La Mort, l’amour et les Vagues de Yasushi Inoue

La Mort, l’amour et les Vagues est un bref recueil de trois nouvelles de Yasushi Inoue (1907-1991).
La première nouvelle, qui donne son titre au recueil, aborde un thème typiquement japonais – le suicide – et le détourne en le rendant quelque peu dérisoire, avec une critique voilée du sens de l’honneur et de la froideur des relations humaines dans la société nippone. Cette nouvelle est d’une beauté incroyable, chaque élément (dialogue, description) semble porteur de sens, dans une grande subtilité psychologique et esthétique. Les contraires s’allient particulièrement bien dans cette histoire, opposant sans cesse la mort-la vie, l’amour et l’indifférence, la honte et l’honneur, l’homme et la femme.

La deuxième nouvelle est au moins aussi fascinante que la première, avec des études de caractères très intelligemment décrits qui, en même temps, nous placent face au mystère des êtres.
Si le personnage principal agit avec un égoïsme peu reluisant, le regard de l’auteur ne cherche absolument pas à le condamner et, même, nous amène à comprendre que la passion amoureuse est pleine de ces égoïsmes et de ces lâchetés. Et la jeune épouse réservée et bien élevée révèlera elle aussi sa part d’ombre et de duplicité. L’amour n’est donc certainement pas, à travers cette nouvelle, l’abandon de soi-même à la clairvoyance de l’autre ou le plaisir de la confidence sincère. Au contraire, l’amour suppose le mensonge et le non-dit et c’est en révélant la vérité que l’on prend le risque de la rupture.
L’importance du paysage est aussi très grande dans cette histoire : le jardin zen, qui sert chaque fois de révélateur, par son aspect hautement spirituel, rend impossible tout attachement durable entre les êtres.

La troisième nouvelle m’a semblé un peu moins géniale que les deux précédentes – avec une fin un peu attendue et des personnages moins subtilement dessinés – mais elle a aussi son charme, en abordant là encore le thème du couple confronté à l’avarice et au qu’en-dira-t-on. Une certaine ironie se fait jour au fil des pages et, là, nous trouvons un couple fortement soudé – non pas par l’amour de l’un pour l’autre mais par la cupidité maladive.

Ce recueil de nouvelles a été un grand coup de cœur, une découverte tout à fait superbe !
Je conseille ce livre à tous les amateurs de littérature japonaise et/ou de nouvelles.

Dublinois de James Joyce

J’avais essayé de lire « Ulysse » de Joyce il y a longtemps et n’avais pas poursuivi au-delà d’une trentaine de pages. Partagée entre l’incompréhension et le respect pour un écrivain majeur du 20ème siècle, j’ai voulu tout de même tenter de m’y frotter à nouveau. Et Gens de Dublin, également traduit par Dublinois, réputé pour sa clarté et son côté accessible, me paraissait l’ouvrage le plus propice à cette tentative. Malgré tout, je n’ai pas été totalement emportée par cette lecture, même si je reconnais qu’elle a été bien plus agréable que celle d’Ulysse.

Dublinois réunit quinze nouvelles qui ont toutes en commun de se dérouler dans la capitale Irlandaise et de mettre en scène les habitants de cette ville, choisis parmi les diverses classes sociales de la société, des plus pauvres aux plus huppées. Un autre point commun de ces nouvelles est de se proposer comme des tranches de vie, avec un certain réalisme, voire même un côté anecdotique, où le détail est parfois davantage développé que la signification des événements. Jamais l’auteur ne cherche à analyser les histoires qu’il nous conte : il nous met devant des faits, devant des dialogues, et laisse le lecteur en penser ce qu’il voudra, ce qui est un peu déroutant parfois. Un autre point commun de ces nouvelles, est de sembler « mal cadrées » ou bizarrement cadrées. Je veux dire par là qu’elles ne commencent pas forcément par une situation initiale bien définie pour s’achever par une conclusion qui marquerait logiquement leur terme : les points de débuts et de fins semblent au contraire un peu aléatoires, choisis de manière arbitraires.
Dans ces nouvelles, les gens de Dublin sont présentés comme assez débrouillards, fûtés, sociables et plutôt portés sur la boisson.
Il y a beaucoup de références, dans ces nouvelles, à la situation politique et religieuse de l’Irlande du début du 20è siècle, avec les luttes entre protestants et catholiques et l’animosité contre les Anglais, et les situations décrites n’ont pas toujours été parfaitement précises dans mon esprit au moment où je lisais, même si je voyais en gros de quoi il retournait.
Bref, sur ces quinze nouvelles, j’en ai vraiment apprécié cinq ou six – ce qui est déjà pas mal – et notamment les nouvelles Un petit Nuage et Un cas douloureux mais je suis loin d’avoir adhéré à toutes.

