L’annulaire de Yôko Ogawa

couverture chez Actes Sud

Quatrième de Couverture :

Le Point de Vue des Editeurs

A la suite d’un léger accident de travail, la narratrice de ce récit a quitté son usine et trouvé un emploi d’assistante et réceptionniste auprès de M. Deshimaru, directeur d’un laboratoire de spécimen. Dans ce lieu étrange, ancien foyer de jeunes filles pratiquement désert, elle reçoit la clientèle avant que M. Deshimaru, en véritable maître de taxidermie, recueille, analyse et enferme à jamais les blessures et les souvenirs de ceux qui désirent échapper à leur mémoire. Sans vraiment comprendre ce qui se joue sous ses yeux, la jeune fille tombe peu à peu sous la coupe de cet homme…
Avec ce récit – assurément l’un de ses plus fascinants -, Yôko Ogawa pénètre davantage encore dans le territoire de l’envoûtement et de l’étrange, et révèle, au cœur du suspense, l’empreinte d’une douleur qui va jusqu’au fétichisme.

Mon Humble Avis :

J’ai recopié la quatrième de couverture car je suis tout à fait d’accord avec cette analyse : ce livre est absolument fascinant de bout en bout et nous plonge dans un univers à mi-chemin entre nos vies quotidiennes « normales » et le fantastique le plus bizarre et le plus déroutant. Sans cesse, dans ce livre, nous oscillons sur cette ligne de crête et les frontières de la normalité se brouillent, tout finit par devenir inquiétant et déstabilisant.
Il est difficile de ne pas voir un aspect fortement symbolique lorsque l’héroïne de cette histoire perd un petit morceau de son annulaire au cours d’un accident de travail dans son usine de boissons gazeuses. L’annulaire nous évoque le mariage, les relations de couple, et la perte d’un morceau de ce doigt précis pourrait nous faire penser à des souffrances amoureuses ou à des difficultés pour l’héroïne à s’engager auprès d’un homme. Et la suite de l’histoire, la rencontre étrange avec M. Deshimaru et leurs relations de dépendance et d’emprise semblent bien confirmer cette interprétation.
Mais, en même temps, le livre dépasse largement une interprétation mécaniquement symbolique : nous naviguons plutôt, dans ce roman, dans une sorte de rêve éveillé, qui verse tantôt du côté du cauchemar, tantôt d’un certain réalisme et qui se joue des grilles de lecture trop logiques et des analogies trop systématiques.
Non seulement l’histoire nous parait étrange mais l’héroïne elle-même, la narratrice, nous semble avoir des réactions curieuses, une certaine apathie, un esprit soumis. Elle ne s’étonne de rien et son attirance pour M. Deshimaru nous parait inexplicable.
J’ai vraiment adoré ce livre, qui est selon moi un vrai chef d’œuvre, mais le lecteur doit accepter de se laisser déstabiliser et de ne pas tout comprendre !

Un Extrait page 33 :

Sur les murs de chaque côté se succédaient à intervalles réguliers robinets, pommes de douche et porte-savons. J’en ai compté quinze. Ils étaient tellement secs qu’ils évoquaient plus une décoration d’avant-garde qu’une installation de salle de bains.
Le carrelage bleu qui recouvrait toute la surface, plus ou moins foncé selon les endroits, formait quand on le regardait attentivement des motifs de papillon. C’était étonnant ces papillons dans une salle de bains, mais l’élégance de la couleur était telle que ce n’était pas du tout déplacé. Ils étaient posés un peu partout, sur la bouche d’évacuation des eaux, les parois de la baignoire, à côté de l’aérateur.
– Quel âge avez-vous ? m’a-t-il demandé soudain en s’arrêtant de rire.
– Vingt-et-un ans, ai-je répondu.
– Cela me tracasse depuis quelques temps, mais je trouve que vos chaussures ne sont pas assez sophistiquées pour votre âge.
J’ai regardé mes pieds qui pendaient à l’intérieur de la baignoire. Je portais des chaussures bon marché achetées au magasin du village à l’époque où je travaillais encore à l’usine de boissons gazeuses. Elles étaient en synthétique marron, à talons plats, et assez usées.
– Oui, vous avez raison, elles ne sont pas très élégantes.
(…)

Un bon jour pour mourir de Jim Harrison

couverture du livre

Quatrième de couverture :

Cuites, amour et dynamite … Un amateur de pêche mélancolique, un ancien du Viêtnam et une jeune femme aux jambes interminables, traversent l’Amérique des années soixante, unis par une « mission » folle et héroïque : faire sauter un barrage du Grand Canyon. Mais l’équipée sauvage de cet improbable trio va bientôt tourner à la gueule de bois carabinée !

