Joseph Karma de Denis Hamel

Couverture chez Petit Pavé

Mon ami le poète et écrivain Denis Hamel vient de faire paraître, en avril 2022, un roman « Joseph Karma » aux éditions du Petit Pavé, dans la collection « Derrière les pages du Semainier », dirigée par le poète Jean Hourlier.
Il s’agit d’un récit autofictif, où l’écrivain nous invite à suivre le parcours mouvementé d’un poète en quête d’un hypothétique mieux-être. Cet homme, fonctionnaire de son état, peine à trouver sa place dans le monde amoureux, social, spirituel, intellectuel, mais il poursuit son chemin avec un courage assez surprenant et avec un humour distancié, qui vise juste.

Quatrième de Couverture

Joseph Karma est un récit autobiographique en partie fictionnel. Le narrateur y conte les déboires, déconvenues, désillusions du personnage éponyme, un anti-héros, double de l’auteur Denis Hamel. Au fil d’une chronique de l’échec sans larmoiements ou apitoiement sur soi-même, le lecteur est invité à suivre en observateur impliqué la dérive d’un fantôme de nulle part perdu dans le champ de bataille de l’existence.
Le récit – en un contraste éclatant avec le thème de l’échec – est une si incontestable réussite qu’on ne sait ce qu’il faut admirer le plus : l’acuité critique du regard posé sur la comédie sociale, le pied de nez assumé aux recettes conventionnelles du succès et leur démythification ; la poésie urbaine et ses croquis inoubliables (le portrait du clochard, par exemple, nouveau Diogène) ; la vivacité et le dépouillement de la narration ; la capacité d’auto-analyse et d’auto-dérision sérieuse du narrateur ; la solidité et la profondeur d’une réflexion s’insurgeant tranquillement contre diverses entreprises de déshumanisation (notamment dans le champ de l’art).
Un entretien sur la poésie fait suite au récit. L’un et l’autre sont marqués au même coin de l’exigence, et de l’aspiration sobrement ardente à un plus grand raffinement esthétique et moral.

J. H.

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Avis et Critiques :

Comme je suis personnellement impliquée dans ce roman, en tant qu’amie de l’auteur et illustratrice, je préfère laisser la parole à d’autres critiques et chroniqueurs.

Je vous invite à lire l’article de Frédéric Perrot du blog « Bel de Mai » à propos de « Joseph Karma » en suivant ce lien.

Un autre article a été écrit sur le site Sitaudis par Christophe Stolowicki et vous pouvez le consulter ici.

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Un Extrait page 36

Quelques temps plus tard, alors qu’il se promenait près du Luxembourg, en revenant de son travail, Karma fut attiré par une affiche promouvant des conférences données par une nonne bouddhiste et destinées à améliorer son existence, dans le respect de l’éthique proposée par la voie du mahayana, ou bouddhisme du grand véhicule. Il avait lu plusieurs ouvrages sur le sujet et pensa que ce serait une bonne chose d’entendre de vive voix les conseils d’une personne expérimentée. La première conférence l’enthousiasma. Cela se déroulait dans un local polyvalent, près de la gare Montparnasse. On enlevait ses chaussures à l’entrée, ce qui provoquait des exhalaisons assez désagréables, mais que la lourde odeur d’encens qui régnait dans la salle faisait vite oublier. La nonne Guen Loma était une jeune femme anglaise d’une trentaine d’années, vêtue de la toge orange traditionnelle et le crâne rasé, parlant un français impeccable. (…)

Un autre Extrait, pages 43-44

Sa poésie [celle de Joseph Karma], plutôt classique, était en contradiction totale avec les canons de la plupart des éditeurs et revues subventionnés, qui privilégiaient un formalisme basé sur la primauté du signifiant et dénigraient les notions d’émotion et d’expérience vécue, dans la lignée des objectivistes américains et de la poésie conceptuelle […] Sur certains sites de critiques d’avant-garde, l’adjectif « lyrique » était employé comme une insulte, synonyme de petit-bourgeois. Tout cela déplaisait souverainement à Karma et lui paraissait ne pouvoir donner naissance qu’à des œuvres mort-nées et déshumanisées, créées mécaniquement d’après des lois rigides alors que lui voulait encore croire aux vieux concepts d’inspiration, de maturation et de nécessité, si décriés et raillés par les auteurs en vogue.

