Les Accouchantes nues d’Anne Barbusse

Couverture chez Unicité

Anne Barbusse avait publié l’année dernière aux éditions Unicité un beau « journal psychiatrique » intitulé Moi la dormante, que j’avais beaucoup aimé.

Elle publie en cette année 2022, toujours aux éditions Unicité, la suite de son récit poétique, écrit à l’hôpital en 2004, intitulé « Les accouchantes nues« . Nous y suivons son parcours de vie, de cœur et de santé au long de ces semaines particulièrement riches sur le plan affectif et émotionnel. Des semaines de mars et d’avril qui voient aussi l’éveil de la nature, l’éclosion des bourgeons et des fleurs, qui trouvent un écho émouvant dans ses pensées.

La poète oscille entre le désespoir et l’exaltation amoureuse, et ressent cycliquement un sentiment d’abandon et d’angoisse – que l’on pourrait se contenter de voir comme purement pathologique si l’on adoptait un regard superficiel – mais que l’on peut aussi considérer comme notre sort commun, la condition de notre vie humaine, que nous devons tous affronter un jour ou l’autre, quelle que soit notre santé psychologique. En effet, Anne Barbusse doit faire face à plusieurs ruptures affectives très douloureuses durant cette hospitalisation psychiatrique et l’attitude autoritaire et restrictive des soignants n’arrange pas toujours les choses. Des deuils difficiles à faire, des désirs inassouvis, se mêlent à un grand sens de la beauté, à l’amour de la nature et à la nécessité vitale de l’écriture, poursuivie envers et contre tout. Et même quand le papier manque ou que le précieux cahier est rendu inaccessible par un cadenas bloqué ou que les soignants intrusifs veulent stopper cette création littéraire, l’écriture reste un secours inlassable et indispensable.
J’ai senti dans ce recueil essentiellement un désir de vivre, d’aimer, de créer, d’exister pleinement et j’ai trouvé cela magnifique !

Note biographique sur la poète

Anne Barbusse est née en 1969 et habite dans un village du Gard. Agrégée de Lettres classiques, elle enseigne le français langue étrangère aux adolescents migrants. Elle écrit depuis longtemps mais n’a commencé à envoyer ses textes que depuis le printemps 2020, pendant le premier confinement. Publications dans des revues en ligne ou papier, un recueil aux éditions Encres vives, Les quatre murs le seau le lit, collection Encres blanches, décembre 2020, et un recueil aux éditions Unicité, Moi la dormante, septembre 2021. (Source : Site de l’éditeur)

Voici quelques extraits

Page 17

Pourquoi Dieu, dans l’épopée biblique, se repose-t-il le septième jour d’avoir créé le monde ? La création est-elle chose si fatigante ? N’est-ce pas plutôt pour signifier la nécessité du repos, de reposer son corps sur le monde, d’y trouver l’habitation sûre, poser ses membres sur la terre, s’y loger dans l’étroitesse ouverte de la maison-habitation ?
Je ne supporte pas cette fierté du dieu biblique à avoir créé le monde. Trop de souffrances. L’artiste n’est jamais satisfait de sa création. Le dieu serait la perfection, preuve qu’il n’existe pas. Et la femme n’a été créée qu’à partir de l’homme, dans la grande dépendance. Le colporteur, l’aède ou l’écrivant de cette Bible était un homme qui, soit n’avait rien compris à l’être-distinct qu’est la femme, soit voulait signifier justement cette dépendance. Mais ne vaut-elle pas dans l’autre sens ? Donc je penche pour la première solution. Une belle histoire certes, mais trop d’assurance, comme dans toute épopée. Que peut en tirer notre univers empli d’hésitation ? Le dieu trouve que le monde est bien fait et justifie trop de souffrance.

