Vie et Mort en quatre rimes, d’Amos Oz

Le grand écrivain israélien Amos Oz (1939-2018) étant mort très récemment, ma librairie de quartier a mis ses livres sur un présentoir bien en évidence au milieu de la boutique, ce qui a été pour moi l’occasion de m’y intéresser. C’est sans doute dommage d’attendre la mort d’un auteur pour lire ses livres, mais c’est souvent le déclic nécessaire …
J’ai donc acheté, un peu au hasard, ce livre parmi plusieurs autres du même auteur : Vie et Mort en quatre rimes – un titre énigmatique et attrayant pour qui aime la poésie.
Je l’ai lu en Folio et il était paru chez Gallimard en 2008.

Ce livre raconte l’histoire d’un grand écrivain qui est convié dans un Centre Culturel à une soirée littéraire en son honneur. Un spécialiste de la littérature fait d’abord un exposé analytique sur son oeuvre puis une jeune femme – jolie mais pas séduisante – en lit des extraits et enfin le public est invité à poser des questions à l’auteur.
Pendant toute la soirée l’écrivain s’ennuie et il laisse vagabonder son imagination sur les différentes personnes qui l’entourent, leur inventant un nom, un passé, des amours, des desseins plus ou moins inavouables, des goûts particuliers, et il se raconte leurs histoires, se mêlant parfois lui-même à ces fantasmes divertissants et entrecroisant les aventures des uns et des autres.

Pour ma part, j’aime bien les romans qui parlent de romanciers en train d’inventer des histoires, ce genre de mise en abyme n’est pas pour me déplaire et, ici, c’est fait avec beaucoup d’intelligence et ça fonctionne très bien, suscitant des questions sur la création littéraire en général et sur l’oeuvre d’Amos Oz en particulier – ça donne d’ailleurs très envie de se plonger dans d’autres de ses livres pour en apprendre davantage.
J’ai parfois eu un petit peu de mal à m’y retrouver dans l’identité de certains personnages – ce n’est pas qu’ils soient si nombreux mais ils ont tendance à disparaître puis à réapparaître quand on les a oubliés – mais heureusement un petit lexique m’a rafraîchi la mémoire en fin d’ouvrage.
J’ai beaucoup aimé la variété des sujets abordés, de la politique à l’érotisme en passant même par des réflexions bibliques sur Caïn et Abel, qui paraissent chaque fois pertinents et intéressants.
Par ailleurs l’écriture est tout à fait belle, l’ironie affleure très souvent, et les descriptions sont superbes.
Un livre excellent, qui sous des airs de divertissement fantaisiste aborde des réflexions profondes.

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La fête de l’Insignifiance, de Milan Kundera

J’ai lu ce court roman de Milan Kundera dans le cadre du mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Milan Kundera (né en 1929) est un écrivain tchèque, installé en France en 1975 et naturalisé français en 1981. S’il écrit ses premières oeuvres dans sa langue maternelle, ses livres ultérieurs sont écrits en français. Ses oeuvres sont publiés dans la Pléiade à partir de 2011. La Fête de l’insignifiance, publiée en 2014, est son dernier roman (pour le moment).