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Ce livre parle de poésie et retrace le cheminement d’un écrivain, il s’inscrit donc très bien dans le « Printemps des artistes ».

Logo du Défi, créé par Goran

Des Poèmes de Françoise Ascal sur Matthias Grünewald

Couverture chez l’herbe qui tremble

Voici un livre de la poète Françoise Ascal, consacré au fameux polyptyque de Matthias Grünewald (1470-1528) Le Retable d’Issenheim (conservé à Colmar), qui date de 1516, et dont la crucifixion particulièrement poignante et puissante dans l’expression de la souffrance est l’une des plus célèbres de l’histoire de la peinture.
Le livre de Françoise Ascal comporte huit parties, où la poète aborde successivement chaque panneau du polyptyque (Crucifixion, Résurrection, Saint Antoine) mais aussi le contexte historique de la création de cette œuvre dans la première partie, les éléments biographiques sur Matthias Grünewald dans la troisième partie, les aspects techniques de sa peinture dans la cinquième, et nous retrouvons donc tous les éléments d’un livre d’histoire de l’art classique, mais avec une écriture ciselée et poétique. Et on peut supposer qu’il y eut de la part de la poète un riche travail de documentation et de recherches historiques précises sur ce tableau, en amont de l’écriture.

Note pratique sur le livre

Editeur : L’herbe qui tremble
Date de publication : avril 2021
Accompagné de dessins de Gérard Titus-Carmel
Publié avec le soutien du Centre National du Livre
Nombre de pages : 90

Note sur la Poète

Née en 1944, Françoise Ascal est poète, écrivain, calligraphe et artiste visuelle. Elle vit et travaille dans un village de Seine et Marne. Depuis les années 80, elle a publié une quarantaine d’ouvrages (poésie, prose, récit) et ses textes figurent dans une dizaine d’anthologies. Elle a travaillé avec des peintres, un calligraphe, un vidéaste. (Source : Wikipédia)

Quelques poèmes

Extrait de la 3ème partie « L’homme ordinaire »

(Page 46)

Il faut attendre 150 années pour que les trois lettres
MGN
attirent l’attention du peintre Joachim von Sandrart

premier historien d’art
passionné par votre œuvre
collectant sans relâche la moindre information
il parvient à vous attribuer un nom pérenne

pourtant ce n’est pas le vôtre
celui-ci on l’ignore toujours

après la mort de Sandrart
vous retournez au purgatoire
deux siècles encore
avant que de nouveaux regards s’éprennent de votre œuvre
avant que des artistes en voient la modernité
qu’ils en entendent le cri
avant qu’Otto Dix Beckmann Picasso et d’autres l’exhument
définitivement de l’ombre

c’est votre seconde résurrection

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Extrait de la 4ème partie « La Crucifixion »

(Page 51)

dans le secret de votre âme
quels doutes ont malmené votre foi
quelles questions l’ont travaillée pour l’emporter loin des
canons obligés
vers cette zone humble qui gît en chacun
minuscule territoire mal exploré mal cultivé qui n’a pas de
nom mais pourrait s’appeler compassion

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Extrait de la 5ème partie « Le métier »

(Page 65)

A force de superpositions savantes
de variations d’épaisseur de teintes et de saturation
vous accédez à la couleur juste
celle où vous porte votre exigence

une eau transparente autant que profonde
une translucidité de rêve
surface qui diffuse la lumière et s’anime
épiderme fragile laissant affleurer dans ses strates
l’ombre de nos inconscients

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Extrait de la 7ème partie « Résurrection »

