était seulement par peur de lui déplaire. Aujourd’hui, comme un auteur s’effraye de voir ses propres rêveries qui lui paraissent sans grande valeur parce qu’il ne les sépare pas de lui-même, obliger un éditeur à choisir un papier, à employer des caractères peut-être trop beaux pour elles, je me demandais si mon désir d’écrire était quelque chose d’assez important pour que mon père dépensât à cause de cela tant de bonté. Mais surtout, en parlant de mes goûts qui ne changeraient plus, de ce qui était destiné à rendre mon existence heureuse, il insinuait en moi deux terribles soupçons. Le premier c’était que (alors que chaque jour je me considérais comme sur le seuil de ma vie encore intacte et qui ne débuterait que le lendemain matin) mon existence était déjà commencée, bien plus, que ce qui en allait suivre ne serait pas très différent de ce qui avait précédé. Le second soupçon, qui n’était à vrai dire qu’une autre forme du premier, c’est que je n’étais pas situé en dehors du Temps, mais soumis à ses lois, tout comme ces personnages de roman qui à cause de cela me jetaient dans une telle tristesse quand je lisais leur vie, à Combray, au fond de ma guérite d’osier.
(…)

Extrait page 156

Je venais d’écrire à Gilberte une lettre où je laissais tonner ma fureur, non sans pourtant jeter la bouée de quelques mots placés comme au hasard, et où mon amie pourrait accrocher une réconciliation ; un instant après, le vent ayant tourné, c’était des phrases tendres que je lui adressais pour la douceur de certaines expressions désolées, de tels « jamais plus » si attendrissants pour ceux qui les emploient, si fastidieux pour celle qui les lira, soit qu’elle les croie mensongers et traduise « jamais plus » par « ce soir-même, si vous voulez bien de moi » ou qu’elle les croie vrais et lui annonçant alors une de ces séparations définitives qui nous sont si parfaitement égales dans la vie quand il s’agit d’êtres dont nous ne sommes pas épris. Mais puisque nous sommes incapables tandis que nous aimons d’agir en dignes prédécesseurs de l’être prochain que nous serons et qui n’aimera plus, comment pourrions-nous tout à fait imaginer l’état d’esprit d’une femme à qui même si nous savions que nous lui sommes indifférents, nous avons fait perpétuellement tenir dans nos rêveries, pour nous bercer d’un beau songe ou nous consoler d’un gros chagrin, les mêmes propos que si elle nous aimait ? Devant les pensées, les actions d’une femme que nous aimons, nous sommes aussi désorientés que le pouvaient être devant les phénomènes de la nature, les premiers physiciens (avant que la science fût constituée et eût mis un peu de lumière dans l’inconnu).
(…)

Deux extraits de Voyage au bout de la nuit de Céline

J’ai choisi deux extraits dans la partie du Voyage que je préfère, celle où Bardamu se trouve à New York.

Extrait page 271 :

La ville entière manquait de concierge. Une ville sans concierge ça n’a pas d’histoire, pas de goût, c’est insipide telle une soupe sans poivre ni sel, une ratatouille informe. Oh ! Savoureuses raclures ! Détritus, bavures à suinter de l’alcôve, de la cuisine, des mansardes, à dégouliner en cascades par chez la concierge, en plein dans la vie, quel savoureux enfer ! Certaines concierges de chez nous succombent à leur tâche, on les voit laconiques, toussantes, délectables, éberluées, c’est qu’elles sont abruties de Vérité ces martyres, consumées par Elle.
Contre l’abomination d’être pauvre, il faut avouons-le, c’est un devoir, tout essayer, se saouler avec n’importe quoi, du vin, du pas cher, de la masturbation, du cinéma. On ne saurait être difficile, « particulier » comme on dit en Amérique. Nos concierges à nous fournissent bon ou mal an, convenons-en, à ceux qui savent la prendre et la réchauffer, bien près du cœur, de la haine à tout faire et pour rien, assez pour faire sauter un monde. A New York on se trouve atrocement dépourvu de ce piment vital, bien mesquin et vivant, irréfutable, sans lequel l’esprit étouffe et se condamne à ne plus médire que vaguement, et bafouiller de pâles calomnies. (…)

Extrait page 293 :