D’habitude, je résume succinctement le début du roman pour donner une idée de l’histoire, des protagonistes, des thèmes, etc.
Mais cette fois-ci, cette manière de procéder me semble inutile car il n’y a pas vraiment (pas du tout) d’histoire et que les personnages, brossés à grands traits, sont plutôt des prototypes de caractères bien particuliers : ainsi D’Ardelo est le Narcissique facétieux, Alain est « l’excusard » (celui qui porte une grande culpabilité et une histoire familiale lourde à porter et qui se croit obligé de s’excuser à tout propos), Caliban a une vocation d’acteur et se fait passer pour Pakistanais, poussant jusqu’à inventer de toutes pièces une langue pakistanaise crédible, avec ses sonorités et sa grammaire, Caquelique est le prototype de l’homme insignifiant qui, pour cette raison, plaît beaucoup plus aux femmes que les hommes brillants.
Bien que ces personnages aient l’air au premier abord décrits sans beaucoup de nuances, ils prennent cependant une grande profondeur, par des analyses psychologiques, historiques, sociales, philosophiques, qui nous font également comprendre que ces personnages ne sont que des prétextes pour regarder le monde et notre société sous l’angle de l’ironie, de la blague, de la pirouette, des tonalités où Kundera a toujours excellé.
Malgré tout, bien que ce livre soit assez réjouissant pour l’esprit, à la fois inventif et savant, mélangeant la réalité (Le Jardin du Luxembourg, Staline et ses conseillers), le mensonge, l’imagination de l’auteur mais aussi celles de ses personnages (Alain fantasmant sur les nombrils féminins, puis Alain fantasmant sur une tentative de suicide de sa mère débouchant sur un assassinat), sautant volontiers du coq à l’âne et brouillant les pistes avec brio, il m’a semblé que le propos du livre – l’insignifiance du monde, son absurdité comique – avait déjà été traitée de manière plus convaincante dans d’autres romans de Kundera, comme La Plaisanterie, Risibles amours, L’ignorance, et sans doute bien d’autres.
Pour cette raison, je conseillerais ce livre seulement à un inconditionnel de Kundera, ayant déjà lu tous ses autres livres, mais pour un lecteur novice de cet auteur je conseillerais plutôt un des livres cités plus haut, ou encore le roman L’Identité, qui reste un de mes livres préférés.

Extrait page 51

Se sentir ou ne pas se sentir coupable. Je pense que tout est là. La vie est une lutte de tous contre tous. C’est connu. Mais comment cette lutte se déroule-t-elle dans une société plus ou moins civilisée ? Les gens ne peuvent pas se ruer les uns sur les autres dès qu’ils s’aperçoivent. Au lieu de cela, ils essaient de jeter sur autrui l’opprobre de la culpabilité. Gagnera qui réussira à rendre l’autre coupable. Perdra qui avouera sa faute. Tu vas dans la rue, plongé dans tes pensées. Venant vers toi, une fille, comme si elle était seule au monde, sans regarder ni à gauche ni à droite, marche droit devant elle. Vous vous bousculez. Et voilà le moment de vérité. Qui va engueuler l’autre, et qui va s’excuser ?

Le Côté de Guermantes I, de Marcel Proust

photo de couverture


J’ai profité des fêtes de Noël pour continuer mon exploration de La Recherche du Temps Perdu, avec cette fois-ci le troisième volume : « Le côté de Guermantes », dans lequel le narrateur est épris de la duchesse de Guermantes qui se trouve être la tante de son meilleur ami, Saint-Loup. Le narrateur passe la première partie du livre à tenter des approches auprès de cette duchesse : profitant des promenades matinales de celle-ci, il s’arrange pour se trouver chaque jour sur son chemin, afin de la voir et d’obtenir son salut, mais il ne parvient en fin de compte qu’à l’exaspérer. Il va donc trouver son ami Saint-Loup, en garnison dans la ville de Doncières, pour obtenir des entrées auprès de la duchesse, sous le prétexte de voir des tableaux d’Elstir qu’elle possède et qui intéressent le narrateur. A cette occasion, Saint-Loup lui présente enfin sa maîtresse, dont il lui a déjà maintes fois parlé, mais le narrateur a la surprise de découvrir que cette femme n’est autre que « Rachel quand du Seigneur », une petite prostituée qu’il fréquentait dans sa jeunesse et dont il ne faisait pas beaucoup de cas. Mais Saint-Loup adore cette jeune femme, dépense des millions pour elle, et se montre fort jaloux avec les hommes qu’elle côtoie. (…)