(Page 80)

résurrection
comment ne pas y reconnaître une expérience intime

quelle vie n’a pas été
traversée/renversée
par une seconde illuminante
temps suspendu espace aboli
saveur d’éternité au sein du plus banal

et peu importe qu’aussi vite la vague reflue

en se retirant elle laisse au coeur
un parfum une musique
un espoir

mémoire de l’éphémère ébloui
irriguant nos vies
provisoires

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Retable d’Issenheim (fermé) avec La Crucifixion



Des Poèmes de Valérie Canat de Chizy extraits de son dernier recueil

Couverture chez Les Lieux Dits

Ces poèmes sont extraits du recueil « Les mots dessinent les lèvres » paru vers la fin octobre 2021 aux éditions Les Lieux Dits.

Note biographique sur la poète

Née en 1974, Valérie Canat de Chizy vit et travaille à Lyon. Elle collabore à la revue Verso et au site Terre à ciel. Elle a publié une vingtaine de recueils poétiques depuis 2006.
(Source : internet)

Petite Note de lecture sur le recueil :

Valérie Canat de Chizy aborde dans ce livre des thèmes évocateurs des quatre saisons, avec une place particulière réservée à l’automne : cueillette des mûres, plaisirs d’un foyer réconfortant, visite au cimetière, saveurs du temps qui passe.
Les états d’âme décrits par la poète vont du rire complice avec sa coiffeuse jusqu’à la tendresse pour un arbre qu’elle enlace, mais des émotions plus tristes ou plus tourmentées peuvent apparaître au cours du recueil, au gré de textes introspectifs.
A travers quelques uns de ces poèmes, elle évoque de manière plus ou moins voilée, et toujours pudique et lapidaire, les souffrances propres à l’enfance, la difficulté à trouver une place au milieu des autres, à être soi-même et à communiquer.
La nature (oiseaux, papillons, arbres et fleurs) et les sensations qu’elle prodigue semblent être pour la poète une grande consolation, une source de totale plénitude, et elle parait rechercher ces contacts physiques avec le monde sensible comme une proximité nourricière.
Des thèmes universels qui se parent d’un langage simple, concis et épuré.

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ma mère a tressé
un panier de ronces

tout se déchire
les bras saignent

les mûres
au bas du chemin

la maison de mon enfance

avaient un goût de confitures

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les toiles d’araignées

dans l’encadrement
de la fenêtre

les traces de pluie
sur la vitre

la poussière
sur les meubles

disent
la couleur du temps.

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je pose mon regard
sur les feuilles de l’automne

laisse se déposer
les couleurs chaudes

au fond de moi

cette saison
invite au recueillement

ramasser les braises
pour le foyer

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Quelques Poèmes de Gabrielle Althen

Ayant déjà eu l’occasion de lire avec beaucoup de plaisir des poèmes de Gabrielle Althen dans diverses revues, j’ai souhaité acheter son dernier recueil « La Fête invisible » paru chez Gallimard en mai 2021 dans la collection blanche, et que j’ai trouvé excellent et remarquable.

Présentation de la poète :

Gabrielle Althen (née en 1939) est une poète, romancière, nouvelliste, essayiste, traductrice et scénariste française. Professeure de littérature comparée à l’Université de Paris-Nanterre. Elle a obtenu le Prix Louis Guillaume en 1981.


Présentation du livre par l’éditeur :

Il y a dans cette centaine de poèmes en vers et en prose autour de la beauté, de son aura, de son approche, de son mystère, quelque chose qui s’apparente à un feu d’artifice. Le ciel poétique en est comme bouleversé. Y concourent des brassées d’images étonnantes, portées par des rythmes inattendus, et soutenues par une grande maîtrise de la langue et le naturel de son expression. C’est un véritable art poétique qui se déploie ici et nous rappelle que la poésie est bien la manière de rendre accessible, évident, ce qui reste inexprimable. (Source : Gallimard).

