Les Armoires vides, d’Annie Ernaux

J’ai déjà chroniqué sur ce blog un grand nombre de romans d’Annie Ernaux et il était temps que je m’attaque à son tout premier livre, publié chez Gallimard en 1973, Les Armoires vides (référence à un poème d’Eluard qu’elle cite en exergue).
Dans ce roman, on trouve en germe un certain nombre des thèmes chers à l’écrivaine et qu’elle détaillera dans ses ouvrages suivants : l’avortement qu’elle a subi lorsqu’elle était étudiante, la honte du milieu social de ses parents, le désir d’ascension sociale allant de pair avec l’amour des livres et de la littérature, le conformisme de sa mère, etc.
Bien que l’autrice ait choisi le prénom de Denise pour désigner son héroïne, ainsi que des noms de lieux factices, adoptant la forme d’une fiction, nous lisons à travers ces lignes un roman autobiographique et reconnaissons parfaitement le désir d’Annie Ernaux de rendre compte de sa propre réalité par l’écriture.
Cependant le style de l’écrivaine est très différent dans ce premier roman de ce qu’il sera plus tard, neutre et épuré, dans La Place ou dans Mémoire de Fille. On trouve en effet dans les Armoires vides un mélange d’argot, de langage populaire ou trivial, et de langage plus soutenu, qui convoquent les deux milieux sociaux auxquels elle se réfère : celui des parents et celui de l’école privée chrétienne où ils l’ont mise – deux mondes socialement opposés, ressentis comme inconciliables.
Dans ce roman-ci elle essaye aussi très fréquemment de susciter le dégoût du lecteur par des évocations d’odeurs, de couleurs, de détails sordides sur lesquels elle insiste beaucoup.
Pour ma part, j’ai été étonnée et mal à l’aise devant la haine et la rancœur étalées tout le long du livre contre à peu près tout le monde, les pauvres, les riches, les commerçants, les notables, ses parents, ses camarades d’école, ses professeurs, ses flirts et ses amants, ceux qui n’ont pas de culture et ceux qui en ont …
J’ai été étonnée aussi que certaines choses soient considérées par l’autrice comme typiquement prolo (l’avortement, le désir sexuel, l’alcoolisme, l’absence de pudeur, de distinction et de culture, etc.) comme si les bourgeois et les riches étaient tous des petits saints, sans vie sexuelle, qui n’avortaient pas, ne buvaient pas, passaient leur vie à se cultiver et étaient tous très distingués …

Un livre qui ne m’a plu que très moyennement, mais qui est intéressant par l’éclairage insolite qu’il apporte sur l’oeuvre ultérieure de cette écrivaine et, peut-être, sur ses sentiments profonds.

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Une voix dans la nuit, de Yasushi Inoue

Une voix dans la nuit est un roman de Yasushi Inoue disponible depuis 2019 chez Picquier Poche dans une traduction de Catherine Ancelot, où il fait 323 pages.

Yasushi Inoue (1907-1991) est un des écrivains japonais les plus importants du 20è siècle, auteur de romans et de recueils de nouvelles.

Quatrième de couverture par les éditions Picquier :

Un vieux fou de poésie part en croisade contre tous les démons de la modernité qui enlaidissent la nature. Afin de sauver sa petite fille de leur emprise, il l’enlève, embarque dans son errance une jeune fugueuse et un chauffeur de taxi, et part à la recherche d’une terre promise où persisteraient encore la beauté et la pureté originelles. Avec pour seul guide le Manyô-Shû, le plus ancien recueil de poésie japonaise, il se lance dans l’impossible quête des lieux chantés par ces admirables poèmes. Impossible car le temps a bien sûr passé … Il mesurera bientôt les limites et les dangers de son rêve.

Mon humble avis :