Mon avis :
Il serait difficile de ne pas être, une nouvelle fois, ébloui par le style de Proust et par son génie psychologique : il restitue dans les moindres détails les motivations de ses personnages ou les contradictions de leurs caractères. Une grande partie du roman est consacrée au Salon de Mme de Villeparisis et, en particulier, aux conversations des gens du monde à propos de l’affaire Dreyfus, qui battait alors son plein et déchaînait les passions. Ces dialogues nous plongent véritablement dans les mentalités de l’époque, nous sommes immergés dans ce moment historique comme si nous faisions un voyage dans le temps.
Certains thèmes, que l’on trouvait déjà dans les deux premiers volumes, sont ici repris et amplifiés, certains détails étant davantage développés.
J’ai trouvé tout à fait extraordinaires les longues pages que Proust consacre à une toute récente invention : le téléphone, qui nous semble aujourd’hui si banale et qui lui évoque des analyses merveilleuses.
Il m’a semblé que l’amour occupait une place moins importante dans ce « Côté de Guermantes » que dans les deux premiers volumes, il y a en tout cas moins d’introspections amoureuses et peut-être moins de tourments sentimentaux, mais malgré cela, l’intérêt du livre ne se relâche pas, les relations humaines et sociales sont toujours aussi finement menées.

Voilà donc une lecture qui met en appétit pour découvrir le tome 4, à savoir « Le côté de Guermantes II » – que j’attaquerai sans doute l’été prochain.

Dans un prochain article, je vais publier quelques extraits du « Côté de Guermantes I ».
Donc, histoire à suivre !

Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov


Depuis plusieurs années j’avais envie de lire ce roman fantastique, le chef d’oeuvre de Boulgakov et l’un des grands classiques de la littérature russe du 20è siècle, et je sentais que c’était le bon moment pour m’y atteler.
Il y a tant de personnages secondaires et l’histoire est si complexe que je renonce à vous la raconter. Mais je préciserai en tout cas qu’on arrive très bien à suivre et que les moments de flottements à propos de tel ou tel personnage qu’on n’arrive plus à situer, sont assez vite dissipés par l’auteur, qui nous rafraîchit la mémoire.
L’action se situe à Moscou pendant la terreur stalinienne des années 30 : arrestations, internements en psychiatrie, interrogatoires et enquêtes émaillent le roman, mais prennent une dimension au-delà de la réalité politique et historique de l’époque, par l’introduction de personnages et de phénomènes surnaturels – le diable et ses trois acolytes aux pouvoirs magiques, qui sèment le désordre et la panique dans la ville.
Le maître est un écrivain, auteur d’un roman sur Ponce Pilate, qui se retrouve en asile psychiatrique et sa maîtresse, Marguerite, passe un pacte avec le diable dans le seul but de le rejoindre, ce qui la transforme en sorcière et lui permet de vivre plusieurs aventures étranges, dont un grand bal chez Satan.
Il m’est arrivé pendant ma lecture de rechercher des significations cachées : par exemple j’ai cherché un rapport entre la lâcheté de Ponce Pilate et celle des écrivains à la botte du pouvoir, mais rien de très clair ne se dégage.
Il y a en tout cas un sens du grotesque et un humour très caustique qui rendent ce roman très jubilatoire.
J’ai aimé aussi l’imagination débordante de l’auteur à travers ces aventures qui nous tiennent en haleine sans temps mort durant plus de cinq cents pages, qui ne cessent de nous surprendre et de nous enchanter.
Une lecture marquante et remarquable !

Tonio Kröger de Thomas Mann


J’ai lu ce livre parce qu’il était cité dans une de mes récentes lectures (Mars de Fritz Zorn), et effectivement je l’ai beaucoup aimé, il restera parmi les livres marquants lus cette année.
Je ne pourrais pas rendre compte de cette lecture mieux qu’en vous recopiant la quatrième de couverture – qui me parait parfaite. La préface d’Armand Nivelle est également tout à fait remarquable et instructive.