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Page 17

La Rumeur du Néant

Rien, rien, rien, la litanie du rien, mais le néant ne veut pas commencer et l’air brille.
Je n’étais pas concernée, bien que je sache que je manque de chic, puisque je manque de néant. Du reste, ma terreur, qui n’est pas du néant, s’assortissait d’épines.
On se parlait. C’est toujours la vie qui parle à la vie. Les oiseaux et le vent le savent, qui lui bredouillent en leur langue un amen.
Et l’on cajolait l’ennui et trouvait intelligent de le porter sur soi. Je répondais parfois, mais c’était sans avoir beaucoup à dire, parce que je m’appliquais surtout à continuer de marcher en collectant des miettes, dans les faubourgs qu’il me fallait traverser.

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Page 22

Les Mains justes

Mais pourquoi notre terre, dans le manteau du soleil, était-elle si petite, notre terre et ses routes exquises, avec cyprès, châteaux et amandiers sur les terrasses ? Et notre peur de perdre et de mourir convoitait ces douceurs de façon si féroce que la fleur fut fauchée et le fruit se rompit.
On dit que, par le passé, aurait existé un bel amour qui laissait tout en place en caressant l’instant de ses mains toujours lisses.

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Page 51

Face à face

Avec son grand visage vide
La beauté me fait face
Mon instinct s’intimide
Ô cette basse continue de la peine
Et le creux martelé du face à face !
Un cheval broute
Les routes sont arides
Je possède un regard et deux mains
Et même un centre dit de gravité
Le jour est lourd
Dire qu’il y aurait là-bas des rires
Et des actes sans poids…
Mon Dieu, mon Dieu !
Sauvez-nous de l’informe.

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Page 54

Lumière heureuse, comme manquante, ciel vide au-dessus de l’équanimité du jour, cet ordre sans parole pardonnant les gestes des badauds.

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Page 105

Bricole

Le vent retourne l’air
Une migration d’arbres suit
Des avions se promènent
On a lavé le jour
Le ciel pourtant ne bouge pas
Y aurait-il à faire ?
Le vent n’attente pas à la lumière

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L’Usine d’Hiroko Oyamada (roman)

Couverture chez Christian Bourgois

Ce roman m’a été prêté par une amie experte en littérature et en culture japonaises et qui connaît assez bien mes goûts pour me conseiller de manière toujours très judicieuse, pour mon plus grand plaisir, aussi bien pour les nouvelles parutions contemporaines que pour des livres plus classiques.
Cette lecture rentre dans le cadre de mon Mois Thématique sur les Femmes japonaises de février 2022.

Note pratique sur le livre :

Genre : roman
Editeur : Christian Bourgois
Date de parution au Japon : 2013
Année de parution en France : 2021
Traduction française de Sylvain Chupin
Nombre de Pages : 186.

Note sur l’écrivaine :

Née en 1983 à Hiroshima, Hiroko Oyamada est l’autrice de plusieurs romans, dont « Ana » (Le Trou) en 2013 qui lui a valu en 2014, au Japon, le prestigieux prix Akutagawa (équivalent du Prix Goncourt pour la France). L’Usine est son premier roman publié en français. (Sources : éditeur et Wikipédia).

Quatrième de Couverture :

L’Usine, un gigantesque complexe industriel de la taille d’une ville, s’étend à perte de vue. C’est là qu’une femme et deux hommes, sans liens apparents, vont désormais travailler à des postes pour le moins curieux. L’un d’entre eux est chargé d’étudier des mousses pour végétaliser les toits. Un autre corrige des écrits de toutes sortes dont l’usage reste mystérieux. La dernière, elle, est préposée à la déchiqueteuse de documents.
Très vite, la monotonie et l’absence de sens les saisit, mais lorsqu’il faut gagner sa vie, on est prêt à accepter beaucoup de choses… Même si cela implique de voir ce lieu de travail pénétrer chaque strate de son existence ?

Dans une ambiance kafkaïenne où la réalité perd peu à peu de ses contours, et alors que d’étranges animaux commencent à rôder dans les rues, les trois narrateurs se confrontent de plus en plus à l’emprise de l’Usine.
Hiroko Oyamada livre un roman sur l’aliénation au travail où les apparences sont souvent trompeuses.