Je connaissais Yasushi Inoue surtout pour ses superbes recueils de nouvelles et je suis assez perplexe devant ce roman, même si on ne peut pas parler tout à fait de déception.
Inoue choisit pour héros un vieil érudit atteint de démence – il est, au sens littéral, tombé sur la tête – et il entend des voix, se croit persécuté, et développe une sorte de délire mystique où la modernité est démoniaque et où le respect des traditions ancestrales est la seule voie désirable et pure.
Jusqu’à quel point ce vieux fou est-il le porte-parole de l’auteur ? Sans doute pas complètement (puisqu’il n’est pas du tout dans la réalité et désire des choses impossibles) mais on sent tout de même qu’Inoue a de l’attachement et de la sympathie pour cet amateur de poésie au cœur pur.
Je n’ai pas trouvé vraisemblable ce quarteron de fuyards : le vieux fou, sa petite fille, la jeune fugueuse et un chauffeur de taxi providentiel, personnage falot et transparent qui ne sert qu’à véhiculer les trois autres à travers tout le Japon, et dont la course devrait atteindre un prix astronomique si l’auteur se souciait de réalisme, ce qui n’est pas le cas.
Il y a malgré tout de belles réflexions au cours de ces pages, par exemple sur la mort, et Inoue nous fait bien sentir à quel point la quête de son héros est impossible et vaine, le montrant comme une sorte de Don Quichotte à la japonaise.
Durant tout le livre, on nous présente le Japon en pleine métamorphose industrielle et technique, chaque paysage apparemment préservé se transforme bientôt en chantier, dans une fureur de construction et d’urbanisation à tout-va, et le petit groupe de fuyards ne cesse de chercher, toujours plus loin, le havre de paix tant désiré et introuvable.
Si le propos peut paraître « réac » ou tout au moins conservateur, il faut noter qu’il s’accompagne d’une conscience écologique très vive, avec un grand respect de la nature et le désir d’une activité humaine moins envahissante pour ce monde.
Un livre agréable, mais un peu naïf, et sans doute pas le meilleur d’Inoue.

Extrait page 196 :

Il sentit monter en lui un sentiment de révolte contre la désinvolture avec laquelle on considérait la mort, pas seulement celle de l’oncle de Tchâtcha, mais celle des êtres humains en général. Que meure un personnage de haut rang ou un homme du peuple, que meure un vieillard ou un enfant, qu’il s’agisse d’un être au cœur pur ou d’un criminel, à chaque fois c’est un être humain qui achève son existence après être venu au monde et y avoir vécu quelques années ou quelques décennies.
Il faudrait accompagner les morts avec de la douleur et des lamentations. Car telle est la nature de la mort. Comment chanter la vie quand on n’éprouve plus ni chagrin ni regret en face des morts ? Considérer la mort avec désinvolture ou traiter la vie à la légère, c’est tout comme. Jamais comme de nos jours, on n’a affiché un tel mépris de la vie. (…)

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La Guerre des salamandres de Karel Capek

Ce roman est un classique de la Science-Fiction, ou plus exactement de la Politique-Fiction, car il a été écrit dans les années 1930 (en 1936 pour être exact), en pleine montée du fascisme et du nazisme, et on trouve de nombreuses allusions très claires à ces idéologies, sur le ton de la dénonciation satirique.
Karel Capek (1890-1938) est un des plus célèbres écrivains tchèques du 20è siècle, un des inventeurs de la Science-Fiction, à qui l’on doit notamment la création du mot « robot ». Il s’opposa aussi bien au fascisme qu’au communisme et mourut peu de temps avant la seconde guerre mondiale et alors que la Gestapo avait prévu de l’arrêter.

 

Petite note explicative sur l’histoire :

Ce roman est une dystopie, qui commence par la découverte dans un lagon du Pacifique d’une nouvelle espèce animale : la salamandre marine géante, parfois appelée Triton. Cet animal s’avère capable d’apprentissages intelligents comme la lecture, l’écriture, la compréhension de certaines sciences. Les humains cherchent d’abord à exploiter les salamandres parce qu’elles sont de remarquables pêcheuses de perles, puis pour la construction de digues et l’aménagement des fonds sous-marins. Ces bêtes font l’objet d’un commerce intensif dans une sorte de nouvel esclavage, et on les traite comme des êtres inférieurs, dont on conteste les droits et les talents. Mais bientôt, certains humains charitables prennent la défense des salamandres, oeuvrant pour leur éducation et leur meilleures conditions de vie. La Terre semble finalement vivre harmonieusement entre le monde sous-marin des salamandres et le monde terrestre des humains. Mais les salamandres se reproduisent à une vitesse exponentielle et il leur faut des côtes toujours plus nombreuses pour survivre. Le conflit entre les hommes et cette prolifique espèce marine, semble donc inévitable. (…)

 

Mon humble avis :