Voici un extrait page 134 (Nouvelle : Un petit Nuage)

(…) Aucun doute, si on voulait réussir, il fallait s’en aller. A Dublin, on ne pouvait rien faire. En traversant Grattan Bridge, il regarda vers l’aval du fleuve et les quais inférieurs et s’apitoya sur les pauvres maisons chétives. On aurait dit une bande de clochards serrés le long des berges, avec leurs vieux manteaux couverts de poussière et de suie, stupéfiés par le panorama du couchant et attendant que la première fraîcheur nocturne les force à se lever, se secouer et s’en aller. Il se demandait s’il arriverait à écrire un poème pour exprimer l’idée qu’il avait là. (…)

Noces au Paradis de Mircea Eliade

Le mois de mars n’est pas encore fini et je reste donc avec les auteurs d’Europe de l’Est, grâce au défi de Patrice, Eva et Goran.

Je vous parlerai aujourd’hui de littérature roumaine, avec l’écrivain Mircea Eliade (1907-1986) connu principalement comme historien des religions, mythologue, philosophe mais également romancier, auteur entre autres de La Nuit Bengali.

Quatrième de Couverture :

Dans un refuge des Carpates, au cours d’une interminable nuit blanche, deux hommes se racontent l’amour de leur vie.
Peu à peu, on comprend que Lena, héroïne de la seconde histoire, et Ileana, héroïne de la première, ne sont qu’une seule et même personne. Mais ces  » noces au paradis  » ne sont pas de ce monde, elles ne pouvaient pas durer… Noces au paradis est, certes, un beau roman d’amour, un beau roman de l’amour. On ne peut oublier l’évocation très raffinée du personnage de l’héroïne montrée à trois étapes de sa vie de jeune femme, tout d’élégance, de finesse, d’intelligence, mis en valeur dans une manière que l’on peut qualifier de proustienne.
Mais cette évocation extraordinaire contraste très fortement avec l’atmosphère tourmentée, presque démente, où peu à peu s’enlise ce double amour  » parfait « , gâché sans gloire par l’égoïsme, par l’orgueil du mâle, par la goujaterie des deux héros, dont on ne peut s’empêche de penser qu’une force surnaturelle, une force diabolique, les pousse irrésistiblement vers leur  » chute « , faute de pouvoir reconnaître à temps le  » miracle  » qui leur est destiné.

Mon Avis :

J’ai bien aimé ce roman mais il m’a semblé à plusieurs reprises que l’auteur ne nous donnait pas toutes les clés nécessaires à sa compréhension pleine et entière. J’ai eu le sentiment bien des fois d’être face à des symboles, à des mystères, que l’auteur voulait instiller dans nos esprits le doute et une certaine confusion. Les personnages ont une grande profondeur psychologique, et sont dévoilés peu à peu dans toute leur complexité, mais les motifs de leurs actions nous échappent quelque peu.
On se dit par moments au cours de la lecture que toute cette histoire doit receler un sens profond dans l’esprit de l’auteur, que ces personnages doivent représenter certaines valeurs morales ou spirituelles mais, jusqu’au bout, je suis restée dans l’expectative, sans voir arriver aucune élucidation du mystère. Pourquoi Ilena-Lena se promène-t-elle parfois avec un homme, en cachette de son compagnon ? Cet homme est-il vraiment son cousin, comme elle le prétend, ou est-il un de ses amants, comme le soupçonne le narrateur ? Et que vient faire là cette bague d’émeraude à laquelle Ilena-Lena semble tenir énormément ? Et cette femme veut-elle vraiment un enfant ? Est-elle stérile comme on tendrait à le penser ? Mystères, mystères !
Malgré toutes ces incertitudes et ces interrogations sans réponses, ce livre est agréable à lire et ces histoires d’amour possèdent une certaine beauté, un souffle poétique.
J’ai aimé aussi le conflit entre la création artistique solitaire et la vie amoureuse qui absorbe complètement le narrateur.
Un roman que j’aurais sans doute encore mieux aimé s’il avait été plus explicite !

