Les racines du Ciel, de Romain Gary

J’ai lu ce roman parce que j’aime bien Romain Gary et Emile Ajar, que j’ai déjà lu quelques unes de leurs oeuvres, et que ce livre-ci aiguisait ma curiosité.
Ecrit en 1956, il a en effet valu à l’écrivain son premier Prix Goncourt (il obtiendra le deuxième avec le pseudo d’Ajar pour « La vie devant soi »).
Par dessus-tout, il est réputé pour être l’un des tout premiers romans écologistes : son héros, Morel, est un défenseur acharné des éléphants et combat pour la protection de la nature, non seulement avec des tracts et des pétitions mais aussi en prenant les armes contre les chasseurs et trafiquants d’ivoire de tout poil. Il est rejoint dans son combat par des acolytes plus ou moins sincères. L’opinion publique se passionne pour Morel et les éléphants mais la plupart des responsables européens et africains cherchent des causes politiques à son action, le suspectant de défendre soit des idées indépendantistes soit au contraire colonialistes soit même encore communistes – ce qui n’est pas le cas. En bref, son combat pour les éléphants incommode fortement toutes les autorités politiques, religieuses et autres, mais il reste résolu et sûr de défendre la beauté et la liberté contre la barbarie.

Mon avis : C’est assez intéressant de suivre ce groupe de personnages passionnés par leur idéal et de voir les divergences de points de vue autour de la défense des éléphants. Ce combat, qui semble aller de soi de nos jours est ici constamment discuté et remis en question. Certains pensent que Morel préfère défendre les animaux plutôt que les humains et en tirent la conclusion qu’il est misanthrope, comme si on ne pouvait défendre à la fois l’homme et l’animal. La question du colonialisme et de l’indépendantisme est aussi abordée avec finesse et nous éclaire sur cet aspect historique qui nous parait aujourd’hui si lointain. Le personnage de Morel a ceci d’intéressant qu’il ne s’intéresse à aucune idéologie, qu’il ne pense pas à la politique ni aux petites combines des hommes, c’est un pur, et son combat est très simple et sans arrière-pensées. Ce roman m’a donc plutôt plu mais il a le défaut d’être répétitif, par moments on a l’impression que l’histoire n’avance pas, certains paragraphes reviennent quasiment à l’identique tout le long des chapitres.
Un livre à recommander aux férus d’écologie. Mais, selon moi, ce n’est pas un aussi bon Gary que « La Promesse de l’aube » ou « La vie devant soi ».

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La Musique et l’ineffable de Vladimir Jankélévitch


Ce livre m’a été offert par mon ami, le poète Denis Hamel, et je l’ai lu très rapidement car il m’a fascinée et passionnée.
Lors de mes lectures, il m’arrive souvent de corner les pages qui me plaisent le plus ou qui me semblent les plus représentatives, mais dans La Musique et l’Ineffable j’ai corné presque toutes les pages : il est vraiment très difficile de choisir parmi tant de beautés.
Jankélévitch (1903-1985) s’emploie dans ce livre à nous dévoiler les qualités et les propriétés de la musique, il s’interroge sur son côté ineffable et non pas indicible, sur ses rapports avec le silence mais aussi avec le Temps, sur ses capacités à suggérer des sentiments ou des images, sur ses ressemblances ou dissemblances avec la poésie, avec les arts plastiques, etc.
A l’appui de ses idées, il cite de nombreux exemples de musiques classiques, surtout post-romantiques ou des débuts du 20è siècle (Fauré, Debussy, Satie, Prokoviev, Bartok, Albeniz) et c’est sans doute le petit reproche que je ferais à ce livre, de limiter ses références à une période si restreinte de l’histoire de la musique, et uniquement à la musique classique européenne.
On se dit que ses idées auraient été encore plus foisonnantes et riches s’il s’était aussi penché sur les musiques populaires, les musiques plus rythmiques, ou le jazz, ou les musiques asiatiques ou africaines.
Malgré ce petit reproche, j’ai trouvé ce livre superbe, intelligent, clair, sans jargon rébarbatif, et même plein d’élans poétiques et d’amour pour son sujet.