Mon Humble Avis :

Ce roman est agréable à lire et vaut surtout par son écriture simple, directe, et fluide. On sent que l’auteur est un homme intelligent et cultivé, poète à ses heures, et son style est vraiment plaisant, sans longueurs, bien rythmé. Voilà pour l’aspect positif !
Là où ça s’est gâté : ni les personnages ni l’histoire ne m’ont vraiment intéressée.
Ce trio de paumés, qui ne pense qu’à la drogue, au sexe et au rock’n roll m’a paru sans doute très typique des années 60, tout à fait dans la mouvance de Kerouac et autres fers de lance de la Beat Generation, mais il me semble que ce type de héros n’a pas très bien vieilli, et pour ma part je les trouve un peu vides, pas très attachants, et même un chouïa hystériques avec leurs disputes vaines et recherche constante de défonce.
Une certaine misogynie s’étale tout au long du roman, avec ce pauvre personnage de Sylvia, dont la quatrième de couverture a raison de préciser qu’elle a des jambes interminables car c’est en effet tout ce qu’on peut dire de sa psychologie telle qu’elle est vue par le narrateur.
L’écologie est ici surtout un ressort dramatique pour terminer le livre en beauté, et on aurait parfois aimé que ce soit un peu plus développé car c’est sans doute l’aspect le plus intéressant du bouquin.
Un livre qui m’a globalement déçue car j’avais gardé un bon souvenir des poèmes de Jim Harrison.
Un livre qui me confirme aussi dans l’idée que la littérature américaine n’est pas trop ma tasse de thé !

Extrait page 75 :

(…) Je n’avais ni Etat, ni patrie, ni gouverneur, ni président. C’est ce qu’on appelle être nihiliste, mais je trouve que c’est un mot beaucoup trop fort pour désigner le vide. Pourtant, le suc de l’existence, atrophié et ténu certes, semble toujours présent. Les délices de l’air, de l’eau et des arbres, des créatures aussi rares que Sylvia, et la nourriture, même quand elle était jetée sur une table, comme par Rosie maintenant. Et les plaisirs du whisky. Et ceux de la pêche. Notre cerveau semble instaurer son propre gouvernement sur notre vie. Notre plan n’était qu’une inauguration, une sorte de bal du Couronnement.

Gloire Tardive d’Arthur Schnitzler

couverture au livre de poche

J’ai lu ce court roman d’Arthur Schnitzler dans le cadre de mon défi « Le Printemps des artistes » et l’idée de cette lecture précise m’a été donnée par le blog de Patrice et Eva dont je vous propose de lire la très intéressante chronique de novembre 2020 : https://etsionbouquinait.com/2020/11/08/arthur-schnitzler-gloire-tardive/

Arthur Schnitzler(1862-1931) est un écrivain et médecin psychiatre autrichien, l’un des principaux auteurs de langue allemande de la première moitié du 20è siècle, il a été notamment influencé par Freud et la psychanalyse. Sa « Nouvelle rêvée » a par exemple inspiré à Kubrick son film « Eyes wide shut ».
Le roman « Gloire tardive », qui est précisément une œuvre tardive de l’auteur, a été éditée de façon posthume. Sa première traduction française date de 2016 pour les éditions Albin Michel.

Présentation de l’histoire :

Monsieur Edouard Saxberger est un petit fonctionnaire vieillissant et il mène une vie tout à fait banale et tranquille. Jusqu’au jour où il a la surprise de recevoir la visite d’un jeune poète inconnu, nommé Meier, qui se déclare comme un fervent admirateur de l’oeuvre poétique du vieil homme. Saxberger se souvient d’avoir effectivement publié un recueil de poèmes, trente ans plus tôt, intitulé Les Promenades, qui était passé tout à fait inaperçu à l’époque et que tout le monde avait apparemment oublié. Mais Meier le détrompe : lui-même et le groupe de jeunes littérateurs auquel il appartient, le reconnaissent comme un maître, et se réclament de son influence. Meier lui confie des vers qu’il a écrits et lui demande son avis. Mais pour Monsieur Saxberger la poésie semble bien loin. (…)

Mon humble avis :

Je savais que Schnitzler avait été très influencé par la psychanalyse et je pensais trouver des traces de théorie freudienne dans « Gloire tardive ». Mais cette idée a été vite contredite par ma lecture. Le livre est, au contraire, assez simple et transparent et l’auteur ne cherche pas à nous faire entrer dans les méandres inconscients ou les complexes refoulés de ce vieux monsieur et ancien poète. Cependant, le livre ne manque pas de réflexions psychologiques intéressantes sur la jeunesse et la vieillesse, et illustre en quelque sorte le proverbe bien connu « On ne peut pas être et avoir été ».
Il y a une certaine ironie distanciée de l’auteur par rapport à ses personnages. Surtout vis-à-vis du monde littéraire, des petits cénacles de jeunes poètes qui s’auto-glorifient alors qu’ils n’ont encore rien produit et qui considèrent tous les autres littérateurs comme des « sans-talent » méprisables.
Un très joli livre, qui plaira tout particulièrement aux poètes et amateurs de poésie !