Extrait page 231

C’était le printemps. Je m’étais arrêté par hasard devant la vitrine d’un bureau de voyage. Je ne sais pourquoi j’étais littéralement fasciné par une grande réclame en couleurs : sur le versant d’une montagne couverte de neige un couple de skieurs, tête nue, glissait vertigineusement. Ce qui m’attirait dans ce dessin conventionnel, ce n’était nullement la tentation d’un voyage ou d’un séjour dans une station de sports d’hiver célèbre. La couleur violente, le dessin sommaire, les visages des jeunes, leur sourire éclatant de santé, tout semble-t-il était fait pour m’inciter à la réflexion.
Au bout d’un moment j’entendis derrière moi des voix de jeunes. Je me retournai avec une curiosité inhabituelle. Deux jeunes filles, accompagnées de deux jeunes gens, se préparaient bruyamment à traverser la Calea Victoriei. Je les regardai longuement, et à cet instant une mélancolie étrange m’envahit. (…)

Le Conservateur de Nadine Gordimer

Prix Nobel de Littérature en 1991, écrivaine militante engagée contre l’Apartheid et amie de Nelson Mandela, Nadine Gordimer (1923- 2014) est une des grandes figures de la littérature du 20ème siècle et de l’histoire sud-africaine, et j’étais très curieuse de découvrir son oeuvre.
C’est la raison pour laquelle j’ai lu Le Conservateur, publié initialement en 1974, qui est l’un de ses romans les plus connus et l’un de ceux dont l’autrice était la plus satisfaite.

J’ajoute que cette lecture participe au défi de Madame lit pour mars 2020 où il était question de lire un auteur nobelisé.

Disons-le tout de suite : je n’ai pas du tout aimé ce livre, qui a été pour moi une longue corvée, et dont j’étais pressée de voir la fin pour passer à autre chose.
Je me suis terriblement ennuyée, pour diverses raisons que je vais tenter de vous expliquer.

Remarquons déjà qu’il s’agit d’un roman sans intrigue : au tout début de l’histoire nous apprenons qu’un Noir est retrouvé mort dans un champ, sur la propriété de Monsieur Mehring (c’est lui le conservateur, un terme à comprendre dans le sens politique), mais ce crime initial ne donne lieu à aucune enquête, on enterre le cadavre sans cérémonie et on n’en parle quasiment plus durant trois-cents pages. Les autres rares événements qui jalonnent les chapitres, par exemple un incendie, ou encore des inondations, n’ont pas davantage de répercussions sur les uns ou les autres : on leur consacre quelques pages – d’ailleurs très belles, avec des descriptions très fortes – mais on n’en parle plus ensuite.
Je note aussi que les personnages sont un peu fades, peu caractérisés, et que j’ai eu beaucoup de mal à m’intéresser à leur existence. Le seul personnage vraiment omniprésent dans ce roman, c’est le propriétaire Blanc, le fermier qui profite du régime de l’apartheid pour s’enrichir : Mehring. Pour autant, s’il profite du système, il n’est pas présenté comme raciste ou méchant ou stupide. C’est un type banal, plutôt sympathique avec ses employés Noirs, qui n’hésite pas à prendre pour maîtresse une militante anti-apartheid, et qui voit son fils s’éloigner de lui sans que ça semble tellement le bouleverser. Les personnages Noirs ne sont pas très creusés, on ne connaît pas leurs sentiments ou leurs avis à propos de l’apartheid ou de leur vie quotidienne, car ils sont regardés du point de vue des Blancs. On voit juste qu’ils essayent de se débrouiller et de survivre comme ils peuvent, mettant à profit les absences du Propriétaire Blanc pour s’accorder plus de libertés, mais tout de même consciencieux et respectueux vis-à-vis de leur maître.
J’ai tout de même voulu lire ce roman jusqu’au bout car je pensais que les derniers chapitres m’éclaireraient sur la signification profonde de toute cette histoire. Et, effectivement, il se passe beaucoup de choses décisives dans les deux derniers chapitres. Malheureusement, il y a aussi beaucoup de confusion : l’auteur s’amuse à embrouiller les pronoms personnels, de sorte qu’on ne sait plus très bien de qui elle parle. J’ai tout de même compris le message de Nadine Gordimer sur le fait que les Noirs meurent sur la terre de leurs ancêtres, dans une longue appartenance héréditaire, alors que les Blancs enterrés en Afrique du Sud tomberont dans l’oubli, sans les honneurs de leur descendance.