Pages 98-99

pluie
pluie
enfin un accord
ma parole accordée à la pluie

pluie
le monde m’écoute
consolation
enfin

après la pluie je ne suis plus toute seule
l’accompagnée de l’eau tombante
des flaques et des gouttes
– monde que j’accepte
apaisée
d’être rejointe

là où tu fais défaut
vient la pluie
quand visiteras-tu la malade de toi

grosses gouttes dit-elle
comme gros chagrin
disent les enfants
– enfants et fous dans le dire réel

tu ne cesses plus de m’abandonner
l’effondrement s’allonge dans la durée blessée
tu ne cesses plus de me signifier
que tu te dérobes – et la pluie
tombe

Page 109

Etrange cette idée que dorénavant je peux livrer mon corps à n’importe qui puisque tu le dédaignes. Peut-être parce que livré au mépris. Volonté de salir, de souiller ce corps dont tu ne veux plus. Ou de le punir de ne pas t’avoir plu. Ne peux me passer du désir. Je suis désirée donc je suis. Dans la ronde des désirs. Des désirs tournant dans les airs. Que les draps sont froids sans tes bras. Pourquoi ne suis-je pas assez jolie ?

Des Poèmes de Domi Bergougnoux

Couverture chez Al Manar

Dans le cadre de mon Mois thématique sur la Maladie psychique (en fait réduit à trois semaines) je vous présente ce recueil de la poète Domi Bergougnoux La Craquelure, publié chez Al Manar en septembre 2021.
La poète évoque la maladie psychique de son fils dans des textes très expressifs où les détails du corps du jeune homme et ses attitudes angoissées sont observés avec acuité et compassion. A travers son regard de compréhension douloureuse, la poète exprime à la fois la souffrance de son fils et la sienne propre, se faisant mutuellement écho..

Note sur la Poète

Domi Bergougnoux a publié des textes dans de nombreuses revues et blogs de poésie : Lichen, Le Capital des mots, 17 secondes, Poésie première, Recours au Poème, l’Ardent Pays, Possibles. Deux recueils : Où sont les pas dansants ? en 2017 et Dans la tempe du jour en 2020 aux Editions Alcyone.

Quatrième de Couverture

Domi Bergougnoux écrit la souffrance, celle du fils et celle de la mère. L’amour s-y entend comme un cri qui serait murmuré, se dessine en rythmes, en images, en musique. Si l’on devait donner une couleur aux poèmes de Domi Bergougnoux ce serait le bleu, comme le blues, mais aussi comme l’horizon, cette espérance au loin.

**

Page 17

Homme ébloui

Il a résisté à l’invasion des rumeurs sous son crâne
il a émoussé le tranchant froid des jours

Sur son chemin jalonné de chutes
il a joué avec la mort
au plus vif
au plus intense de son âme
il a lancé des prières et des reproches
à Dieu et à la lune

Il cache son secret
sous des oripeaux d’orgueil
il ouvre un tiroir plein de chagrins
il regarde un ciel découpé
à la fenêtre close

Sa tête
toujours trop vide ou trop pleine
ses yeux
trop fixes ou trop brillants
ses mains
maculées de cendres et de brûlures
il porte son blouson même par grand soleil
une sueur âcre imprègne son armure de cuir

Il se débat chaque matin
dans un halo de silence et de voix

Quand donc viendra l’amour
pour son cœur
illuminé
cerné de doute

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Page 52

Fou ?

Il était fou
peut-être
mais les autres ?

Marionnettes asservies
yeux recouverts
une taie opaque
les empêchait de voir
le gouffre du réel
s’ouvrir
sous leurs pieds
standardisés
normés
calibrés

Lui le fou avançait à pas de côté
à pas glissés chassés dansés
et ses pas de géant
traversaient les abîmes

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Des Poèmes de Jean Marc Sourdillon sur la poésie

Couverture chez Gallimard

Ces poèmes sont extraits de « L’unique réponse » parue chez Gallimard en 2020.

