Des Poèmes sur l’amour, de Jean-Pierre Siméon

Couverture chez Gallimard

J’avais lu déjà de Jean-Pierre Siméon « la poésie sauvera le monde », un essai littéraire quelque peu ambitieux, comme l’indiquait cruellement son titre orgueilleux et fort présomptueux.
J’ai donc essayé cette fois-ci sa « théorie de l’amour » qui est un recueil poétique, finalement peu théorique – ce qui vaut sûrement mieux car la poésie didactique et/ou dogmatique n’est pas du tout attrayante…
Ce recueil se laisse lire agréablement mais sa vision de l’amour est édulcorée, me semble-t-il, en ne se concentrant que sur les instants heureux et lumineux de l’amour, ce qui n’est sans doute pas la totalité de ce sentiment, qui possède des tas de facettes contrastées, comme tout le monde aura pu le remarquer.
Si Aragon pensait qu’il n’y a pas d’amour heureux, Jean-Pierre Siméon semble vouloir développer une « théorie » complètement opposée, où l’extase est la règle.
Un ami, auquel j’ai prêté ce recueil pour avoir son avis, a estimé « Oui, c’est pas mal, mais ça fait un peu ravi de la crèche » et j’ai trouvé ce jugement pertinent, dans son franc-parler bien senti.

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Voici deux poèmes, parmi mes préférés

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Page 73

L’amour est une forme de la question

L’amour est une forme de la question
Celle avec laquelle nous naissons
Comme nous naissons avec des mains et des yeux
Et qui commence par pourquoi

Cette question n’a pas de mots au-delà
N’est l’otage d’aucune langue
Et c’est justement pourquoi on aime
Désespérément

Nous avons cette question dans la peau
Comme l’arbre l’a dans ses branches
Et l’oiseau dans son vol

Même la rose a son pourquoi
Puisqu’elle aime le soleil

Les termes de la question sont obscurs
Seule l’étreinte des amants en donne une idée
S’il y a de l’idée dans la lumière

La question n’a pas de réponse
Répondre c’est mourir

Aimer c’est toujours refuser les réponses
Aimer est donc le seul vivre honorable
Devant la mort

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Page 89

Comme un maçon qui croit au mur

Je suis d’où je vais
Je suis d’où l’on m’attend
Dit l’amant qui cherche loin de lui
Ses mains et ses yeux

Tantôt il marche au bord du gouffre
Qu’il est à lui-même
Tantôt il dort au bord des paupières
De son amour

Oh qu’on marche encore
Qu’on marche sur mes songes
Dit l’amant
Si l’empreinte du pas est celle
De la clarté qui naquit d’un sourire

Naïf oui comme un vent qui commence
Ou comme le maçon qui croit au mur
J’appelle amour ce qui subsiste de la vie
Dans ma fatigue

J’appelle amour la lampe levée dans la tempête

Ne pas la casser quand je tombe
Est ma tâche

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Une théorie de l’amour est paru dans la collection blanche de Gallimard en octobre 2021.

Deux Poèmes d’Alicia Gallienne

Couverture chez Poésie-Gallimard

Ces deux poèmes sont extraits du livre « L’autre moitié du songe m’appartient » paru chez nrf Poésie/Gallimard en 2020.
La plupart des textes de cet ouvrage sont assez longs et donc difficiles à diffuser sur un blog, donc j’ai choisi, d’un point de vue pratique, de recopier deux poèmes relativement courts – qui se trouvent d’ailleurs (heureuse coïncidence) parmi mes préférés.
D’une manière générale, j’ai préféré ses poèmes en prose à ses vers libres et mes choix reflètent cette préférence.

Note sur Alicia Gallienne (1970-1990)

Atteinte d’une maladie du sang qui devait l’emporter à l’âge de 20 ans, le 24 décembre 1990, Alicia Maria Claudia Gallienne a écrit des centaines de poèmes à partir de 1986 et jusqu’à sa mort.
« Qu’importe ce que je laisserai derrière moi, pourvu que la matière se souvienne de moi, pourvu que les mots qui m’habitent soient écrits quelque part et qu’ils me survivent », écrivait-elle .
Elle était la cousine de l’acteur, comédien et réalisateur célèbre, Guillaume Gallienne.