Voici deux extraits qui m’ont plu :

Page 119 :

Le charme est, comme le sourire ou le regard, cosa mentale ; on ne sait ni à quoi il tient, ni en quoi il consiste, ni même s’il consiste en quelque chose, ni où l’assigner … Il n’est ni dans le sujet ni dans l’objet, mais passe de l’un à l’autre comme un influx. Et plus généralement : rien n’est musical en soi, ni une neuvième de dominante, ni une cadence plagale, ni une échelle modale, mais tout peut le devenir selon les circonstances ; tout dépend du moment, et du contexte, et de l’occasion, et de mille conditions qui d’une nouveauté peuvent faire un trait d’esprit insincère ou pédant, et d’un banal accord une trouvaille géniale.(…)

Page 122

Un musicien de génie peut donc être un novateur sans être à proprement parler un inventeur. Et ainsi, ceux qui s’attendaient à des « trouvailles » seront déçus. N’en doutons pas : le besoin dévorant de nouveauté, si caractéristique des surenchères modernes, implique l’idée que le fait musical est une chose ; la musique serait dans le cas de toute technique : et de même que les techniques se prêtent à un perfectionnement indéfini, chaque salon de l’automobile ou des arts ménagers apportant des améliorations inédites par rapport au salon précédent, ainsi le progrès perpétuel serait la loi de la musique. Toujours plus loin, plus vite, plus fort ! Dans cette course aux armements chaque musique, battant les records de la précédente, se présente comme le dernier cri de la modernité ; chaque musicien, refoulant ses devanciers dans l’inactuel et le démodé, revendique son brevet d’inventeur. A une époque où le pastiche de la « recherche scientifique » est devenu quasiment général, les musiciens se devaient à eux-mêmes de devenir « chercheurs », comme tout le monde. Que cherchent-ils, en somme ? Un accord inconnu ? Une particule nouvelle ? Gageons que la soif d’innovations traduit ici le déclin de l’inspiration. (…)

***

La musique et l’ineffable est paru dans la collection Essais chez Points, il était paru pour la première fois en 1961.
Si vous aimez la musique et les réflexions sur l’art, je ne peux que vous conseiller cette lecture.

Une femme, d’Annie Ernaux


Après La Honte et Ce qu’ils disent ou rien, j’ai donc poursuivi ma découverte de l’oeuvre d’Annie Ernaux, avec Une femme, un livre consacré à sa mère.
Elle commence l’écriture de ce livre à la mort de sa mère, et met dix mois à l’écrire, mais pour autant ce livre ne retrace pas les étapes du travail de deuil, et on a l’impression que l’auteure est toujours aussi affectée et triste dans les dernières pages que dans les premières.
Ce livre est une biographie de la mère d’Annie Ernaux, qui fut une jeune ouvrière puis une commerçante ambitieuse, et qui aimait la religion, les livres, et rêvait que sa fille s’élève dans l’échelle sociale grâce aux études.
Annie Ernaux nous confie que son but, à travers ce livre, est à la fois sociologique et historique, ce qui est également vrai pour ses autres livres. Mais, dans celui-ci, la charge émotionnelle est extrêmement forte et on sent tellement l’amour de l’auteure pour son sujet, que l’objectivité froide et analytique, caractéristique de son style habituel, n’apparaît plus beaucoup ici.
Ce livre s’intitule « Une femme », comme pour mettre à distance le rôle de mère, ou pour généraliser à toutes les femmes de son époque et de sa classe sociale la personnalité de cette mère, maîtresse-femme de fort tempérament, mais ce n’est pas à un prototype que nous avons affaire dans ce livre : c’est à un être individuel, de chair et de sang, avec ses réactions et ses paroles.
J’avais lu il y a quelques années La Place, le livre qu’Annie Ernaux a consacré à son père, et j’ai largement préféré Une femme, beaucoup plus émouvant, et même poignant dans la dernière partie avec la démence qui a frappé sa mère dans sa vieillesse.
Annie Ernaux nous confie dans Une femme qu’il lui est arrivé de détester cette mère et, en part égale, de l’adorer, elle ne nous cache pas leurs disputes, leurs incompréhensions mutuelles, leurs exaspérations l’une envers l’autre, mais malgré tout on sent cet attachement charnel, viscéral, et cela nous touche profondément.
Un livre qui renvoie chacun à sa propre histoire et à ses sentiments.

