Mouchette de Robert Bresson


J’ai découvert récemment le cinéma de Robert Bresson, par les films « Mouchette »(1967) et « Au hasard Balthazar »(1966)- qui font partie du même coffret DVD et se ressemblent par leurs thématiques et leurs scenarios.
Les deux sont des films d’une noirceur totale, où un personnage central de jeune fille (dans « Mouchette » il s’agit plutôt d’une jeune adolescente) est en butte à la cruauté du monde qui l’entoure, se faisant maltraiter, humilier, abuser, et tentant vaguement de résister à toutes ces brutalités : du moins, la jeune fille essaye de résister par moments mais elle est chaque fois vaincue car elle n’est pas de taille à se mesurer avec le destin cruel qui l’écrase.
Mouchette serait-elle pour autant une sorte de sainte, de martyr ? Elle est en tout cas le bouc-émissaire sur lequel tout le monde s’acharne. Mais on ne peut pas dire qu’elle représente pour autant la bonté ou la sagesse, loin de là : désobéissante, révoltée, récalcitrante, elle éprouve de la détestation pour la plupart des personnes qui l’entourent.
Lorsqu’elle aime quelqu’un, ou commence à ressentir de la sympathie pour quelqu’un, ce qui arrive rarement, elle voit cette personne mourir (sa mère), s’éloigner d’elle (le jeune homme des auto-tamponneuses) ou la brutaliser (Arsène le braconnier) : comme si l’amour lui était interdit.
Un film tragique, où contrairement à ce qu’on veut faire chanter à l’héroïne au milieu des autres élèves de sa classe, il ne semble y avoir absolument aucune espérance.

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Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov


Depuis plusieurs années j’avais envie de lire ce roman fantastique, le chef d’oeuvre de Boulgakov et l’un des grands classiques de la littérature russe du 20è siècle, et je sentais que c’était le bon moment pour m’y atteler.
Il y a tant de personnages secondaires et l’histoire est si complexe que je renonce à vous la raconter. Mais je préciserai en tout cas qu’on arrive très bien à suivre et que les moments de flottements à propos de tel ou tel personnage qu’on n’arrive plus à situer, sont assez vite dissipés par l’auteur, qui nous rafraîchit la mémoire.
L’action se situe à Moscou pendant la terreur stalinienne des années 30 : arrestations, internements en psychiatrie, interrogatoires et enquêtes émaillent le roman, mais prennent une dimension au-delà de la réalité politique et historique de l’époque, par l’introduction de personnages et de phénomènes surnaturels – le diable et ses trois acolytes aux pouvoirs magiques, qui sèment le désordre et la panique dans la ville.
Le maître est un écrivain, auteur d’un roman sur Ponce Pilate, qui se retrouve en asile psychiatrique et sa maîtresse, Marguerite, passe un pacte avec le diable dans le seul but de le rejoindre, ce qui la transforme en sorcière et lui permet de vivre plusieurs aventures étranges, dont un grand bal chez Satan.
Il m’est arrivé pendant ma lecture de rechercher des significations cachées : par exemple j’ai cherché un rapport entre la lâcheté de Ponce Pilate et celle des écrivains à la botte du pouvoir, mais rien de très clair ne se dégage.
Il y a en tout cas un sens du grotesque et un humour très caustique qui rendent ce roman très jubilatoire.
J’ai aimé aussi l’imagination débordante de l’auteur à travers ces aventures qui nous tiennent en haleine sans temps mort durant plus de cinq cents pages, qui ne cessent de nous surprendre et de nous enchanter.
Une lecture marquante et remarquable !

Red le démon, de Gilbert Sorrentino

J’ai eu envie de lire ce roman américain de Gilbert Sorrentino car Goran, du blog Des livres et des films, lui avait consacré une critique enthousiaste. De plus, c’était une bonne occasion de découvrir un peu mieux la littérature américaine, que je connais mal.
Un petit résumé de l’histoire :
Red est un garçon de douze ans, plutôt mauvais élève et obsédé par les filles, qui vit avec sa mère divorcée chez son pépé et surtout son horrible mémé dont il est le souffre-douleur, et qui prend tous les prétextes possibles pour le battre et le maltraiter. Cette Mémé détestée – à la fois raciste, médisante, pétrie de mauvaise foi – ne réussit pourtant pas à se faire obéir par Red – qui n’en fait qu’à sa tête.