Quatrième de Couverture :

Peintre puissant de la bourgeoisie allemande avec Les Buddenbrook, Thomas Mann publie à vingt-huit ans ce bref roman, une des oeuvres les plus révélatrices de son débat intérieur. Jeune écrivain prisonnier de l’introspection et de la réflexion sur son art, Tonio Kröger est fasciné par son contraire : ceux qui vivent sans réfléchir, abandonnés à leurs instincts vitaux, comme son camarade Hans et la belle Ingeborge, dont il s’éprend. L’art et la pensée seraient-ils morbides ? La vraie vie résiderait-elle dans la sérénité heureuse et terre à terre des gens « normaux » ? Dans cet étonnant portrait d’un homme qui ne parvient pas à s’approuver, le grand romancier, prix Nobel de littérature en 1929, mêle la réflexion philosophique à l’analyse des tourments de l’âme, avec une lucidité et un dépouillement qui font de ce roman une oeuvre classique au meilleur sens du terme.

Extrait page 86 :

La littérature n’est pas un métier, mais une malédiction, sachez-le. Quand cette malédiction commence-t-elle à se faire sentir ? Tôt, terriblement tôt ; à une période de la vie où l’on devrait encore avoir le droit de vivre en paix et en harmonie avec Dieu et avec l’univers. Vous commencez à vous sentir marqué, en incompréhensible opposition avec les autres êtres, les gens normaux et comme il faut ; l’abîme d’ironie, de doute, de contradictions, de connaissances, de sentiments, qui vous sépare des hommes, se creuse de plus en plus, vous êtes solitaire et désormais il n’y a plus d’entente possible. (…)

Beaux rivages, de Nina Bouraoui


Comme la quatrième de couverture de ce livre résume bien ce que j’ai ressenti à sa lecture, je vous la recopie :

C’est une histoire simple, universelle.
Après huit ans d’amour, Adrian quitte A. pour une autre femme : Beaux rivages est la radiographie de cette séparation.
Quels que soient notre âge, notre sexe, notre origine sociale, nous sommes tous égaux devant un grand chagrin d’amour.
Les larmes rassemblent davantage que les baisers.
J’ai écrit Beaux rivages pour tous les quittés du monde. Pour ceux qui ont perdu la foi en perdant leur bonheur. Pour ceux qui pensent qu’ils ne sauront plus vivre sans l’autre et qu’ils ne sauront plus aimer. Pour comprendre pourquoi une rupture nous laisse si désarmés. Et pour rappeler que l’amour triomphera toujours. En cela, c’est un roman de résistance.

N. B.

Mon avis :

Nina Bouraoui réussit à aborder le thème de la souffrance amoureuse sans pathos et sans larmoyer, avec beaucoup de justesse. Elle reste au plus près de son héroïne, la suit pas à pas, et nous plonge dans la réalité d’une rupture, avec toutes les étapes psychologiques qui suivent ce deuil brutal. Car l’héroïne est quittée alors qu’elle ne s’y attend pas : elle était heureuse, pensait avoir trouvé l’homme de sa vie, jugeait son couple solide. C’est son univers et son équilibre qui s’effondrent. Son compagnon a une liaison avec une autre femme, qui lui a demandé de choisir entre elles deux. L’héroïne développe rapidement une grande haine contre sa rivale, cela tourne à l’obsession, elle découvre que cette femme tient un blog, une sorte de journal intime, et ne peut plus s’empêcher de se connecter, plusieurs fois par jour, maladivement, pour voir ce que l’Autre vit et pense d’elle. Paradoxalement, elle ressent beaucoup moins d’animosité vis à vis de celui qui l’a quittée, elle reste plus ou moins amie avec lui, a même parfois l’espoir que leur couple se reformera.
C’est un livre très touchant, où les personnages ont une réelle épaisseur humaine et une complexité intéressante.
Chacun peut, je crois, se retrouver dans ce livre, dans la mesure où chacun a déjà vécu une rupture.