J’aurais en fait souhaité un roman plus axé sur la lutte des Noirs pour leurs droits et, là, j’ai été déçue par la place très restreinte qui leur est accordée, par le regard porté sur eux;

Un livre que je ne conseille pas, malgré une très belle écriture et de magnifiques descriptions, mais le reste ne suit pas.

Voici un extrait page 327 :

La nuit, les cris des grenouilles étaient les ronflements du sommeil hébété de la terre noyée. Les pâturages et les champs étaient des marécages ; sous un chaud soleil, la surface inondée, plus étendue que ne l’avait été la surface incendiée, se réduisait chaque jour, laissant derrière elle une lisière tachée et détrempée. Sur le terrain le plus élevé les sabots du bétail parqué pataugeaient pas à pas, chaque empreinte effaçant ou détruisant les rebords renflés de l’autre, pétrissant un mélange gras de boue noire et de bouse qui exsudait un lait caillé brunâtre. Le tas de cendres qu’avaient édifié des années de feux de camp avait été emporté par l’eau et recouvrait d’une pâte grise toute la superficie de la cour du compound. Les volailles avaient des airs de plumeaux mouillés. La rangée en équerre de cabanes en parpaing se reflétait dans des mares et, lorsqu’on en frappait les murs, remplis d’humidité, ceux-ci ne rendaient aucun son. (…)

Le Conservateur de Nadine Gordimer, est disponible chez Grasset (Les Cahiers rouges) dans une traduction d’Antoinette Roubichou-Stretz et publié en 2009.

Le Cap des Tempêtes de Nina Berberova

J’ai lu ce roman de Nina Berberova dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran de mars 2020.

L’histoire tient en peu de mots car ce sont surtout les réflexions des personnages qui importent ici : méditations sur le bonheur, sur le bien et le mal, liberté et questions métaphysiques.
Le Cap des Tempêtes met en scène trois sœurs, nées de trois mères différentes, et qui sont toutes trois des exilées russes, vivant ensemble avec leur père et sa dernière épouse, dans un petit appartement parisien dans les années 1920. Chacune a son caractère bien tranché : Dacha est une nature harmonieuse, faite pour le belles actions, Sonia est au contraire une nature pessimiste, dotée d’une philosophie douloureuse de la vie, et la plus jeune sœur, Zaï (diminutif d’Elisabeth) qui semble être le double de Nina Berberova, est une jeune fille imaginative, très vivante, au tempérament artiste, pas toujours très sérieuse dans ses choix.
Nous suivons leurs destins entrecroisés, leurs rencontres heureuses ou malheureuses, leurs quêtes de vérité et d’identité.