Mon avis :
Bien que tous les personnages de ce livre soient antipathiques, y compris Red qui montre souvent une cruauté gratuite insupportable, ce roman vaut surtout par son style énergique, truculent, voire outrancier, qui regorge de trouvailles intéressantes. Ainsi, dans un des chapitres, on nous expose les rédactions de Red pour l’école, avec ses fautes d’orthographe et de grammaire, et ses récits pittoresques qui nous feraient presque rire s’ils n’étaient pas si empreints de violence et de détresse. On comprend en tout cas que la violence de la Mémé déteint sur le caractère de son petit fils et qu’il finit par la dépasser dans ce domaine.
Un roman très très noir, qui ne plaira sans doute pas à tout le monde, et qui fera certainement frémir les âmes sensibles …

Mes parents, d’Hervé Guibert

J’avais acheté ce livre après avoir lu A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, que j’avais bien aimé.
Ici aussi il s’agit d’un récit autobiographique, ou plus exactement d’une autofiction, et il est sans doute peu intéressant de chercher à démêler le vrai du faux, puisque souvent l’imaginaire romanesque est au service de la vérité.
Mes Parents est un livre qui juxtapose des souvenirs de manière à peu près chronologique, de la petite enfance à l’âge adulte, et sur des thèmes variés, mais il m’a semblé que le fil conducteur du récit était l’homosexualité du narrateur, ses attirances, ses amours, ses rencontres, et la manière dont ses parents ont réagi c’est-à-dire avec une bienveillante incompréhension.
Le narrateur dresse un portrait de ses parents peu flatteur : il les présente comme avares, mesquins, assez médiocres par leurs ambitions et leurs talents. En même temps, il semble ressentir un grand amour pour son père, même si ce dernier le décevra souvent.
Par rapport à la mère, on ressent aussi une grande aversion mais des aveux d’amour surgissent tout à coup lorsqu’elle tombe gravement malade dans la dernière partie du livre. Les paragraphes deviennent alors plus courts, moins aboutis littérairement, avec des extraits de journal intime, ce qui témoigne de la douleur du narrateur-auteur et de sa peine à s’exprimer.

Un livre intéressant, émouvant, qui m’a paru cependant moins abouti qu’A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, avec un côté plus fragmentaire et éparpillé.

Voici un extrait page 64

Le dimanche matin, ma sœur et moi on est obligés d’aller à la messe, sinon on n’a pas les dix francs d’argent de poche hebdomadaire qui nous permettent l’après-midi d’aller au cinéma. La messe est une torture, le dimanche je déteste mon père. Je l’adore le jeudi après-midi, il devient mon meilleur copain. Après le déjeuner nous descendons ensemble dans la rue, ma mère nous regarde derrière la fenêtre, tout de suite je mets ma main droite dans la main gauche de mon père et il les enfouit toutes les deux dans sa poche.

Mars de Fritz Zorn

Couverture


Fritz Zorn (1945-1977) découvre à l’âge de trente ans qu’il est atteint d’un cancer, ce qui l’amène à remettre en cause toute son existence passée et particulièrement l’éducation qu’il a reçue et qui, selon lui, a causé une profonde dépression puis finalement ce cancer dont il ne sait pas encore qu’il lui sera fatal. C’est donc une dénonciation de la société bourgeoise et de l’habitude qu’elle a de « manger ses enfants » en leur inculquant des principes mortifères de haine de la sexualité et de répression des sentiments. Chez ses parents, en effet, tout le monde vivait en « harmonie » c’est-à-dire qu’on n’exprimait jamais une seule opinion discordante et qu’on était tenu de ne pas déranger les autres, d’avoir les mêmes goûts que le père de famille, d’être conformiste et « de droite », sans remise en cause possible car les choses étaient toujours « compliquées » et « pas comparables » donc on ne pouvait pas réfléchir à leur propos.
Fritz Zorn nous décrit sa jeunesse triste et frustrée, ses névroses et ses habitudes de vie d’une manière extrêmement lucide et aussi avec un humour ravageur qui n’épargne ni les autres ni lui-même.
Ce livre troublera et bouleversera sans aucun doute les lecteurs qui ont eu une éducation bourgeoise et traditionnaliste car il décortique des modes de pensées et des principes qui étaient très courants dans les années 1950-60 et même encore dans les décennies suivantes.
Dans ce livre transparait une souffrance et une révolte énormes, qui m’ont beaucoup touchée voire un peu déprimée.
Un livre à la fois analytique, politique, psychologique, qui restera une de mes lectures les plus marquantes de cette année !