Présentation du livre par l’éditeur (trouvée sur le site de Gallimard)

La vie est une seule et grande question, qui attend de nous plus et mieux que des réponses ponctuelles, Elle attend cette unique réponse que toutes les autres nous cachent en nous leurrant. C’est sur et autour de ce thème que l’auteur a constitué cet ensemble de poèmes en vers ou versets et en prose de haute tenue. La beauté calme et ce qui la fonde, l’intensité de l’instant, les premières fois, la rencontre et l’approche de l’autre, la naissance chaque jour à la vie, la mort, voilà quelques-unes des facettes du thème. On découvre ici un poète qui a du métier et de la grâce, une délicatesse de touche, une élégance et une maîtrise de la langue, bref, de quoi donner au lecteur le sentiment de glisser comme une eau fraîche entre les rives de l’été.

Note biographique sur le poète

Jean Marc Sourdillon est un écrivain né en 1961. Il enseigne les lettres en khâgne à Saint-Germain-en-Laye après avoir enseigné à l’Institut français de Madrid et à l’hôpital Raymond Poincaré de Garches. Jean-Marc Sourdillon a également traduit María Zambrano et édité les Œuvres de Philippe Jaccottet dans la Pléiade. En 2009, il reçoit le prix du Premier recueil de poèmes avec Les tourterelles, publié aux éditions La dame d’Onze heures. (Source : site du Printemps des Poètes).

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(Page 58)

Vers les passerelles

Qu’est-ce qu’un vers ? Une passerelle. L’une de ces légères passerelles que le pas efface à mesure qu’il les révèle. Et la poésie ? Une suite de lancers de passerelles ou de pieds d’appel. Il s’agit de prendre élan, une succession d’élans pour s’aider à bondir et à atteindre l’autre rive, à la deviner en s’élançant vers elle, à fonder son bond dans l’air en s’appuyant sur ce qu’on devine d’elle, avant de s’apercevoir, au milieu d’un bond, que, non, finalement ce n’était pas la rive qu’on visait mais inconsciemment l’estuaire, que c’est pour l’estuaire qu’on écrivait, qu’on construisait des vers comme des passerelles pour courir dessus, le plus vite qu’on pouvait et s’élancer au bout, tout au bout, là où ils se brisent et où on ne peut plus atteindre aucune rive même vue en rêve, même anticipée.

L’autre rive est prise dans le brouillard ; l’élan est en nous mais il est sous-jacent. Il faut dégager les deux, l’élan, la rive, d’un même mouvement, voilà à quoi servent les passerelles – à traverser.

Qu’est-ce qu’un poème ? Une suite de passerelles formant plongeoir. Des passerelles alignées, parallèles, entrecroisées ou superposées, et ne menant nulle part à proprement parler. Tant de passerelles, tant de possibles. Faire jouer les passerelles entre elles.

On écrit, ça chante dans sa tête, mais on est déjà plus loin, là-bas dans l’espace en avant de soi où l’on sait que quelque chose ou quelqu’un nous attend. On ne sait pas quoi, on ne sait pas qui, mais on le pressent. Quelqu’un, quelque chose de plus haut se penche sur soi. Ou, de plus bas, tout en bas, ouvre les bras.

On passe à la ligne avant la fin pour arriver plus vite au bout, à l’instant du saut.

On est dans l’imminence. Là est notre temps, là notre régime. L’halètement est notre respiration. Un halètement lent. On se prépare à l’apnée finale. On se dispose à être reçu ou accueilli même si on sait que, peut-être, il n’y aura rien.

(…)

*

(Page 89)

L’Elan

Tout poème est précédé d’un élan parti de tellement loin qu’on ne sait plus ni d’où ni de quand il vient,
mais qui a traversé tant de pays et connu tant de visages qu’il en garde l’empreinte en lui comme le parfum des corps et l’éclat des espaces dans le vent qui les a frôlés.
C’est tout cela que l’on voit nous aussi quand on écrit monter à la surface entre les mots du poème
comme l’élan sur le visage plein d’équilibre et de calme du danseur sur le lac, qui lentement au-dessus de la glace
tourne et se déploie avec des gestes d’arbre.