Mon Avis :

J’ai adoré ce roman, d’une grande profondeur, où la psychologie des personnages est extrêmement fouillée et ne tombe jamais dans le manichéisme, bien que le sujet s’y prête. En effet, Dacha et Sonia ne peuvent pas se résumer seulement à des identités opposées, la première lumineuse et la seconde ténébreuse, les desseins des deux jeunes filles sont bien plus complexes et chacune est traversée par le doute, le chagrin et un sentiment d’échec. Le personnage de Zaï est aussi intéressant car elle est l’élément le plus mobile de l’histoire, celle qui déploie le plus d’activités vers l’extérieur, la plus imprévisible, et elle rajoute un grand dynamisme dans cette histoire, comme un contrepoint au caractère statique de certaines pages plus réflexives et philosophiques. C’est donc un roman tout à fait captivant, sans longueur.
L’écriture de Nina Berberova est très belle, parfois imagée et poétique, utilisant un langage simple pour des sentiments fort complexes.
J’ajoute que j’avais lu L’accompagnatrice de la même Nina Berberova quelques jours avant Le Cap des Tempêtes, et j’ai largement préféré celui-ci, doté d’une ampleur et d’un souffle bien plus grands.
Un chef d’oeuvre – selon moi !

La Source vive, d’Ayn Rand

J’ai lu ce roman il y a déjà plusieurs semaines mais il m’a tellement déplu que je m’en souviens encore assez bien. Tout au moins, je me souviens des deux parties que j’ai lues car j’ai abandonné ce volumineux roman à la moitié.
Je ne vais pas m’étendre excessivement sur l’histoire de ce roman, qui n’est qu’un prétexte pour développer longuement des arguments en faveur des thèses philosophiques ultra-libérales défendues par Ayn Rand dans les années 1930 aux Etats-Unis.
En gros, dans ce roman, vous avez l’opposition caricaturale entre un arriviste sans talent, prêt à tuer tout le monde pour assouvir son ambition, plein de compromission et d’hypocrisie, et de l’autre côté le génie sûr de sa force et de sa supériorité, qui ne se laisse ébranler par aucune adversité, refuse le moindre compromis, n’essaye pas de se conformer aux désirs des autres pour leur plaire car il sait que son génie écrasant finira par l’emporter de toutes les manières.
Si vous rajoutez à cela une histoire de rivalité amoureuse plus ou moins sado-maso où la belle femme aime se faire violer et cracher son venin journalistique sur son violeur pour lui faire plaisir, vous verrez à peu près de quoi il retourne.
Dans ce livre, les personnages forment tous une belle brochette de requins qui ne pensent qu’à s’entre-démolir. Même l’amour est une prise de pouvoir, une lutte et une domination de l’un sur l’autre.
Si le personnage du génie incorruptible (dont chaque lecteur a compris dès le début qu’il triompherait glorieusement à la fin) est celui qu’Ayn Rand propose à notre admiration, elle ne nous le décrit pas pour autant comme un homme bon, bien au contraire ! C’est un requin encore plus féroce que tous les autres requins qui lui veulent du mal.
C’est lourd, démonstratif, stéréotypé, …
Une lecture peu ragoûtante, que je déconseille vivement !

Tous les noms, de José Saramago

J’ai acheté ce roman de José Saramago car j’en avais vu une bonne critique sur un blog et que j’avais déjà lu avec grand plaisir L’Aveuglement du même auteur.
José Saramago (1922-2010) est un des principaux écrivains portugais du 20è siècle, Prix Nobel de Littérature en 1998. Son roman le plus célèbre est L’Aveuglement.