Cette dystopie m’a semblé être un portrait véridique mais peu flatteur de l’humanité. Dans ce livre, les hommes sont essentiellement guidés par l’appât du gain et leurs intérêts mercantiles à très court terme, ce qui les mène au désastre. Calculateurs, cruels, futiles, imprévoyants : tels apparaissent les hommes face aux salamandres. Mais, en même temps, quand cette espèce marine commence à devenir menaçante, les hommes se révèlent naïfs et pleins d’un angélisme optimiste hors de propos. Tout cela est extrêmement bien observé de la part de Karel Capek, qui nous livre souvent au cours du récit des textes présentés comme scientifiques, par exemple en biologie, en neurologie ou en économie, ou bien des articles de journaux, comme s’il s’agissait de documents authentiques, vérifiables. Et on sent que l’auteur s’est amusé à détourner des archives réelles pour les adapter à son livre. Ainsi, certains articles racistes des humains contre les salamandres semblent très inspirés des textes racistes du début du 20è siècle et la satire est particulièrement féroce et brillante !
Un livre drôle, captivant, et d’une très grande originalité, que j’ai dévoré en quelques jours à peine et que je vous conseille.

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Extrait page 321 :

Eh bien, X vous met en garde, poursuivait l’auteur anonyme. Il est encore possible de briser ce cercle froid et gluant qui nous enserre tous. Nous devons nous défaire des salamandres. Elles sont déjà trop nombreuses ; elles sont armées et elles peuvent lancer contre nous un matériel de guerre dont nous devinons à peine la force immense ; mais pour nous, les hommes, il est un danger plus terrible que leur nombre et leur force : leur victorieuse, leur triomphante infériorité. Je ne sais ce qu’il nous faut craindre davantage : leur civilisation humaine ou bien leur cruauté secrète, froide et animale. En tout cas ces deux choses prises ensemble leur donnent quelque chose d’incroyablement effrayant et de presque diabolique (…).

 

 

Retour au Pays Bien Aimé, de Karel Schoeman

M’intéressant depuis quelques temps à la littérature sud-africaine – avec par exemple Le Conservateur de Nadine Gordimer que j’avais chroniqué au printemps – je poursuis aujourd’hui cette incursion avec Karel Schoeman (1939-2017) un des principaux écrivains de l’Afrique du Sud du 20è siècle, mais hélas pas très connu en France.
J’ai choisi un peu par hasard : Retour au pays bien aimé, attirée par le titre, qui semblait annoncer une certaine nostalgie et des souvenirs heureux.

Mais venons-en à l’histoire ou du moins, à la situation de départ :

George Nettling est un Suisse d’une trentaine d’années, il travaille dans une maison d’édition et mène une vie tout à fait agréable entre ses amis et relations de la bonne société. Mais il est originaire d’Afrique du Sud, qu’il a dû quitter avec sa famille dès l’âge de cinq ans, son père étant diplomate. Sa mère lui parle souvent avec regret et nostalgie de leur pays d’origine mais il n’en a quasiment aucun souvenir. Un jour, sa mère meurt et il hérite d’une propriété qu’elle possédait là-bas, où il a passé ses cinq premières années, et où ils ne sont jamais retournés. George, intrigué par cette nostalgie maternelle et désireux de revoir le pays de son enfance, décide d’y faire un petit voyage de quelques jours.
C’est justement ce séjour d’une semaine en Afrique du Sud que nous raconte ce livre.
Et George Nettling ne trouvera pas du tout ce qu’il cherchait. Ce que sa mère lui décrivait comme un paradis est une région austère, dangereuse, où les gens sont pleins de méfiance et de rancune envers les étrangers et les exilés qui ont fui le pays.

Mon avis :

Il plane sur ce roman un climat d’anxiété et de danger insidieux qui m’a tout à fait captivée et accrochée à cette histoire. Les dialogues sont très présents tout au long des chapitres et nous permettent de mieux sentir l’attitude méfiante, hostile ou sarcastique des différents personnages, avec leurs réactions directement perceptibles par leurs mots et leurs mimiques. La manière dont George est accueilli dans son ancien pays lui rappelle sans cesse qu’il est un étranger, qu’il n’est pas du même monde que ces fermiers aigris et amers, que sa famille a déserté le pays quand les choses tournaient mal. Un mélange de jalousie, d’indifférence, de rejet et de reproches plus ou moins voilés entoure George.
Il est vrai aussi que l’arrière-plan historique et politique de ce roman, auquel il est sans cesse fait allusion, n’est jamais expliqué clairement, ce qui rend cette lecture un peu énigmatique pour un lecteur européen. En tout cas, pour moi qui ne connais pas grand-chose aux détails de l’Histoire sud-africaine des années 1930, le contexte m’a paru très flou. Je ne sais pas si l’auteur considérait le contexte comme évident et donc inutile à développer, ou si au contraire il avait envie d’entourer son histoire d’un halo de mystère et d’une sorte d’atmosphère intemporelle et universelle, et c’est cette deuxième hypothèse qui me plait le plus.
Il n’est en tout cas jamais question de l’Apartheid et aucun personnage Noir ne figure entre ces pages, mais le terme « nègre » est prononcé deux fois avec violence et mépris et on sent que le désir de rester « entre soi », avec des Blancs qui se cantonnent dans une culture un peu clanique, domine les esprits.
Un roman très fort, assez dérangeant, dans lequel je suis entrée sans peine, et dont le climat me restera longtemps en mémoire.
Un auteur que je relirai assurément !