Elle essayait bien aimablement de me retenir auprès d’elle Molly, de me dissuader …  » Elle passe aussi bien ici qu’en Europe la vie, vous savez, Ferdinand ! On ne sera pas malheureux ensemble. » Et elle avait raison dans un sens.  » On placera nos économies … on s’achètera une maison de commerce … on sera comme tout le monde…  » Elle disait cela pour calmer mes scrupules. Des projets. Je lui donnais raison. J’avais même honte de tant de mal qu’elle se donnait pour me conserver. Je l’aimais bien, sûrement, mais j’aimais encore mieux mon vice, cette envie de m’enfuir de partout, à la recherche de je ne sais quoi, par un sot orgueil sans doute, par conviction d’une espèce de supériorité.
Je voulais éviter de la vexer, elle comprenait et devançait mon souci. J’ai fini, tellement qu’elle était gentille par lui avouer la manie qui me tracassait de foutre le camp de partout. Elle m’a écouté pendant des jours et des jours, à m’étaler et me raconter dégoûtamment, en train de me débattre parmi des fantasmes et les orgueils et elle n’en fut pas impatientée, bien au contraire. Elle essayait seulement de m’aider à vaincre cette vaine et niaise angoisse. Elle ne comprenait pas très bien où je voulais en venir avec mes divagations, mais elle me donnait raison quand même contre les fantômes ou avec les fantômes, à mon choix.

Bilan de mes lectures de Juillet


Me voilà donc de retour après des vacances reposantes et agréables.
Je m’étais fixé de lire des classiques, des livres que j’avais envie de lire depuis longtemps et dont j’attendais beaucoup.
J’ai lu quatre romans en juillet :

Voyage au bout de la nuit de Céline :

Après avoir lu Rigodon il y a quelques mois, j’entamai cette lecture avec quelque appréhension, mais je fus vite rassurée et captivée par les aventures de Bardamu. Le style, beaucoup moins heurté et chaotique que dans Rigodon, m’a paru très expressif et agréable à lire, avec des traits d’humour vif et acéré. Céline se pose comme un misanthrope invétéré, et son regard sur le monde est presque constamment caustique et négatif, mais quelques personnes trouvent grâce à ses yeux, comme Molly, et il leur consacre des pages pleines d’émotions et de sensibilité. J’ai, d’une manière générale, préféré la première partie du roman, avant que Bardamu devienne médecin en banlieue parisienne : le début pendant la guerre de 14, le voyage en Afrique, puis le séjour aux Etats-Unis m’ont paru tout à fait succulents et formidables. J’ai été beaucoup plus réservée vis-à-vis des longues péripéties avec les Henrouille et Robinson, avec des histoires de meurtres que je n’ai pas trouvé convaincantes, puis j’ai de nouveau aimé les passages concernant l’asile psychiatrique, où l’acuité et l’humour de l’auteur font de nouveau merveille.
Bref, une lecture que j’ai globalement aimée, et que j’ai rapidement terminée malgré l’épaisseur de son volume car l’énergie du style et la vivacité du récit portent le lecteur vers l’avant !

Autour de Madame Swann de Marcel Proust :

J’avais lu avec un énorme plaisir le premier tome de La recherche du temps perdu il y a deux ans et je me faisais une joie de poursuivre avec le deuxième tome (A l’ombre des jeunes filles en fleurs). Je ne dirais pas que je suis déçue, car c’est toujours un grand plaisir de s’imprégner de l’atmosphère proustienne, mais j’avoue que j’ai parfois du mal à suivre les longues analyses psychologiques ou réflexions sur tel ou tel sentiment amoureux. Autant le premier tome m’avait semblé parfaitement rythmé, alternant dans un savant dosage les parties de récit, celles des descriptions, et celles de l’analyse, sans longueur et sans temps mort, autant « Autour de Madame Swann » (1ère partie du 2è tome) m’a paru lent, long, et excessivement raffiné à mon goût. Mais c’est peut-être moi qui n’étais pas dans le bon état de réceptivité, ou la canicule qui m’avait trop ramolli les neurones …
Une lecture, en tout cas, qui est loin de m’avoir déplu, mais qui aurait pu m’enthousiasmer davantage.