Un extrait page 106-107

Saxberger écouta avec délectation. Jamais jusqu’alors il n’avait connu le doux transport qui s’empara de lui en entendant ses vers lus à haute voix. A peine s’avisa-t-il que c’était mademoiselle Gasteiner qui lisait – à peine eût-il pu dire si les vers lui plaisaient, mais lorsqu’elle cessa de lire, que la chambre fut soudain redevenue silencieuse et qu’ils se retrouvèrent assis très près l’un de l’autre, il vit de nouveau la veste jaune qui le dérangeait et il fut alors particulièrement irrité par le sourire très énigmatique qui jouait sur les lèvres de la demoiselle et qui n’avait aucun rapport avec ce qui venait d’être lu. Il dut même détourner les yeux, en quoi elle vit une réaction déclenchée par l’émotion.(…)

Logo du Défi

Marcher jusqu’au Soir de Lydie Salvayre

couverture du livre

J’ai lu ce livre dans le cadre de mon défi « le Printemps des Artistes » d’avril et mai 2021. En réalité, j’avais déjà acheté cet ouvrage bien avant l’invention de ce thème, mais il s’est trouvé que les deux pouvaient coïncider.

J’aime beaucoup Lydie Salvayre (née en 1948, Prix Goncourt en 2014 pour son roman Pas Pleurer), ayant lu déjà trois ou quatre de ses livres, et celui-ci, sur le thème de l’art et des artistes, me paraissait très attirant.

De quoi s’agit-il dans cet essai ?

Lydie Salvayre reçoit une curieuse proposition d’une de ses amies (ou relations) : elle pourrait passer une nuit enfermée au Musée Picasso, à Paris, absolument seule avec un lit de camp, un ordinateur et de quoi écrire ses impressions littéraires sur cette expérience artistique insolite. Elle resterait dans ce musée jusqu’au matin, pendant que se déroule l’exposition Picasso-Giacometti qui confronte les sculptures des deux célèbres artistes du 20è siècle. La réaction de Lydie Salvayre vis-à-vis de cette proposition est d’abord très négative mais à force d’avancer des arguments hostiles elle finit par se convaincre elle-même d’accepter cette expérience, avec un esprit d’autocontradiction assez amusant.
Elle passe donc une nuit à errer entre les sculptures et à regarder L’homme qui marche sous toutes ses coutures mais ce sont de longues heures douloureuses, où la peur le dispute à la colère et à des désirs de fuite, de rejet, de souvenirs d’enfance pleins de tristesse ou de révolte.

Mon humble avis :

Ce livre est une rencontre intime entre une écrivaine et les œuvres de Giacometti, particulièrement L’Homme qui marche mais, aussi, accessoirement, avec la sculpture du chien ou les nombreux portraits de Diego, ou certaines autres.
Lydie Salvayre se plaint de ne rien éprouver vis-à-vis de ces œuvres, de ne pas avoir la fibre artistique, alors que visiblement elle est prise dans ce Musée par un véritable tourbillon émotionnel (très négatif) qui la renvoie à des souvenirs d’enfance, à la violence et à la folie de son père, à des frayeurs très anciennes.
Cette expérience nocturne la renvoie aussi à ses origines sociales, à certaines humiliations éprouvées à l’âge adulte, des sensations de honte ou au contraire de révolte.
Elle considère que l’art est une chose bourgeoise, réservée aux riches, un signe de reconnaissance entre eux, une manière d’exclure ceux qui n’en possèdent pas les codes. Et précisément, elle se sent exclue de ce monde.
Je ne sais pas si j’ai été tellement convaincue par tous ces arguments (qu’on retrouve d’ailleurs chez des tas d’autres écrivains, d’Albert Cohen à Annie Ernaux, et bien d’autres). Selon moi, l’art est une des activités caractéristiques de l’être humain et toutes les sociétés, des plus riches aux plus pauvres, l’ont pratiqué… Et puis, beaucoup d’artistes ont été ou sont pauvres. Mais passons.
En tout cas, ce livre est bien écrit et possède une énergie, une fougue qui est agréable à suivre. Par ailleurs, on sent la sincérité de Lydie Salvayre et son emportement m’a revigorée. Et puis, elle écrit de très belles pages sur Giacometti et sa recherche impossible de la perfection, son goût de la pauvreté qui en faisait presque un saint (à sa manière).

logo du défi

Voici un Extrait page 9 (première page du livre)

Non, je lui ai dit non merci, je n’aime pas les musées, trop de beautés concentrées au même endroit, trop de génie, trop de grâce, trop d’esprit, trop de splendeur, trop de richesses, trop de chairs exposées, trop de seins, trop de culs, trop de choses admirables. Résultat : les oeuvres entassées s’écrasent les unes sur les autres comme les bêtes compressées d’un troupeau et la singularité propre à chacune d’elles se voit aussitôt étouffée. Puis j’ai ajouté, tu vois ce qui est mal foutu dans les musées c’est que leur transition vers le dehors s’opère toujours de façon trop brutale, je veux dire sans la moindre préparation. Il faudrait aménager des passages, quelque chose comme des sas de décompression, des paliers de réadaptation au médiocre, de réaccoutumance progressive à la laideur, de sorte qu’au sortir de cette overdose de sublime à te flanquer la nausée, sitôt le seuil franchi, le retour à la vie quotidienne si imparfaite, si grise, si moche parfois, s’opère plus en douceur, tu comprends ?
(…)

Giacometti : L’homme qui marche

Pour un Herbier de Colette

Ce livre m’a été offert par Goran du blog des livres et des films – et je souhaite lui rendre hommage à travers cet article. Comme il s’agit d’un magnifique cadeau, je ne résiste pas à l’envie de vous en montrer quelques illustrations – par Raoul Dufy – et de vous parler du texte extrêmement poétique, imagé et aromatique de Colette.