Extrait page 22

Je vais continuer d’écrire sur ma mère. Elle est la seule femme qui ait vraiment compté pour moi et elle était démente depuis deux ans. Peut-être ferais-je mieux d’attendre que sa maladie et sa mort soient fondues dans le cours passé de ma vie, comme le sont d’autres événements, la mort de mon père et la séparation d’avec mon mari, afin d’avoir la distance qui facilite l’analyse des souvenirs. Mais je ne suis pas capable en ce moment de faire autre chose.

Le Pressentiment, d’Emmanuel Bove


Depuis que j’avais découvert Emmanuel Bove avec Mes amis, il y a quelques années, je gardais l’envie de lire un autre de ses romans, c’est donc chose faite avec Le Pressentiment, un roman plutôt réaliste, pessimiste sur la nature humaine, mais c’est aussi une étude de caractères très finement observée.
Voici la situation de départ de ce roman : Dans les années 1930, un riche avocat parisien, Charles Benesteau, issu d’une très respectable famille et marié à une femme charmante, mène une vie bourgeoise confortable, mais il décide un beau jour de tout quitter, de divorcer, et de se retirer, seul, dans un petit appartement d’un quartier ouvrier de Paris. Le motif qu’il invoque pour expliquer sa désertion c’est que « le monde est méchant », ce que personne ne prend au sérieux. Sa famille, stupéfaite et choquée par un tel comportement, que rien ne justifie à ses yeux, essaye par diverses manoeuvres de ramener Charles Benesteau à la raison mais celui-ci reste déterminé dans sa décision. Parallèlement, les nouveaux voisins de Charles, des commerçants et des ouvriers, s’interrogent sur cet étonnant voisin, et les commérages vont bon train à son sujet. Charles Benesteau, qui croyait pouvoir facilement changer de vie et se délecter de sa nouvelle solitude, s’aperçoit qu’il ne sera jamais tranquille et qu’il n’existe pas de refuge contre la méchanceté du monde.

Mon avis : C’est un roman d’une belle simplicité, assez clair dans ses significations, on n’éprouve pas le besoin de chercher des sens cachés : ce n’est visiblement pas un roman à clés. Le sens profond du livre c’est probablement qu’il existe une telle étanchéité entre les classes sociales qu’il est impossible de passer de l’une à l’autre ou de vouloir bousculer l’ordre établi. Un bourgeois ne peut pas se lier d’amitié avec un ouvrier, même dans le cas extraordinaire où il en aurait envie, tout concourt à l’incompréhension et à la défiance des uns envers les autres.
Charles Benesteau est un idéaliste, un homme un peu naïf, candide, dépourvu de ruse, et on s’étonne qu’il ait réussi pendant tant d’années à se plier aux conventions bourgeoises et à remporter des succès en tant qu’avocat, ce qui laisserait supposer une personnalité avisée et clairvoyante. On s’aperçoit que cet homme a une âme d’ermite : il apprécie la solitude, les travaux d’écriture, le dénuement, on évalue à quel point il a dû être insatisfait dans sa précédente vie.
J’ai bien aimé aussi le personnage de l’orpheline, Juliette, une adolescente de treize ans, car Bove décrit très bien ses attitudes et son caractère fermé et buté, la rendant par moments émouvante.

Le Pressentiment était paru chez Points, en 2009, avec une préface de Marie Darrieussecq.