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Page 63

La Moitié d’un Songe

Souvent, je me surprends à philosopher sur la vie, à vouloir tout tout de suite et à imaginer la nécessité. Je monte toujours un grand escalier qui craque : chaque pas me fait mal car je me retiens pour abreuver le silence. Cet escalier est si haut qu’il m’est impossible d’en deviner ni le début, ni la fin. A vrai dire, je ne sais pas très bien si l’on peut jamais arriver ; pourtant, je veux parvenir à tout prix au sommet de l’escalier. Je le veux si fort que je ne sens même plus mon désir et, je suis prise de vitesse pour imiter le temps. Je grimpe, mais pour atteindre quoi ? Seule cette vérité subsiste en bas : je l’effleure des pieds mais ma tête est ailleurs. Je cours à l’ultime protection, pour moi et les miens. Je monte parce que le sens commun descend et qu’il est encore temps sans doute de sauver ce qui reste.

L’autre moitié du songe m’appartient.

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Page 108

Il est facile de se noyer dans un verre d’eau mais qu’il doit être difficile d’y nager. Pourtant, ce serait une solution : on prendrait conscience de l’étroitesse de la situation, on se trouverait ridicule et on arrêterait de tourner en rond. En se diminuant ainsi, sans doute est-il plus aisé de reconquérir son espace vital et de reconsidérer ce verre d’eau qui, même s’il est rempli de larmes ou de pluie, n’est jamais qu’un verre d’eau.
Il est des fois où je voudrais boire la douleur dans tes yeux…

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Des Poèmes de François de Cornière sur le bord de mer

Couverture au Castor Astral

Présentation du recueil par l’éditeur

Les Façons d’être est la première anthologie personnelle de François de Cornière. Elle réunit ses poèmes les plus marquants ainsi que de nombreux inédits.

Pratiquant toujours l’arrêt sur image à partir d’infimes détails du quotidien, de quelques mots dans un carnet, François de Cornière restitue avec une désarmante simplicité des instants de vie qui prennent soudain force.

Avec Les Façons d’être, François de Cornière entrouvre les portes de son univers ! Il décrit avec justesse et délicatesse la complexité de l’existence.

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Présentation du Poète par l’éditeur

François de Cornière est né en 1950 à Caen où il a animé pendant plus de trente ans les fameuses Rencontres pour lire. Il vit désormais près de Guérande, sur la côte Atlantique. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, il a reçu le Prix RTL-Poésie 1, le Prix Georges Limbour et le Prix Apollinaire.
On a dit de lui qu’il était « le chef de file de la poésie du quotidien ». Ce à quoi il répond avec un sourire qu’il est le chef de rien du tout, et encore moins « un chef de file ».

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J’ai choisi deux poèmes extraits du recueil Nageur du petit matin (2015)

SUR LE DOS

Il y avait des soirées
sans vent sans vagues
où l’envie de nager sur le dos
était une évidence.

Pas de mouvement de bras
peu de battements de pieds
le ciel m’accompagnait
jusqu’à très loin du bord.

Sillages d’avions si hauts
couleurs effilochées
confusions transparentes
profondes à la renverse.

Cette impression alors
de n’être plus qu’un corps
un dos couché sur l’eau
l’oubli de qui on est :

être soi-même l’oubli
de tout ce qu’on a aimé.

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CE PETIT TAS DE MOI

J’ai nagé très lentement ce matin.
La mer était un lac
pas un souffle de vent
et personne sur la plage.

La lune encore visible
belle et ronde au-dessus
le soleil – lueur orange –
du côté des marais.

J’ai nagé doucement
faisant glisser mes bras
dans l’eau claire de la baie
étirant tout mon corps.

J’ai nagé seul au monde
– le trait blanc d’un avion
comme souvenirs de nous
que je n’aurai jamais –

Et sur le sable froid
ma serviette et mon pull
ce petit tas de moi
là-bas qui attendait.