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Des Poèmes de Jila Mossaed

Couverture du Castor Astral

J’ai trouvé ce recueil en flânant dans le rayon poésie de la librairie Gibert. Comme le nom de cette poète suédoise m’était inconnu, j’ai feuilleté ce « huitième pays » et j’ai été attirée par cette écriture, par ses images éloquentes, insolites, et par une émotion retenue et discrète mais toujours bien présente. Ayant acheté ce livre et de retour chez moi, j’ai été séduite par la grande diversité des thèmes abordés – qui recouvrent tous les aspects de la vie, et où la poète adopte un regard personnel, original, éloigné de toute facilité ou de toute banalité, et cependant avec une profonde simplicité.
J’ai aimé ce recueil, qui mérite d’être relu plusieurs fois car une seule approche n’en épuise pas le sens et, souvent, les mots semblent désigner une voie vers une vérité enfouie et insoupçonnée.

Note sur la poète

Jila Mossaed est née à Téhéran en 1948. Elle publie ses premiers poèmes à l’âge de 17 ans. Suite à la prise de pouvoir par Khomeini en 1979, elle trouve refuge en Suède. Elle écrit en suédois depuis 1997 et entre à l’académie suédoise en 2018. « Chaque langue qui me donne la liberté de m’exprimer contre l’injustice est la langue de mon cœur » dit-elle à propos de son œuvre poétique où l’exil occupe une place essentielle. (Source : éditeur)

Note pratique sur le livre :

Editeur : Castor Astral
Année de publication en France : 2022 (en Suède : 2020)
Traduit du suédois par Françoise Sule
Préface de Vénus Khoury-Ghata
Nombre de pages : 140

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Page 31

Dans ce jardin-là
aucune fleur ne naît
L’arbre n’a pas d’ombre
et le vert a peur du rouge

Pourquoi les morts sont-ils si seuls
Les voix se transforment en cris la nuit
La pluie efface tous les noms

Nous nous perdons de vue
dans la nuit absolue
qui est le septième stade de la peur

J’incline le miroir vers le brouillard
dans l’attente de la lumière

**

Page 79

Si tous les humains sur terre
meurent un jour
les mots disparaîtront

Tout perdra son nom
et la nature deviendra sourde

C’était une journée sans mots
Je suis sortie
sans papier ni crayon
Sans mon cœur

Le soir venu
des centaines de lettres faisaient la queue
pour trouver place
sur le séduisant papier blanc

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Page 133

J’ai dormi sur la partie la plus douce
de la cuisse de la rivière
Dans la gorge de l’eau
là où les petits muscles des vagues
tremblent de désir

L’eau a son propre son
Des notes illisibles
impossibles à imiter

Je m’étends sur la poitrine blanche de la rivière
savoure les caresses
J’entends des chants que même la terre ne connaissait pas

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Chevreuse de Patrick Modiano

Couverture chez Gallimard

Note pratique sur le livre

Editeur : Gallimard
Date de publication : 2021
Genre : roman
Nombre de pages : 159

Petit résumé de l’histoire (vue par moi)

Un jeune homme d’une vingtaine d’années se remémore des événements qui lui sont arrivés une quinzaine d’années plus tôt, à l’époque de son enfance, et dont il se souvient très mal. En effet, des personnes qu’il côtoyait en ce temps-là réapparaissent brutalement dans sa vie et semblent avoir vis-à-vis de lui des intentions peu claires et agissent avec lui d’une manière ambiguë, parfois inquiétante. Nous partons donc sur les traces de ce jeune homme, Jean Bosmans, et tentons de reconstituer avec lui cet arrière-plan de souvenirs touffus, dont beaucoup de choses semblent avoir disparu sans laisser de trace. (…)