Un extrait page 72 :

– Que cherches-tu ? demanda-t-elle.
– Je ne sais pas, fit-il en riant, mais il me semble qu’il doit y avoir autre chose. Ce n’est tout de même pas de ça que ma mère a rêvé pendant des mois, des années peut-être, ce n’est pas pour voir ça que je suis venu jusqu’ici…
– Vous alors, avec vos rêves ! répondit-elle d’une voix moqueuse et en riant à son tour.
– C’était la belle vie.
– Tu parles ! Une vie si belle qu’elle n’a pas résisté à la réalité, il a suffi d’un coup de vent pour tout emporter, lança-t-elle avant de repousser du pied les branches des rosiers et de s’éloigner à grands pas.
– Qu’est-ce que tu en sais, toi ? dit-il en la rattrapant. Tu ne l’as jamais connue, cette vie-là.
– Non seulement je ne l’ai jamais connue, mais je ne veux surtout pas savoir comment c’était. J’en ai plus qu’assez de vos rêves et de vos souvenirs.
(…)

Retour au pays bien-aimé est paru chez Phébus, traduit de l’afrikaans par Pierre-Marie Finkelstein en 2006.
Ce roman est paru pour la première fois en Afrique du Sud en 1972.

Le Faussaire de Yasushi Inoue

couverture du livre de poche

Ayant toujours beaucoup aimé les nouvelles de l’écrivain japonais Yasushi Inoue (1907-1991) j’ai voulu lire ce recueil qui en rassemble trois, datant des années 50.

Voici un bref résumé de ces trois nouvelles :

La nouvelle éponyme ouvre le recueil : il y est question d’un écrivain chargé par la famille d’un peintre célèbre de faire sa biographie posthume. L’écrivain n’est pas très motivé par ce travail et laisse traîner les choses assez longtemps. Puis, il commence quelques recherches sur ce peintre et s’aperçoit de l’existence d’un faussaire, un ancien ami du peintre, très proche de lui, qui avait lui aussi du talent à l’origine, mais qui s’est spécialisé dans la reproduction des tableaux de son ami, se sentant écrasé par son génie, incapable de rivaliser. Ce faussaire est comme une sorte de double négatif du peintre célèbre et l’écrivain ressent une fascination pour ce personnage.

La deuxième nouvelle Obasuté évoque l’ancienne légende japonaise selon laquelle on abandonnait autrefois les personnes âgées sur le mont Obasutéyama. Sous-titrée « thème et variations », cette nouvelle cherche en effet à approfondir cette légende qui sert de point d’appui pour les réflexions du narrateur au sujet de sa propre famille, en particulier sa mère.

La troisième nouvelle Pleine Lune raconte l’ascension et la disgrâce d’un dirigeant d’une grande entreprise, avec les modifications psychologiques liées au succès, au pouvoir, puis à sa mise à l’écart, mais aussi décrit les attitudes de l’entourage de ce grand patron, tantôt flagorneur et tantôt indifférent.

Mon Avis :

J’ai beaucoup admiré ces nouvelles, qui creusent profondément l’âme humaine et montrent un grand souci du détail et de la vraisemblance. On a l’impression que tout est décrit très précisément, aussi bien les réactions des personnages que le contexte dans lequel ils se trouvent.
Comme souvent, dans la littérature japonaise, une grande place est accordée à la nature, qui influence les réflexions et les états d’âme des personnages, car ils y puisent des significations sur la vie humaine. Et même dans la nouvelle qui concerne la vie d’un chef d’entreprise et ses relations avec ses employés – un sujet à priori bien éloigné de la nature – Inoue introduit des soirées d’entreprise où tout le monde contemple poétiquement la lune, ce qui parait un peu étrange pour un Occidental.
Bien que Yasushi Inoue se soit beaucoup nourri d’auteurs européens, je trouve ces nouvelles très typiquement japonaises, avec beaucoup de références à la culture nippone, à ses légendes, traditions, et mentalités, et c’est aussi cet aspect dépaysant que j’aime chez lui.