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La Maman et la Putain de Jean Eustache

Affiche du film

Ce film mythique du début des années 70, qui avait fait scandale à sa sortie et qu’Ingrid Bergman, alors présidente du jury à Cannes, avait trouvé « sordide » et « vulgaire », vient de ressortir en version restaurée dans quelques salles obscures parisiennes et ce fut pour moi l’occasion de le découvrir pour la première fois.

Note Technique sur le Film

Date de sortie : 1973
Noir et Blanc
Durée : 3h35
Acteur : Jean-Pierre Léaud
Actrices : Bernadette Lafont (Marie), Françoise Lebrun (Véronika), Isabelle Weingarten (Gilberte)

Résumé de l’histoire

À Paris en 1972, Alexandre (Jean-Pierre Léaud) est un homme jeune et oisif qui aime fréquenter les cafés du 6ème arrondissement (Flore, Deux Magots) et qui est aussi un grand séducteur. Il vient en effet de se séparer de Gilberte mais il essaie de la reconquérir en lui tenant des propos enflammés et inspirés de Marcel Proust. Dans le même temps il vit en couple avec Marie (Bernadette Lafont) qui est une femme un peu plus âgée que lui et qui tient une boutique de vêtements. Marie oscille à l’égard des infidélités d’Alexandre entre l’indulgence et la jalousie.
Un jour Alexandre aperçoit à une terrasse de café une séduisante jeune femme blonde (Françoise Lebrun) et il lui demande son numéro de téléphone, ce qu’elle accepte. Il l’appelle quelques jours plus tard et il apprend qu’elle se nomme Veronika et qu’elle est infirmière. Ils se donnent rendez-vous.
Après être devenu son amant, Alexandre décide d’amener Veronika chez Marie mais les rencontres ne se passent pas forcément très bien entre les deux femmes. Bientôt, ils vont se mettre en ménage à trois. (…)

Mon Avis

Ce film aborde une très grande quantité de thèmes, des plus politiques aux plus sentimentaux. Jean Pierre Léaud, dans des performances d’acteur extraordinaires et souvent émouvantes, semble se faire le porte-parole du réalisateur. Il ne recule pas devant les blagues de comptoir un peu surprenantes et, en parallèle, il est capable de longs monologues poétiques et qui ont parfois quelque chose de prophétique.
Tout au long de ces 3h30 de film, Jean Eustache multiplie les références cinématographiques : il nous dit qu’il aime Bresson, Fernandel et les films de vampires de Murnau, qu’il n’aime pas les « Visiteurs du Soir », que des films comme « Une femme est une femme » de Godard lui ont appris à vivre et, en particulier, à faire son lit, etc., ce qui fait aussi de ce film une sorte de manifeste artistique et esthétique.
On peut dire qu’il s’agit également d’un manifeste musical car les personnages mettent parfois des disques et se taisent durant la chanson, ce qui nous permet de l’écouter en entier, et d’apprécier Frehel ou Damia ou encore des morceaux de rock comme Deep Purple. La pochette du premier disque de King Crimson (rock progressif) est également bien mise en évidence dans l’une des scènes.
Les images sont magnifiques, et abondent en plans fixes et en gros plans sur les visages des acteurs et actrices pendant qu’ils sont en train de discourir. Au cours de leurs monologues, on peut avoir l’impression que les personnages s’adressent en réalité aux spectateurs et non pas à leurs vis-à-vis de tournage.
Si les premières scènes du film sont relativement sages et conventionnelles et semblent préfigurer un marivaudage romantique, nous sommes ensuite conduits vers des ambiances plus sombres, plus désespérées, plus trash (par les dialogues). Dans les dernières scènes, un certain nihilisme m’a fait penser à la mode punk qui devait naître à peine trois ou quatre ans plus tard, et qui est surtout illustrée par le personnage très décadent de Véronika, « la putain » du titre, dont le maquillage charbonneux se mêle à ses pleurs amers, en un monologue très bouleversant.
Un chef d’œuvre ! A voir, toutefois, avec un bonne forme morale et physique – car un peu éprouvant.