La Métamorphose de Franz Kafka :

J’avais découvert cette géniale nouvelle de Kafka en classe d’allemand au Lycée mais, partagée entre la fascination et le dégoût, je n’avais pas su déterminer si j’aimais ou non ce livre. Relue vers l’âge de 25 ans, mais cette fois en français, cette nouvelle m’avait encore plus impressionnée qu’à la première lecture et je m’étais terriblement identifiée à Gregor Samsa – mais je n’étais toujours pas persuadée d’aimer ce livre qui avait un impact si fort sur moi. J’étais donc très tentée de relire cette nouvelle pour voir ce que j’en penserais vingt ans après. Eh bien, elle m’a beaucoup touchée, émue, et de nombreux passages, que je n’avais pas remarqués étant jeune, m’ont paru cette fois lourds de sens et méritant d’être médités, comme la pomme pourrie envoyée par le père dans le dos de Gregor, ou l’épisode de la jeune sœur jouant du violon pour les locataires de l’appartement.
Un chef d’oeuvre à lire et relire !

Molloy de Samuel Beckett :

Ce roman est une lecture commune avec Goran du blog des Livres et des Films.
On connaît Samuel Beckett comme dramaturge, voire comme poète, mais son oeuvre romanesque mérite aussi qu’on s’y attarde.
Molloy (1951) est le premier volet d’une trilogie qui se poursuit par Malone meurt (1951) et par l’Innommable (1953).
Vous pourrez lire mon article complet sur ce livre, ainsi que celui de Goran, le 12 septembre, donc je n’en dis pas plus pour le moment !

Quai Ouest de Bernard-Marie Koltès

Mes vacances ne sont pas loin d’être finies, ou du moins je commence à préparer sérieusement mon retour sur ce blog.

En attendant ma réapparition définitive du 1er septembre (avec les comptes-rendus de toutes mes lectures estivales), voici un petit billet en guise de mise en bouche.

Cette lecture est encore très fraîche dans ma mémoire puisque je viens juste de la terminer, mais je dois dire que je ne suis pas convaincue du tout et que je me suis passablement ennuyée. On me rétorquera peut-être qu’une pièce de théâtre est faite pour être vue sur une scène, et non pas lue, et certainement une mise en scène judicieuse doit pouvoir pimenter un peu ce texte qui m’a paru bien plat. La situation de départ est pourtant prometteuse et intéressante mais, rapidement, l’action se fige et se dilue sans que rien ne se passe, ni dans les actes ni dans les paroles.
La situation de départ : un homme (Koch) se fait conduire par son chauffeur (Monique) sur le quai désert d’un quartier misérable, dans le but de se suicider. Alors qu’il vient de sauter dans le fleuve, il est repêché par un homme qui n’est pas forcément animé par de bonnes intentions. Une famille d’immigrés (espagnols ou indiens ?) cherche à profiter de la situation pour le racketter.
Les personnages se disputent pour savoir s’ils vont crever les pneus de la voiture, où est le delco, où est la montre luxueuse de Koch (le candidat au suicide), où sont les clés de la voiture, est-ce que tel personnage veut bien donner les clés de la voiture à tel autre, etc.
La fin redonne un peu d’énergie à ces situations plates et figées, avec quelques dialogues qui font mouche, et une tension dramatique accrue, mais ça reste tout de même très en-dessous (à mon avis) de cette autre très bonne pièce de Koltès : Dans la solitude des champs de coton qui n’est pourtant postérieure que d’une année (1986) mais dont l’écriture me parait bien plus élaborée.
Pour moi qui aime bien Koltès d’habitude et qui apprécie son style, c’est une assez mauvaise surprise.

Tu ne t’aimes pas, de Nathalie Sarraute


Ce livre était dans ma bibliothèque depuis très longtemps (peut-être quinze ans ?) et c’est une satisfaction d’avoir enfin pu le lire. Ca doit être son titre qui me faisait peur, je devais craindre que me soient révélés des secrets psychologiques, des tares affectives, ou je ne sais quoi.