Extrait page 75

A celui qui ne joue pas au football il parait ridicule de courir pendant des heures après un petit ballon de cuir ; il ne se demande pas si ce jeu ne serait pas follement amusant, il ne voit que le côté ridicule de ces hommes adultes qui jouent comme des petits garçons. Sans doute celui qui fait quelque chose se rend-il toujours ridicule aux yeux de celui qui ne fait rien. Celui qui agit peut toujours prêter le flanc ; celui qui n’agit pas ne prend même pas ce risque. On pourrait dire que ce qui est vivant est toujours ridicule car seul ce qui est mort ne l’est pas du tout.

Le cul de Judas, d’Antonio Lobo Antunes

J’ai lu ce roman dans le cadre d’une nouvelle lecture commune avec Goran, du blog des livres et des films, que je vous invite à visiter de ce pas : ici.

Le cul de Judas est le deuxième roman de l’écrivain portugais Antonio Lobo Antunes (né en 1942, à Lisbonne), et a été publié en 1979. Je l’ai lu dans une traduction de Pierre Léglise-Costa, publiée aux éditions Métailié.

Dans ce livre, un homme parle à une femme dans un bar de Lisbonne. Il cherche sans doute à la séduire, à l’amener chez lui, mais son mode de séduction est pour le moins insolite : il lui raconte les deux années qu’il a passées en tant que médecin militaire en Angola, pendant la guerre coloniale. Sur tout son récit plane l’ombre de Salazar, le dictateur portugais, resté au pouvoir entre le début des années 1930 et 1970, et de ses milices ou polices politiques. Ce narrateur, cet homme dans ce bar, raconte les horreurs et l’absurdité de la guerre mais évoque aussi parfois son enfance, sa famille rigide et austère, et également la femme qui l’attendait à Lisbonne, avec leur petite fille, pendant qu’il était en Afrique. Pourquoi ce titre « le cul de Judas » ? D’après ce que j’ai compris, cette expression portugaise signifie « un trou perdu », un endroit reculé, oublié de tous. La femme du bar, celle à qui il confie tous ses souvenirs, ses amertumes, ses rancoeurs, l’écoute sans rien dire, et nous ne saurons jamais ce qu’elle pense de cet incroyable récit ni même comment elle s’appelle.
Mais je ne vous aurais rien dit de ce roman si je ne vous parlais pas de son extraordinaire écriture, faite de longues phrases, pleines de subordonnées, riches de métaphores surprenantes, rapprochant entre elles des réalités apparemment éloignées, pour des effets d’une merveilleuse poésie.
Et, effectivement, j’ai lu ce livre davantage comme un long poème que comme un roman classique, dans le sens où l’histoire se résume à assez peu de choses, et qu’on peine à démêler des événements bien marquants ou un déroulement logique de faits : on se trouve plutôt devant un déferlement d’images, de séquences, de visions, telles que la mémoire du narrateur nous les transmet, et telle qu’elle se révèle, violente et traumatique.

Extrait page 154 :

Qu’est-ce qui adviendrait de nous n’est-ce pas, si nous étions, effectivement heureux ? Vous imaginez comme cela nous laisserait perplexes, désarmés, cherchant anxieusement des yeux autour de nous un malheur réconfortant, comme les enfants cherchent les sourires de la famille lors de la fête du collège ? Avez-vous remarqué par hasard comme nous avons peur quand quelqu’un simplement, sans arrière-pensée, s’offre à nous, comme nous ne supportons pas une affection sincère, inconditionnelle, qui n’exige rien en retour ?

Monsieur Teste de Paul Valéry

Monsieur Teste est un essai de Paul Valéry d’abord publié en 1919, et qui réunit divers fragments (lettre de la femme de Monsieur Teste, lettre d’un de ses amis, portrait de Monsieur Teste, quelques unes de ses pensées, etc.) qui forment comme autant de facettes du personnage de Monsieur Teste, un homme entièrement tourné vers le fonctionnement de sa pensée et qui n’a pour ainsi dire pas d’émotion et pas d’affect, défini par Valéry comme « ni bon ni mauvais », tout à fait au-dessus des contingences et des soucis de la société, uniquement préoccupé par des abstractions mais, pour autant, ne se fiant pas à la philosophie ou à la littérature.