Mon avis :

Chacun, au cours de sa vie, a plus ou moins l’occasion de se frotter au monde du travail, que ce soit par le biais de petits boulots sans intérêt et purement alimentaires ou par des professions plus intéressantes sur le plan personnel et financier, mais qui peuvent ressembler à des placards dorés ou à des postes (trop) tranquilles, sans grandes responsabilités et dont nul ne se préoccupe. Dans ces différents cas de figure, on peut se demander à quoi on sert, si les tâches que l’on doit effectuer ont le moindre sens, pour soi-même ou pour la société. La signification de l’existence semble se diluer peu à peu dans des automatismes répétitifs, ennuyeux et vides.
C’est tout du moins à ces réflexions que ce roman d’Hiroko Oyamada semble vouloir nous conduire, en nous interrogeant sur cet absurde monde contemporain et son culte fanatique du travail.
Chaque aspect du problème est tour à tour évoqué : la crainte du chômage qui pousse à accepter n’importe quel emploi, l’inadéquation entre les diplômes obtenus et les emplois que l’on trouve ensuite, le désir quasi insoluble de décrocher un poste en CDI et à temps plein, les relations superficielles et stupides entre collègues, la difficulté de prendre ses congés face à des chefs récalcitrants ou négligents, etc.
Vous penserez peut-être, à lire ce descriptif, que ces sujets sont plutôt rébarbatifs et peu attrayants pour un roman ? Mais, en fait, ce livre reste tout à fait divertissant et stimulant par sa forte ambiance fantastique, et par la présence de nombreux éléments étranges et déroutants, comme l’aspect tentaculaire et labyrinthique de l’usine ou son invasion progressive par toutes sortes d’animaux inquiétants, comme les « lézards des lave-linges » ou les cormorans noirs qui ne se reproduisent pas mais dont le nombre augmente tout de même, mystérieusement.
Il m’a semblé que ce roman se situait dans une veine littéraire japonaise très contemporaine, proche de Murakami et de Yôko Ogawa, par l’entremêlement de réalités quotidiennes très finement observées et de fantasmagories oniriques ou cauchemardesques qui transcendent ce réalisme.
J’étais donc heureuse de découvrir cette écrivaine et ce roman.

Un Extrait page 122 :

(…) Pendant des années j’ai travaillé dur, j’ai fait des heures supplémentaires tous les jours, et à présent que j’ai ce travail dénué d’intérêt mais sans grandes responsabilités, qui se termine à heure fixe, j’aspire à me reposer. Je suis certain que si Kasumi ou les autres employées me voyaient somnoler, elles m’en parleraient. Or elles n’en font rien, ce qui signifie probablement qu’elles ne s’en sont pas aperçues. Je fais de mon mieux et j’estime que je n’ai pas à me reprocher de ne pas m’investir plus qu’il est nécessaire. Quand je somnole, que le sommeil m’envahit sans que je m’en rende compte, je perds complètement le fil de ce que je suis en train de lire. Je relis les mêmes lignes à plusieurs reprises, mais je suis incapable de me concentrer, je tombe alors dans l’angoisse de devoir corriger quelque chose que je ne comprends pas, et c’est à ce moment-là que je me réveille en sursaut. A vrai dire, même quand je ne dors pas, il arrive souvent que les textes soient incompréhensibles. Je ne sais plus si je trouve le texte bizarre parce que je me suis endormi, ou bien s’il l’est d’emblée. Pourquoi est-ce que je fais ce genre de choses alors que je commence à m’assoupir ? Ces comptes rendus d’entreprises, livres pour enfants, manuels d’utilisation, communications internes, recettes de cuisine, articles scientifiques ou d’histoire… qui donc écrit tous ces textes que je corrige chaque jour ? Et à l’intention de qui ? Si tous sont des documents de l’Usine, alors qu’est-ce que c’est que cette usine ? Qu’est-ce qu’on y fabrique ? Je croyais le savoir avant, mais depuis que j’y travaille, il me semble que je n’en ai plus la moindre idée. (…)

Quelques Poèmes de Cécile Guivarch

Couverture chez « Les Lieux dits »

Ces poèmes sont extraits du recueil « Cent ans au printemps », dédié au grand-père paternel de la poète, et publié au printemps 2021 aux éditions « Les Lieux dits », dans la jolie collection des Cahiers du Loup bleu, dont j’ai eu le plaisir d’acquérir plusieurs recueils de poètes et poétesses différents.

