Un extrait de Tchouang Tseu

J’ai trouvé cet extrait dans le livre « Les oeuvres de Maître Tchouang » (traduction de Jean Levi) paru aux éditions de l’encyclopédie des Nuisances en 2010.

Je l’ai choisi pour son côté poétique, et aussi parce qu’en ce lendemain d’élections, où beaucoup ne trouveront pas leur compte, et seront partagés entre la crainte et la frustration, un peu de sagesse chinoise ne peut qu’élever les esprits vers des sphères plus pures que celles de la politique.

(…) Sans doute as-tu entendu jouer les flûtes humaines, mais non les flûtes terrestres, et si tu as entendu les flûtes terrestres, tu n’auras certainement jamais entendu les flûtes célestes.
– Non, en effet, puis-je savoir de quoi il s’agit ?
– Cette large masse qu’est la terre respire, et sa respiration est ce que nous appelons le vent. Souvent, il reste au repos, mais sitôt qu’il se lève, toutes les cavités de la terre se mettent à hurler avec rage. Tu ne les as jamais entendus, ces mugissements, wouh, wouh ? (…) et cela gronde, gémit, mugit, rugit, râle, murmure, hulule et pleure. Ils entonnent de grands oh ! auxquels de grands ouh ! répondent. Petite harmonie quand souffle la brise, grandes orgues quand se déchaîne la tempête. Mais sitôt que les rafales cessent, alors les cavités se vident. As-tu surpris parfois comme toute la nature tremble et frémit ?
– Ainsi la musique terrestre sort de ces orifices de même que la musique humaine émane des tubes de bambou. Mais la musique céleste ? dit Tseu-yeou.
– Ah, la musique céleste, répondit Tseu-ts’i, elle souffle de mille façons différentes, mais de telle manière que chaque être exprime son moi, et que tous répondent spontanément à leurs inclinations. Mais qui donc les anime ?
Les grands esprits voient large, les petits mesquin, les grands discours embrassent, et les petits excluent. Dans le sommeil les âmes se mêlent, en état de veille le corps s’ouvre. L’esprit se frotte au réel, s’y imbrique et lui livre jour après jour un dérisoire combat. (…)

Quelques uns de mes derniers haikus

Pourquoi ces fleurs
nommées pissenlits ? Chercher
des raisons bizarres.

***
Arbres et belles verdures
font peur à certains
– pollens de printemps.

***

Un pigeon tout gonflé
court derrière une pigeonne
au cœur de pierre.

***

Le magnolia nu
toutes ses fleurs à ses pieds
– effeuillage d’avril.

***
Petits cliquetis
sur les touches du piano,
les ongles trop longs.

***

Quelle différence
entre le zéphyr et la brise ?
L’arbre s’en balance.

***
Rien qu’à penser
au pèse-personne
sentir comme un poids.

***
Au mépris du printemps
Elles jonchent le sous-bois
les feuilles d’automne.

***

Harcèlement de rue :
se faire siffler par
un petit oiseau.
***

J’espère que ces quelques haikus printaniers vous auront plu, n’hésitez pas à me laisser vos appréciations !

UN JOUR, UN TEXTE # 1066

EN VIEL ESM OTS

JEUDI 6 AVRIL

LUMIÈRE

Ce n’est pas vrai que tout amour décline,
Ce n’est pas vrai qu’il nous donne au malheur,
Ce n’est pas vrai qu’il nous mène au regret,
Quand nous voyons à deux la rue vers l’avenir.
Ce n’est pas vrai que tout amour dérive,
Quand les forces qui montent ont besoin de nos forces.
Ce n’est pas vrai que tout amour pourrit,
Quand nous mettons à deux notre force à l’attaque.
Ce n’est pas vrai que tout amour s’effrite,
Quand le plus grand combat va donner la victoire.
Ce n’est pas vrai du tout,
Ce qu’on dit de l’amour,
Quand la même colère a pris les deux qui s’aiment,
Quand ils font de leurs jours avec les jours de tous
Un amour et sa joie.