Scène du film

Des Poèmes parus dans la revue Traction-Brabant numéro 97

Numéro 97 de la revue

La revue Traction-Brabant, créée et dirigée par le poète et éditeur Patrice Maltaverne depuis 2004, a fait paraître en février dernier son numéro 97 et je vous en propose deux extraits.
Vous pouvez vous abonner à cette revue poétique pour la somme modique de 15 euros correspondant à cinq numéros annuels.
Pour de plus amples informations, voici le lien vers le blog de la revue : http://traction-brabant.blogspot.fr

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Heure d’hiver

Vingt-et-une heures au clocher
Neuves heures
La lune se résigne à ne s’éclairer qu’à moitié
En représailles, j’imagine
Je l’entends pleurer
Alors je m’obstine
A rêver doublement
Mais à cloche-pied
Et mes chimères coquines
Se font complices
De mon urgence dévoreuse de temps
Sur le noir lisse de la longue nuit
Je laisse aller mes jambes
Mes jambes seulement
Et mes bras envieux font de mon oreiller
Un piège à vœux
Mi laids, mi pieux

Armelle LE GOLVAN

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Covoiturage

attentat suicide
voisins de palier
tel qui se liquide
meurt accompagné

crâne sous la meule
sans plus résister
ne pas partir seule
suicide assisté

Annie Hupé

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Quelques uns de mes derniers haïkus

Voici quelques haïkus que j’ai écrits au printemps dernier, au cours de mes promenades, de mes rêveries et de mes sorties à Paris et aux alentours.

Cerises bigarreaux

Vivre à cheval
Sur deux siècles – le deuxième
Me désarçonnera.

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Enfermer les fous
Pour qu’ils deviennent sages !?
– Les sages sont fous !

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Pour mieux entendre
La Sonate au Clair de Lune –
Chausser mes lunettes.

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Marcher à grand pas
En direction de la lune
Sans m’en rapprocher.

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« Le marteau sans maître »
Va bien avec mon yaourt
– Boulez aux pistaches

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Bonnet jusqu’aux yeux
Et les manches jusqu’aux ongles
le bébé sommeille.

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Avant le spectacle
Vocalises en coulisses
– murmures dans la salle.

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Ornières des forêts –
des tessons d’azur limpide
Luisent dans la boue.

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Concupiscence
Du merle sur sa branche
– les cerises rougissent

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D’archet en archet
– les loopings cadencés
d’une mouche mélomane.

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La statue se pare
des couleurs d’un vitrail
– joyaux du soleil.

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N’hésitez pas à me dire lesquels de ces haïkus vous préférez ou ce qu’ils vous inspirent.

Des Poèmes de Jean-Luc Despax

Couverture au Temps des Cerises

J’ai trouvé ces poèmes dans le recueil « Le poète n’est le chien de personne » qui était paru en 2020 chez l’éditeur « Le temps des cerises ».
Humour, esprit caustique et jeux de mots facétieux caractérisent ce recueil, de même que les thèmes d’actualité politique ou sociale, l’observation des outrances médiatiques, les errements des réseaux sociaux et autres absurdités de la presse. Allitérations, rythmes rapides, vocabulaire actuel ou d’origine anglo-saxonne, jeux sur les sonorités contribuent à donner une musicalité contemporaine à beaucoup de ces textes.

Quatrième de Couverture

On retrouve dans ce livre de poèmes ce qui fait la touche personnelle de Jean-Luc Despax : la verve satirique, le regard décalé sur l’actualité, le jeu apparemment décontracté, mais en réalité savant, avec le langage d’aujourd’hui. Ce livre cependant marque un tournant, dans sa défense absolue de la liberté de chaque être à aimer comme il le souhaite et à rechercher, en un mot, le bonheur. La première partie explore l’actualité de ces dernières années. La deuxième partie offre de réjouissantes fables contemporaines. La troisième partie, des Amours du poète en quelque sorte, fait la part belle à l’érotisme, sans lesquels la liberté et la poésie ne sauraient aller. La quatrième offre un compagnonnage avec le pictural et le surréel. La dernière partie affirme résolument que décidément, un poète n’est le chien de personne, en ce qu’il ne se rendra jamais mais restituera le plus honnêtement possible la réalité, pour la travailler dialectiquement à sa façon.

