Le numéro 125-126 de la revue Arpa, titrée « EXILS »


J’ai reçu ce numéro de la revue Arpa au tout début avril 2019, il s’agit d’un numéro double sur le thème des Exils.
Comme toujours, la revue est de grande qualité et c’est un plaisir de la lire.

Voici quelques poèmes qui m’ont particulièrement plu :

REVENIR

Passé l’horizon d’enfance
commence l’exil.

Ici ont vécu des êtres humains
dissous dans le temps.

Les années ont braconné
ce qu’il restait de traces.

L’édifice de la mémoire
chancelle au moindre manque.

J’ai espéré longtemps
le retour de l’innocence.

Michel MONNEREAU

***

Vous écrivez dit-elle
par ennui ou mélancolie
votre peine
embrume les chemins

Où est votre amour
Où le chant de la grive ?
Vous écrivez dit-elle
car je me suis enfuie

On allume des bougies
dans les églises désertes
Vous écrivez pour remplir
mon absence

Peut-être reviendrai-je
avec la marée pour lire
serrée bien contre vous
ce poème sous un ciel étoilé

Jacques ROBINET

***

LE SEUIL

Tu ne sais pas où tu vas

et dans le trouble de l’incertain qui t’attend
tu es à deux doigts de rebrousser chemin

mais ta force peut venir de là
de ce retournement qui va t’ouvrir les yeux
sur la certitude que tout est devant

et c’est le seuil à franchir
avant de refermer ta vie à double tour

(nuit du 1er au 2 novembre 2017)

Marc BARON

***

La nuit tambourine à la porte
Nos échecs
Veulent une place dans le lit

La nuit se repaît
Nos peurs
Prennent toute la couette

La nuit gronde
Nos secrets
Mettent la tête sous l’oreiller

Se croyant à l’abri
Des délires et des suées

Du sérum de vérité
D’une nuit agitée

Francis VALETTE

***

Je vous renvoie au site de la revue ARPA pour tout abonnement ou renseignement : en suivant ce lien !

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La Bouche à Oreilles fête ses sept ans !

Eh oui, ce blog a atteint aujourd’hui l’âge de raison : le premier article date du 15 juin 2012 !
Beaucoup de choses ont changé dans le monde et dans mon existence pendant ces sept années, mais je suis contente d’avoir pu garder mon cap en ce qui concerne ce blog et d’avoir fourni des articles à peu près régulièrement.
Pas de lassitude en vue, au contraire, donc je vais continuer !
Merci aux lecteurs du blog, à ceux qui me suivent fidèlement, commentent, ou simplement apprécient ! Car ils m’apportent beaucoup, initient des échanges très enrichissants et me donnent envie de poursuivre l’aventure.
C’est parti pour une huitième année, avec toujours poésie et littérature, quelques films et expos, voire un peu de musique de ci de là !

Le Pressentiment, d’Emmanuel Bove


Depuis que j’avais découvert Emmanuel Bove avec Mes amis, il y a quelques années, je gardais l’envie de lire un autre de ses romans, c’est donc chose faite avec Le Pressentiment, un roman plutôt réaliste, pessimiste sur la nature humaine, mais c’est aussi une étude de caractères très finement observée.
Voici la situation de départ de ce roman : Dans les années 1930, un riche avocat parisien, Charles Benesteau, issu d’une très respectable famille et marié à une femme charmante, mène une vie bourgeoise confortable, mais il décide un beau jour de tout quitter, de divorcer, et de se retirer, seul, dans un petit appartement d’un quartier ouvrier de Paris. Le motif qu’il invoque pour expliquer sa désertion c’est que « le monde est méchant », ce que personne ne prend au sérieux. Sa famille, stupéfaite et choquée par un tel comportement, que rien ne justifie à ses yeux, essaye par diverses manoeuvres de ramener Charles Benesteau à la raison mais celui-ci reste déterminé dans sa décision. Parallèlement, les nouveaux voisins de Charles, des commerçants et des ouvriers, s’interrogent sur cet étonnant voisin, et les commérages vont bon train à son sujet. Charles Benesteau, qui croyait pouvoir facilement changer de vie et se délecter de sa nouvelle solitude, s’aperçoit qu’il ne sera jamais tranquille et qu’il n’existe pas de refuge contre la méchanceté du monde.