Mon humble avis :

Avant d’écrire cette chronique je suis allée regarder sur Internet les diverses et nombreuses critiques qui lui ont été consacrées et j’ai été très étonnée de constater que la plupart des commentateurs parlent de ce livre comme si c’était une stricte autobiographie, un épisode réel de la vie de Patrick Modiano. Je suis peut-être à côté de la plaque mais j’ai lu ce livre comme un véritable roman, une fiction tout à fait imaginaire, même si on sent que certains petits détails pourraient être tirés du vrai, même si le héros est écrivain (mais il s’appelle Jean Bosmans et non pas Patrick Modiano), et on se fait plusieurs fois la réflexion, au cours de la lecture, qu’ici la réalité est tellement imbriquée avec l’imaginaire qu’on aurait beaucoup de mal à les démêler et qu’il n’y aurait, en plus, pas tellement d’intérêt à le faire.
Dans ce roman, on retrouve beaucoup d’éléments typiquement modianesques : l’importance primordiale des lieux (quartiers de Paris et de sa banlieue sud, certaines rues et certains appartements), des personnages plus ou moins fantomatiques dont on ne sait pas grand-chose (et le peu de choses qu’on en sait est incertain et sujet à caution), le héros lui-même nous apparaît en quête de ses souvenirs, perdu dans une enquête sur son passé et cherchant finalement à reconstituer sa propre identité à travers des bribes de mémoire, des traces de personnages qui ont disparu et qu’il n’a peut-être même jamais vraiment connus profondément.
Ici, de larges zones de l’histoire sont passées sous silence et demeurent inexpliquées : nous ne comprenons pas pourquoi ce Jean Bosmans, vers l’âge de cinq ans, vivait sans ses parents et sans aucun adulte de sa famille, avec des personnes inconnues et louches (plus ou moins, des repris de justice) : pourquoi, pendant combien de temps et quel était leur mode de vie, nous l’ignorons. Les relations des personnages les uns avec les autres nous apparaissent mystérieuses et nous sentons que nous n’avons pas tous les éléments pour établir les causes, les conséquences des événements, les buts et les motifs des personnages – ce qui trouvera effectivement son explication à la fin mais pas totalement.
C’est essentiellement un roman sur le thème du temps qui passe, du temps qui efface les gens, les choses ,les événements, les souvenirs et où le mot « disparition » s’inscrit en filigrane tout au long des pages.
Un très beau livre, où les amateurs de Modiano retrouveront tout ce qui fait le charme et l’atmosphère de l’œuvre de cet écrivain.

Un Extrait page 49

Il éprouvait un sentiment de légèreté à se promener cet après-midi là, au hasard dans les rues d’Auteuil. Il pensait à cet appartement si différent le jour et la nuit, au point d’appartenir à deux mondes parallèles. Mais pourquoi s’en serait-il inquiété, lui qui depuis des années avait l’habitude de vivre sur une frontière étroite entre la réalité et le rêve, et de les laisser s’éclairer l’un l’autre, et quelquefois se mêler, tandis qu’il poursuivait son chemin d’un pas ferme, sans dévier d’un centimètre, car il savait bien que cela aurait rompu un équilibre précaire ? A plusieurs reprises, on l’avait traité de « somnambule », et le mot lui avait semblé, dans une certaine mesure, un compliment. Jadis, on consultait des somnambules pour leur don de voyance. Il ne se sentait pas si différent d’eux. Le tout était de ne pas glisser de la ligne de crête et de savoir jusqu’à quelle limite on peut rêver sa vie.(…)