L’histoire :

Nous ne savons pas très bien, en lisant Tous les noms, si nous nous situons dans un univers fantastique ou familier et si cette société est totalitaire ou proche de la nôtre. Par certains éléments, nous penchons tantôt d’un côté tantôt de l’autre.
Le héros de cette histoire s’appelle Monsieur José (On notera la similitude avec l’écrivain lui-même), un célibataire d’une cinquantaine d’années. Il est employé aux écritures dans les gigantesques archives de l’Etat Civil, où on répertorie les fiches des vivants et des morts, et où l’on inscrit les renseignements essentiels d’une vie : naissance, mariage, divorce, cause du décès. L’appartement de Monsieur José est séparé de son lieu de travail par une simple porte, dont il n’a encore jamais utilisé la clé. Pour tromper la solitude et l’ennui de ses jours de congé, il collectionne des renseignements et des coupures de presse à propos des cent personnalités les plus célèbres du pays. Mais, un beau jour, il tombe par hasard sur la fiche d’Etat Civil d’une femme inconnue et décide de s’intéresser à elle. Il commence à mener une petite enquête sur la vie de cette femme, qui habite la même ville que lui. (…)

Mon avis :

Il y a une grande similitude avec l’univers de Kafka mais on sent ici davantage d’optimisme et d’espérance. L’univers bureaucratique est certes écrasant et absurde mais on peut parfois l’amadouer et lui faire entendre raison. Le personnage de Monsieur José est intéressant par son rapport avec la solitude : d’un côté il s’intéresse à des tas d’hommes et de femmes, réels et vérifiables, et cette quête constitue le sens de sa vie, mais d’un autre côté il reste presque toujours retranché dans son isolement. Il n’arrive à rencontrer les gens que sous la forme de papiers, de photos, de documents divers. Quant aux entrevues qu’il a de visu avec l’entourage de la femme inconnue, elles sont toujours entourées de mensonges, de prétextes et de faux-semblants, comme si la rencontre avec l’autre ne pouvait jamais avoir lieu sincèrement. Un moment particulièrement révélateur est la grande discussion que Monsieur José décide d’avoir avec son plafond, passage très poétique que j’ai apprécié, mais assez désespéré.
Nous nous acheminons pourtant, au fur et à mesure de la lecture, vers une ouverture de Monsieur José, qui parvient à briser sa coquille et à révéler aux autres sa vérité.
Ce roman m’a absolument conquise, par son atmosphère, son humour décalé, son écriture complexe, aux longues phrases labyrinthiques, ses réflexions philosophiques sur la vie, la mort, la société.

Extrait page 154

Le plafond donna à Monsieur José l’idée d’interrompre ses vacances et de reprendre le travail. Tu dis à ton chef que tu es suffisamment rétabli et tu lui demandes de te réserver le reste des jours pour une autre occasion, cela, si tu trouves le moyen de sortir de l’impasse où tu t’es fourré, toutes les portes sont fermées et tu n’as pas une seule piste pour te guider, Le chef trouvera bizarre qu’un fonctionnaire reprenne le travail sans y être obligé et sans y avoir été invité, Ces derniers temps tu as fait des choses bien plus bizarres, Je vivais tranquillement avant cette obsession absurde, avant de chercher une femme qui ne sait même pas que j’existe, Mais toi tu sais qu’elle existe et c’est bien là le problème (…)

***

Quelqu’un de Robert Pinget


J’ai lu ce roman car il m’a été conseillé par mon ami le poète Denis Hamel qui m’a aussi prévenue de bien m’accrocher au début car ce n’est pas une lecture facile, et effectivement ce fut un judicieux conseil.
Ce roman a été écrit dans les années 60 et publié aux éditions de Minuit, il s’inscrit dans la vague du Nouveau Roman.

Dans ce livre, un narrateur s’acharne à essayer de raconter de manière exhaustive une de ses journées parmi les plus banales, sa vie quotidienne de son lever à son coucher et, comme il n’a pas très bonne mémoire il doit s’y reprendre à plusieurs fois pour retrouver les détails, les faits marquants et les personnes qu’il a croisées.
Ce narrateur est un homme sans doute déjà un peu âgé, désabusé, maniaque, avec un fond d’aigreur et de mélancolie, peut-être même de désespoir.
Il dirige depuis dix ans avec un associé une pension de famille où logent une dizaine de locataires, généralement vieux, pauvres et un peu mesquins.
Il cherche depuis le matin un bout de papier indispensable à ses travaux de botanique car il aime herboriser dans la campagne.