Note sur Colette :

Gabrielle Sidonie Colette (1873-1954) est une femme de lettres française, également mime, comédienne et journaliste. Elle est l’une des plus célèbres romancières françaises du 20è siècle. Membre de l’Académie Goncourt à partir de 1945. Elle reçoit des obsèques nationales.

Note sur Raoul Dufy :

Né en 1877, mort en 1953. Il est d’abord influencé par le Fauvisme, puis par le Cubisme et est fortement impressionné par Cézanne. Le grand couturier des années 1910-1930, Paul Poiret, fait appel à lui pour la création de motifs de tissus. Après la guerre 14-18, ses couleurs deviennent plus éclatantes et son dessin plus souple. Il voyage dans plusieurs pays du Sud, Italie, Maroc, Espagne. Il réalise pour l’Exposition Universelle de 1937, La Fée Electricité, qui était à l’époque le plus grand tableau du monde (624 m2). Il illustre plusieurs livres, Les Nourritures terrestres de Gide en 1949 et L’Herbier de Colette en 1950. (Source : Wikipédia)

Mon Humble Avis :

Dans ce livre, Colette passe en revue les différentes sortes de fleurs, des plus communes aux plus sophistiquées, et consacre à chacune d’entre elle un chapitre particulier qui ressemble souvent à un poème en prose. L’écrivaine fait pour ainsi dire le portrait de ces différentes plantes, un portrait sensuel où sont convoquées les textures des pétales et des feuillages, les couleurs, les parfums, et tous les petits détails descriptifs que Colette sait admirablement représenter, à la manière d’un peintre.
Mais, au-delà du côté purement botanique et « leçon de choses » à la mode d’autrefois, elle nous parle aussi de culture et de littérature, de la manière dont tel graveur ou tel poète ont chanté la tulipe ou la rose, de la façon dont la mode a pu s’emparer de telle espèce de fleur, des traditions campagnardes encore assez vivaces pour perpétuer la connaissance des « plantes médicinales », de la vente du muguet le premier mai et des rituels qui l’accompagnent, etc.
C’est aussi une évocation de Colette elle-même et de ses goûts personnels, de son caractère fort, épris de beauté et curieux de ce qui l’entoure. Au moment où elle a écrit ce livre, elle avait déjà soixante-dix-huit ans et il ne lui restait que trois ans à vivre, mais son style très vif, poétique, savoureux et alerte ne laisse pas du tout deviner la plume d’une très vieille dame.

Un Extrait page 26

Orchidée

Je vois un petit sabot pointu, bien pointu. Il est façonné d’une matière verte comme le jade, et sur le nez du sabot est peinte, en couleur marron, une minuscule figure d’oiseau nocturne, deux grands yeux, un bec. A l’intérieur du sabot, tout le long de sa semelle, quelqu’un – mais qui ? – a semé une herbe d’argent, inclinée. La pointe du sabot n’est pas vide, une main – mais laquelle ? – y versa une goutte miroitante, vitrifiée, étrangère à l’aiguail naturel comme à la rosée artificielle que vaporisent les fleuristes. Je l’ai recueillie sur la pointe aiguë de la lame-à-tout-faire, ma servante à qui nulle besogne ne répugne, qui taille les crayons, pèle les châtaignes, coupe en rectangles le papier pervenche et en rondelles les radis noirs. Cette goutte, translucide et figée, je l’ai mangée pour la mieux connaître. Aussitôt mon meilleur ami a élevé la voix et les bras : « Malheureuse ! » s’écria-t-il. Il ajouta d’excellentes paroles touchant les poisons végétaux de la Malaisie et la fabrication, à jamais mystérieuse, du curare. En attendant les affres qu’il me promettait, la grosse loupe m’aidait à déchiffrer l’orchidée. (…)

**

Pour un herbier de Colette est paru en 2021 chez les éditions Citadelles et Mazenod. Comme il est précisé à la fin de ce livre, « Cet ouvrage est un fac-similé de l’édition originale de luxe éditée par Henry-Louis Mermod en 1951 »

Logo du Défi

Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy

affiche du film

J’ai vu ce grand classique du cinéma français pour la première fois de ma vie, il y a environ deux semaines, en DVD, et j’avais envie de partager ici mes impressions de spectatrice.

Première réflexion : C’est assurément un film à voir sur grand écran et je regrette un peu de l’avoir regardé sur mon écran d’ordinateur. Car les images sont spectaculaires, avec de nombreuses scènes de ballets en groupes, des mouvements tourbillonnants, des débauches de couleurs, du rythme.

Deuxième réflexion : Je n’ai jamais tellement apprécié la musique de Michel Legrand, l’air des « deux sœurs jumelles » m’horripile, et la chanson mièvre de Jacques Perrin pleurant sur son introuvable idéal féminin me laisse de marbre. Malgré cela, j’ai aimé la sonate de Solange et la chanson des forains, et dans l’ensemble la bande-son ne m’a pas trop déplu, avec parfois des accents jazziques sympathiques.