Note sur la poète

Cécile Guivarch, née en 1976 près de Rouen, est une poète franco-espagnole (de langue française) qui a créé en 2005 et qui continue d’animer le site poétique Terre à Ciel. En 2017, elle est lauréate du Prix Yves Cosson pour l’ensemble de son œuvre. (Source : Wikipédia et moi)

Note sur le recueil

Ce livre recueille des souvenirs d’enfance en lien avec ce grand-père paternel et exprime avec délicatesse l’affection très forte entre la petite fille qu’elle était et cet homme aux yeux bleus intenses, proche de la campagne et de la mer, et qui avait fait la guerre. (source : moi)

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Personne n’a son regard
ni même la couleur de la mer

les canetons au creux des mains
je détale devant le dindon

le poème pour faire revenir
le sourire dans les yeux
nos deux extrémités

*

son odeur de tabac
(me serre tout contre)

***

Sont morts milliers de grands-pères
ce n’était pas le mien

qu’a-t-il pensé des avions
maisons tombées en gravats

un soldat évadé caché dans le grenier
devenu sourd et muet de ne pas avoir
le droit de parler

*

les mots sonnent vides
(comme des pas perdus)

***

Le jardin étendu plus loin que le jardin
les jours de pluie les herbes mouillées

sur le chemin interdit sauf riverains
des centaines de coquilles

les escargots déposés un à un dans un seau
pas pour une course de lenteur
les faire dégorger à l’ail puis au beurre

*

le persil toujours au jardin
(grand-père dans sa coquille)

***

(Dernier poème du recueil)

Il aurait eu cent ans au printemps
vingt ans comme ses années de mer

j’ai une barque dans la tête
elle va et vient avec les vagues

j’étais encore une enfant quand j’ai écrit
ma première rédaction
la couleur de ses yeux

*

se souvenir nous met au monde
(poitrine soulevée de tant de battements)

***

Trois Poèmes de Cees Nooteboom

Couverture chez Actes Sud

N’ayant encore jamais parlé de littérature hollandaise sur ce blog, il était temps que je lui accorde une place ici et c’est l’écrivain-poète Cees Nooteboom, particulièrement renommé et important dans la littérature européenne, que j’ai choisi d’évoquer en tout premier lieu.
J’ai trouvé ces poèmes très beaux et d’une tonalité mélancolique et souvent métaphysique (interrogations sur l’au-delà, sur le Temps qui passe, sur le malheur et la souffrance ou encore sur le pouvoir de la poésie) qui s’adresse à la fois à la pensée et au cœur – et nous invite à voir plus loin en nous-mêmes. Une parole précieuse, qui exprime une recherche au-dedans de soi et, me semble-t-il, une forme de sagesse.

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Note Pratique sur le Livre :

Titre : L’Œil du moine suivi de « Adieu »
Editeur : Actes Sud
Année de Parution en France : 2021 (2020 aux Pays-Bas)
Genre : Poésie
Traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Philippe Noble
Nombre de Pages : 90.