Mon avis : C’est un roman d’une belle simplicité, assez clair dans ses significations, on n’éprouve pas le besoin de chercher des sens cachés : ce n’est visiblement pas un roman à clés. Le sens profond du livre c’est probablement qu’il existe une telle étanchéité entre les classes sociales qu’il est impossible de passer de l’une à l’autre ou de vouloir bousculer l’ordre établi. Un bourgeois ne peut pas se lier d’amitié avec un ouvrier, même dans le cas extraordinaire où il en aurait envie, tout concourt à l’incompréhension et à la défiance des uns envers les autres.
Charles Benesteau est un idéaliste, un homme un peu naïf, candide, dépourvu de ruse, et on s’étonne qu’il ait réussi pendant tant d’années à se plier aux conventions bourgeoises et à remporter des succès en tant qu’avocat, ce qui laisserait supposer une personnalité avisée et clairvoyante. On s’aperçoit que cet homme a une âme d’ermite : il apprécie la solitude, les travaux d’écriture, le dénuement, on évalue à quel point il a dû être insatisfait dans sa précédente vie.
J’ai bien aimé aussi le personnage de l’orpheline, Juliette, une adolescente de treize ans, car Bove décrit très bien ses attitudes et son caractère fermé et buté, la rendant par moments émouvante.

Le Pressentiment était paru chez Points, en 2009, avec une préface de Marie Darrieussecq.

Extrait page 75 :

Il ne faisait tout de même rien de si extraordinaire en venant en aide à une pauvre fille dont les parents étaient en prison et à l’hôpital. Mais il se calma presque aussitôt. C’était sa faute à lui. Il aurait dû comprendre que les petites gens au milieu desquels il vivait, n’étaient guère différents du monde qu’il avait quitté. En rompant avec le passé, il s’était imaginé qu’aucun de ses gestes aurait de conséquences, qu’il serait libre, qu’il n’avait plus jamais de comptes à rendre. Or, il s’apercevait à présent qu’il lui était impossible de ne pas se singulariser, où qu’il se trouvât. Chacun de ses actes continuait d’être l’objet d’un examen. Pourtant on ne pouvait rechercher l’effacement plus qu’il ne le faisait. (…)

Quelques poèmes de Roberto Juarroz


Ces quelques poèmes sont extraits de La Quatorzième Poésie Verticale de Roberto Juarroz, que j’ai découverte grâce au blog Arbre à Lettres, et qui m’a tout de suite séduite par sa grande limpidité et ses thématiques métaphysiques, d’une profondeur souvent vertigineuse.
Ce livre est paru chez José Corti.

Roberto Juarroz (1925-1995) est un poète argentin, une des voix majeures de la poésie contemporaine.

***

101

Seule la lézarde de la privation
nous rapproche de la rencontre.
Et si la rencontre se produit
peu importe qu’elle soit une autre lézarde.

Seulement ici trouverons-nous
le secret de la première.
Pourquoi ressentons-nous ce qui n’est pas
comme une privation ?
Est-ce la seule façon
de le faire exister ?

***

104

Certaines fois la musique occupe la première place,
mais d’autres elle se retire au second plan
et laisse courir en nous
quelque chose de plus cher qu’elle-même.

Or y a-t-il quelque chose de plus cher que la musique,
quelque chose qui coure comme elle
et qui comme elle nous sauve ?
Quelque chose qui puisse nous envelopper
sans que l’on sache si elle le fait
du dehors en dedans
ou du dedans en dehors ?

Tout ce qui sauve
doit pour un moment se retirer
afin qu’une autre chose nous sauve.

La liberté de l’homme est si grande
qu’elle ne peut même pas se borner
à un seul degré de salut.

***

110

Les réponses ont pris fin.
Peut-être n’ont-elles jamais existé
et elles ne furent que miroirs
confrontés avec le vide.

Mais à présent les questions ont pris fin aussi.
Les miroirs se sont brisés,
même ceux qui ne reflétaient rien.
Et il n’y a pas moyen de les refaire.

Pourtant,
Peut-être reste-t-il quelque part une question.
Le silence est aussi une question.

Il reste un miroir qui ne peut pas se briser
parce qu’il ne se confronte avec rien,
parce qu’il est à l’intérieur de tout.

Nous avons trouvé une question.
Le silence sera-t-il une réponse aussi ?
Peut-être, à un moment déterminé,
les questions et les réponses sont exactement pareilles.