Ce beau livre avait paru en 2015 chez Jean-Claude Lattès (puis réédité au Livre de poche), je l’ai lu dans le cadre du défi Autour du monde elles écrivent.

Extrait page 62

Il m’arrivait de parler seule dans ma voiture avant d’aller travailler, libérant mon thorax ; j’étouffais. Je faisais semblant de téléphoner à quelqu’un, parvenant à rire aux éclats alors que j’avais envie de pleurer. J’avais l’impression d’être une de ces femmes démentes, j’en croisais de plus en plus souvent dans la rue sans savoir si leur nombre avait augmenté ou si je leur prêtais plus d’attention que d’habitude, éprouvant désormais de la compassion pour ceux qui décrochaient de la réalité. Je savais qu’il était facile de s’enfoncer dans la folie ou la semi-folie, la limite était fine, seul moyen de se libérer, de s’apaiser, voire de se divertir dans un nouveau monde empli de visions, de fantasmes, d’images plus extravagantes les unes que les autres. Je ne les jugeais pas, ne les craignais pas non plus, mais je restais incapable de les aider en retour, j’avais assez à faire avec mon propre cas. Je nous trouvais un air de ressemblance quand je les regardais dans les yeux ; ils étaient perdus, comme moi.

Neige de Maxence Fermine

Quatrième de Couverture :

Dans le Japon raffiné du XIXe siècle, le jeune Yuko a choisi sa voie : il sera poète, contre l’avis de son père. Soseki, l’ancien samouraï et vieux peintre aveugle, lui enseignera l’art du haïku. Entre les deux hommes plane l’image obsédante d’une femme disparue dans la neige … Une langue épurée, concise et sans artifices, qui parle d’amour de la vie et de quête d’absolu.

Mon avis :

Ce roman est plutôt un conte, où la vraisemblance n’a pas toujours sa place et où les personnages font figure d’archétypes, ce qui ne manque pas de charme.
Certaines choses assez jolies nous sont dites sur la neige et des idées insolites sur l’écriture de haïkus.
J’ai été au départ un peu déconcertée par le fait que le maître de Yuko s’appelle Soseki, comme le grand écrivain japonais du XIXe siècle, et j’ai dû vérifier dans sa biographie qu’il n’y avait pas de rapport entre les deux. Ca peut sembler anecdotique mais ça a parasité ma lecture pendant quelque temps …
L’écriture est assez jolie, limpide, et s’accorde bien avec le thème de la neige.
Bien qu’il s’agisse d’un petit livre, qui se lit en une petite soirée (moins de cent pages), c’est une lecture agréable, un livre qui se plait à cultiver son atmosphère hivernale et glacée de bout en bout, un livre léger comme un flocon de neige.

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Deux extraits de Nom de pays : le Pays, de Proust

Nom de pays : le pays est donc la deuxième partie du tome 2 de La Recherche du Temps Perdu, intitulé A l’ombre des Jeunes filles en Fleurs.
C’est dans ce roman, qui se situe à Balbec, une station balnéaire de la côte normande, que le narrateur fait la connaissance d’un groupe de jeunes filles, parmi lesquelles Albertine Simonet finit par prendre une place privilégiée. Au moment où il les croise pour la première fois, se promenant en bord de mer, il ignore qui elles sont et s’il aura un jour l’occasion de les revoir.