Mon avis :

C’est un long discours décousu et chaotique dans lequel nous sommes entraînés. Pendant le premier tiers du livre, je me demandais où tout cela menait, je faisais des hypothèses et je suis partie plusieurs fois sur des fausses pistes, en imaginant qu’il allait se produire des drames ou des incidents.
Par la suite, on commence à vraiment se repérer dans l’histoire, les lieux, les personnages et tout devient beaucoup plus clair et cohérent, mais il faut accepter cette confusion initiale, ce que le lecteur n’est pas forcément disposé à faire a priori.
On s’aperçoit finalement que ce roman aborde des sujets extrêmement divers et riches : le temps, la vieillesse, les relations humaines, le bonheur et la solitude, la monotonie et l’ennui de l’existence, …
Il y a par ailleurs beaucoup de traits humoristiques, des jeux de mots, un sens de l’absurde et du ridicule, des situations un peu pitoyables mais amusantes.
Malgré tout, en refermant la dernière page, c’est un sentiment de tristesse qui l’emporte.
J’ai bien aimé ce livre et le relirai certainement pour mieux comprendre le premier tiers.

Voici un extrait page 148-149

(…) Je n’ai plus besoin de dire que le mois de juillet me fait rendre l’âme. On dit que c’est souvent le cas pour les personnes qui sont nées ce mois, et c’est mon cas. Je me réjouis de voir venir le mois d’août qui ne fait presque pas de différence et ensuite c’est septembre, l’été est fini et on regrette bien l’été. C’est un peu comme la salade, je ne sais plus si j’aime l’été. Je sais que je suis malade en juillet, comme je le suis en ce moment, il faut bien admettre que je suis malade et que des fois je me sens mieux en septembre mais c’est de nouveau la charrue à chien comme on dit qui recommence, ils rentrent tous de vacances et c’est pire qu’en été. Je devrais pouvoir arriver à trouver si je suis moins malade en septembre qu’en été mais ça serait difficile. Il faudrait que je sois en même temps en juillet et en même temps en septembre pour pouvoir comparer.(…)

Le libraire de Gérard Bessette

J’ai lu ce roman, un classique de 1960, par curiosité pour la littérature québécoise que je connais très peu.
Cette lecture participe au défi de Madame Lit de décembre 2019, où il fallait lire un livre découvert sur un blogue littéraire. C’est en effet le blogue de Goran, « Des livres et des films » qui m’a donné envie de lire Le Libraire.
Gérard Bessette (1920-2005) est un écrivain, poète et critique littéraire québécois. Il obtient le Prix du grand jury des lettres en 1961 pour Le Libraire, son roman le plus connu.

Le début de l’histoire :

Monsieur Jodoin, un homme bourru, misanthrope et paresseux, célibataire endurci, déjà grisonnant et peu soigné, va s’installer dans la ville de Saint-Joachim où il vient de trouver un emploi de libraire. Il espère avoir là-bas le moins de travail possible et surtout nouer le moins de contacts humains possibles car les gens l’ennuient. Il prend un plaisir particulier à décourager tous les clients qui lui demandent conseil pour l’achat d’un livre, les aiguillant vers des ouvrages ennuyeux ou argotiques, pour qu’on le laisse tranquille. Mais un jour, son patron, Monsieur Chicoine, lui révèle un secret tout à fait crucial : l’existence d’un cagibi, attenant à la librairie, qu’il appelle « le Capharnaüm » et qui recèle des livres interdits par la Censure, réprouvés par l’Eglise, par exemple Zola, Voltaire, Renan, et plusieurs autres classiques du même style. Monsieur Jodoin aura pour mission de vendre ces livres à des « clients sérieux » et dans la plus grande discrétion. L’existence du Capharnaüm doit absolument rester secrète. (…)

Mon Avis :