Il faut d’abord préciser que ce livre parle des gens qui ne s’aiment pas mais aussi et surtout des gens qui s’aiment énormément, et Nathalie Sarraute dresse un portrait assez repoussant de ces espèces de gros Narcisses que nous avons parfois la malchance de côtoyer et auxquels, immanquablement, nous nous attachons parce que l’amour qu’ils éprouvent pour eux-mêmes est contagieux et attire sur eux la vénération de ceux qui ne s’aiment pas.
Le livre est donc basé sur cette opposition simple entre deux types de personnes : ceux qui s’aiment attirent le bonheur, semblent faits pour lui, ils ont une personnalité compacte et monolithique, ils savent décider rapidement ce qui est mal et ce qui est bien, ils savent juger et mettre des limites, imposer leur volonté et leurs goûts, tandis que ceux qui ne s’aiment pas ne reconnaissent pas le bonheur quand ils le vivent, ont une personnalité qu’ils ressentent comme confuse et mal déterminée, ont des doutes dans leurs rapports aux autres, manquent d’assurance, etc.
J’ai bien aimé la forme de ce livre, très originale et très vivante, qui se présente comme une suite de dialogues entre les différentes voix intérieures de celui qui ne s’aime pas et qui tour à tour analyse, raconte, réagit, doute, se confie.
Assez agréable à lire et intéressant, mais peut-être un petit peu trop binaire à mon goût, ce livre malgré tout fait réfléchir à nos relations avec les autres et aux rapports de pouvoir entre les êtres.

J’ai lu « Tu ne t’aimes pas » dans le cadre du défi Autour du monde, elles écrivent, pour ce qui concerne l’Europe mais Nathalie Sarraute rentre également dans la catégorie des auteures intemporelles, donc je verrai.

Sonietchka, de Ludmila Oulitskaïa


Sonietchka est un court roman de Ludmila Oulitskaïa, paru en russe en 1995 et en français chez Gallimard en 1996.
Je l’ai lu en poche, où la quatrième de couverture dévoile toute l’histoire jusqu’à la fin, ce qui est tout de même un peu gênant, même si cette histoire est plutôt une chronique familiale et ne recèle pas un suspense haletant (mais ce n’est pas le but, je crois).

Le début de l’histoire : Sonietchka passe sa jeunesse plongée dans la lecture, imperméable au monde environnant. Elle est laide mais cela ne l’affecte nullement. Elle devient bibliothécaire et c’est sur son lieu de travail qu’elle rencontre un peintre plus âgé qu’elle, qui la reconnaît tout de suite comme sa future épouse, et le demande en mariage sur-le-champ. (…)

Mon avis : Le personnage principal, Sonietchka, que l’on suit tout au long de sa vie, est une femme d’une grande bonté et d’une grande sagesse, même si elle n’a pas de talent particulier et semble tout à fait banale en apparence. Elle est douée pour le bonheur puisque, même dans l’adversité et la solitude, elle voit toujours la vie avec bienveillance et douceur et ne parait sensible qu’aux aspects positifs de l’existence.
Ce personnage de femme imprime à ce roman une tonalité paisible, douce, pleine d’une tendre ironie et j’ai bien aimé le regard que l’auteure porte sur ses personnages, finement brossés et, au final, attachants.
J’ai trouvé un vif plaisir de lecture, une écriture distanciée mais certainement pas froide, des personnages humains, une vision réconfortante du monde.

J’ai lu ce roman dans le cadre du défi « Autour du monde, elles écrivent », pour le continent européen.

Voici un extrait page 47 :

Mais l’amertume de vieillir n’empoisonnait nullement la vie de Sonietchka, comme c’est le cas pour les femmes fières de leur beauté. L’immuable différence d’âge avec son mari ancrait en elle l’impression de jouir d’une jeunesse inaltérable, impression que confirmait l’inextinguible jalousie de Robert Victorovitch. Et chaque matin était peint aux couleurs de ce bonheur de femme immérité et si violent qu’elle n’arrivait pas à s’y accoutumer. Au fond de son âme, elle s’attendait secrètement à tout instant à perdre ce bonheur, comme une aubaine qui lui serait échue par erreur, à la suite d’une négligence.

Mémoire de fille, d’Annie Ernaux

Ce livre est paru il y a deux ans chez Gallimard et j’ai eu tout de suite très envie de le lire, mais finalement d’autres lectures m’ont accaparée entre temps et je n’y ai repensé que récemment.