Extrait page 75 :

Il ne faisait tout de même rien de si extraordinaire en venant en aide à une pauvre fille dont les parents étaient en prison et à l’hôpital. Mais il se calma presque aussitôt. C’était sa faute à lui. Il aurait dû comprendre que les petites gens au milieu desquels il vivait, n’étaient guère différents du monde qu’il avait quitté. En rompant avec le passé, il s’était imaginé qu’aucun de ses gestes aurait de conséquences, qu’il serait libre, qu’il n’avait plus jamais de comptes à rendre. Or, il s’apercevait à présent qu’il lui était impossible de ne pas se singulariser, où qu’il se trouvât. Chacun de ses actes continuait d’être l’objet d’un examen. Pourtant on ne pouvait rechercher l’effacement plus qu’il ne le faisait. (…)

La Honte, d’Annie Ernaux


Je continue l’exploration de l’oeuvre d’Annie Ernaux, avec l’intention de lire tous ses livres, et La Honte s’est révélée être, une fois de plus, un livre très intéressant, mêlant la mémoire autobiographique de l’auteure, la sociologie et l’histoire, sur fond de lutte des classes.
L’incipit de ce livre nous fait entrer directement dans le vif du sujet, nous dévoilant d’emblée le motif de la honte :

Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début de l’après-midi.

A partir de cette scène, datée de 1952, alors qu’Annie Ernaux est âgée d’à peine douze ans, elle éprouve un choc émotionnel violent qui déclenche chez elle un sentiment de honte durable, qu’elle va tenter d’élucider durant tout le livre.
Pour tenter de comprendre d’où lui est venue cette honte, elle reconstitue le contexte social et culturel dans lequel elle vivait, elle se souvient des mentalités de son entourage, de la religiosité de sa mère et de l’école privée où elle allait, mais aussi de l’ambition de ses parents, qui l’exhortaient à « réussir mieux qu’eux », lui donnant une perspective d’ascension sociale par les études.
Cette scène de violence de son père contre sa mère, surgissant brutalement dans un quotidien plein de dignité et de bonne tenue, lui donne la conscience d’appartenir à une classe sociale modeste puisque, dans les années 50, un préjugé tenace voulait que la violence conjugale soit plutôt le fait des prolétaires ou des ivrognes.
On sent que, dans l’esprit d’Annie Ernaux, l’éducation religieuse et les préjugés des années 50, pleins d’interdits et de convenances rigides, avec le souci du qu’en-dira-t-on et des valeurs conservatrices, sont les principales causes de cette honte qu’elle a éprouvée.
Dans ce livre, où la notion de lutte des classes est sous-jacente, j’ai trouvé que cette façon d’analyser la petite fille qu’elle était, entièrement déterminée par les influences de son milieu, paraissait à la fois dérangeante et plutôt convaincante.
L’écriture de l’auteure est ici, comme dans la plupart de ses livres, claire, précise et sans fioritures. Elle aime citer, parmi ses souvenirs, des paroles récurrentes de ses proches, pour nous immerger dans un contexte historique, avec les critères de jugement d’une époque et d’un milieu, et ces reconstitutions sont très vivantes.
Bien que je n’aie pas connu les années 50, me situant plutôt à la génération suivante, et bien que mes souvenirs d’enfance diffèrent totalement de ceux d’Annie Ernaux, j’ai lu ce livre avec un sentiment de familiarité, comme si j’étais plus ou moins impliquée, ce qui est sans doute dû à la grande intimité que cette auteure sait établir avec son lecteur.

Extrait page 31

Depuis plusieurs jours, je vis avec la scène du dimanche de juin. Quand je l’ai écrite, je la voyais en « clair », avec des couleurs, des formes distinctes, j’entendais les voix. Maintenant, elle est grisée, incohérente et muette, comme un film sur une chaîne de télévision cryptée regardé sans décodeur. L’avoir mise en mots n’a rien changé à son absence de signification. Elle est toujours ce qu’elle a été depuis 52, une chose de folie et de mort, à laquelle j’ai constamment comparé, pour évaluer leur degré de douleur, la plupart des événements de ma vie, sans lui trouver d’équivalent. (…)

J’ai lu ce livre en folio, il était paru chez Gallimard en 1997.