Eugène GUILLEVIC (1907-1997)
Gagner, Gallimard, 1949

[Source : lecture personnelle]

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Ma bibliothèque – En résumé


J’ai eu envie de faire un petit point sur ma bibliothèque, après lecture du blog de Goran, dont j’ai trouvé l’idée très réjouissante, et que je vous invite à visiter ici.
Un aveu avant toute choses : je n’ai pas vraiment de bibliothèque bien localisée, plus exactement elle se divise entre deux appartements et se trouve disséminée sous les lits, sous les fauteuils, sur les tables, et accessoirement dans de (trop) petites bibliothèques … Pour réaliser cet article il m’a donc fallu fureter un peu partout, faire des piles de livres, etc.
Je peux dire que je possède environ 620 livres, sachant que je n’ai pas compté les livres pratiques, revues de poésie (j’en ai une centaine), revues de psycho, manuels pratiques d’informatique, et tous les livres qui n’ont pas grand chose à voir avec la littérature.
Sur ces 620 livres environ 50 sont des livres d’art, 40 sont des livres de psychologie et seulement 7 sont de la philosophie.
En retirant ces 97 livres, il me reste 523 livres de littérature parmi lesquels :
environ 40 sont des pièces de théâtre, avec pas mal de pièces de Shakespeare, d’Ibsen, de Pirandello et peu de classiques français. Contrairement à beaucoup de gens, j’aime énormément lire du théâtre, je préfère même en lire plutôt qu’assister à une représentation.
Environ cent cinquante sont des recueils de poésie, dont une bonne soixantaine rien que pour la poésie du 20è siècle.
Environ 90 ont été écrits par des femmes, Colette étant bien représentée, et d’une manière générale les romancières françaises contemporaines avec Delphine de Vigan, Virginie Despentes, Lydie Salvayre, etc.
Environ 95 ont été écrits avant le 20è siècle, surtout classés théâtre et poésie.
Environ 130 ont été écrits ces vingt dernières années, et se répartissent dans les romans et la poésie.
Environ 180 sont des livres d’auteurs étrangers, avec une prédilection pour Paul Auster, Zweig, Kundera, et les auteurs japonais du 20è siècle comme Kawabata ou Mishima.
J’ajoute que sur ces 523 livres, il y en a une petite vingtaine dont je compte me débarrasser et une petite vingtaine que je n’ai pas encore lus (ce ne sont pas les mêmes).

Voilà ! J’ai trouvé ce petit exercice agréable à faire, j’espère que le compte rendu vous aura intéressés !
Votre bibliothèque à vous est-elle très différente de la mienne ?

Un poème de Max Elskamp

J’ai retrouvé ce livre récemment dans ma bibliothèque : il y est depuis bien des années et je l’avais lu avec beaucoup de plaisir à l’époque où je l’avais acheté, mais depuis je l’avais tout à fait oublié.
Réparons donc cet oubli en faisant un petit point sur Max Elskamp, né en 1862 à Anvers et mort en 1931, qui est un poète symboliste belge (source Wikipédia) et dont on peut se procurer La chanson de la rue Saint-Paul et autres poèmes, paru chez Poésie-Gallimard.

Le poème que j’ai choisi fait partie du recueil « Les délectations moroses » qui auraient été écrites en 1913.

***

Page 141

SONGE

Mon Dieu, des jours qui vont,
Mon Dieu, des jours qui viennent,

Dans le temps tout qui fond
Même douleurs anciennes,

Comme au monde, les heures
Sont d’hiver ou printemps,

Les jardins de nos cœurs
Ont aussi leurs saisons,

Et c’est de brume ou pluie,
De soleil ou clarté,

Qu’on vit en soi sa vie
Suivant le vent levé,

En la joie ou la peine
Alors à coupe pleine.

Mon Dieu, ils sont en nous
Comme en l’Inconscient,

Nos cœurs sages ou fous,
Suivant l’heure ou l’instant

Comme après dés jetés
On sait fortune ou ruine,

Ou comme aux jours d’été
Vent, les roseaux incline,

Car sans cause ou raison
C’est sises hors de nous,

Que choses et qui sont
Venues on ne sait d’où,

Et tenant du hasard
ou bien de notre étoile,

Nous font comme nuit noire
Dans l’abstrait qui les voile.

Or c’est ainsi, en soi,
Qu’on est si peu soi-même,

Qu’on ne sait pas pourquoi
L’on hait ou bien l’on aime,

Et que c’est vie qu’on a
Alors et qu’on subit,

Dans des jours longs, sans foi,
Ou souvent trop redits;

Et tu les a connus
Toi, ici haut qui rêves,

Et dans ton for à nu
Comme est le sable aux grèves ;

Et c’est ton cœur alors
Et qui a pris des ailes,

Pour retrouver sans leurre
Et sa paix et son ciel,

Dans le songe en la vie
Qui de tout nous délie.