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Extrait page 360

Si nous pensions que les yeux d’une telle fille ne sont qu’une brillante rondelle de mica, nous ne serions pas avides de connaître et d’unir à nous sa vie. Mais nous sentons que ce qui luit dans ce disque réfléchissant n’est pas dû uniquement à sa composition matérielle ; que ce sont, inconnues de nous, les noires ombres des idées que cet être se fait, relativement aux gens et aux lieux qu’il connaît – pelouses des hippodromes, sable des chemins où, pédalant à travers champs et bois, m’eût entraîné cette petite péri, plus séduisante pour moi que celle du paradis persan -, les ombres aussi de la maison où elle va rentrer, des projets qu’elle forme ou qu’on a formés pour elle ; et surtout que c’est elle, avec ses désirs, ses sympathies, ses répulsions, son obscure et incessante volonté. Je savais que je ne posséderais pas cette jeune cycliste si je ne possédais aussi ce qu’il y avait dans ses yeux. Et c’était par conséquent toute sa vie qui m’inspirait du désir ; désir douloureux, parce que je le sentais irréalisable, mais enivrant, parce que ce qui avait été jusque-là ma vie ayant brusquement cessé d’être ma vie totale, n’étant plus qu’une petite partie de l’espace étendu devant moi que je brûlais de couvrir, et qui était fait de la vie de ces jeunes filles, m’offrait ce prolongement, cette multiplication possible de soi-même, qui est le bonheur.

Extrait page 432

Quand quelques jours après le départ de Saint-Loup, j’eus réussi à ce qu’Elstir donnât une petite matinée où je rencontrerais Albertine, le charme et l’élégance, tout momentanés, qu’on me trouva au moment où je sortais du Grand-Hôtel (et qui étaient dus à un repos prolongé, à des frais de toilette spéciaux), je regrettai de ne pas pouvoir les réserver (et aussi le crédit d’Elstir) pour la conquête de quelque autre personne plus intéressante, je regrettai de consommer tout cela pour le simple plaisir de faire la connaissance d’Albertine. Mon intelligence jugeait ce plaisir fort peu précieux, depuis qu’il était assuré. Mais en moi, la volonté ne partagea pas un instant cette illusion, la volonté qui est le serviteur persévérant et immuable de nos personnalités successives ; cachée dans l’ombre, dédaignée, inlassablement fidèle, travaillant sans cesse, et sans se soucier des variations de notre moi, à ce qu’il ne manque jamais du nécessaire. Pendant qu’au moment où va se réaliser un voyage désiré, l’intelligence et la sensibilité commencent à se demander s’il vaut vraiment la peine d’être entrepris, la volonté qui sait que ces maîtres oisifs recommenceraient immédiatement à trouver merveilleux ce voyage si celui-ci ne pouvait avoir lieu, la volonté les laisse disserter devant la gare, multiplier les hésitations ; mais elle s’occupe de prendre les billets et de nous mettre en wagon pour l’heure du départ.

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Bilan de mes lectures d’août


Mes lectures du mois d’août ont été dans la continuité du mois précédent, mais plus variées dans leurs genres puisqu’il y a eu des romans, un essai, du théâtre, de la poésie, et des proses inclassables.
Voici donc un résumé de ces lectures :

Proust, de Samuel Beckett. Un essai, sorte d’analyse philosophique de la Recherche du Temps perdu. Comme il y a de nombreuses références à des passages de l’oeuvre proustienne que je n’ai pas encore lus (donc postérieurs au tome 2) j’ai parfois été un peu déroutée, surprise, et je me suis dit que je relirais cette brillante étude quand j’aurai terminé Proust (dans un certain nombre d’années).

Nom de Pays : le pays. Deuxième partie d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs. Eh oui, encore Proust. Je me suis délectée de ce roman, où l’analyse de la rencontre amoureuse atteint des sommets d’intelligence et de raffinement. Nous faisons la connaissance de plusieurs personnages importants et captivants : Monsieur de Saint-Loup, un beau jeune homme dont l’appartenance à l’aristocratie ne l’empêche pas de prôner des idées égalitaires et socialistes, Monsieur de Charlus, qui apparaît d’abord comme un excentrique, et qui se comporte de manière étrange, Albertine, une jeune fille de la bonne bourgeoisie dont le narrateur tombera amoureux, Le peintre Elstir, qui donne au narrateur l’occasion de réfléchir à la beauté et au génie.