La Plage de Scheveningen, de Paul Gadenne


J’ai lu ce roman car il m’a été conseillé par Goran, du blog Des livres, des films. Sans ses conseils, je n’aurais sans doute jamais lu Paul Gadenne (1907-1956), écrivain et poète français, mort de la tuberculose à 49 ans.

Ce roman se déroule juste après la deuxième guerre mondiale, en 1944, pendant l’Epuration. Le héros, Guillaume Arnoult, est écrivain et il cherche à retrouver une femme qu’il a aimée et qu’il n’a plus revue depuis la guerre. Cette femme, Irène (un prénom qui signifie « la paix » en grec), l’a abandonné sans un mot d’explication, et Guillaume voudrait comprendre les raisons pour lesquelles elle l’avait mal jugé. Au moment où il retrouve Irène, il apprend qu’un de ses proches amis de jeunesse, Hersent, a été arrêté pour collaboration avec les nazis. Hersent sera bientôt condamné à mort, à la grande stupeur de Guillaume, qui ne peut comprendre un tel verdict.
La plus grande partie du roman se déroule au bord de la mer, dans une chambre d’hôtel où Guillaume et Irène discutent durant toute une nuit de veille. Il veut la faire parler d’elle, la comprendre, mais il parvient surtout à s’expliquer à lui-même son sentiment de culpabilité, son idée que le mal est en chaque homme.

Mon avis :
La construction de ce roman est assez complexe, mêlant passé et présent, dialogues et réflexions philosophiques, dans de multiples va-et-vient entre intériorité et extériorité du héros.
L’écriture est d’une grande beauté, très littéraire, raffinée, concise, sensible, capable d’une extrême profondeur, mais aussi habile dans les descriptions de paysages ou de personnages.
Paul Gadenne défend un point de vue chrétien dans son approche du Bien et du Mal mais nulle part il n’assène de certitudes sur Dieu ou sur des dogmes, il se situe plutôt dans une recherche de la vérité, du côté de l’ignorance et du mystère.
Un livre qui, selon moi, mérite des relectures car il ne se laisse pas appréhender entièrement du premier coup, et recèle des zones d’ombres et des symboles à décrypter.
Paul Gadenne me donne en tout cas l’impression d’être un immense écrivain, qui mériterait plus de notoriété.

Extrait page 306

Il y a des doutes que l’esprit refuse d’examiner, mais c’est une victoire qui lui coûte. Ces gens, cette vie végétative, puissante et morne, cette insouciance animale, était-ce là ce qui avait été sauvé à si grand prix ? Était-ce donc pour ces épiciers, ces charcutiers repus, qui avaient attendu la paix derrière des remparts de cervelas, que l’on continuait à mourir ? une idée abominable s’empara de lui. Il eût préféré mourir dans la peau d’un traître avéré plutôt que de vivre dans la peau de ces gens. Hélas, cette lenteur de la vie quotidienne, cette insignifiance des gestes, cette sourde rumeur de train roulant dans la nuit, cela recouvrait l’agonie d’Hersent dans sa prison. Guillaume s’était juré de ne pas le plaindre, mais il continuait à ne pas comprendre.

J’ai lu La Plage de Scheveningen de Paul Gadenne dans la collection L’imaginaire Gallimard.