La Mort, l’amour et les Vagues de Yasushi Inoue

La Mort, l’amour et les Vagues est un bref recueil de trois nouvelles de Yasushi Inoue (1907-1991).
La première nouvelle, qui donne son titre au recueil, aborde un thème typiquement japonais – le suicide – et le détourne en le rendant quelque peu dérisoire, avec une critique voilée du sens de l’honneur et de la froideur des relations humaines dans la société nippone. Cette nouvelle est d’une beauté incroyable, chaque élément (dialogue, description) semble porteur de sens, dans une grande subtilité psychologique et esthétique. Les contraires s’allient particulièrement bien dans cette histoire, opposant sans cesse la mort-la vie, l’amour et l’indifférence, la honte et l’honneur, l’homme et la femme.

La deuxième nouvelle est au moins aussi fascinante que la première, avec des études de caractères très intelligemment décrits qui, en même temps, nous placent face au mystère des êtres.
Si le personnage principal agit avec un égoïsme peu reluisant, le regard de l’auteur ne cherche absolument pas à le condamner et, même, nous amène à comprendre que la passion amoureuse est pleine de ces égoïsmes et de ces lâchetés. Et la jeune épouse réservée et bien élevée révèlera elle aussi sa part d’ombre et de duplicité. L’amour n’est donc certainement pas, à travers cette nouvelle, l’abandon de soi-même à la clairvoyance de l’autre ou le plaisir de la confidence sincère. Au contraire, l’amour suppose le mensonge et le non-dit et c’est en révélant la vérité que l’on prend le risque de la rupture.
L’importance du paysage est aussi très grande dans cette histoire : le jardin zen, qui sert chaque fois de révélateur, par son aspect hautement spirituel, rend impossible tout attachement durable entre les êtres.

La troisième nouvelle m’a semblé un peu moins géniale que les deux précédentes – avec une fin un peu attendue et des personnages moins subtilement dessinés – mais elle a aussi son charme, en abordant là encore le thème du couple confronté à l’avarice et au qu’en-dira-t-on. Une certaine ironie se fait jour au fil des pages et, là, nous trouvons un couple fortement soudé – non pas par l’amour de l’un pour l’autre mais par la cupidité maladive.

Ce recueil de nouvelles a été un grand coup de cœur, une découverte tout à fait superbe !
Je conseille ce livre à tous les amateurs de littérature japonaise et/ou de nouvelles.

Dublinois de James Joyce

J’avais essayé de lire « Ulysse » de Joyce il y a longtemps et n’avais pas poursuivi au-delà d’une trentaine de pages. Partagée entre l’incompréhension et le respect pour un écrivain majeur du 20ème siècle, j’ai voulu tout de même tenter de m’y frotter à nouveau. Et Gens de Dublin, également traduit par Dublinois, réputé pour sa clarté et son côté accessible, me paraissait l’ouvrage le plus propice à cette tentative. Malgré tout, je n’ai pas été totalement emportée par cette lecture, même si je reconnais qu’elle a été bien plus agréable que celle d’Ulysse.

Dublinois réunit quinze nouvelles qui ont toutes en commun de se dérouler dans la capitale Irlandaise et de mettre en scène les habitants de cette ville, choisis parmi les diverses classes sociales de la société, des plus pauvres aux plus huppées. Un autre point commun de ces nouvelles est de se proposer comme des tranches de vie, avec un certain réalisme, voire même un côté anecdotique, où le détail est parfois davantage développé que la signification des événements. Jamais l’auteur ne cherche à analyser les histoires qu’il nous conte : il nous met devant des faits, devant des dialogues, et laisse le lecteur en penser ce qu’il voudra, ce qui est un peu déroutant parfois. Un autre point commun de ces nouvelles, est de sembler « mal cadrées » ou bizarrement cadrées. Je veux dire par là qu’elles ne commencent pas forcément par une situation initiale bien définie pour s’achever par une conclusion qui marquerait logiquement leur terme : les points de débuts et de fins semblent au contraire un peu aléatoires, choisis de manière arbitraires.
Dans ces nouvelles, les gens de Dublin sont présentés comme assez débrouillards, fûtés, sociables et plutôt portés sur la boisson.
Il y a beaucoup de références, dans ces nouvelles, à la situation politique et religieuse de l’Irlande du début du 20è siècle, avec les luttes entre protestants et catholiques et l’animosité contre les Anglais, et les situations décrites n’ont pas toujours été parfaitement précises dans mon esprit au moment où je lisais, même si je voyais en gros de quoi il retournait.
Bref, sur ces quinze nouvelles, j’en ai vraiment apprécié cinq ou six – ce qui est déjà pas mal – et notamment les nouvelles Un petit Nuage et Un cas douloureux mais je suis loin d’avoir adhéré à toutes.