Troisième réflexion : J’ai trouvé jolie l’idée centrale du film, selon laquelle nous pouvons passer à côté du bonheur ou de l’amour au gré d’un hasard défavorable. Le destin nous interdit parfois d’être heureux pour une rencontre manquée de peu, pour un mot non prononcé ou un geste oublié, pour une petite coïncidence.

Quatrième réflexion : Le scenario ne cesse d’osciller entre gaité et tristesse et on a parfois l’impression que le cinéaste ne sait pas s’il va pencher clairement vers le sourire ou les larmes. Certains aspects comiques comme les jeux de mots ou les facéties autour de « Monsieur Dame » et « Madame Dame » ou « la perm à Nantes » ne m’ont pas tellement convaincue.

Cinquième réflexion : Dans ce film, les personnages jeunes (Catherine Deneuve, Françoise Dorléac et Jacques Perrin) sont tous en attente de belles choses ou de belles personnes, pleins de désirs et d’ambitions, et ne trouvent pas le moyen ou l’occasion de réaliser leurs idéaux. Les personnages plus âgés (Danielle Darrieux et Michel Piccoli) sont eux dans le regret et la nostalgie d’un passé qu’ils ont manqué. Le personnage de Gene Kelly semble avoir un rôle intermédiaire entre ces deux générations et fait le lien entre ces deux attitudes.

Sixième impression : Le film date de la fin des années 60, un peu avant 1968, et affiche une esthétique « pop » très acidulée qui fait penser aux pochettes de disques des Beatles ou à certaines images psychédéliques de l’époque. Cette gaité visuelle omniprésente a quelque chose d’artificiel, de factice, qui contraste avec les personnages mélancoliques et le scenario en demi-teinte. Vue d’aujourd’hui, cette esthétique peut paraître kitsch et démodée, ou au contraire pleine de charme et séduisante, selon les goûts et les points de vue.

Bref, un film que je suis contente d’avoir vu en tant que comédie musicale à la française, un film important dans son style, et certainement un modèle du genre, qui a pu influencer de nombreux réalisateurs par la suite !

J’ajoute que j’ai vu Les Demoiselles de Rochefort dans le cadre de mon défi Le Printemps des artistes. En effet, dans ce film les deux soeurs jumelles exercent les métiers de danseuse (pour la blonde) et de compositrice-professeure de solfège (pour la rousse) tandis que les chansons omniprésentes suffisent à justifier l’aspect très artistique de ce film.

Logo du Défi

Jeune Fille, d’Anne Wiazemsky

couverture chez Folio

Dans le cadre de mon défi Du Printemps des artistes 2021, j’ai déjà parlé plusieurs fois de peinture et de musique mais il est temps maintenant d’accorder une petite place au Septième Art avec ce livre autobiographique d’Anne Wiazemsky, intitulé Jeune Fille, où elle relate principalement ses relations complexes et ambiguës avec le cinéaste Robert Bresson (1901-1999) pendant le tournage de son fameux film « Au hasard Balthazar » (1965) où la jeune fille faisait ses premiers pas d’actrice et découvrait ce monde du cinéma qui l’avait toujours fait rêver.

Petite Note sur l’autrice :
Anne Wiazemsky (1947-2017) est une écrivaine, comédienne et réalisatrice française. Petite fille de l’écrivain catholique François Mauriac, elle est découverte à seulement 18 ans par le cinéaste Robert Bresson qui l’engage pour le rôle principal d’ Au hasard Balthazar. Elle a été l’épouse de Jean-Luc Godard de 1967 à 1970, qui l’a fait tourner dans plusieurs films, en particulier La Chinoise. Elle joue aussi dans des films de Marco Ferreri, de Michel Deville, de Philippe Garrel, etc. Mais aussi dans des films de Pasolini comme Théorème.

Présentation du début de ce Livre :

Par une connaissance commune, la jeune Anne Wiazemsky est amenée à rencontrer Robert Bresson, le célèbre cinéaste de « Pickpocket », qui cherche justement une jeune fille pour jouer le rôle principal de son prochain film. Très intimidée et mal dans sa peau, la jeune fille fait néanmoins quelques essais car elle rêve de faire du cinéma, comme beaucoup de filles de son âge. Robert Bresson se montre extrêmement aimable avec elle mais ne lui promet rien de précis. Il semble hésiter à l’engager et lui fait passer de nouveaux essais, tout en gardant vis-à-vis d’elle une attitude équivoque et séductrice. Mais, parallèlement, la famille d’Anne Wiazemsky, et particulièrement son grand-père, François Mauriac, se demandent s’ils doivent lui permettre de faire du cinéma, qui semble être un milieu dangereux pour une jeune fille, une mineure qui va encore au lycée et qui devra bientôt passer son Bac. En même temps, ne serait-ce pas odieux de lui interdire une expérience aussi merveilleuse et exaltante ? (…)

Mon humble Avis :