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(Page 134)

Pour une Saint-Valentin Future

Tu voudrais que l’amour soit une fenêtre
La vitre vers l’Infini
Tu te plains de tomber sur un mur
Sur un couac, dans un Quick
Sans Musset ni Kerouac
Tu dis :
J’aurais dû tomber amoureux d’une porte
Parce qu’on peut sortir avec
Ou bien se la fermer
Pour longtemps
Et puis un jour tu aimes
Tu es aimé en retour
Et l’inverse
Ou ni l’un ni l’autre :
Qu’il n’y ait plus de portes

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(Page 26)

Liberté d’Expression

Il convoqua la presse
Pour annoncer
Qu’il se retirait
De la vie médiatique
La pria
De vérifier régulièrement
Qu’il tiendrait parole

Revint quinze jours plus tard

Philosophie des Lumières ?
Hédonisme des projecteurs.

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(Page 176)

Se Sentir Mieux Après Avoir Arrêté le Poème

20 minutes après le dernier poème
On récupère un peu ses esprits
8 heures après le dernier poème
On se fout de savoir si ça s’écrit poème ou poéme
3 jours après le dernier poème
Regarder la télé redevient plus facile : il était temps !
2 mois après le dernier poème
On trouve que le volume 2 de la super trilogie à la
mode, c’est vachement bien
1 an après le dernier poème
Le risque de s’être fait une intelligence critique
diminue de moitié
5 ans après le dernier poème
Le risque de réinventer le monde diminue presque
de moitié
10 ans après le dernier poème
Le risque d’être un animal politique est le même que
pour celui qui est un animal tout court
15 ans après le dernier poème
Le risque de crise cardiaque est le même que pour
ceux qui n’ont plus de cœur depuis longtemps.

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La Bouche à Oreilles a Dix Ans

Le 15 juin 2022, ce blog a atteint sa dixième année d’existence.
Je n’avais pas prévu, à sa création, une telle longévité !
J’ai publié jusqu’ici environ 900 articles, au rythme d’une publication tous les quatre jours, à peu près.
Toujours motivée pour continuer l’aventure, je suis contente de pouvoir échanger avec vous sur la blogosphère et de lire vos articles.
Merci de vos commentaires et de vos appréciations tout au long de ces mois et années !

Disparaître d’Étienne Ruhaud

Couverture chez Unicité

J’ai lu ce roman car il m’a été conseillé par mon ami l’écrivain et poète Denis Hamel. Je n’avais encore jamais lu cet auteur et j’ai été contente de le découvrir.

Note Pratique sur le livre

Éditeur : Unicité.
Date de parution : 2013
Préface de Dominique Noguez
Nombre de pages : 112

Présentation de l’auteur

Né en 1980, résidant à Paris, Étienne Ruhaud a suivi des études de Lettres, et publié un recueil poétique (Petites fables, Rafael de Surtis, 2009), ainsi qu’un essai (La poésie contemporaine en bibliothèque, L’Harmattan, 2012). Il collabore régulièrement à plusieurs revues, et anime un blog. Disparaître est son premier roman. (Source : Site de l’éditeur)

Présentation du début de l’histoire

Un jeune homme de 28 ans perd son emploi à la Poste, où il avait un contrat précaire. Originaire de Brive, où vivent encore ses parents, il envisage maintenant d’y retourner puisqu’il est au chômage. En effet, son appartement est un logement de fonction qui appartient à la Poste et qu’il va donc devoir quitter en même temps que son emploi. Mais il hésite à appeler ses parents à son secours car ce nouvel échec professionnel et social risque de les décevoir et le jeune homme a honte de cette situation. Il reste enfermé chez lui sans oser sortir car il a peur d’être mis à la porte par le concierge qui le surveille. En attendant cette expulsion tant redoutée, il boit de grandes quantités d’alcool et fume de la drogue, tout en se remémorant sa vie. Pendant longtemps il a rêvé de devenir écrivain mais ça n’a pas marché. (…)