Voici un extrait page 134 (Nouvelle : Un petit Nuage)

(…) Aucun doute, si on voulait réussir, il fallait s’en aller. A Dublin, on ne pouvait rien faire. En traversant Grattan Bridge, il regarda vers l’aval du fleuve et les quais inférieurs et s’apitoya sur les pauvres maisons chétives. On aurait dit une bande de clochards serrés le long des berges, avec leurs vieux manteaux couverts de poussière et de suie, stupéfiés par le panorama du couchant et attendant que la première fraîcheur nocturne les force à se lever, se secouer et s’en aller. Il se demandait s’il arriverait à écrire un poème pour exprimer l’idée qu’il avait là. (…)

Noces au Paradis de Mircea Eliade

Le mois de mars n’est pas encore fini et je reste donc avec les auteurs d’Europe de l’Est, grâce au défi de Patrice, Eva et Goran.

Je vous parlerai aujourd’hui de littérature roumaine, avec l’écrivain Mircea Eliade (1907-1986) connu principalement comme historien des religions, mythologue, philosophe mais également romancier, auteur entre autres de La Nuit Bengali.

Quatrième de Couverture :

Dans un refuge des Carpates, au cours d’une interminable nuit blanche, deux hommes se racontent l’amour de leur vie.
Peu à peu, on comprend que Lena, héroïne de la seconde histoire, et Ileana, héroïne de la première, ne sont qu’une seule et même personne. Mais ces  » noces au paradis  » ne sont pas de ce monde, elles ne pouvaient pas durer… Noces au paradis est, certes, un beau roman d’amour, un beau roman de l’amour. On ne peut oublier l’évocation très raffinée du personnage de l’héroïne montrée à trois étapes de sa vie de jeune femme, tout d’élégance, de finesse, d’intelligence, mis en valeur dans une manière que l’on peut qualifier de proustienne.
Mais cette évocation extraordinaire contraste très fortement avec l’atmosphère tourmentée, presque démente, où peu à peu s’enlise ce double amour  » parfait « , gâché sans gloire par l’égoïsme, par l’orgueil du mâle, par la goujaterie des deux héros, dont on ne peut s’empêche de penser qu’une force surnaturelle, une force diabolique, les pousse irrésistiblement vers leur  » chute « , faute de pouvoir reconnaître à temps le  » miracle  » qui leur est destiné.

Mon Avis :

J’ai bien aimé ce roman mais il m’a semblé à plusieurs reprises que l’auteur ne nous donnait pas toutes les clés nécessaires à sa compréhension pleine et entière. J’ai eu le sentiment bien des fois d’être face à des symboles, à des mystères, que l’auteur voulait instiller dans nos esprits le doute et une certaine confusion. Les personnages ont une grande profondeur psychologique, et sont dévoilés peu à peu dans toute leur complexité, mais les motifs de leurs actions nous échappent quelque peu.
On se dit par moments au cours de la lecture que toute cette histoire doit receler un sens profond dans l’esprit de l’auteur, que ces personnages doivent représenter certaines valeurs morales ou spirituelles mais, jusqu’au bout, je suis restée dans l’expectative, sans voir arriver aucune élucidation du mystère. Pourquoi Ilena-Lena se promène-t-elle parfois avec un homme, en cachette de son compagnon ? Cet homme est-il vraiment son cousin, comme elle le prétend, ou est-il un de ses amants, comme le soupçonne le narrateur ? Et que vient faire là cette bague d’émeraude à laquelle Ilena-Lena semble tenir énormément ? Et cette femme veut-elle vraiment un enfant ? Est-elle stérile comme on tendrait à le penser ? Mystères, mystères !
Malgré toutes ces incertitudes et ces interrogations sans réponses, ce livre est agréable à lire et ces histoires d’amour possèdent une certaine beauté, un souffle poétique.
J’ai aimé aussi le conflit entre la création artistique solitaire et la vie amoureuse qui absorbe complètement le narrateur.
Un roman que j’aurais sans doute encore mieux aimé s’il avait été plus explicite !

