Deux Poèmes de Frédéric Perrot

Ces poèmes sont extraits du recueil auto-édité Les Fontaines jaillissantes, paru au premier trimestre 2021.
J’ai eu la chance de connaître ce livre en discutant avec le poète lui-même, qui anime le blog littéraire « Bel de Mai » hébergé par Blogspot.

Je recopie ici la petite note au bas de la quatrième de couverture :

On ne connait pas Frédéric Perrot. Les textes ici assemblés nous donnent de lui un portrait peut-être infidèle. Qui sait ?

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Mosaïque

Passant devant la mosaïque
Le spectateur distrait
S’arrête un instant

La scène est charmante
Les couleurs lui plaisent
Le bleu du fond
Le blanc des oiseaux

Trois colombes
Autour d’un coffre ouvert
Où l’une dérobe
Un collier de perles

Il pense à la patience
Des artisans de Pompéi
A ses propres efforts
S’éloigne en soupirant

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Dans le brouillard

A pas lents
Il avance dans le brouillard

Se perdre plus avant
Aurait quelque chose de navrant

Style de plats romanciers
Il revit la scène
Gravit les escaliers
Sait où son désir le mène

Comme un automate

Bientôt tout sourire
Elle lui ouvrira ses bras
Heureuse de la nuit à venir
Et le mensonge continuera

Avec une sorte de hâte à présent
Il avance dans le brouillard

Se perdre plus avant
Aurait quelque chose d’obscène

Les mêmes mouvements
Les mêmes scènes

Mais il souhaite se perdre

Oublier toute prudence
Se livrer au hasard

Parvenir à ce point

Où il n’y aura plus de différence
Entre lui-même et le brouillard

Où le mensonge cessera

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Frédéric PERROT

Deux Poèmes d’Aksinia Mihaylova

J’ai découvert ce livre tout à fait par hasard, en me promenant dans ma librairie préférée, et mon attention a tout de suite été attirée par cette poète dont je n’avais jamais entendu parler auparavant et qui est pourtant loin d’être une inconnue puisqu’elle a obtenu le prestigieux Prix Guillaume Apollinaire en 2014 et le Prix Max Jacob en 2020.
J’étais donc passée à côté de cette intéressante poète jusqu’à présent et je répare aujourd’hui cette faute d’inattention.

Note biographique sur Aksinia Mihaylova :

Elle naît le 13 avril 1963 dans un village de Bulgarie. Elle commence à étudier la langue française en 1977, au lycée, et se passionne pour cette langue. Elle suit des études de bibliothécaire à Sofia. Elle fonde une revue littéraire Ah, Maria où elle publie des traductions d’auteurs français comme G. Bataille, Jean Genet ou encore les Surréalistes.
Elle a traduit plus de trente livres, poésies et proses, et a publié des traductions de dizaines de poètes français.
C’est en 2010 qu’elle vient en France pour la première fois.
Aksinia Mihaylova a publié cinq recueils de poésie en bulgare et a reçu de nombreux prix dans son pays et en Lituanie, en Lettonie et en France (Prix Apollinaire et Prix Max Jacob).

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Page 63

Un Tueur Innocent

J’ai déshabillé mes soucis et déboutonné
toutes mes amours avant toi, dit-il,
j’ai tout laissé à la consigne.
Me voilà nu et innocent.

Et j’ai cru que nous étions au seuil
d’une promenade sans fin après la longue attente
quand un des nombreux tiroirs de sa mémoire
s’est ouvert brusquement et le nom
d’une autre femme s’est enfoncé dans mon dos
comme un coup de couteau mal asséné.

Mais je reste vivante
car je suis de l’autre côté des choses,
j’habite une rue qui ne traverse pas son quotidien
et je fais semblant de ne pas l’entendre.

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Page 80

Un Archipel

Couchés dans la lavande
nous tirons du coin de l’œil
la couverture d’un nuage rare
dans la brise du soir tombant.