***

La Honte, d’Annie Ernaux


Je continue l’exploration de l’oeuvre d’Annie Ernaux, avec l’intention de lire tous ses livres, et La Honte s’est révélée être, une fois de plus, un livre très intéressant, mêlant la mémoire autobiographique de l’auteure, la sociologie et l’histoire, sur fond de lutte des classes.
L’incipit de ce livre nous fait entrer directement dans le vif du sujet, nous dévoilant d’emblée le motif de la honte :

Mon père a voulu tuer ma mère un dimanche de juin, au début de l’après-midi.

A partir de cette scène, datée de 1952, alors qu’Annie Ernaux est âgée d’à peine douze ans, elle éprouve un choc émotionnel violent qui déclenche chez elle un sentiment de honte durable, qu’elle va tenter d’élucider durant tout le livre.
Pour tenter de comprendre d’où lui est venue cette honte, elle reconstitue le contexte social et culturel dans lequel elle vivait, elle se souvient des mentalités de son entourage, de la religiosité de sa mère et de l’école privée où elle allait, mais aussi de l’ambition de ses parents, qui l’exhortaient à « réussir mieux qu’eux », lui donnant une perspective d’ascension sociale par les études.
Cette scène de violence de son père contre sa mère, surgissant brutalement dans un quotidien plein de dignité et de bonne tenue, lui donne la conscience d’appartenir à une classe sociale modeste puisque, dans les années 50, un préjugé tenace voulait que la violence conjugale soit plutôt le fait des prolétaires ou des ivrognes.
On sent que, dans l’esprit d’Annie Ernaux, l’éducation religieuse et les préjugés des années 50, pleins d’interdits et de convenances rigides, avec le souci du qu’en-dira-t-on et des valeurs conservatrices, sont les principales causes de cette honte qu’elle a éprouvée.
Dans ce livre, où la notion de lutte des classes est sous-jacente, j’ai trouvé que cette façon d’analyser la petite fille qu’elle était, entièrement déterminée par les influences de son milieu, paraissait à la fois dérangeante et plutôt convaincante.
L’écriture de l’auteure est ici, comme dans la plupart de ses livres, claire, précise et sans fioritures. Elle aime citer, parmi ses souvenirs, des paroles récurrentes de ses proches, pour nous immerger dans un contexte historique, avec les critères de jugement d’une époque et d’un milieu, et ces reconstitutions sont très vivantes.
Bien que je n’aie pas connu les années 50, me situant plutôt à la génération suivante, et bien que mes souvenirs d’enfance diffèrent totalement de ceux d’Annie Ernaux, j’ai lu ce livre avec un sentiment de familiarité, comme si j’étais plus ou moins impliquée, ce qui est sans doute dû à la grande intimité que cette auteure sait établir avec son lecteur.

Extrait page 31

Depuis plusieurs jours, je vis avec la scène du dimanche de juin. Quand je l’ai écrite, je la voyais en « clair », avec des couleurs, des formes distinctes, j’entendais les voix. Maintenant, elle est grisée, incohérente et muette, comme un film sur une chaîne de télévision cryptée regardé sans décodeur. L’avoir mise en mots n’a rien changé à son absence de signification. Elle est toujours ce qu’elle a été depuis 52, une chose de folie et de mort, à laquelle j’ai constamment comparé, pour évaluer leur degré de douleur, la plupart des événements de ma vie, sans lui trouver d’équivalent. (…)

J’ai lu ce livre en folio, il était paru chez Gallimard en 1997.

La Plage de Scheveningen, de Paul Gadenne


J’ai lu ce roman car il m’a été conseillé par Goran, du blog Des livres, des films. Sans ses conseils, je n’aurais sans doute jamais lu Paul Gadenne (1907-1956), écrivain et poète français, mort de la tuberculose à 49 ans.

Ce roman se déroule juste après la deuxième guerre mondiale, en 1944, pendant l’Epuration. Le héros, Guillaume Arnoult, est écrivain et il cherche à retrouver une femme qu’il a aimée et qu’il n’a plus revue depuis la guerre. Cette femme, Irène (un prénom qui signifie « la paix » en grec), l’a abandonné sans un mot d’explication, et Guillaume voudrait comprendre les raisons pour lesquelles elle l’avait mal jugé. Au moment où il retrouve Irène, il apprend qu’un de ses proches amis de jeunesse, Hersent, a été arrêté pour collaboration avec les nazis. Hersent sera bientôt condamné à mort, à la grande stupeur de Guillaume, qui ne peut comprendre un tel verdict.
La plus grande partie du roman se déroule au bord de la mer, dans une chambre d’hôtel où Guillaume et Irène discutent durant toute une nuit de veille. Il veut la faire parler d’elle, la comprendre, mais il parvient surtout à s’expliquer à lui-même son sentiment de culpabilité, son idée que le mal est en chaque homme.