C’est un roman court, de moins de 150 pages, qui se lit d’autant plus facilement que les rebondissements sont nombreux et que l’humour est présent à chaque page. Cet humour est surtout dû au personnage principal, Monsieur Jodoin, dont le mauvais esprit et le laisser-aller paraissent très décalés en comparaison avec son entourage. Alors que la petite ville est soucieuse des convenances, du qu’en dira-t-on, des dogmes religieux, Monsieur Jodoin met systématiquement les pieds dans le plat, avec roublardise et indépendance d’esprit, mais aussi beaucoup d’indifférence à l’opinion des autres.
J’étais étonnée de savoir que les classiques francophones étaient censurés au Québec dans les années 1960, je ne vois pas trop ce qu’il y a de si choquant chez Zola ou Maeterlinck et ça donne une vision de l’Eglise pas très propice à la culture et, pour tout dire, obscurantiste. Cette idée est présente en filigrane tout au long du roman, sans jamais attaquer les curés de front, mais par l’humour beaucoup de choses sont exprimées, avec finesse et élégance.
Un livre que j’ai lu avec énormément de plaisir et dont le héros restera gravé dans ma mémoire car il représente un type de caractère haut en couleur et particulièrement réjouissant.

Extrait page 29 :

(…) Même quand des bouquineurs traînassent le long des rayons, ouvrent et ferment tranquillement des livres – pourvu qu’ils restent silencieux, je ne m’y oppose pas non plus. Je me contente de ne pas les regarder – ce qui est facile grâce à une grande visière opaque que je me rabats sur le nez. Je me dis qu’ils finiront bien par fixer leur choix ou ficheront le camp sans m’adresser la parole.
Mais ceux que je peux difficilement supporter, ce sont les crampons qui s’imaginent que je suis là pour leur donner des renseignements, des consultations littéraires. Seule la pensée que je serai obligé de déménager si je les rudoie trop m’empêche de les foutre à la porte. « Que pensez-vous de tel auteur ? Avez-vous lu tel livre ? Ce roman contient-il assez d’amour ? Croyez-vous que celui-ci soit plus intéressant que celui-là ?  » A ces dégoûtants questionneurs, malgré l’effort plutôt vigoureux que l’opération exige, je serais tenté de mettre mon pied au cul. (…)

L’événement, d’Annie Ernaux


Je continue ma découverte de l’oeuvre d’Annie Ernaux, une oeuvre autobiographique sur fond de sociologie et d’histoire, que je trouve passionnante.
L’événement retrace le parcours extrêmement pénible et dangereux que l’auteure a dû suivre en 1963 pour se faire avorter – alors que l’avortement était interdit et puni de lourdes peines de prison, aussi bien pour la « faiseuse d’anges » que pour la femme concernée, et pour toute personne qui l’aurait aidée.
Lorsqu’elle découvre sa grossesse, c’est une impression d’horreur et d’impuissance qui l’envahit : elle est une jeune étudiante, pas très riche, et ne connaît personne.
Elle demande de l’aide autour d’elle, à des médecins, au père de l’enfant (son petit ami), à des amies, à des étudiants dans son entourage, mais les réactions sont pour la plupart le rejet, le refus de s’en mêler, on lui fait la morale.
C’est, en même temps, toute une époque qui est ressuscitée avec des chansons (Sœur Sourire, à laquelle l’auteure consacre de jolies pages et rend hommage).
Par une amie d’amis, l’auteure réussit après bien des efforts à obtenir une adresse à Paris pour se faire avorter, mais elle remet son sort entre les mains d’une vieille femme qu’elle ne connaît pas et qui n’est pas médecin, au risque de sa vie.

C’est un livre extrêmement fort, et dur, qui nous fait prendre conscience de la condition féminine (comme on disait alors) dans les années soixante, le manque de libertés et de respect pour les femmes.
C’est aussi une réflexion sur l’écriture : rendre compte de la réalité au plus près des événements est le devoir de l’écrivain, et Annie Ernaux se sert de sa propre vie comme matériau à disséquer et analyser.
Une belle écriture, précise, lucide, complète les qualités nombreuses de ce livre.
J’ai vraiment été bouleversée par ce livre et je le conseille vivement, surtout aux jeunes.