Un Extrait page 60

Il dut attendre encore de nombreuses années avant d’en savoir un peu plus long sur l’hôtel Chatham et « le groupe » auquel Camille avait fait allusion, un cercle d’individus assez inquiétants. Mais cette nouvelle perspective ne changea rien aux souvenirs qu’il gardait de cette période de sa vie. Au contraire, elle confirmait certaines impressions qu’il avait eues, et il les retrouvait intactes et aussi fortes, comme si le temps était aboli.
A cette époque, il n’avait cessé de marcher à travers Paris dans une lumière qui donnait aux personnes qu’il croisait et aux rues une très vive phosphorescence. Puis, peu à peu, en vieillissant, il avait remarqué que la lumière s’était appauvrie ; elle rendait désormais aux gens et aux choses leurs vrais aspects et leurs vraies couleurs – les couleurs ternes de la vie courante. Il se disait que son attention de spectateur nocturne avait faibli elle aussi. Mais peut-être qu’après tant d’années ce monde et ces rues avaient changé au point de ne plus rien évoquer pour lui.

Des Poèmes parus dans la revue Décharge de mars 2022

Couverture du numéro 193

Le numéro 193 de la revue Décharge était paru en mars 2022 (cf couverture à droite) et je vous propose la lecture de trois de ses poèmes.

Présentation de la revue :

Créée par Jacques Morin en 1981, célèbre pendant longtemps pour sa couverture kraft, elle est devenue au fil des ans le rendez-vous attendu de l’actualité poétique, avec ses 164 pages bien tassées, chaque trimestre. (source : site de la revue).
Plus d’informations sur le site de la revue (abonnements, recensions livresques, éditoriaux).

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(page 39)

il ne part pas il part
il est parti
chaque jour de perte avec les feuilles tombées
l’odeur humide des sous-bois

la pluie les larmes les saisons
considérer la séparation
comme une douleur guérissable

on a les mains trop serrées
ça fait des nœuds dans la poitrine
d’où partiraient de nouvelles branches

la douleur serait guérissable
d’abord la sève coulerait
l’écorce recouvrirait la plaie
et la forêt de trembles envahirait la maison.

LUCE GUILBAUD

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(page 102)

On est là
dans l’air frais du matin d’automne
la tasse de café
la vue sur la colline
le sanctuaire des songes
bien refermé

et je me dis que
celui qui sait passer des rêves aux pensées
sans quitter le paysage
sait aussi survivre
Je ne sais pas pourquoi
dans cette chambre d’hôtel
tu m’avais dit
tout en contemplant l’horizon

si en premier tu pars
je voudrais couler comme du sable
jusqu’à t’ensevelir

peut-être parce que dehors
la tempête emplissait les coquillages
du bruit de la mer

DANIEL BIRNBAUM

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(page 130)

N’oublions jamais que le rêve de l’équerre est de dépasser les 90 degrés, celui du cercle d’avoir des recoins en briques où se terrer et que le compas aspire à l’équilibre.

Savoir cela m’est rassurant pour moi qui ne suis que biffures et hachures du temps.

MATTHIEU LORIN

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Deux de mes derniers poèmes parus dans Traction-Brabant numéro 99

Dans le dernier numéro (99, paru en juillet 2022) de la revue poétique Traction-Brabant, animée par Patrice Maltaverne, figuraient, entre autres, deux de mes poèmes récents.


Les voici :

A nos handicaps

De méprise en méprise on croit se corriger
Mais les diffractions nous atteignent au cœur
Et les échecs se font écho – pauvres caboches !
De ma cacophonie émane quelque ivresse.

Les sourds ont une voix que les aveugles voient
Tissée en noir et blanc et opaque au-dedans
Ce à quoi je suis sourde il me faut le crier
Prendrez-vous la tangente à tous mes angles morts ?

Oui je suis impuissante à sortir du sillon
Comme un vieil oisillon dans son nid de broussailles
Resté abandonné face au ciel éblouissant
Et qui se désennuie en dénombrant ses plumes.

Ça m’est égal de ne pas savoir m’envoler
Je serai l’oiseau gris qui creuse des terriers
Un être original, aux ailes virginales
Dont les sages riront – que les fous comprendront.