Mon avis :
La construction de ce roman est assez complexe, mêlant passé et présent, dialogues et réflexions philosophiques, dans de multiples va-et-vient entre intériorité et extériorité du héros.
L’écriture est d’une grande beauté, très littéraire, raffinée, concise, sensible, capable d’une extrême profondeur, mais aussi habile dans les descriptions de paysages ou de personnages.
Paul Gadenne défend un point de vue chrétien dans son approche du Bien et du Mal mais nulle part il n’assène de certitudes sur Dieu ou sur des dogmes, il se situe plutôt dans une recherche de la vérité, du côté de l’ignorance et du mystère.
Un livre qui, selon moi, mérite des relectures car il ne se laisse pas appréhender entièrement du premier coup, et recèle des zones d’ombres et des symboles à décrypter.
Paul Gadenne me donne en tout cas l’impression d’être un immense écrivain, qui mériterait plus de notoriété.

Extrait page 306

Il y a des doutes que l’esprit refuse d’examiner, mais c’est une victoire qui lui coûte. Ces gens, cette vie végétative, puissante et morne, cette insouciance animale, était-ce là ce qui avait été sauvé à si grand prix ? Était-ce donc pour ces épiciers, ces charcutiers repus, qui avaient attendu la paix derrière des remparts de cervelas, que l’on continuait à mourir ? une idée abominable s’empara de lui. Il eût préféré mourir dans la peau d’un traître avéré plutôt que de vivre dans la peau de ces gens. Hélas, cette lenteur de la vie quotidienne, cette insignifiance des gestes, cette sourde rumeur de train roulant dans la nuit, cela recouvrait l’agonie d’Hersent dans sa prison. Guillaume s’était juré de ne pas le plaindre, mais il continuait à ne pas comprendre.

J’ai lu La Plage de Scheveningen de Paul Gadenne dans la collection L’imaginaire Gallimard.

Ce qu’ils disent ou rien, d’Annie Ernaux


J’ai acheté ce livre sans savoir de quoi il parlait, et uniquement d’après l’opinion très favorable que j’ai sur Annie Ernaux – dont j’envisage d’ailleurs de lire tous les livres.
Ce qu’ils disent ou rien date de 1977, c’est le deuxième roman de son auteure. Cela mérite d’être précisé car ce livre raconte le même épisode de la vie d’Annie Ernaux que son dernier livre, Mémoire de fille qui date, lui, de 2016.
Dans ces deux livres, elle raconte en effet l’été de ses dix-huit ans et sa première liaison avec un homme lors d’une colonie de vacances, expérience pendant laquelle elle subit des humiliations qui la marquent profondément.
Mais, alors que dans Mémoire de fille elle se concentre précisément sur cet épisode et cherche à en analyser tous les signes avant-coureurs et toutes les répercussions, dans Ce qu’ils disent ou rien elle dresse plutôt le portrait psychologique de l’adolescente qu’elle était, avec toutes ses facettes : ses rapports très distants avec ses parents, son désir d’indépendance, l’incroyable sentiment d’ennui qui l’écrase, sa recherche de copines susceptibles de lui présenter des garçons, la révélation que représente pour elle la lecture de L’Etranger et les premières envies et tentatives d’écriture qui lui paraissent ratées, la difficulté à s’imaginer un avenir professionnel tandis qu’aux yeux de ses parents sa voie d’institutrice est déjà toute tracée, son intérêt et sa perplexité vis-à-vis de la politique qui semble tant passionner son premier amant, etc.
Dans Mémoire de fille, l’auteure traite la jeune fille qu’elle a été comme une tout autre personne, on sent qu’elle a pris énormément de recul, qu’elle est devenue presque extérieure à cette histoire qui remonte dans sa mémoire à près de soixante ans. Alors que dans Ce qu’ils disent ou rien, qui se présente comme un roman – l’héroïne s’appelle Anne et non pas Annie – mais où, en même temps, l’héroïne dit « je » et déroule un long monologue intérieur mélangeant argot et langage parlé, on a l’impression que l’auteure n’est pas du tout détachée de cette adolescente qu’elle a été, qu’elle est peut-être encore trop imprégnée par ses mauvais souvenirs et qu’elle préfère ne pas attaquer de front les aspects les plus douloureux.
Il serait très certainement passionnant de lire ces deux livres l’un après l’autre pour voir le travail des années sur la mémoire (ce qu’elle conserve, ce qu’elle simplifie, les faisceaux d’événements qu’elle relie ou dissocie, etc.) mais aussi et surtout pour voir l’évolution d’Annie Ernaux dans sa façon d’appréhender l’autobiographie et dans son écriture qui semble être devenue toujours plus incisive.