Ce qu’ils disent ou rien, d’Annie Ernaux


J’ai acheté ce livre sans savoir de quoi il parlait, et uniquement d’après l’opinion très favorable que j’ai sur Annie Ernaux – dont j’envisage d’ailleurs de lire tous les livres.
Ce qu’ils disent ou rien date de 1977, c’est le deuxième roman de son auteure. Cela mérite d’être précisé car ce livre raconte le même épisode de la vie d’Annie Ernaux que son dernier livre, Mémoire de fille qui date, lui, de 2016.
Dans ces deux livres, elle raconte en effet l’été de ses dix-huit ans et sa première liaison avec un homme lors d’une colonie de vacances, expérience pendant laquelle elle subit des humiliations qui la marquent profondément.
Mais, alors que dans Mémoire de fille elle se concentre précisément sur cet épisode et cherche à en analyser tous les signes avant-coureurs et toutes les répercussions, dans Ce qu’ils disent ou rien elle dresse plutôt le portrait psychologique de l’adolescente qu’elle était, avec toutes ses facettes : ses rapports très distants avec ses parents, son désir d’indépendance, l’incroyable sentiment d’ennui qui l’écrase, sa recherche de copines susceptibles de lui présenter des garçons, la révélation que représente pour elle la lecture de L’Etranger et les premières envies et tentatives d’écriture qui lui paraissent ratées, la difficulté à s’imaginer un avenir professionnel tandis qu’aux yeux de ses parents sa voie d’institutrice est déjà toute tracée, son intérêt et sa perplexité vis-à-vis de la politique qui semble tant passionner son premier amant, etc.
Dans Mémoire de fille, l’auteure traite la jeune fille qu’elle a été comme une tout autre personne, on sent qu’elle a pris énormément de recul, qu’elle est devenue presque extérieure à cette histoire qui remonte dans sa mémoire à près de soixante ans. Alors que dans Ce qu’ils disent ou rien, qui se présente comme un roman – l’héroïne s’appelle Anne et non pas Annie – mais où, en même temps, l’héroïne dit « je » et déroule un long monologue intérieur mélangeant argot et langage parlé, on a l’impression que l’auteure n’est pas du tout détachée de cette adolescente qu’elle a été, qu’elle est peut-être encore trop imprégnée par ses mauvais souvenirs et qu’elle préfère ne pas attaquer de front les aspects les plus douloureux.
Il serait très certainement passionnant de lire ces deux livres l’un après l’autre pour voir le travail des années sur la mémoire (ce qu’elle conserve, ce qu’elle simplifie, les faisceaux d’événements qu’elle relie ou dissocie, etc.) mais aussi et surtout pour voir l’évolution d’Annie Ernaux dans sa façon d’appréhender l’autobiographie et dans son écriture qui semble être devenue toujours plus incisive.

C’est en tout cas un excellent roman sur l’adolescence, qui sonne juste et peut nous toucher quel que soit notre âge.

Extrait page 106

J’avais envie de raconter, d’écrire, je ne savais pas par où démarrer parce qu’il faut toujours remonter trop haut, Gabrielle, le BEPC, même avant, le rêve, remonter le plus loin jusqu’à aujourd’hui, mais il faudrait changer de nom, ce serait plus convenable, et le passé simple parce que ça fait relevé, et je pourrais tout dire à l’abri, j’ai cherché un beau prénom, Arielle, Ariane, Ania, que la première lettre au moins me ressemble, mais avec un beau nom pareil, c’était plus moi, ce soir-là, les histoires des autres ne m’intéressaient pas. Alors j’ai griffonné une phrase, de celles qu’on invente au fur et à mesure qu’on écrit, « je voudrais partir d’ici » et j’ai barré, c’est pas la chose à se dire sérieusement, ou alors. J’ai mis des disques, je n’écoutais pas bien, j’aurais aimé pouvoir jouer d’un instrument, la guitare par exemple, mais mes parents n’ont jamais voulu, à quoi ça sert t’auras plus assez de temps pour étudier. (…)