(4 avril 2022)

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Et ci-gît l’effigie

Je me comprends mais il n’y a rien à faire
Ce n’est pas amusant de compter sur soi même
Pour les subtilités et les malentendus
Quand on ne pense à rien on se comprend aussi
Je me trouve des excuses et je ne ris même pas
Devant ma mauvaise foi j’ai la langue qui fourche
Aux carrefours du silence je dédouble mes doutes
Et au fond des miroirs je creuse des galeries
Mais je ne croise personne et ça résonne à plat
Les miroirs c’est étroit et en trois dimensions
Vous tomberez dans le panneau vous aussi, vous verrez
Les glaces ça mesure à peu près comme la tombe
C’est froid, c’est un traquenard, il n’y a personne dedans
Les glaces c’est là où je me comprends le mieux
Personne n’a jamais pris mon miroir à revers
Personne n’a jamais vu l’envers de mes oublis
Je les cherche là-haut dans l’éclat de tes yeux.

Marie-Anne BRUCH

Des Poèmes sur l’amour, de Jean-Pierre Siméon

Couverture chez Gallimard

J’avais lu déjà de Jean-Pierre Siméon « la poésie sauvera le monde », un essai littéraire quelque peu ambitieux, comme l’indiquait cruellement son titre orgueilleux et fort présomptueux.
J’ai donc essayé cette fois-ci sa « théorie de l’amour » qui est un recueil poétique, finalement peu théorique – ce qui vaut sûrement mieux car la poésie didactique et/ou dogmatique n’est pas du tout attrayante…
Ce recueil se laisse lire agréablement mais sa vision de l’amour est édulcorée, me semble-t-il, en ne se concentrant que sur les instants heureux et lumineux de l’amour, ce qui n’est sans doute pas la totalité de ce sentiment, qui possède des tas de facettes contrastées, comme tout le monde aura pu le remarquer.
Si Aragon pensait qu’il n’y a pas d’amour heureux, Jean-Pierre Siméon semble vouloir développer une « théorie » complètement opposée, où l’extase est la règle.
Un ami, auquel j’ai prêté ce recueil pour avoir son avis, a estimé « Oui, c’est pas mal, mais ça fait un peu ravi de la crèche » et j’ai trouvé ce jugement pertinent, dans son franc-parler bien senti.

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Voici deux poèmes, parmi mes préférés

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Page 73

L’amour est une forme de la question

L’amour est une forme de la question
Celle avec laquelle nous naissons
Comme nous naissons avec des mains et des yeux
Et qui commence par pourquoi

Cette question n’a pas de mots au-delà
N’est l’otage d’aucune langue
Et c’est justement pourquoi on aime
Désespérément

Nous avons cette question dans la peau
Comme l’arbre l’a dans ses branches
Et l’oiseau dans son vol

Même la rose a son pourquoi
Puisqu’elle aime le soleil

Les termes de la question sont obscurs
Seule l’étreinte des amants en donne une idée
S’il y a de l’idée dans la lumière

La question n’a pas de réponse
Répondre c’est mourir

Aimer c’est toujours refuser les réponses
Aimer est donc le seul vivre honorable
Devant la mort

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Page 89

Comme un maçon qui croit au mur

Je suis d’où je vais
Je suis d’où l’on m’attend
Dit l’amant qui cherche loin de lui
Ses mains et ses yeux

Tantôt il marche au bord du gouffre
Qu’il est à lui-même
Tantôt il dort au bord des paupières
De son amour

Oh qu’on marche encore
Qu’on marche sur mes songes
Dit l’amant
Si l’empreinte du pas est celle
De la clarté qui naquit d’un sourire

Naïf oui comme un vent qui commence
Ou comme le maçon qui croit au mur
J’appelle amour ce qui subsiste de la vie
Dans ma fatigue

J’appelle amour la lampe levée dans la tempête

Ne pas la casser quand je tombe
Est ma tâche

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Une théorie de l’amour est paru dans la collection blanche de Gallimard en octobre 2021.