L’écriture la vie, de Valérie Canat de Chizy

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L’écriture la vie est un recueil de poèmes de Valérie Canat de Chizy, qui vient de paraître aujourd’hui même (20 mars 2017) chez les éditions Le petit rameur, avec une préface de Sanda Voïca et une illustration de Sophie Brassart, suivies d’une postface de Mireille Disdero.

L’écriture la vie évoque la difficulté d’être, le désespoir, paradoxal alors que tout resplendit, le cœur étant partagé entre le monde extérieur qui se révèle « barré, figé’ et l’univers du poème qui, lui aussi, a des barreaux qui blessent. Pourtant, la vie est joyeuse mais elle laisse un manque, que seule l’écriture peut combler.
Ambivalence du monde, ambivalence du cœur autant capable  de chanter que de crier.

J’ai choisi trois poèmes dans ce recueil :

**

lorsque j’interroge
on me tend un miroir
me disant
que tout va bien
assis quatre autour
d’une table au soleil
autour d’une conversation
saisie par bribes
dont le contenu m’exile.

**

le froid dehors
les lumières de la ville
je tourne mon regard
vers l’intérieur
dans la chaleur du foyer
où le chat dort.

**

être à l’écoute de l’oiseau
assis sur l’échelle du cœur
mais c’est si dur parfois
juste regarder le pommier
et ses nuances d’or
le lierre rouge et ses méandres
le long du mur de la maison
aux volets bleus
mais mon cœur crie.

**

Valérie Canat de Chizy

 

 

 

 

Trois poèmes d’Anna Akhmatova

En cette journée des femmes, j’ai eu envie de publier quelques poèmes d’Anna Akhmatova (1889- 1966), la grande poétesse russe.

J’ai trouvé ces trois poèmes dans le recueil Requiem Poème sans héros et autres poèmes parus chez Poésie/Gallimard.

***

Le vingt-et-un. La nuit. Lundi.
Les contours de la ville dans la brume.
Je ne sais quel nigaud a prétendu
Que l’amour existe sur terre.
Paresse ? Ennui ? On y a cru.
On en vit; on attend le rendez-vous.
On craint la séparation.
On chante des chansons d’amour.
D’autres découvrent le secret ;
Un silence descend sur eux …
Je suis tombée là-dessus par hasard.
Depuis, je suis comme malade.

***

J’ai reconduit l’ami jusqu’à l’entrée;
Je suis restée debout dans la poussière d’or.
Un petit clocher dans le voisinage
Egrenait des sons graves.
Il me laisse choir ! Mot mal choisi.
Suis-je une fleur ? Une lettre ?
Mes yeux déjà ont un regard farouche
Dans le miroir qui s’obscurcit.

***

Se réveiller à l’aurore
Parce que la joie est trop forte,
Regarder par le hublot
Comme l’eau est verte,
Monter sur le pont – Le temps est gris –
Enveloppée de fourrures duveteuses,
Ecouter le bruit de la machine,
Et ne penser à rien,
Mais, sachant que je vais revoir
Celui qui est devenu mon étoile,
Me retrouver, dans la brise et les embruns,
A chaque instant plus jeune.

****

Trois poèmes de Giuseppe Ungaretti

J’ai trouvé ces trois poèmes dans le très beau recueil Vie d’un homme (poésies 1914-1970) qui est un choix anthologique des poèmes de Giuseppe Ungaretti (1888-1970) paru chez Poésie-Gallimard.
J’ai choisi trois poèmes qui datent de l’année 1916 et qui me paraissent particulièrement émouvants.
Ils ont été traduits de l’italien par Jean Lescure.

***
JE SUIS UNE CREATURE

Comme cette pierre
du Saint Michel
aussi froides
aussi dures
aussi sèches
aussi réfractaires
aussi totalement
inanimées

Comme cette pierre
sont les larmes
qui ne se voient pas

La mort
s’escompte
en vivant

Valloncello di Cima Quattro, 5 août 1916

***

DANS LE DEMI-SOMMEIL

Je veille la nuit violentée

L’air est criblé
comme une dentelle
par les coups de fusil
des hommes
renfoncés
dans les tranchées
comme les escargots dans leur coquille

Il me semble
qu’une ahanante
tourbe de cantonniers
pilonne le pavé
de pierre de lave
de mes routes
et je l’écoute
sans voir
dans le demi-sommeil.