Mon petit avis

C’est un livre assez sombre, que l’on pourrait qualifier de drame social ou même de tragédie car la chute du héros semble inéluctable du début à la fin et, même quand des lueurs d’espoirs ont l’air d’apparaître par instants pour ce jeune chômeur, il leur tourne le dos et s’enfonce toujours davantage dans son marasme, par un effet de sa profonde dépression qui l’empêche de saisir sa chance ou de se raccrocher à quelque chose. Aussi, dans les premières pages du livre, nous assistons à son entretien avec une conseillère de Pôle emploi et nous pouvons ressentir son pessimisme et son incrédulité quant à un possible avenir. Il dit lui même qu’il se force à jouer la comédie devant cette conseillère pour avoir l’air positif et plein d’initiative. Et c’est sans doute une façon de nous montrer la perversité d’un système qui fait tout pour nous désespérer et qui nous demande en plus d’en avoir l’air content et enthousiaste – sous peine de finir sur le trottoir.
Derrière cette critique sociale très dure, l’auteur nous montre l’extrême fragilité de nos situations de vie : en très peu de temps on peut se retrouver à la rue et tout perdre, disparaître corps et biens.
J’ai beaucoup aimé les descriptions urbaines qui se succèdent tout au long du roman et qui nous présentent des paysages de banlieues d’une manière très puissante et évocatrice : Croissy, Nanterre, Montreuil, La Défense ou encore Maisons-Alfort nous sont ainsi présentés avec leurs mornes et glauques particularités – leur peu séduisante véracité. Mais on sent que l’auteur connaît parfaitement ces banlieues et leurs atmosphères, les habitudes de leur population, aux différentes heures du jour et de la nuit.
Un livre très prenant et qui m’a semblé donner une vision naturaliste et sans complaisance de notre monde contemporain.

Un Extrait (Page 30)

Se retrouver à la rue… C’est bien ce qui risque de m’arriver. Ayant été renvoyé, je n’appartient plus à la Poste, et, à ce titre, n’ai pas le droit de garder la chambre, qui reste réservée aux agents. Où aller ? Je n’ai pas suffisamment d’argent pour dormir dans un hôtel correct et je ne peux non plus me rendre dans un foyer Sonacotra, conçu pour les travailleurs immigrés. Il y a toujours le recueil social de la ville, mais je n’ai pas le courage d’échouer là bas, dans une ancienne prison du XVIIIe siècle, avec des vagabonds, au milieu de l’alcool et des bagarres, dans la crasse, la misère. Le plus sensé serait évidemment de téléphoner immédiatement à mes parents qui m’enverraient un mandat, se débrouilleraient pour m’aider. Hélas je n’ai pas le courage d’avouer ce nouvel échec professionnel, d’entendre dans leur voix une déception justifiée. Je fuis, donc, ce que j’ai toujours plus ou moins fait.

Kaïros de Nathanaëlle QUOIREZ, chez Polder numéro 194

Couverture chez POLDER

(Aujourd’hui je laisse la parole à mon ami le poète Denis Hamel pour une note de lecture sur un recueil poétique paru chez Polder en cet été 2022.)

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Kaïros, par Nathanaëlle Quoirez. (Polder 194, Décharge / Gros textes. 2022. 70 p.)

            « … la Vérité n’est ni un ensemble de dogmes, ni les décisions de conciles et de papes, ni une doctrine, ni même la Bible conçue comme un livre. La Vérité, c’est une Personne ! […] il est question de faire confiance à une personne qui vous parle. » – Jacques Ellul, Anarchie et christianisme.

                « Le langage, s’il peut être vecteur de la parole, et possible translateur de vérité, ne le sera qu’en tant que langage ouvert, c’est-à-dire langage qui permet chaque fois une aventure. » – Idem, La parole humiliée.