Des Poèmes de François de Cornière sur le bord de mer

Couverture au Castor Astral

Présentation du recueil par l’éditeur

Les Façons d’être est la première anthologie personnelle de François de Cornière. Elle réunit ses poèmes les plus marquants ainsi que de nombreux inédits.

Pratiquant toujours l’arrêt sur image à partir d’infimes détails du quotidien, de quelques mots dans un carnet, François de Cornière restitue avec une désarmante simplicité des instants de vie qui prennent soudain force.

Avec Les Façons d’être, François de Cornière entrouvre les portes de son univers ! Il décrit avec justesse et délicatesse la complexité de l’existence.

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Présentation du Poète par l’éditeur

François de Cornière est né en 1950 à Caen où il a animé pendant plus de trente ans les fameuses Rencontres pour lire. Il vit désormais près de Guérande, sur la côte Atlantique. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, il a reçu le Prix RTL-Poésie 1, le Prix Georges Limbour et le Prix Apollinaire.
On a dit de lui qu’il était « le chef de file de la poésie du quotidien ». Ce à quoi il répond avec un sourire qu’il est le chef de rien du tout, et encore moins « un chef de file ».

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J’ai choisi deux poèmes extraits du recueil Nageur du petit matin (2015)

SUR LE DOS

Il y avait des soirées
sans vent sans vagues
où l’envie de nager sur le dos
était une évidence.

Pas de mouvement de bras
peu de battements de pieds
le ciel m’accompagnait
jusqu’à très loin du bord.

Sillages d’avions si hauts
couleurs effilochées
confusions transparentes
profondes à la renverse.

Cette impression alors
de n’être plus qu’un corps
un dos couché sur l’eau
l’oubli de qui on est :

être soi-même l’oubli
de tout ce qu’on a aimé.

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CE PETIT TAS DE MOI

J’ai nagé très lentement ce matin.
La mer était un lac
pas un souffle de vent
et personne sur la plage.

La lune encore visible
belle et ronde au-dessus
le soleil – lueur orange –
du côté des marais.

J’ai nagé doucement
faisant glisser mes bras
dans l’eau claire de la baie
étirant tout mon corps.

J’ai nagé seul au monde
– le trait blanc d’un avion
comme souvenirs de nous
que je n’aurai jamais –

Et sur le sable froid
ma serviette et mon pull
ce petit tas de moi
là-bas qui attendait.

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Des Poèmes parus dans la revue Traction-Brabant numéro 97

Numéro 97 de la revue

La revue Traction-Brabant, créée et dirigée par le poète et éditeur Patrice Maltaverne depuis 2004, a fait paraître en février dernier son numéro 97 et je vous en propose deux extraits.
Vous pouvez vous abonner à cette revue poétique pour la somme modique de 15 euros correspondant à cinq numéros annuels.
Pour de plus amples informations, voici le lien vers le blog de la revue : http://traction-brabant.blogspot.fr

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Heure d’hiver

Vingt-et-une heures au clocher
Neuves heures
La lune se résigne à ne s’éclairer qu’à moitié
En représailles, j’imagine
Je l’entends pleurer
Alors je m’obstine
A rêver doublement
Mais à cloche-pied
Et mes chimères coquines
Se font complices
De mon urgence dévoreuse de temps
Sur le noir lisse de la longue nuit
Je laisse aller mes jambes
Mes jambes seulement
Et mes bras envieux font de mon oreiller
Un piège à vœux
Mi laids, mi pieux

Armelle LE GOLVAN

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Covoiturage

attentat suicide
voisins de palier
tel qui se liquide
meurt accompagné

crâne sous la meule
sans plus résister
ne pas partir seule
suicide assisté

Annie Hupé

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