Voici la présentation de Gallimard :

Dans La Soirée avec Monsieur Teste, Valéry explique pourquoi, à la recherche du succès littéraire, auquel il aurait pu légitimement aspirer suivant le vœu de ses amis, il a préféré autre chose. La recherche du succès entraîne nécessairement une perte de temps : «Chaque esprit qu’on trouve puissant commence par la faute qui le fait connaître. En échange du pourboire public, il donne le temps qu’il faut pour se rendre perceptible…»
M. Teste est un homme qui a mieux employé son temps : «J’ai fini par croire que M. Teste était arrivé à découvrir des lois de l’esprit que nous ignorons. Sûrement, il avait dû consacrer des années à cette recherche : plus sûrement, des années encore, et beaucoup d’autres années avaient été disposées pour mûrir ses inventions et pour en faire ses instincts. Trouver n’est rien. Le difficile est de s’ajouter ce que l’on trouve.»
Tel était bien sans doute le programme ambitieux que s’était assigné Valéry lui-même à l’époque où il rédigeait cette fameuse Soirée avec Monsieur Teste.

Et voici un extrait page 60 :

C’est ce que je porte d’inconnu à moi-même qui me fait moi.
C’est ce que j’ai d’inhabile, d’incertain qui est bien moi-même.
Ma faiblesse, ma fragilité …
Les lacunes sont ma base de départ. Mon impuissance est mon origine.
Ma force sort de vous. Mon mouvement va de ma faiblesse à ma force.
Mon dénuement réel engendre une richesse imaginaire ; et je suis cette symétrie ; je suis l’acte qui annule mes désirs.
Il y a en moi quelque faculté plus ou moins exercée, de considérer, – et même de devoir considérer – mes goûts et mes dégoûts comme purement accidentels.
(…)

Le Capitaine est parti déjeuner (…), de Charles Bukowski

J’avais déjà lu avec plaisir les poèmes de Bukowski mais j’appréhendais un peu de rentrer dans ses romans et autres ouvrages en prose, de crainte que son univers soit un peu trop cru et brutal pour moi.
C’est néanmoins avec curiosité et sans trop de craintes, que j’ai commencé Le capitaine est parti déjeuner et les marins se sont emparés du bateau, déjà parce qu’il s’agit d’un journal intime, et surtout parce que l’auteur avait plus de soixante-dix ans au moment de sa rédaction.
C’est donc un Bukowski assagi, fatigué, et fréquemment atteint de problèmes de santé, que nous croisons dans ce récit, mais il ne manque pas de vigueur et de verve pour évoquer ses révoltes et ses dégoûts, lui qui se présente volontiers comme un misanthrope. Et, effectivement, peu de gens trouvent grâce à ses yeux.
Lui qui a longtemps souffert de la misère, qui a mis de longues années à accéder à la reconnaissance, il est maintenant un écrivain riche et célèbre, mais il ne semble pas dupe de cette notoriété, il n’en tire pas une excessive vanité et, restant philosophe, regarde tout cela avec détachement.
On prend plaisir à écouter ses coups de gueule et ses accès de mélancolie ou de lassitude.
Nous suivons Bukowski sur les hippodromes, où il passe ses journées à parier et surtout à observer la nature humaine, mais aussi, la nuit, chez lui, devant son ordinateur où il écrit avec passion pendant des heures d’affilée.
Son style est net et précis, souvent trivial, parfois cassant, mais j’apprécie ce langage direct et savoureux.

Voici un extrait page 147

Ce n’est que de retour à la maison que je refais mumuse avec la Grande Faucheuse. Mais juste un petit peu. Surtout pas d’excès en ce domaine. Non que la mort m’épouvante ou que j’en déplore l’inéluctabilité. Mais à trop la courtiser, on n’en retire aucun plaisir, comprenez-vous ? Alors, quand y penser ? Eh bien, pourquoi pas la nuit de mercredi prochain ? Ou pendant mon sommeil ? Et si j’attendais la gueule de bois carabinée ? Ou un accident de la route ? Quel sale boulot ! Mais faut quand même le faire. Car, une fois niée l’existence de Dieu, on peut sortir prendre l’air. Gonflé à bloc, la tête haute, prêt à affronter le monde extérieur. En définitive, ce n’est pas plus chiant que de remettre, chaque matin, ses chaussures. Mais supposons que je décède à l’improviste, je ne regretterais qu’une chose : ne plus pouvoir tartiner de la copie. Car écrire vaut mieux que boire. (…)

Le Chaudron, de Kiyoko Murata

Présentation de l’éditeur :

Tami a dix-sept ans. Elle est en vacances chez sa grand-mère avec son frère et leurs cousins, ceci en l’absence de leurs parents partis au chevet d’un grand-oncle.
Bonne ménagère, c’est tout naturellement que Tami s’installe en cuisine auprès de son aïeule. Chaque jour au jardin, elles composent ensemble un tableau de couleurs et de saveurs, qu’elles jettent ensuite dans le chaudron avant de proposer à la famille une multitude de goûts aussi variés qu’élaborés.
C’est un été particulier pour la vieille dame. Alors que le temps du repas Tami reconstruit minutieusement la sérénité des lieux, les enfants perçoivent les séismes de la tristesse, les questions se font plus précises, la mort justifie le désir de réponses aux silences.
Perdue dans les profondeurs de sa mémoire, la vieille dame redessine pour eux l’arbre généalogique de la famille.
Le Chaudron a été adapté au cinéma par Akira Kurosawa sous le titre : Rhapsodie en août. Kiyoko Murata est née en 1945. Elle a obtenu le fameux prix Akutagawa pour Le Chaudron. Elle vit dans la province de Fukuoka, la plus méridionale des quatre îles principales de l’archipel.

Mon avis :

Ce court roman – qui se lit en une soirée – est agréable mais un peu léger. J’ai assez vite deviné la fin et, sans vouloir vous la dévoiler à mon tour, il m’a semblé que les caractères des uns et des autres auraient pu être plus fouillés, moins lisses peut-être.
Néanmoins, on suit avec un certain intérêt les émotions de ces enfants aux prises avec l’adversité, et cette histoire est joliment écrite, avec un côté « conte contemporain » assez plaisant mais un peu naïf.

Le Chaudron était paru chez Actes Sud en 2008, dans une traduction d’Anne-Yvonne Gouzard, et je l’ai lu dans le cadre du défi « Autour du monde elles écrivent » organisé par Eléonore, pour le continent asiatique.

Deux extraits de Nom de pays : le Pays, de Proust

Nom de pays : le pays est donc la deuxième partie du tome 2 de La Recherche du Temps Perdu, intitulé A l’ombre des Jeunes filles en Fleurs.
C’est dans ce roman, qui se situe à Balbec, une station balnéaire de la côte normande, que le narrateur fait la connaissance d’un groupe de jeunes filles, parmi lesquelles Albertine Simonet finit par prendre une place privilégiée. Au moment où il les croise pour la première fois, se promenant en bord de mer, il ignore qui elles sont et s’il aura un jour l’occasion de les revoir.

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Extrait page 360

Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle ; que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux qu’il connaît – pelouses des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que celle du paradis persan -, les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour elle ; et surtout que c’est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux. Et c’était par conséquent toute sa vie qui m’inspirait du désir ; désir douloureux, parce que je le sentais irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma vie ayant brusquement cessé d’être ma vie totale, n’étant plus qu’une petite partie de l’espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir, et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m’offrait ce prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le bonheur.

Extrait page 432

Quand quelques jours après le départ de Saint-Loup, j’eus réussi à ce qu’Elstir donnât une petite matinée où je rencontrerais Albertine, le charme et l’élégance, tout momentanés, qu’on me trouva au moment où je sortais du Grand-Hôtel (et qui étaient dus à un repos prolongé, à des frais de toilette spéciaux), je regrettai de ne pas pouvoir les réserver (et aussi le crédit d’Elstir) pour la conquête de quelque autre personne plus intéressante, je regrettai de consommer tout cela pour le simple plaisir de faire la connaissance d’Albertine. Mon intelligence jugeait ce plaisir fort peu précieux, depuis qu’il était assuré. Mais en moi, la volonté ne partagea pas un instant cette illusion, la volonté qui est le serviteur persévérant et immuable de nos personnalités successives ; cachée dans l’ombre, dédaignée, inlassablement fidèle, travaillant sans cesse, et sans se soucier des variations de notre moi, à ce qu’il ne manque jamais du nécessaire. Pendant qu’au moment où va se réaliser un voyage désiré, l’intelligence et la sensibilité commencent à se demander s’il vaut vraiment la peine d’être entrepris, la volonté qui sait que ces maîtres oisifs recommenceraient immédiatement à trouver merveilleux ce voyage si celui-ci ne pouvait avoir lieu, la volonté les laisse disserter devant la gare, multiplier les hésitations ; mais elle s’occupe de prendre les billets et de nous mettre en wagon pour l’heure du départ.

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