C’est en tout cas un excellent roman sur l’adolescence, qui sonne juste et peut nous toucher quel que soit notre âge.

Extrait page 106

J’avais envie de raconter, d’écrire, je ne savais pas par où démarrer parce qu’il faut toujours remonter trop haut, Gabrielle, le BEPC, même avant, le rêve, remonter le plus loin jusqu’à aujourd’hui, mais il faudrait changer de nom, ce serait plus convenable, et le passé simple parce que ça fait relevé, et je pourrais tout dire à l’abri, j’ai cherché un beau prénom, Arielle, Ariane, Ania, que la première lettre au moins me ressemble, mais avec un beau nom pareil, c’était plus moi, ce soir-là, les histoires des autres ne m’intéressaient pas. Alors j’ai griffonné une phrase, de celles qu’on invente au fur et à mesure qu’on écrit, « je voudrais partir d’ici » et j’ai barré, c’est pas la chose à se dire sérieusement, ou alors. J’ai mis des disques, je n’écoutais pas bien, j’aurais aimé pouvoir jouer d’un instrument, la guitare par exemple, mais mes parents n’ont jamais voulu, à quoi ça sert t’auras plus assez de temps pour étudier. (…)

L’Eurydice d’Elfriede Jelinek


J’avais envie depuis assez longtemps de découvrir l’oeuvre très controversée d’Elfriede Jelinek (écrivain autrichienne née en 1946, Prix Nobel de Littérature en 2004, auteure entre autres de La Pianiste) mais ne savais pas par quel livre commencer. Et c’est en passant devant le rayon théâtre de ma librairie préférée que je suis tombée sur celui-ci : Ombre (Eurydice parle).
Je me suis dit que c’était une excellente idée de s’intéresser au mythe d’Orphée à travers la figure d’Eurydice qui a toujours eu un rôle assez secondaire, effacé, alors qu’elle aurait certainement beaucoup à dire, elle qui est restée dans le monde des morts (Les Ombres) plutôt que de suivre Orphée, qui voulait la ramener vers le monde des vivants.
Elfriede Jelinek transforme donc un personnage de femme passive qui n’arrive pas vraiment à exister en une héroïne qui s’affirme – mais elle s’affirme en tant qu’Ombre, en tant que morte ayant rejoint le néant et ne possédant plus ni corps ni conscience ni inconscient, ce qu’elle ressent comme une libération.
Au fur et à mesure qu’on avance dans ce monologue, on sent qu’Eurydice s’éloigne de plus en plus du monde des vivants et de leurs préoccupations car son discours semble de plus en plus figé, sa pensée est moins construite et plus fermée sur elle-même, comme dans un désir de ne plus avancer du tout, de faire du sur-place dans un temps aboli.
Dans les premiers temps de ce monologue, Eurydice analyse le deuil maladif d’Orphée à grand renfort de discours psychanalytiques (que je goûte très moyennement) mais qui a cependant l’intérêt de mettre en lumière la pathologie d’Orphée qui refuse la séparation du deuil, qui refuse que la Nature soit plus forte que sa propre volonté.
Elfriede Jelinek fait d’Orphée un chanteur de rock adulé de ses groupies, des petites filles aux corps et aux cervelles vides, qui poussent des cris dès qu’elles le voient, un Orphée dépressif dont les désirs n’ont pas de limites.
J’ai aimé certains passages de cette pièce, surtout dans la première moitié, mais l’idée de l’auteure, comme quoi il vaut mieux ne pas exister et rejoindre le monde des ombres plutôt que d’être vivant, me rend assez perplexe et, jusqu’à preuve du contraire, je préfère pour ma part être en vie …
J’ai bien aimé par contre l’écriture de cette pièce, avec des jeux de mots que la traductrice a très bien su rendre en français, et une langue très rythmée, haletante, avec par moments des notations et des images d’une belle poésie.