Extrait page 231

C’était le printemps. Je m’étais arrêté par hasard devant la vitrine d’un bureau de voyage. Je ne sais pourquoi j’étais littéralement fasciné par une grande réclame en couleurs : sur le versant d’une montagne couverte de neige un couple de skieurs, tête nue, glissait vertigineusement. Ce qui m’attirait dans ce dessin conventionnel, ce n’était nullement la tentation d’un voyage ou d’un séjour dans une station de sports d’hiver célèbre. La couleur violente, le dessin sommaire, les visages des jeunes, leur sourire éclatant de santé, tout semble-t-il était fait pour m’inciter à la réflexion.
Au bout d’un moment j’entendis derrière moi des voix de jeunes. Je me retournai avec une curiosité inhabituelle. Deux jeunes filles, accompagnées de deux jeunes gens, se préparaient bruyamment à traverser la Calea Victoriei. Je les regardai longuement, et à cet instant une mélancolie étrange m’envahit. (…)

Le Conservateur de Nadine Gordimer

Prix Nobel de Littérature en 1991, écrivaine militante engagée contre l’Apartheid et amie de Nelson Mandela, Nadine Gordimer (1923- 2014) est une des grandes figures de la littérature du 20ème siècle et de l’histoire sud-africaine, et j’étais très curieuse de découvrir son oeuvre.
C’est la raison pour laquelle j’ai lu Le Conservateur, publié initialement en 1974, qui est l’un de ses romans les plus connus et l’un de ceux dont l’autrice était la plus satisfaite.

J’ajoute que cette lecture participe au défi de Madame lit pour mars 2020 où il était question de lire un auteur nobelisé.

Disons-le tout de suite : je n’ai pas du tout aimé ce livre, qui a été pour moi une longue corvée, et dont j’étais pressée de voir la fin pour passer à autre chose.
Je me suis terriblement ennuyée, pour diverses raisons que je vais tenter de vous expliquer.

Remarquons déjà qu’il s’agit d’un roman sans intrigue : au tout début de l’histoire nous apprenons qu’un Noir est retrouvé mort dans un champ, sur la propriété de Monsieur Mehring (c’est lui le conservateur, un terme à comprendre dans le sens politique), mais ce crime initial ne donne lieu à aucune enquête, on enterre le cadavre sans cérémonie et on n’en parle quasiment plus durant trois-cents pages. Les autres rares événements qui jalonnent les chapitres, par exemple un incendie, ou encore des inondations, n’ont pas davantage de répercussions sur les uns ou les autres : on leur consacre quelques pages – d’ailleurs très belles, avec des descriptions très fortes – mais on n’en parle plus ensuite.
Je note aussi que les personnages sont un peu fades, peu caractérisés, et que j’ai eu beaucoup de mal à m’intéresser à leur existence. Le seul personnage vraiment omniprésent dans ce roman, c’est le propriétaire Blanc, le fermier qui profite du régime de l’apartheid pour s’enrichir : Mehring. Pour autant, s’il profite du système, il n’est pas présenté comme raciste ou méchant ou stupide. C’est un type banal, plutôt sympathique avec ses employés Noirs, qui n’hésite pas à prendre pour maîtresse une militante anti-apartheid, et qui voit son fils s’éloigner de lui sans que ça semble tellement le bouleverser. Les personnages Noirs ne sont pas très creusés, on ne connaît pas leurs sentiments ou leurs avis à propos de l’apartheid ou de leur vie quotidienne, car ils sont regardés du point de vue des Blancs. On voit juste qu’ils essayent de se débrouiller et de survivre comme ils peuvent, mettant à profit les absences du Propriétaire Blanc pour s’accorder plus de libertés, mais tout de même consciencieux et respectueux vis-à-vis de leur maître.
J’ai tout de même voulu lire ce roman jusqu’au bout car je pensais que les derniers chapitres m’éclaireraient sur la signification profonde de toute cette histoire. Et, effectivement, il se passe beaucoup de choses décisives dans les deux derniers chapitres. Malheureusement, il y a aussi beaucoup de confusion : l’auteur s’amuse à embrouiller les pronoms personnels, de sorte qu’on ne sait plus très bien de qui elle parle. J’ai tout de même compris le message de Nadine Gordimer sur le fait que les Noirs meurent sur la terre de leurs ancêtres, dans une longue appartenance héréditaire, alors que les Blancs enterrés en Afrique du Sud tomberont dans l’oubli, sans les honneurs de leur descendance.