Ce livre entremêle plusieurs thèmes intéressants, qui se suivent avec plaisir.
On se trouve en premier lieu devant un portrait très saisissant de Robert Bresson, charmeur et manipulateur à souhait, qui se montre extrêmement possessif et autoritaire quand Anne Wiazemsky cherche à échapper à son emprise, et qui fait parfois preuve d’une brutalité révoltante, mais qui ne perd au fond jamais de vue son but unique : réussir son film et mettre ses acteurs dans les meilleures dispositions possibles pour jouer comme il faut.
Deuxième thème : nous assistons à la transformation d’une petite lycéenne complexée et timorée en jeune femme émancipée et libre de ses choix. On se dit que, par esprit de contradiction et de révolte, l’influence abusive et étouffante de Robert Bresson aura agi sur Anne Wiazemsky de manière libératrice. La longue période du tournage du film, loin de sa famille, correspond pour elle au passage à l’âge adulte, la naissance de sa vocation d’actrice, la rencontre de son premier amant, la brutale incompréhension entre sa mère et elle.
Troisième thème : Nous avons avec ce livre un document intéressant sur le tournage d’Au hasard Balthazar et les méthodes de travail de Robert Bresson, ses exigences particulières vis-à-vis de ses différents acteurs et actrices, sa manière d’agir avec le fameux âne qui tenait le rôle titre et qui n’était pas du tout coopératif, la façon dont les acteurs et techniciens pouvaient s’entendre ou se chamailler, les aléas météorologiques qui ont perturbé les scènes, les questions de financement et de production sont même un peu abordés par Anne Wiazemsky, qui visiblement n’a pas perdu une miette des divers aspects du tournage.
C’est donc un livre agréable et instructif, à l’écriture fluide et simple, non dénué d’un certain narcissisme (l’autrice aime se présenter sous un jour flatteur), mais où les amateurs de cinéma trouveront certainement de quoi alimenter leurs connaissances et nourrir leur curiosité.

Un Extrait page 25 :

Je dus lire et relire la même scène des Anges du péché. Les indications claquaient, brèves et sèches : « Pas de sentiment », « Plus vite », « Encore plus vite », « Ne pensez à rien ». L’homme assis en face de moi ne me lâchait pas des yeux. Il me donnait la réplique comme on joue au ping-pong, avec un automatisme parfaitement rodé. Je croyais en avoir fini ? Non, il fallait reprendre. Nos respirations s’étaient vite accordées. Laquelle s’était adaptée au rythme de l’autre ? Peu importait. Ce qui comptait, c’était la relative facilité avec laquelle je me pliais à ses directives, hypnotisée par le débit monotone de sa voix, la puissance de son regard, le silence autour de nous. A croire que Florence s’était volatilisée et qu’il n’y avait plus aucune vie dans l’immeuble, sur les quais, dans l’île Saint-Louis.
– Je ne sais pas de devinette, mais je sais une énigme. Vaut-il mieux avoir de la poussière sur ses meubles ou sur son âme ?
– D’où vient cette question ?
– Mère Saint-Jean…
– Assez.

Logo du Défi

Comment Wang-Fô fut sauvé et autres nouvelles de Marguerite Yourcenar

couverture chez Folio classique

J’avais lu il y a très longtemps une nouvelle de Marguerite Yourcenar « Alexis ou le traité du vain combat » qui m’avait plu mais pas au point de souhaiter relire rapidement cette écrivaine.
Et voici que, vingt ans plus tard, j’ai relu un peu par hasard Marguerite Yourcenar avec ce recueil de quatre nouvelles Comment Wang-Fô fut sauvé – et j’ai été littéralement envoûtée par la beauté poétique de ces contes, dont j’ai tout aimé : l’imagination débordante et la profondeur de significations, l’écriture d’une justesse émouvante, les descriptions ciselées, la capacité à nous dépayser dans l’espace et dans le temps, les moments d’étrangeté qui frôlent le fantastique (comme dans tout vrai conte qui se respecte), et les pointes de cruauté qui affleurent souvent et nous rappellent les réalités de l’existence au-delà de la pure fantaisie (car, là encore, dans les vrais contes, le Merveilleux et l’Effroi sont les deux faces d’un même univers).

Ces quatre nouvelles nous emmènent dans diverses régions du monde : l’Extrême et le Moyen-Orient, les Balkans et la Grèce. Dans deux d’entre elles la mythologie gréco-latine joue un rôle non négligeable, mais dans une vision neuve et revisitée.

Dans la première nouvelle éponyme du livre nous sommes transportés dans la Chine impériale des Han (il y a environ 2000 ans), et nous suivons les aventures du peintre Wang-Fô et de son disciple Ling.
Ces deux sympathiques compagnons, qui ne vivent que pour la magie de la peinture, se retrouvent un beau jour en butte aux fureurs de l’Empereur, qui reproche au vieil artiste de lui avoir fait croire par ses peintures que le monde pouvait être plus beau qu’il n’est – et quelle déception quand il s’est retrouvé devant la réalité si ennuyeuse et si laide !
Face aux reproches cruels de l’Empereur et à ses désirs de vengeance, le vieux peintre va inventer une manière originale et intelligente de se sauver.
Cette nouvelle nous montre d’une manière imagée et sensible comment la peinture peut transformer nos perceptions et nos sentiments, nous faire comprendre la réalité plus profondément au point de nous révéler la vérité cachée des choses et d’ouvrir notre perception du Réel sur un autre monde – sur le monde des sentiments et de l’imaginaire.