Note sur le poète

Né en 1933 à La Haye, Cees Nooteboom, écrivain nomade, s’est imposé comme l’un des plus grands auteurs européens contemporains. Il a reçu d’éminentes distinctions littéraires aux Pays-Bas, en Allemagne, en Autriche et en Espagne, où il a obtenu en 2020 le prix Formentor. Ses livres sont traduits dans le monde entier. En 2016, une anthologie poétique est parue chez Actes Sud : Le Visage de l’œil. En 2020, toujours chez Actes Sud : Venise. Le lion, la ville et l’eau. (Source : éditeur)

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(Page 30 – Extrait du recueil « L’Œil du moine »)

20

De tous les rythmes c’est le jour et la nuit
qu’il trouvait le plus beau. Un, deux, et Dieu merci
pas trois. Cela viendrait plus tard, quand
tout serait fini, un chiffre obscur

sous le masque d’un zéro. Comment naît une œuvre
d’art ? Quand commence un motet,
un poème, une lumière qu’on croit sans origine ?
Qui pense un premier vers avant que de penser ?

Ou comment d’un marais de reflets, d’un combat
de boue entre un alors et la fiction d’un maintenant,
un seul instant visible advient
où le temps ne mesure pas

ce qui trépasse.

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(Page 38 – Extrait du recueil « L’Œil du moine »)

28

Partant du fait qu’il n’y avait rien, tout étant
sans être là, une obscure carence, cette question
posée au cygne sur l’eau sombre stagnante,
celle du pourquoi.

Le cygne dit sa forme
pour seule vérité mais l’homme, en forme
de son ombre, attendait mieux, le goût
d’une réponse attaquant les ténèbres,

à laquelle les mots manquaient.
Ainsi des heures durant restaient-ils sans bouger, cygne
contre homme, homme contre cygne. Le poème
qu’ils devinrent s’écrivit en silence

mais sans langage.

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(Page 75 – Extrait du recueil « Adieu »)

9

Tu voulais vivre, non ? N’aurais-tu donc
voulu que l’or, le bleu
du ciel, l’amour, le soleil ?
Rien n’est ici gratuit, collectionne

la mort dans tous ses avatars,
la douleur, le cri, l’étreinte
maléfique, le baiser d’une trahison
ourdie.

La vie, cantique des cantiques ? Bien sûr,
mais en-dessous cette autre vérité
de nuit et de brouillard,
preuve par neuf qui dure

jusqu’à la fin.

**

Quelques Poèmes de Gérard Le Gouic

J’ai trouvé ces quelques poèmes dans le recueil Exercices d’Incroyance, dont beaucoup de poèmes m’ont intriguée et touchée, sans que je sache si j’y retrouvais ou non mes propres interrogations ( ou peut-être en partie).

Exercices d’Incroyance est paru aux éditions Gallimard en mai 2021.

J’ai trouvé que cette poésie s’accordait bien avec la période de Noël et des fêtes.

Gérard Le Gouic (né en 1936) est un poète et écrivain français, qui a vécu en Afrique et en Bretagne. Il a publié une quarantaine de recueils depuis 1958 jusqu’à aujourd’hui. Exercices d’Incroyance est son premier livre publié chez Gallimard.

**

Page 18

Je ne crois pas en Vous
mais est-ce une raison

pour ne pas Vous en entretenir
pour ne pas Vous remercier

des fleurs, des écureuils,
des ruisseaux de Votre Création

pour ne pas Vous prier
de les protéger, de les multiplier,

de les perpétuer
jusqu’à la fin de Votre Monde ?

**

Page 23

Ma prière chaque matin renouvelée
d’un seul jet, d’un seul souffle,

ma prière comme l’emploi du temps
des prochaines heures,

Elle me dévoile la couleur du ciel,
la consistance de ce qui m’entoure,

elle me révèle mon état
et Votre innombrable présence,

sans indication de distances,
ni de directions,

ni de profondeur de Votre cache,
de Votre refuge, de Votre observatoire.

Je crains que Vous ne les ayez inscrits
au plus secret de moi.

**

Page 31

Je me blottis dans la prière
tel un chien qui se sent menacé

rejoint son panier,
l’oiseau s’évade du feuillage,

je me love entre les mots
que j’assemble,

que je Vous destine
parce que la menace gronde, s’enfle

et Votre ombre s’inscrit autour de moi
comme un rempart, une châsse.

**

Page 51

Ma marche quotidienne
est une errance vers Vous.