Extrait page 23

Il devra se défaire de moi, moi pour ma part, qui n’est cependant plus à moi, toute défaite depuis longtemps, c’est pas si mal, être soudain insouciante et irresponsable, abandonner ses dépouilles et foutre le camp, sortir de soi et tout simplement s’en aller. Me laisser, me laisser enfin être, me laisser seule, ce que de toute façon je suis, il ne pouvait tout simplement accepter de me laisser à cette région qui soudain me parait si joyeuse, lumineuse, aimable, maintenant que je peux enfin y aller : il ne me laissera pas. Il ne me laissera pas en rester là. (…)

Cette pièce est parue en 2018 aux éditions de l’Arche, dans une traduction de Sophie Andrée Herr.

Trois courts poèmes de Constantin Cavafis


Ces trois poèmes sont extraits du livre En attendant les barbares publié chez Poésie/Gallimard, je les ai choisis en fonction de leur brièveté et de mon goût personnel.
Constantin Cavafis ou Cavafy (1863-1933) est l’un des principaux poètes grecs, très peu connu de son vivant et publié de façon posthume, il est une figure majeure de la littérature. (Sources : Wikipedia).

Prémonition des Sages

Les hommes connaissent le présent.
L’avenir appartient aux dieux,
seuls et pleins possesseurs de toutes les lumières.
De l’avenir, les sages ne perçoivent
que les prémisses. Leur oreille parfois,

aux heures de profonde méditation,
se trouble. La secrète rumeur
des lendemains en marche leur parvient.
Et ils l’écoutent avec respect. Tandis que dans la rue,
dehors, les peuples n’entendent rien.

***

Monotonie

Un jour monotone en suit un autre
monotone, identique. Les mêmes choses
vont se produire, et se reproduiront encore –
pareils sont les instants qui nous trouvent et nous quittent.

Un mois qui s’écoule en amène un autre.
Ce qui vient est facile à imaginer ;
c’est ce pesant ennui d’hier. Au point
que demain n’a déjà plus l’air d’être demain.

***

Désirs

Beaux comme des morts qui n’ont point vieilli,
enfermés au milieu des larmes dans un mausolée splendide,
le front ceint de roses et jasmin aux pieds –
tels sont les désirs qui nous ont quittés
sans s’être accomplis ; sans qu’aucun n’atteigne
à une nuit de volupté ou à son lumineux matin.

***

Caché dévoilé de Valérie Canat de Chizy

Valérie Canat de Chizy est une poète que j’apprécie beaucoup et aussi une amie. J’ai la chance d’avoir lu ses derniers recueils et récits depuis quelques années, toujours avec le même plaisir et le même émerveillement. Concision, simplicité, limpidité caractérisent son style : elle dit l’essentiel en peu de mots, et ses vers frappent juste, nous dévoilant l’évidence. La concision suppose aussi de ne pas tout dire, de suggérer tout un monde derrière un simple vers, et c’est aussi par ce jeu de cache-cache, d’évocation et de révélation que se signale ce beau recueil. Du point de vue des thèmes, Valérie Canat de Chizy aborde les plaisirs de la vie quotidienne : évidage d’une citrouille, promenade dans la nature, regard affectueux porté sur le chat ou sur un bouquet de fleurs, réception d’une lettre amicale, moment intime de bonheur amoureux. Elle aborde aussi, par petites touches, la difficulté d’être : relations humaines désagréables, impression de tristesse, sentiment d’une identité complexe et multiple, nostalgie de l’enfance. Mais le bonheur n’est jamais très loin : l’autre soir encore je riais aux éclats se souvient-elle. On sent une grande proximité de la poète avec la nature, au point que le paysage se mêle intimement aux sentiments et émotions, dans une influence et un jeu de reflets réciproques : Paysage intérieur est ainsi le premier vers d’un de ses poèmes. Le soleil est très présent dans ces paysages, concourant à une impression générale de chaleur, de clarté, de plénitude.

Voici quelques poèmes extraits de ce recueil :

on ne peut dire
qu’il ne se passe rien

le quotidien

des pépites
au coin de la rue

une librairie
où je trouve
un livre pour enfants

***

c’est un pays
mal aimé

une région
du cœur

lande
balayée par les vents

sous le sable
les mots se taisent

***

peut-être accepter
cette part de moi

juste être

au fond pas si différente

mal accommodée

***

Caché dévoilé est paru chez Jacques André Editeur en 2019.