J’aurais en fait souhaité un roman plus axé sur la lutte des Noirs pour leurs droits et, là, j’ai été déçue par la place très restreinte qui leur est accordée, par le regard porté sur eux;

Un livre que je ne conseille pas, malgré une très belle écriture et de magnifiques descriptions, mais le reste ne suit pas.

Voici un extrait page 327 :

La nuit, les cris des grenouilles étaient les ronflements du sommeil hébété de la terre noyée. Les pâturages et les champs étaient des marécages ; sous un chaud soleil, la surface inondée, plus étendue que ne l’avait été la surface incendiée, se réduisait chaque jour, laissant derrière elle une lisière tachée et détrempée. Sur le terrain le plus élevé les sabots du bétail parqué pataugeaient pas à pas, chaque empreinte effaçant ou détruisant les rebords renflés de l’autre, pétrissant un mélange gras de boue noire et de bouse qui exsudait un lait caillé brunâtre. Le tas de cendres qu’avaient édifié des années de feux de camp avait été emporté par l’eau et recouvrait d’une pâte grise toute la superficie de la cour du compound. Les volailles avaient des airs de plumeaux mouillés. La rangée en équerre de cabanes en parpaing se reflétait dans des mares et, lorsqu’on en frappait les murs, remplis d’humidité, ceux-ci ne rendaient aucun son. (…)

Le Conservateur de Nadine Gordimer, est disponible chez Grasset (Les Cahiers rouges) dans une traduction d’Antoinette Roubichou-Stretz et publié en 2009.

Le Cap des Tempêtes de Nina Berberova

J’ai lu ce roman de Nina Berberova dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran de mars 2020.

L’histoire tient en peu de mots car ce sont surtout les réflexions des personnages qui importent ici : méditations sur le bonheur, sur le bien et le mal, liberté et questions métaphysiques.
Le Cap des Tempêtes met en scène trois sœurs, nées de trois mères différentes, et qui sont toutes trois des exilées russes, vivant ensemble avec leur père et sa dernière épouse, dans un petit appartement parisien dans les années 1920. Chacune a son caractère bien tranché : Dacha est une nature harmonieuse, faite pour le belles actions, Sonia est au contraire une nature pessimiste, dotée d’une philosophie douloureuse de la vie, et la plus jeune sœur, Zaï (diminutif d’Elisabeth) qui semble être le double de Nina Berberova, est une jeune fille imaginative, très vivante, au tempérament artiste, pas toujours très sérieuse dans ses choix.
Nous suivons leurs destins entrecroisés, leurs rencontres heureuses ou malheureuses, leurs quêtes de vérité et d’identité.

Mon Avis :

J’ai adoré ce roman, d’une grande profondeur, où la psychologie des personnages est extrêmement fouillée et ne tombe jamais dans le manichéisme, bien que le sujet s’y prête. En effet, Dacha et Sonia ne peuvent pas se résumer seulement à des identités opposées, la première lumineuse et la seconde ténébreuse, les desseins des deux jeunes filles sont bien plus complexes et chacune est traversée par le doute, le chagrin et un sentiment d’échec. Le personnage de Zaï est aussi intéressant car elle est l’élément le plus mobile de l’histoire, celle qui déploie le plus d’activités vers l’extérieur, la plus imprévisible, et elle rajoute un grand dynamisme dans cette histoire, comme un contrepoint au caractère statique de certaines pages plus réflexives et philosophiques. C’est donc un roman tout à fait captivant, sans longueur.
L’écriture de Nina Berberova est très belle, parfois imagée et poétique, utilisant un langage simple pour des sentiments fort complexes.
J’ajoute que j’avais lu L’accompagnatrice de la même Nina Berberova quelques jours avant Le Cap des Tempêtes, et j’ai largement préféré celui-ci, doté d’une ampleur et d’un souffle bien plus grands.
Un chef d’oeuvre – selon moi !