(Un bémol rapide pour commencer, concernant la préface de Milène Tournier, à mon sens trop exagérément laudative et empreinte d’une préciosité doctorale un peu pesante : « Elle [L’autrice] adosse sa cantillation à l’ellipse pour trouver l’élan de vitalité, le nourrir surtout,  pour que ce qui s’écroule rejoigne ce qui s’écoule […] » Alors oui, certes, mais je ne suis pas sûr qu’à ces altitudes, la Poésie puisse continuer à respirer correctement, faute d’oxygène. Enfin passons.)

D’entrée de jeu, NQ nous avertit :

ne tâche pas l’ombre de la tienne

le monde travaille avec son propre poids

et plus loin :

Je fais espace à mon démon

dans la neutralité des choses

sur le route du rhum soldé les compromis

déclaré encombrant tout appel de sagesse

Il n’y aura pas d’explication, de justification, d’exégèse. Ce qui est dit dans ce recueil est à prendre ou à laisser, tel quel. Le tropisme chrétien primitif qui imprègne le texte est évident, mais que nos amis bouffeurs de curés ne s’affolent pas : on n’est pas ici chez Claudel ou Bobin, mais plutôt chez Jacques Dupin, voire chez Eluard.

grâce de pleine marie

je vous salue entrailles

j’aurais besoins d’une religion d’extase

où chaque jour du seigneur

je me transforme en rayon d’or

j’aurais besoin d’un incendie d’atomes

de faire de ma prêtrise une anarchie directe

dieu rappelle à lui, vous ne passerez plus par le cœur de l’aiguille.

La prosodie de NQ, superficiellement vécue comme constituée de vers libres, se révèle en fait pan-rythmique, comme Schoenberg baptisait son système harmonique pan-tonal plutôt qu’atonal. Partout, la présence d’hexamètres et dans une moindre mesure d’octosyllabes, qui hante fantômatiquement le flux du discours. Comme une cadence de Bach dans un concerto de Berg. Et parfois des morceaux de logique floue, des étrangetés syntaxiques, grammaticales ou lexicales comme autant de pierreries serties dans le chant :

arrête-moi d’écrire avant que je tombais

épouvantail dans le vignoble

arrête-moi martyr avant que de prière

joueuse et célicole

Les vocabularions à l’arbre des pendus

épiné robe autour et pas baissé la peine

dans taire on a semé la poésie ouverte

La mystique de NQ, écartelée entre vénération et sexualisme, se déploie au fil du recueil :

noyé tes étincelles

et tes danses anarchiques

ton coup de voix

et ton sexe faire diversement joui

ton janvier radical

et ton oiseau coureur dans l’infidélité

vous adorant la peau et vous baisant la nuque

je vous veine aux doigts épuisée

une danse jarret sur le cheval

ma flasque de vénus

le volume d’orage aura

masturbé les étoiles

pornographie de parole se découvrant par jets

prends-moi comme un squelette de coquillage

donne-moi à sucer

l’audace blanche

du roc du déshonneur

Une confiance belle, un abandon en les pouvoirs du langage qui dépasse tout scepticisme et tout académisme :

j’ai

l’épi majeur de la prière

dans le grand champ des consolations

n’oubliez pas qu’un chant nous élabore

en quarantaine.

on m’a versée dans le futur

sans me sevrer de la présence

On peut lire chaque poème comme un tout en soi, cohérent et complet, ou se plonger dans le flux du recueil comme dans un continuum. Instants quantiques ou durée bergsonienne, l’ambiguïté est voulue et demeure. Parfois le discours se cherche, s’égare, se retrouve. Pas de perfection froide et figée ici, mais une poésie vivante, charnelle, qui s’élève spirituellement dans un mouvement de quasi spirale :

le fleuve est remonté

du chapelet étrange

au dieu imaginaire

J’espère que NQ ma pardonnera d’avoir saucissonné la belle intégrité de son chant pour les besoins de cette notule, qui ne se prétend pas étude exhaustive, mais invitation à lire.

DH