Un extrait page 9 :

Ling paya l’écot du vieux peintre : comme Wang-Fô était sans argent et sans hôte, il lui offrit humblement un gîte. Ils firent route ensemble ; Ling tenait une lanterne ; sa lueur projetait dans les flaques des feux inattendus. Ce soir-là, Ling apprit avec surprise que les murs de sa maison n’étaient pas rouges, comme il l’avait cru, mais qu’ils avaient la couleur d’une orange prête à pourrir. Dans la cour, Wang-Fô remarqua la forme délicate d’un arbuste, auquel personne n’avait prêté attention jusque-là, et le compara à une jeune femme qui laisse sécher ses cheveux. Dans le couloir, il suivit avec ravissement la marche hésitante d’une fourmi le long des crevasses de la muraille, et l’horreur de Ling pour ces bestioles s’évanouit. Alors, comprenant que Wang-Fô venait de lui faire cadeau d’une âme et d’une perception neuves, Ling coucha respectueusement le vieillard dans la chambre où ses père et mère étaient morts. (…)

Ce recueil de nouvelles de Marguerite Yourcenar est paru chez Folio Plus Classiques en 2007.
Je l’ai lu dans le cadre de mon Défi Littéraire « Le Printemps des Artistes » pour Avril-Mai 2021.

Logo du Défi

Les Parapluies d’Erik Satie de Stéphanie Kalfon

couverture chez Folio

J’ai acheté ce livre par hasard, dans ma librairie préférée, surtout attirée par le titre et la référence à Erik Satie dont j’apprécie beaucoup les œuvres pour piano.

Dans ce livre, qui est une sorte de biographie romancée d’Erik Satie, ou un genre d’essai biographique, ce sont surtout les aspects sombres et désespérés du personnage qui sont mis en valeur : sa tristesse, son alcoolisme, sa solitude effrayante, sa misère et ses nombreux deuils familiaux depuis son plus jeune âge, avec la perte d’une petite sœur, de sa mère quand il avait 6 ans puis de sa grand-mère dans des circonstances traumatisantes pour lui.
Erik Satie nous est donc présenté comme un artiste maudit, une figure romantique à la Van Gogh, un marginal accumulant les échecs sans répit, trahi par ses rares amis (par exemple Claude Debussy qui lui vole une de ses idées, celle qui lui tient le plus à cœur), incompris de tous les critiques qui se moquent de lui ou le passent sous silence, d’une susceptibilité qui lui gâche la vie, et d’un caractère à la fois timide, reclus et excentrique.
Je respecte le choix de l’autrice de portraiturer Satie de cette manière et je n’aurai pas la prétention de détenir la vérité au sujet du grand compositeur mais ma vision des choses était un peu plus nuancée. Il me semblait que Satie avait obtenu aussi certains succès, qu’il était un personnage mondain très en vue, fréquentant Picasso, les ballets russes, les peintres de l’Ecole de Paris, les dadaïstes, puis qu’il fut reconnu comme un maître et un modèle par le fameux Groupe des Six, et admiré par de nombreux jeunes artistes dans les dernières années de sa vie.
Je crois aussi que Satie était un provocateur et qu’il ne s’attendait pas forcément à recevoir des pluies d’éloges de la part des critiques ou du Conservatoire, la musique qu’il composait était plutôt faite pour les choquer.
De ces différents aspects plus joyeux et plus énergiques du compositeur, il n’est pas question dans cette biographie romancée.
J’ai apprécié l’écriture de Stéphanie Kalfon, qui est expressive et alerte, et joue sur les mots en détournant le langage musical à ses propres fins.

Un livre qui m’a beaucoup intéressée ! Je l’ai lu rapidement et il m’a fait réfléchir à ma propre vision d’Erik Satie et de l’artiste en général.

Extrait page 23 :

Peut-être, aussi, qu’il fut le plus secret des hommes. Le plus fou ? s’interrogent beaucoup. Oh non… n’allez pas croire que la folie se loge dans l’exubérance. Non, ne croyez pas aux mensonges des hommes à propos d’eux-mêmes, aux masques, aux apparences. Ne lisez pas les visages comme des étiquettes. La folie n’est pas du côté de l’extravagance, elle est du côté de la normalité. C’est bien la normalité qui est pure folie, la validation de la comédie sociale par ceux qui la jouent. La validation des groupes par eux-mêmes. Les gens seuls, les déviants, les étranges, les bizarres, ne sont que la doublure honnête des photocopies carbone qui représentent la masse des vivants. Ceux qui marchent sur la tête, les vrais fous, sont ceux qui jamais n’ont besoin d’air. (…)

Les parapluies d’Erik Satie a été publié chez Folio en 2019 (sa première édition date de 2017 chez Gallimard), il a reçu le Prix Littéraire des musiciens 2018.