Les distances à pied
ne sont pas importantes,

mais le rapprochement quotidien
de Votre source est incommensurable.

Notre éloignement ne s’effrite pas,
une vie de marche ne le réduira pas.

**

Gérard Le Gouic

Georgia O’Keeffe, l’exposition au Centre Pompidou

Fleur Blanche n°1, 1932

« Quand vous prenez une fleur dans votre main et que vous l’observez vraiment, elle devient votre monde pour un instant. Ce monde, je voulais le donner à quelqu’un d’autre. » Georgia O’Keeffe.

Oriental Poppies, 1927
white birch, 1925
Lake George Autumn, 1922
Yellow and Pink



« la peinture réaliste n’est jamais bonne si elle n’est pas réussie d’un point de vue abstrait. » Georgia O’Keeffe.

Nature forms

Tour du Shelton Hotel, 1926

« Je n’avais jamais habité un étage aussi élevé auparavant, et cela m’a tellement enthousiasmée que je me suis mise à parler de peindre New York. Bien sûr, on m’a dit que c’était impossible – même les gars ne s’en étaient pas très bien sortis. Depuis mon adolescence on me disait que j’avais des idées absurdes donc j’étais habituée, et j’ai poursuivi mon idée de peindre New York. » Georgia O’Keeffe

Courte Biographie :

Georgia O’Keeffe, née le 15 novembre 1887 et morte le 6 mars 1986 à Santa Fe, est une des principales peintres américaines du 20ème siècle. Sa vocation pour la peinture se révèle dès son plus jeune âge. Après des études d’art, elle commence à enseigner la peinture et à exposer ses œuvres dès 1916 et a en 1917 sa première exposition personnelle. En 1924 elle épouse le photographe Stieglitz qui possède une galerie et l’aide dans sa carrière. Elle commence à s’intéresser à la culture indienne et à la région du Nouveau Mexique, où elle finira par s’installer et qui sera une source d’inspiration pour ses tableaux. A partir des années 1940, des expositions rétrospectives mettent ses œuvres à l’honneur. Elle meurt presque centenaire.

L’exposition Georgia O’Keeffe se tient actuellement à Paris, au Centre Pompidou, depuis le 8 septembre jusqu’au 6 décembre 2021.

Deux Poèmes de Frédéric Perrot

Ces poèmes sont extraits du recueil auto-édité Les Fontaines jaillissantes, paru au premier trimestre 2021.
J’ai eu la chance de connaître ce livre en discutant avec le poète lui-même, qui anime le blog littéraire « Bel de Mai » hébergé par Blogspot.

Je recopie ici la petite note au bas de la quatrième de couverture :

On ne connait pas Frédéric Perrot. Les textes ici assemblés nous donnent de lui un portrait peut-être infidèle. Qui sait ?

**

Mosaïque

Passant devant la mosaïque
Le spectateur distrait
S’arrête un instant

La scène est charmante
Les couleurs lui plaisent
Le bleu du fond
Le blanc des oiseaux

Trois colombes
Autour d’un coffre ouvert
Où l’une dérobe
Un collier de perles

Il pense à la patience
Des artisans de Pompéi
A ses propres efforts
S’éloigne en soupirant

**

Dans le brouillard

A pas lents
Il avance dans le brouillard

Se perdre plus avant
Aurait quelque chose de navrant

Style de plats romanciers
Il revit la scène
Gravit les escaliers
Sait où son désir le mène

Comme un automate

Bientôt tout sourire
Elle lui ouvrira ses bras
Heureuse de la nuit à venir
Et le mensonge continuera

Avec une sorte de hâte à présent
Il avance dans le brouillard

Se perdre plus avant
Aurait quelque chose d’obscène

Les mêmes mouvements
Les mêmes scènes

Mais il souhaite se perdre

Oublier toute prudence
Se livrer au hasard

Parvenir à ce point

Où il n’y aura plus de différence
Entre lui-même et le brouillard

Où le mensonge cessera

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Frédéric PERROT