Valloncello di Cima Quattro, 6 août 1916

***

SAN MARTINO DEL CARSO

De ces maisons
il n’est resté
que quelques
moignons de murs

De tant d’hommes
selon mon cœur
il n’est pas même
autant resté

Mais dans le cœur
aucune croix ne manque

C’est mon cœur
le pays le plus ravagé

Valloncello dell’albero isolato, 27 août 1916

***

Un roman russe, d’Emmanuel Carrère

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Ce curieux « roman russe », qui est plus exactement un récit autobiographique, entremêle diverses histoires dont Emmanuel Carrère est le pivot central : d’abord un reportage dans une ville de Russie nommée Kotelnitch, où Emmanuel Carrère ne sait pas du tout ce qu’il est venu filmer et où, au cours de ses errances pour trouver un sujet, il rencontre plusieurs personnages qui l’intéresseront plus ou moins (et idem pour le lecteur, qui se demande où tout cela mènera); mais le récit parle aussi du grand-père d’Emmanuel Carrère, un immigré russe qui connaissait de grandes souffrances psychologiques et qui, collaborateur pendant l’Occupation, a disparu, emmené par des résistants, au moment de l’Epuration. Mais la mère d’Emmanuel Carrère lui a défendu d’écrire quoi que ce soit sur ce grand-père, interdiction que l’auteur transgresse devant le lecteur, devenu en quelque sorte voyeur de secrets de famille qu’il n’était pas censé apprendre. Et, troisième sujet de ce récit, l’histoire d’amour d’Emmanuel Carrère avec la belle Sophie, une jeune femme qui a le tort de travailler pour gagner sa vie et non par plaisir, et qui n’est pas aussi cultivée qu’Emmanuel Carrère et ses amis, mais pour laquelle il ressent une grande passion sensuelle, et pour laquelle il écrira une nouvelle pornographique qui lui causera beaucoup de problèmes, sur le plan privé mais aussi public, puisqu’entre autres il se fera ridiculiser par Philippe Sollers.
On s’ennuie un peu en lisant ce livre, on s’intéresse à ce qui se passe par intermittences, on s’exaspère devant l’égocentrisme et l’arrogance de l’auteur, on sympathise parfois avec la belle Sophie qui est sans doute plus fine et plus perspicace que ne le souhaitait l’auteur-narrateur, et on regrette un peu qu’il ne soit pas davantage question du grand-père, dont le mystère et l’ambiguïté aurait peut-être mérité plus de pages que la ville si morose de Kotelnitch …

Temps du rêve, d’Henry Bauchau

bauchau_temps_reve J’ai acheté ce livre, court roman ou longue nouvelle, tout à fait par hasard, et par curiosité.
J’ai appris que c’était une oeuvre de jeunesse, l’auteur ayant une petite vingtaine d’années quand il l’a écrite, roman autobiographique qui retrace quelques jours de vacances durant son enfance, alors qu’il était chez ses cousins dans une grande propriété à la campagne, et que, âgé de onze ans, il est tombé amoureux d’une de ses petits voisines, Inngué, âgée de huit ans, lors d’une journée de jeux mémorable. Nous assistons à ces parties de cache-cache, propices aux confidences et aux apartés, à ces courses dans des coins dangereux du jardin, avec un étang tourbillonnant qui a connu ses drames et ses interdits, les parties de trapèzes où les garçons rivalisent d’habileté et autres jeux sportifs qui sont l’occasion de se faire admirer par les autres enfants.
C’est une histoire toute simple, sans grande péripéties, mais où on sent l’enchantement des sentiments naissants et les grands élans joyeux, tout comme on sent la chaleur et la moiteur de cette chaude journée d’été, avec ses parfums de fleurs et les relents de vase verte de l’étang dangereux, qui rappelle que ce jardin merveilleux n’est pas tout à fait un paradis et que les amours enfantines ne sont pas facilitées par les adultes, bien au contraire.
J’ai beaucoup aimé l’écriture d’Henry Bauchau, qui s’attache à décrire les couleurs, les parfums, les atmosphères, de même que les mouvements vifs et les sonorités des rires des petits enfants.
Cette écriture sensuelle et presque impressionniste m’a un peu rappelé le style savoureux de Colette.