Le Chaudron, du Kiyoko Murata. Un bref roman japonais, écrit dans les années 80, qui s’articule autour de secrets de famille dans un cadre de vacances estivales au milieu de la nature. Je reparlerai de ce livre d’ici une huitaine de jours puisque je vais lui consacrer un billet.

Quai Ouest de Bernard-Marie Koltès. Une pièce de théâtre qui m’a ennuyée. J’avais déjà publié la chronique en août, que vous pouvez lire ici


Nocturnal de René Pons, un recueil de proses inclassables, l’occasion de découvrir ce très bon écrivain. Là encore, vous pouvez lire la chronique que je lui avais consacrée en août ici

Et, côté poésie : Vénus Khoury-Ghata, Etienne Faure, Lydia Padellec, dont j’avais déjà parlé ou dont je reparlerai.

Molloy de Samuel Beckett

Voici un livre pour le moins étonnant, qui constitue une lecture commune avec Goran, du blog Des livres et des films et je vous invite à prendre connaissance de sa critique ici-même !

Précisons tout de suite que ce roman se compose de deux parties à peu près égales : dans la première nous suivons les pérégrinations de Molloy, un vieillard hideux et asocial, qui souffre de diverses difformités physiques et qui se déplace à travers villes, campagnes, bords de mer, et finalement forêts d’abord à bicyclette, puis à pied, et finalement en rampant sur le sol. Que cherche Molloy ? A retrouver sa mère, avec laquelle il entretient des relations fortement conflictuelles, mais avec qui il pense avoir une affaire à régler, et bien qu’il ne dise jamais quelle est cette affaire. Il croise au cours de son voyage quelques individus isolés mais aucun lien positif durable ne se noue avec eux, il reste un étranger solitaire.
Dans la deuxième partie du roman, nous suivons les faits et gestes de Moran, une sorte d’agent secret ou de détective, qui est chargé par un « messager » de retrouver la trace de Molloy dans le pays de Ballyba et tandis que lui vit dans la ville de Shit. Moran parait beaucoup mieux intégré dans la société que Molloy : il a une propriété terrienne, avec des poules et des ruches, il dispose d’une vieille domestique, il a un métier, il entretient des relations privilégiées avec le Père Ambroise, le curé de la ville, il règne avec autorité et même un peu de sadisme sur son fils unique, un garçon de treize ans assez récalcitrant. C’est précisément avec son fils qu’il est chargé de partir pour retrouver Molloy. Les préparatifs du départ durent assez longtemps, Moran ne cesse de repousser l’heure du départ, il se demande ce qu’il devra faire de Molloy quand il l’aura retrouvé.
Les deux héros du roman vivent dans une grande ignorance : Molloy ne sait pas son propre nom ni celui de la ville où habite sa mère, Moran se pose des tas de questions métaphysiques, surtout au terme de son voyage, des questions d’ordre biblique en particulier.
En lisant ce texte, on cherche des sens cachés, des symboles, aussi bien sur la psychanalyse et sur la filiation, mais aussi sur la religion ; on peut voir ces deux voyages de Molloy et Moran comme des processus de destruction, les deux personnages ne cessant de se dégrader physiquement et moralement.
Il m’a semblé que le thème du Mal était aussi très présent, car le mouvement de reptation de Molloy fait évidemment penser au serpent de la Genèse, et Moran lui-même se demande à la fin du livre  » le serpent rampait-il ou, comme l’affirme Comestor, marchait-il debout ? » ou encore  » serait-il exact que les diables ne souffrent point des tourments infernaux ? »

Ce roman très passionnant, mais dont la lecture est un peu difficile par moments, a été publié pour la première fois en 1951 aux éditions de Minuit, et l’exemplaire que je me suis procuré est paru chez Minuit Double.