Je l’ai lu dans le cadre de mon défi « Le Printemps des Artistes ».

Logo du Défi

Ferdydurke de Witold Gombrowicz

couverture chez folio

J’ai lu ce livre dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran, un rendez-vous que maintenant vous connaissez bien !
Witold Gombrowicz (1904-1969) est un écrivain polonais, reconnu aujourd’hui comme l’un des plus grands auteurs du 20è siècle, et dont les oeuvres les plus connues sont, précisément, « Ferdydurke« (1937), « Les Envoûtés » (1939), « Pornographie » (1960) et « Cosmos » (1964).

Vous vous demandez peut-être ce que signifie « Ferdydurke » ? Eh bien, je me le demande aussi ! Car ce mot ne figure à aucun moment dans ce roman, ce n’est pas le nom d’un des personnages ni celui de la ville ou du pays où ils vivent. Mystère ! En tout cas, ce titre nous place d’emblée dans le monde de l’absurdité, du non-sens, de la bizarrerie, et il est donc parfaitement représentatif de ce roman.

De quoi est-il question au début de ce livre ?

Le héros, nommé Jojo Kowalski, est un adulte de trente ans que tout le monde considère comme un adolescent – c’est à dire que, selon Gombrowicz, on le « cucultise » (on l’infantilise) mais il ne se révolte pas beaucoup contre cette « cucultisation ».
Notre héros de trente ans est donc pris en main par le vieil éducateur Pimko, qui le conduit au lycée au milieu de professeurs peu engageants et parmi des camarades de classe turbulents et bagarreurs. Puis il est placé dans la famille Lejeune, qui se pique de modernisme, et dont la fille très séduisante, une moderne lycéenne, a des mollets fascinants qui rendent Jojo Kowalski fou amoureux. De ce fait, il est plus avantageux pour lui d’être considéré comme un adolescent plutôt que comme un trentenaire sérieux, pour se rapprocher de la jeune fille. Mais les Lejeune ne risquent-ils pas bientôt de le prendre en grippe et de lui « faire une gueule », pour reprendre une de ses expressions fétiches ? Car « faire une gueule » signifie pour lui « transformer quelqu’un, le considérer selon une autre forme que la sienne, d’un point de vue psychologique ».

Mon humble avis :

C’est un roman très étonnant, où il ne faut pas chercher le réalisme des faits ou des descriptions, car la place du langage est prépondérante de même que le rôle du jeu entre l’écrivain et son lecteur. On sent que Gombrowicz est très conscient de ses effets sur la psychologie du lecteur : cherchant à le provoquer, à le surprendre sans cesse, à le pousser dans certaines réflexions, à le bousculer par le rire, l’inconvenance ou l’étrangeté.
J’ai lu que Gombrowicz avait eu des influences dadaïstes et effectivement ça se voit, par la critique féroce des arts et de la culture, la causticité et la dérision vis-à-vis des figures d’autorité et de tout ce que l’on tient habituellement pour respectable.
Il s’attaque tout aussi férocement au sentiment amoureux, qui ne trouve aucune grâce à ses yeux, et qu’il voit comme une forme ultime de « cucultisation », d’enfermement, de ridicule.
A certains moments du livre, l’auteur interrompt sa narration pour nous livrer ses réflexions sur ses buts en tant que romancier, ce qu’il cherche à faire avec ce roman, comme s’il arrêtait le jeu pour nous en donner les règles et la signification.
J’ai vraiment beaucoup aimé, c’est clairement un roman important qui mérite d’être lu, même s’il peut parfois désorienter ! Et puis je suis bon public pour cette forme d’humour très caustique et irrespectueuse.

Un Extrait page 64-65

– Un grand poète ! Rappelez-vous cela, c’est important. Pourquoi l’aimons-nous ? Parce que c’était un grand poète. C’était un poète plein de grandeur ! Ignorants, paresseux, je vous le dis avec patience, enfoncez-vous bien cela dans la tête, je vais vous le répéter encore une fois, Messieurs : un grand poète, Jules Slowacki, grand poète, nous aimons Jules Slowacki et sommes enthousiasmés par sa poésie parce que c’était un grand poète. Veuillez prendre note de ce sujet pour un devoir à faire à la maison : « Pourquoi les poésies de Jules Slowacki, ce grand poète, contiennent-elles une beauté immortelle qui éveille l’enthousiasme ?
A cet endroit du cours, un des élèves se tortilla nerveusement et gémit :
– Mais puisque moi je ne m’enthousiasme pas du tout ! Je ne suis pas du tout enthousiasmé ! Ca ne m’intéresse pas ! Je ne peux pas en lire plus de deux strophes, et même ça, ça ne m’intéresse pas. Mon Dieu, comment est-ce que ça pourrait m’enthousiasmer puisque ça ne m’enthousiasme pas ?
Il se rassit, les yeux exorbités, comme s’il sombrait dans un abîme. Devant sa confession naïve, le maître faillit s’étrangler.
– Pas si fort, par pitié ! siffla-t-il. Galkiewicz, vous serez collé. Vous voulez ma perte ? Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous dites ?
(…)