Résumé du livre (par l’éditeur) :
« J’’ai voulu l’’oublier cette fille. L’’oublier vraiment, c’’est-à-dire ne plus avoir envie d’’écrire sur elle. Ne plus penser que je dois écrire sur elle, son désir, sa folie, son idiotie et son orgueil, sa faim et son sang tari. Je n’’y suis jamais parvenue. »
Dans Mémoire de fille, Annie Ernaux replonge dans l’’été 1958, celui de sa première nuit avec un homme, à la colonie de S dans l’’Orne. Nuit dont l’onde de choc s’’est propagée violemment dans son corps et sur son existence durant deux années.
S’’appuyant sur des images indélébiles de sa mémoire, des photos et des lettres écrites à ses amies, elle interroge cette fille qu’’elle a été dans un va-et-vient implacable entre hier et aujourd’’hui.

Mon avis :
Ce livre m’a touchée énormément, et pour plusieurs raisons :
– parce qu’Annie Ernaux aborde dans ce livre le thème de la jeunesse et de l’entrée maladroite dans l’âge adulte, avec tous les doutes, le mal-être, les errements, les erreurs, que cela engendre, l’instabilité émotionnelle dont elle parle avec beaucoup de justesse.
– parce qu’elle parle du désir féminin et de la honte qu’il peut entraîner, de l’attitude humiliante et violente des hommes qui ne respectent pas ce désir.
– parce qu’elle sait ressusciter les époques plus ou moins lointaines avec un grand talent, se remettre dans le contexte du moment, avec non seulement les événements historiques et culturels, mais aussi avec toutes les manières de penser, de parler, de réagir, ce qui est très passionnant et nous donne une impression d’être immergés dans ces époques.
– c’est aussi une réflexion sur la féminité, sur la liberté de vivre ou non selon ses aspirations et ses désirs.
Peut-être que, par moments, Annie Ernaux donne un peu l’impression d’avoir écrit ce livre pour régler des comptes, par esprit de rancune, mais il est vrai qu’elle a été confrontée dans cet épisode de sa jeunesse à des événements traumatisants, à des êtres assez ignobles.
Je recommande chaudement ce livre, d’une sincérité étonnante !

Les Carnets du Grand Chemin, de Julien Gracq

Je vous avais promis une chronique sur ce livre, la voici.
C’est un livre de souvenirs et de réflexions qui se succèdent sans ordre logique, et qui suivent probablement le fil de la rêverie et des réminiscences hasardeuses.
Cependant, les cent-trente premières pages sont consacrées à des descriptions de paysages (dont je parlais dans mon précédent article sur un extrait de ce livre). 130 pages c’est tout de même beaucoup, même si les descriptions sont très belles, et j’avoue avoir lu certaines pages en diagonale car j’étais pressée de passer à d’autres sujets.
Et, en effet, d’autres sujets moins impersonnels apparaissent par la suite : souvenirs d’enfance, récits de rêves, souvenirs en tant que professeur de géographie mais aussi en tant qu’étudiant, impressions de lectures ou de relectures d’auteurs généralement anciens, réflexions sur l’Histoire (il aime particulièrement la période napoléonienne et la Restauration), réflexions sur l’Histoire littéraire (il parle plusieurs fois d’André Breton, mais aussi de Montherlant, de Gide, et d’autres écrivains qu’il a connus, mais également des écrivains romantiques aussi bien allemands que français). Il compare aussi le métier d’écrivain à celui des autres artistes, peintres et musiciens, pour relever sa spécificité, son originalité. Il explicite le rapport complexe qu’il a entretenu avec le Surréalisme, puisque Breton, enthousiasmé par le Chateau d’Argol, lui avait proposé de faire partie du groupe, et qu’il avait refusé, tout en se sentant des affinités avec eux. Tout aussi intéressantes sont les relations de Gracq avec la politique, et spécialement avec le Parti Communiste, sur lesquelles il ne s’appesantit pas très longtemps, mais où on sent qu’il n’est pas non plus parfaitement dans la ligne imposée.
J’ai beaucoup admiré ce livre, aussi bien son style magnifique, que la finesse extrême de ses analyses où il emploie souvent la métaphore, comparant par exemple la poésie de Lamartine à une coulée de lave volcanique (c’est un des exemples qui m’a le plus frappée), et l’originalité très neuve de ses vues (par exemple, quand il remarque que Jésus ne rêvait pas, tandis que les récits de rêves sont fréquents dans l’Ancien Testament).
J’ai aussi beaucoup aimé que Gracq nous parle de son expérience d’écrivain, des circonstances précises dans lesquelles il avait écrit tel ou tel de ses romans, de ses relations avec les écrivains de son temps, de son désir de reconnaissance par ses pairs ….