Les règles du savoir-vivre dans la société moderne, de Jean-Luc Lagarce

Comme j’aime bien lire de temps en temps du théâtre et que l’auteur Jean-Luc Lagarce a une grande réputation littéraire, en tant que « classique du 20ème siècle », j’ai eu la curiosité d’acheter cette pièce.
Précisons tout de suite qu’il n’y a qu’un seul personnage sur la scène : une dame, plus exactement une conférencière qui s’adresse à nous, lecteurs et spectateurs, c’est-à-dire qu’elle ne joue pas précisément de rôle au sens traditionnel du terme.
Cette dame nous explique comment nous devons nous comporter lors des grandes étapes de la vie : naissance d’un enfant, baptême, choix des parrain et marraine, fiançailles, mariage, décès.
Il ne s’agit pas de règles morales ou de préceptes destinés à nous rendre plus heureux : il s’agirait plutôt de la façon d’agir la plus conforme aux conventions bourgeoises du début du 20ème siècle, voire du 19ème siècle.
J’ai d’ailleurs été très étonnée de constater que cette pièce date des années 1990 (1994 me semble-t-il) alors que le discours de la dame a un aspect très désuet et suranné, mais aussi très peu séduisant (certains passages ressemblent un peu à des textes juridiques, froids, sans expression d’affect), mais heureusement de petites notes d’humour et de second degré viennent de temps à autre égayer et alléger un petit peu l’ensemble, de même que certains effets de répétitions qui donnent plus d’intensité et d’expression.
C’est donc un texte exprimant surtout l’ironie vis-à-vis de la bourgeoisie mais aussi peut-être aussi une mise en évidence de l’inhumanité de nos sociétés d’où les sentiments sont soigneusement évacués au profit de codes et d’actions qui oscillent entre l’absurdité et la vénalité.
Malgré l’intérêt du propos sur le fond, je me suis un petit peu ennuyée à la lecture de ce long monologue qui manque vraiment trop de chair et d’énergie à mon goût et qui, selon moi, reste trop dans le même registre de bout en bout, n’apportant pas vraiment de surprise en cours de route.
Ce n’est que mon avis tout à fait subjectif, et il est possible que certains éléments intéressants de ce texte m’aient échappé.
Mais, certainement, j’essaierai de lire une autre pièce de Jean-Luc Lagarce car cette tentative, bien qu’elle m’ait laissée un peu sur ma faim, m’a aussi mise en appétit pour d’autres essais.

Les règles du savoir-vivre dans la société moderne était paru aux éditions des Solitaires Intempestifs en 1996.

Extrait page 8 :

(…)
Beaucoup de gens ont de la répugnance, car répugnance et rien d’autre, beaucoup ont de la répugnance à assumer les charges matérielles et morales qui incombent aux parrains et marraines et on devra sonder, on sondera, les esprits à ce sujet, avec beaucoup de diplomatie et de tact.
Car, il faut l’admettre, pour résumer ce chapitre, c’est une forme d’impôt forcé qu’on prélève ainsi, qu’on prélèvera ainsi, impôt et pas moins. Billevesées et hypocrites calembredaines que de prétendre l’inverse. (…)

L’esprit du Haïku, de Terada Torahiko


J’ai acheté ce petit livre à l’occasion d’une récente promenade au rayon poésie de la librairie Gibert à Paris, et son titre L’esprit du Haïku a tout de suite attiré mon attention, comme vous pouvez l’imaginer.
Il s’agit ici d’un essai, d’une réflexion sur l’aspect typiquement japonais de cette forme de poésie qui concentre dans ses trois vers de dix-sept syllabes toute la pensée nippone : son rapport à la nature, sa philosophie, ses interactions entre objectivité et subjectivité, son sens de l’impermanence, la structure et la musicalité de sa langue, son émotion toute particulière face au cycle des saisons et à des expressions comme « fine pluie de printemps » ou « tempête d’automne », etc.
Aux yeux de Terada Torahiko, qui écrit cet essai vers le milieu des années 1930, à une époque où le Japon commençait à être très nationaliste, le haïku ne saurait être composé que par des poètes japonais et aucun occidental n’est capable d’y comprendre quoi que ce soit.
Cet essai – qui a le mérite d’être d’une grande clarté et de nous expliquer de manière concise l’esthétique subtile du haïku – est suivi d’un bref texte de souvenirs : Retour sur les années avec le maître Sôseki.
Terada Torahiko (1878 – 1935) était en effet un disciple du grand écrivain et auteur de haïkus Natsumé Sôseki (1867-1916) qui lui a enseigné la poésie et a formé sa sensibilité et son goût.
Ces pages constituent à la fois un portrait très vivant et très sympathique de Sôseki, et nous donnent aussi une idée des relations de respectueuse complicité et de dépendance qui unissaient alors le maître spirituel et ses disciples. Ainsi, Terada se présente comme volontiers envahissant avec son maître, désireux d’avoir l’exclusivité de sa présence et de son enseignement, tandis que Sôseki essaye de se dérober poliment et maintient toujours un peu de détachement et d’ironie.