Tes mains apprennent
la géographie de mon corps,
les bouts de nos langues se touchent –
isthme temporaire
entre deux îles solitaires
dans la mer de lavande.
Tes vaches bleues paissent les vagues de mes prés
lèchent le sel qui fond sous mes bras
et jusqu’à ce que la lave en éruption
soit refroidie
non fécondée
dans le creux de mon ventre
tu me dis :
deux îles ne font pas un archipel.

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Le recueil Ciel à Perdre d’Aksinia Mihaylova est paru chez Poésie-Gallimard en mars 2021, dans une traduction de la poète elle-même et de Dostena Lavergne pour la deuxième partie du livre, et écrit directement en français pour la première partie.

Quelques Textes de poètes géorgiennes

J’ai trouvé ces trois poèmes dans l’anthologie « Je suis nombreuses », sous-titré « Quinze poètes géorgiennes », parue aux éditions de l’Inventaire en janvier 2021 dans une traduction de Boris Bachana Chabradzé.
Textes presque toujours féministes, ou sur des thèmes liés aux problèmes des femmes, au sexisme sous toutes ses formes.
Il est maintenant de bon ton pour les éditeurs de réunir en un seul recueil quelques poètes femmes pour composer une anthologie féministe, au point qu’on se demande si les femmes ont actuellement le droit d’être publiées si elles écrivent sur un autre sujet que leur féminité, ou si les hommes continuent à être les seuls à pouvoir écrire sur TOUT, à être libres de leurs thèmes et points de vue.
C’est très spécial. Et contradictoire.
Mais je ne vais pas épiloguer plus longtemps.

Voici trois de ces poèmes, que j’ai sélectionnés selon mes goûts, cela va sans dire.

Rusudan Kaishauri (née en 1957)

Ma grand-mère

Ma grand-mère regardait l’éclosion des roses
Comme une série pornographique.
Elle diminuait
Comme une pelote de fil blanc,
Tandis que je me tricotais avec des épines de rose.
Grand-mère est maintenant dispersée dans mes poèmes.
Elle se cache dans les mille plis
De ma robe
Et se pelotonne
Dans mes colliers de perles.
Des cheveux blancs ont déjà jailli
De ma tête,
C’est là
Que grand-mère se cachera le mieux.

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Irma Shiolashvili (née en 1974, vit en Allemagne)

page 34
A mes amies afghanes

J’aimerais parler des filles afghanes
De mes amies afghanes voilées,
De celles qui sont nées à Kaboul
Et qui dès leur plus tendre enfance, ont vu leur père les pointer du doigt :
« Vous êtes femmes, taisez-vous donc ! »
Cela se reflète dans leurs yeux et quand elles me regardent,
J’y vois les petites filles désespérées !
Quand elles me regardent, je vois comme elles envient
Mon audace géorgienne et ma liberté allemande,
Ma coiffure coquette
Et mes robes taillées près du corps…
Parfois je me dis que je ressemble à leurs rêves,
Parfois – au chagrin de leurs rêves non exaucés,
Très profond et sensible.

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Nato Ingorokva (née en 1969)

page 101

Sans Mots

« Ce sont justement les mots qui ont causé la première fissure » Mark Strand

C’est mon meilleur poème,
Dedans, il y a tous les mots
Que je devais dire et que je n’ai pas écrits.

C’est un de ces poèmes
Que l’on oublie aussitôt lus
Et dont même le titre ne reste pas en mémoire.

Il est le refuge de tous les mots laissés de côté.

Les lignes – à usage unique.
La musique a abandonné les mots
Il n’en reste que l’écho.

Dedans, il y a tous les mots
Que j’ai trouvés et perdus.

C’est un poème sans mots.
Le sujet principal
S’est couvert de la poussière des pensées secondaires
Et s’est caché entre les lignes.

Si vous y trébuchez
Ou si vous les rencontrez quelque part,
Ne me les retournez pas –

Ils vont aux destinataires.