Un livre que j’ai pris beaucoup d’intérêt et de plaisir à lire !

L’esprit du haïku est paru chez Philippe Picquier en août 2018, dans une traduction d’Olivier Birmann et de Hiroki Toura.

En voici un extrait page 44 :

Considéré dans son processus, l’apprentissage du haïku exige d’abord un affinement du sens de l’observation de la nature. Une fois que l’on se met à composer des haïkus, les beautés de la nature dont on ne s’était jusque-là absolument pas aperçu semblent comme surgir d’un seul coup de l’obscurité et se déployer sous nos yeux. Au point de se demander comment il a été possible de ne pas les avoir vues jusque-là. C’est là le premier stade de cette pratique.

Récits d’un jeune médecin, de Boulgakov


Les récits d’un jeune médecin se présentent comme un recueil de sept nouvelles mais on peut également lire chaque nouvelle comme un chapitre d’un même roman dans la mesure où le personnage principal est toujours le même jeune médecin débutant, exerçant dans une région reculée de Russie.
Les trois premières nouvelles abordent le même problème : comment réaliser pour la première fois telle ou telle opération chirurgicale quand on ne l’a quasiment jamais vue réalisée durant ses études ? Le jeune médecin est en proie aux angoisses bien compréhensibles de son inexpérience, tout en cherchant à sauver la face vis à vis de ses patients et des aides médicaux qui l’entourent (sage-femmes, infirmières, etc.) et qui d’ailleurs lui apportent un secours très efficace.
Le jeune médecin est extrêmement sollicité par ses patients, jour et nuit, ce qui ne lui permet pas toujours de dormir, manger ou se laver normalement. Il souffre aussi d’une grande solitude dans cette région campagnarde. Il doit affronter, parfois au risque de sa vie, des tempêtes de neige, des brouillards, et toutes les rigueurs du climat russe pour aller soigner un malade éloigné.
Il doit aussi affronter les superstitions et l’ignorance des personnes qu’il veut soigner, et qui souvent n’obéissent pas à ses prescriptions, ce qui lui donne de grandes inquiétudes dans le cas de certaines maladies contagieuses qui risquent de décimer toute la population.
Beaucoup de pages sont très saisissantes et je me suis parfois sentie gagnée par l’inquiétude du jeune médecin.
Boulgakov a un réel génie pour nous faire ressentir les affres de son héros et les tourments qu’il traverse. Ayant été lui-même médecin, on se dit qu’il a dû puiser dans sa propre expérience de jeunesse pour écrire ces récits.
Un excellent livre, qui nous tient en haleine, et qui est suivi dans l’édition du Livre de Poche par la nouvelle Morphine, sur la toxicomanie d’un médecin, qui est aussi tout à fait prenante.

Extrait page 52

D’un geste déjà familier, je saisis le bras inerte, y appliquai mes doigts et tressaillis. Je perçus de menus battements précipités, puis les pulsations se firent irrégulières et s’espacèrent jusqu’à n’être plus qu’un fil. Je ressentis un froid que je connaissais bien au creux de l’estomac, comme chaque fois que je voyais la mort en face. Je la hais. J’eus le temps de rompre l’extrémité d’une ampoule et d’aspirer l’huile jaune dans ma seringue. Mais déjà je la plantai machinalement, et l’injection que je pratiquai sous la peau du bras était inutile. (…)

J’ai lu Récits d’un jeune médecin dans une traduction de Paul Lequesne.
Cette lecture participe à mon défi du mois de mars : le fameux Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran.