La Vieille Fille, de Balzac

J’ai lu La Vieille Fille, un court roman de Balzac, écrit en 1836, dans le cadre du défi de lecture de Madame lit puisqu’il s’agit de lire un classique au mois d’août.
Dans son édition chez Garnier Flammarion ce roman est suivi du Cabinet des Antiques car les deux romans forment une sorte de diptyque – d’après la préface de Philippe Berthier.
Les deux font partie de La Comédie Humaine, et plus précisément des Scènes de la vie de Province.

Mais venons-en à l’histoire proprement dite.

Le roman se déroule à Alençon pendant la Restauration.
Une vieille fille d’une quarantaine d’années, Melle Cormon, qui fait partie de la noblesse et possède une grosse fortune, mène une vie sociale brillante puisqu’elle attire chez elle la meilleure société.
Trois prétendants sérieux se pressent autour d’elle :
Le Chevalier de Valois, un gentilhomme distingué et spirituel, mais assez âgé.
Monsieur du Bousquier, un bourgeois ambitieux qui vise surtout la fortune de Melle Cormon.
Athanase Granson, un jeune homme de vingt-trois ans, pauvre mais plein de talent, éperdument amoureux de la vieille fille.
Pendant une bonne partie du livre, on se demande auquel des trois hommes la vieille fille accordera sa main – et si tous ces projets ne vont pas finir par échouer car Melle Cormon n’est pas très intelligente, elle est gaffeuse et comprend mal la psychologie des uns et des autres.
Mais, bien au-delà d’un roman d’amour, il est plutôt question ici d’ambitions politiques et financières, et les idées royalistes de Balzac apparaissent de manière très claire, avec une critique acide des républicains, présentés comme parvenus et immoraux.
Je ne voudrais pas dévoiler l’intrigue du livre, mais ce roman est aussi l’occasion pour Balzac d’évoquer quelques unes de ses idées sur le mariage, qui représentait une grande perte de liberté pour une femme.

Un livre intéressant, avec des personnages pittoresques, mais qui nous parait aujourd’hui un peu désuet.

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Ce qu’ils disent ou rien, d’Annie Ernaux


J’ai acheté ce livre sans savoir de quoi il parlait, et uniquement d’après l’opinion très favorable que j’ai sur Annie Ernaux – dont j’envisage d’ailleurs de lire tous les livres.
Ce qu’ils disent ou rien date de 1977, c’est le deuxième roman de son auteure. Cela mérite d’être précisé car ce livre raconte le même épisode de la vie d’Annie Ernaux que son dernier livre, Mémoire de fille qui date, lui, de 2016.
Dans ces deux livres, elle raconte en effet l’été de ses dix-huit ans et sa première liaison avec un homme lors d’une colonie de vacances, expérience pendant laquelle elle subit des humiliations qui la marquent profondément.
Mais, alors que dans Mémoire de fille elle se concentre précisément sur cet épisode et cherche à en analyser tous les signes avant-coureurs et toutes les répercussions, dans Ce qu’ils disent ou rien elle dresse plutôt le portrait psychologique de l’adolescente qu’elle était, avec toutes ses facettes : ses rapports très distants avec ses parents, son désir d’indépendance, l’incroyable sentiment d’ennui qui l’écrase, sa recherche de copines susceptibles de lui présenter des garçons, la révélation que représente pour elle la lecture de L’Etranger et les premières envies et tentatives d’écriture qui lui paraissent ratées, la difficulté à s’imaginer un avenir professionnel tandis qu’aux yeux de ses parents sa voie d’institutrice est déjà toute tracée, son intérêt et sa perplexité vis-à-vis de la politique qui semble tant passionner son premier amant, etc.
Dans Mémoire de fille, l’auteure traite la jeune fille qu’elle a été comme une tout autre personne, on sent qu’elle a pris énormément de recul, qu’elle est devenue presque extérieure à cette histoire qui remonte dans sa mémoire à près de soixante ans. Alors que dans Ce qu’ils disent ou rien, qui se présente comme un roman – l’héroïne s’appelle Anne et non pas Annie – mais où, en même temps, l’héroïne dit « je » et déroule un long monologue intérieur mélangeant argot et langage parlé, on a l’impression que l’auteure n’est pas du tout détachée de cette adolescente qu’elle a été, qu’elle est peut-être encore trop imprégnée par ses mauvais souvenirs et qu’elle préfère ne pas attaquer de front les aspects les plus douloureux.
Il serait très certainement passionnant de lire ces deux livres l’un après l’autre pour voir le travail des années sur la mémoire (ce qu’elle conserve, ce qu’elle simplifie, les faisceaux d’événements qu’elle relie ou dissocie, etc.) mais aussi et surtout pour voir l’évolution d’Annie Ernaux dans sa façon d’appréhender l’autobiographie et dans son écriture qui semble être devenue toujours plus incisive.

C’est en tout cas un excellent roman sur l’adolescence, qui sonne juste et peut nous toucher quel que soit notre âge.

Extrait page 106

J’avais envie de raconter, d’écrire, je ne savais pas par où démarrer parce qu’il faut toujours remonter trop haut, Gabrielle, le BEPC, même avant, le rêve, remonter le plus loin jusqu’à aujourd’hui, mais il faudrait changer de nom, ce serait plus convenable, et le passé simple parce que ça fait relevé, et je pourrais tout dire à l’abri, j’ai cherché un beau prénom, Arielle, Ariane, Ania, que la première lettre au moins me ressemble, mais avec un beau nom pareil, c’était plus moi, ce soir-là, les histoires des autres ne m’intéressaient pas. Alors j’ai griffonné une phrase, de celles qu’on invente au fur et à mesure qu’on écrit, « je voudrais partir d’ici » et j’ai barré, c’est pas la chose à se dire sérieusement, ou alors. J’ai mis des disques, je n’écoutais pas bien, j’aurais aimé pouvoir jouer d’un instrument, la guitare par exemple, mais mes parents n’ont jamais voulu, à quoi ça sert t’auras plus assez de temps pour étudier. (…)

Don Quichotte de Cervantes


Mon ami, le poète Denis Hamel, m’a conseillé de lire Don Quichotte et, après un peu d’hésitation devant ses mille-deux-cents pages, je me suis jetée dans ces aventures, avec de plus en plus d’enthousiasme au fil des pages.
On se sent un peu triste quand on termine le deuxième tome de ce livre extraordinaire, L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, triste de savoir qu’il n’y a pas de troisième tome et que toutes ces merveilleuses aventures sont maintenant derrière nous.
Mais pourquoi ce livre est-il si captivant et extraordinaire, même encore plus de 400 ans après sa parution ?
Cela tient d’abord à un humour présent de bout en bout, dû à la folie de Don Quichotte, qui se prend pour un chevalier errant, vaillant et invincible, alors qu’il n’est qu’un petit gentilhomme de province, désargenté, relativement vieux pour l’époque – il a la cinquantaine – et qui, tout le long de son voyage, croit vivre des aventures extraordinaires, rencontrer des Géants, se battre contre des armées entières, subir les mauvais sorts des enchanteurs, terrasser des bêtes féroces, secourir des malheureux, alors que la vérité est beaucoup moins glorieuse et plus terre-à-terre.
Si le personnage de Don Quichotte – surnommé Chevalier à la Triste Figure dans la première partie puis Chevalier aux Lions dans la 2è -, avec sa droiture et son sens de l’honneur, reste relativement égal à lui-même entre le premier et le deuxième tome et ne varie pas beaucoup, il en va tout autrement de Sancho Panza, son fidèle écuyer, dont le personnage un peu idiot et borné du début finit par montrer beaucoup de facéties, d’intelligence, de diplomatie, et prend dans le deuxième tome une envergure quasi plus importante que son maître, avec plusieurs chapitres qui lui sont exclusivement consacrés.
Une autre raison pour laquelle ce roman est si captivant, c’est la succession rapide des péripéties et des rebondissements et la grande place accordée à la psychologie des personnages, qui sont souvent très amusés par la folie de Don Quichotte et qui essayent de jouer son jeu, soit par divertissement soit par intérêt, profitant de sa crédulité et de ses obsessions bizarres pour lui faire croire des choses improbables, extraordinaires.
Un personnage important de ce roman est Dulcinée du Toboso, la dame à qui Don Quichotte pense sans cesse, à laquelle il s’est juré d’être fidèle, mais qu’il n’a jamais vue et qu’il ne verra jamais. Il a entendu vanter sa beauté par hasard et ça lui a suffi pour en tomber amoureux, pour lui inventer ce surnom de Dulcinée alors qu’elle s’appelle tout autrement et pour l’imaginer comme une noble dame d’une grande beauté alors que c’est une paysanne sans grâce.
Le roman est constitué pour une grande part par des dialogues savoureux, souvent teintés de philosophie, avec des réflexions sur l’amour, sur la mort, sur la vie humaine, sur la poésie et sur l’écriture de roman, qui nous montrent que Don Quichotte et Sancho Panza, s’ils sont fous par certains côtés, sont aussi très sages et clairvoyants.

Un des meilleurs livres que j’ai lu dans ma vie, un chef d’oeuvre que l’on dévore avec passion !

J’ajoute que j’ai lu ce livre dans la toute nouvelle traduction d’Aline Schulman, disponible aux éditions Points, et que cette traduction modernisée est tout à fait agréable et facile à lire.

Voici un extrait page 139 (2ème tome)

– Comment peut-on être assez fou, se demandait le gentilhomme, pour se mettre sur la tête un casque rempli de lait caillé et croire ensuite que des enchanteurs vous ont ramolli le crâne ? Et comment peut-on être assez téméraire et insensé pour vouloir se battre à toute force contre des lions ?
Don Quichotte le tira bientôt de ses réflexions :
– Je ne serais pas surpris, monsieur de Miranda, que vous me preniez pour un extravagant et un fou. A en juger par ma conduite, vous auriez de bonnes raisons de le penser. Je vous ferai cependant remarquer que je ne suis pas aussi fou et stupide que j’en ai l’air. On applaudit le brillant chevalier qui, dans l’arène, sous les yeux de son roi, tue un taureau vigoureux d’un coup de lance. On applaudit aussi celui qui, dans la lice, revêtu d’une armure étincelante, caracole et joute devant les dames. Bref, on admire tous ces chevaliers qui divertissent et, d’une certaine façon, honorent la cour de leur souverain par leurs exploits d’apparence guerrière. Mais bien plus digne d’admiration est le chevalier errant qui, à la croisée des chemins, dans les lieux déserts, les forêts et les montagnes, recherche les aventures les plus dangereuses, dont il espère sortir vainqueur, dans le seul but d’acquérir une renommée glorieuse et durable. Le chevalier errant qui secourt les veuves dans les campagnes désolées vaut mieux, dis-je, que l’élégant gentilhomme qui courtise les demoiselles dans les rues de la capitale. (…)

Voici un extrait page 143 (2ème tome)

– Que faut-il penser, monsieur, de ce gentilhomme que vous avez ramené à la maison ? Son nom, son allure, nous ont fort étonnés, ma mère et moi, sans compter qu’il se dit chevalier errant.
– Je ne sais que répondre, mon fils. Je l’ai vu se comporter comme le plus grand fou de la terre, et l’ai entendu tenir des discours si sages qu’ils démentent sa conduite. Parle-lui, tâte-lui le pouls, et juge par toi-même si c’est son bon sens ou sa folie qui l’emporte. Pour ma part, je le crois plutôt fou.

Vie et Mort en quatre rimes, d’Amos Oz

Le grand écrivain israélien Amos Oz (1939-2018) étant mort très récemment, ma librairie de quartier a mis ses livres sur un présentoir bien en évidence au milieu de la boutique, ce qui a été pour moi l’occasion de m’y intéresser. C’est sans doute dommage d’attendre la mort d’un auteur pour lire ses livres, mais c’est souvent le déclic nécessaire …
J’ai donc acheté, un peu au hasard, ce livre parmi plusieurs autres du même auteur : Vie et Mort en quatre rimes – un titre énigmatique et attrayant pour qui aime la poésie.
Je l’ai lu en Folio et il était paru chez Gallimard en 2008.

Ce livre raconte l’histoire d’un grand écrivain qui est convié dans un Centre Culturel à une soirée littéraire en son honneur. Un spécialiste de la littérature fait d’abord un exposé analytique sur son oeuvre puis une jeune femme – jolie mais pas séduisante – en lit des extraits et enfin le public est invité à poser des questions à l’auteur.
Pendant toute la soirée l’écrivain s’ennuie et il laisse vagabonder son imagination sur les différentes personnes qui l’entourent, leur inventant un nom, un passé, des amours, des desseins plus ou moins inavouables, des goûts particuliers, et il se raconte leurs histoires, se mêlant parfois lui-même à ces fantasmes divertissants et entrecroisant les aventures des uns et des autres.

Pour ma part, j’aime bien les romans qui parlent de romanciers en train d’inventer des histoires, ce genre de mise en abyme n’est pas pour me déplaire et, ici, c’est fait avec beaucoup d’intelligence et ça fonctionne très bien, suscitant des questions sur la création littéraire en général et sur l’oeuvre d’Amos Oz en particulier – ça donne d’ailleurs très envie de se plonger dans d’autres de ses livres pour en apprendre davantage.
J’ai parfois eu un petit peu de mal à m’y retrouver dans l’identité de certains personnages – ce n’est pas qu’ils soient si nombreux mais ils ont tendance à disparaître puis à réapparaître quand on les a oubliés – mais heureusement un petit lexique m’a rafraîchi la mémoire en fin d’ouvrage.
J’ai beaucoup aimé la variété des sujets abordés, de la politique à l’érotisme en passant même par des réflexions bibliques sur Caïn et Abel, qui paraissent chaque fois pertinents et intéressants.
Par ailleurs l’écriture est tout à fait belle, l’ironie affleure très souvent, et les descriptions sont superbes.
Un livre excellent, qui sous des airs de divertissement fantaisiste aborde des réflexions profondes.

La fête de l’Insignifiance, de Milan Kundera

J’ai lu ce court roman de Milan Kundera dans le cadre du mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Milan Kundera (né en 1929) est un écrivain tchèque, installé en France en 1975 et naturalisé français en 1981. S’il écrit ses premières oeuvres dans sa langue maternelle, ses livres ultérieurs sont écrits en français. Ses oeuvres sont publiés dans la Pléiade à partir de 2011. La Fête de l’insignifiance, publiée en 2014, est son dernier roman (pour le moment).

D’habitude, je résume succinctement le début du roman pour donner une idée de l’histoire, des protagonistes, des thèmes, etc.
Mais cette fois-ci, cette manière de procéder me semble inutile car il n’y a pas vraiment (pas du tout) d’histoire et que les personnages, brossés à grands traits, sont plutôt des prototypes de caractères bien particuliers : ainsi D’Ardelo est le Narcissique facétieux, Alain est « l’excusard » (celui qui porte une grande culpabilité et une histoire familiale lourde à porter et qui se croit obligé de s’excuser à tout propos), Caliban a une vocation d’acteur et se fait passer pour Pakistanais, poussant jusqu’à inventer de toutes pièces une langue pakistanaise crédible, avec ses sonorités et sa grammaire, Caquelique est le prototype de l’homme insignifiant qui, pour cette raison, plaît beaucoup plus aux femmes que les hommes brillants.
Bien que ces personnages aient l’air au premier abord décrits sans beaucoup de nuances, ils prennent cependant une grande profondeur, par des analyses psychologiques, historiques, sociales, philosophiques, qui nous font également comprendre que ces personnages ne sont que des prétextes pour regarder le monde et notre société sous l’angle de l’ironie, de la blague, de la pirouette, des tonalités où Kundera a toujours excellé.
Malgré tout, bien que ce livre soit assez réjouissant pour l’esprit, à la fois inventif et savant, mélangeant la réalité (Le Jardin du Luxembourg, Staline et ses conseillers), le mensonge, l’imagination de l’auteur mais aussi celles de ses personnages (Alain fantasmant sur les nombrils féminins, puis Alain fantasmant sur une tentative de suicide de sa mère débouchant sur un assassinat), sautant volontiers du coq à l’âne et brouillant les pistes avec brio, il m’a semblé que le propos du livre – l’insignifiance du monde, son absurdité comique – avait déjà été traitée de manière plus convaincante dans d’autres romans de Kundera, comme La Plaisanterie, Risibles amours, L’ignorance, et sans doute bien d’autres.
Pour cette raison, je conseillerais ce livre seulement à un inconditionnel de Kundera, ayant déjà lu tous ses autres livres, mais pour un lecteur novice de cet auteur je conseillerais plutôt un des livres cités plus haut, ou encore le roman L’Identité, qui reste un de mes livres préférés.

Extrait page 51

Se sentir ou ne pas se sentir coupable. Je pense que tout est là. La vie est une lutte de tous contre tous. C’est connu. Mais comment cette lutte se déroule-t-elle dans une société plus ou moins civilisée ? Les gens ne peuvent pas se ruer les uns sur les autres dès qu’ils s’aperçoivent. Au lieu de cela, ils essaient de jeter sur autrui l’opprobre de la culpabilité. Gagnera qui réussira à rendre l’autre coupable. Perdra qui avouera sa faute. Tu vas dans la rue, plongé dans tes pensées. Venant vers toi, une fille, comme si elle était seule au monde, sans regarder ni à gauche ni à droite, marche droit devant elle. Vous vous bousculez. Et voilà le moment de vérité. Qui va engueuler l’autre, et qui va s’excuser ?

Le Côté de Guermantes I, de Marcel Proust

photo de couverture


J’ai profité des fêtes de Noël pour continuer mon exploration de La Recherche du Temps Perdu, avec cette fois-ci le troisième volume : « Le côté de Guermantes », dans lequel le narrateur est épris de la duchesse de Guermantes qui se trouve être la tante de son meilleur ami, Saint-Loup. Le narrateur passe la première partie du livre à tenter des approches auprès de cette duchesse : profitant des promenades matinales de celle-ci, il s’arrange pour se trouver chaque jour sur son chemin, afin de la voir et d’obtenir son salut, mais il ne parvient en fin de compte qu’à l’exaspérer. Il va donc trouver son ami Saint-Loup, en garnison dans la ville de Doncières, pour obtenir des entrées auprès de la duchesse, sous le prétexte de voir des tableaux d’Elstir qu’elle possède et qui intéressent le narrateur. A cette occasion, Saint-Loup lui présente enfin sa maîtresse, dont il lui a déjà maintes fois parlé, mais le narrateur a la surprise de découvrir que cette femme n’est autre que « Rachel quand du Seigneur », une petite prostituée qu’il fréquentait dans sa jeunesse et dont il ne faisait pas beaucoup de cas. Mais Saint-Loup adore cette jeune femme, dépense des millions pour elle, et se montre fort jaloux avec les hommes qu’elle côtoie. (…)

Mon avis :
Il serait difficile de ne pas être, une nouvelle fois, ébloui par le style de Proust et par son génie psychologique : il restitue dans les moindres détails les motivations de ses personnages ou les contradictions de leurs caractères. Une grande partie du roman est consacrée au Salon de Mme de Villeparisis et, en particulier, aux conversations des gens du monde à propos de l’affaire Dreyfus, qui battait alors son plein et déchaînait les passions. Ces dialogues nous plongent véritablement dans les mentalités de l’époque, nous sommes immergés dans ce moment historique comme si nous faisions un voyage dans le temps.
Certains thèmes, que l’on trouvait déjà dans les deux premiers volumes, sont ici repris et amplifiés, certains détails étant davantage développés.
J’ai trouvé tout à fait extraordinaires les longues pages que Proust consacre à une toute récente invention : le téléphone, qui nous semble aujourd’hui si banale et qui lui évoque des analyses merveilleuses.
Il m’a semblé que l’amour occupait une place moins importante dans ce « Côté de Guermantes » que dans les deux premiers volumes, il y a en tout cas moins d’introspections amoureuses et peut-être moins de tourments sentimentaux, mais malgré cela, l’intérêt du livre ne se relâche pas, les relations humaines et sociales sont toujours aussi finement menées.

Voilà donc une lecture qui met en appétit pour découvrir le tome 4, à savoir « Le côté de Guermantes II » – que j’attaquerai sans doute l’été prochain.

Dans un prochain article, je vais publier quelques extraits du « Côté de Guermantes I ».
Donc, histoire à suivre !

Le Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov


Depuis plusieurs années j’avais envie de lire ce roman fantastique, le chef d’oeuvre de Boulgakov et l’un des grands classiques de la littérature russe du 20è siècle, et je sentais que c’était le bon moment pour m’y atteler.
Il y a tant de personnages secondaires et l’histoire est si complexe que je renonce à vous la raconter. Mais je préciserai en tout cas qu’on arrive très bien à suivre et que les moments de flottements à propos de tel ou tel personnage qu’on n’arrive plus à situer, sont assez vite dissipés par l’auteur, qui nous rafraîchit la mémoire.
L’action se situe à Moscou pendant la terreur stalinienne des années 30 : arrestations, internements en psychiatrie, interrogatoires et enquêtes émaillent le roman, mais prennent une dimension au-delà de la réalité politique et historique de l’époque, par l’introduction de personnages et de phénomènes surnaturels – le diable et ses trois acolytes aux pouvoirs magiques, qui sèment le désordre et la panique dans la ville.
Le maître est un écrivain, auteur d’un roman sur Ponce Pilate, qui se retrouve en asile psychiatrique et sa maîtresse, Marguerite, passe un pacte avec le diable dans le seul but de le rejoindre, ce qui la transforme en sorcière et lui permet de vivre plusieurs aventures étranges, dont un grand bal chez Satan.
Il m’est arrivé pendant ma lecture de rechercher des significations cachées : par exemple j’ai cherché un rapport entre la lâcheté de Ponce Pilate et celle des écrivains à la botte du pouvoir, mais rien de très clair ne se dégage.
Il y a en tout cas un sens du grotesque et un humour très caustique qui rendent ce roman très jubilatoire.
J’ai aimé aussi l’imagination débordante de l’auteur à travers ces aventures qui nous tiennent en haleine sans temps mort durant plus de cinq cents pages, qui ne cessent de nous surprendre et de nous enchanter.
Une lecture marquante et remarquable !

Tonio Kröger de Thomas Mann


J’ai lu ce livre parce qu’il était cité dans une de mes récentes lectures (Mars de Fritz Zorn), et effectivement je l’ai beaucoup aimé, il restera parmi les livres marquants lus cette année.
Je ne pourrais pas rendre compte de cette lecture mieux qu’en vous recopiant la quatrième de couverture – qui me parait parfaite. La préface d’Armand Nivelle est également tout à fait remarquable et instructive.

Quatrième de Couverture :

Peintre puissant de la bourgeoisie allemande avec Les Buddenbrook, Thomas Mann publie à vingt-huit ans ce bref roman, une des oeuvres les plus révélatrices de son débat intérieur. Jeune écrivain prisonnier de l’introspection et de la réflexion sur son art, Tonio Kröger est fasciné par son contraire : ceux qui vivent sans réfléchir, abandonnés à leurs instincts vitaux, comme son camarade Hans et la belle Ingeborge, dont il s’éprend. L’art et la pensée seraient-ils morbides ? La vraie vie résiderait-elle dans la sérénité heureuse et terre à terre des gens « normaux » ? Dans cet étonnant portrait d’un homme qui ne parvient pas à s’approuver, le grand romancier, prix Nobel de littérature en 1929, mêle la réflexion philosophique à l’analyse des tourments de l’âme, avec une lucidité et un dépouillement qui font de ce roman une oeuvre classique au meilleur sens du terme.

Extrait page 86 :

La littérature n’est pas un métier, mais une malédiction, sachez-le. Quand cette malédiction commence-t-elle à se faire sentir ? Tôt, terriblement tôt ; à une période de la vie où l’on devrait encore avoir le droit de vivre en paix et en harmonie avec Dieu et avec l’univers. Vous commencez à vous sentir marqué, en incompréhensible opposition avec les autres êtres, les gens normaux et comme il faut ; l’abîme d’ironie, de doute, de contradictions, de connaissances, de sentiments, qui vous sépare des hommes, se creuse de plus en plus, vous êtes solitaire et désormais il n’y a plus d’entente possible. (…)

Beaux rivages, de Nina Bouraoui


Comme la quatrième de couverture de ce livre résume bien ce que j’ai ressenti à sa lecture, je vous la recopie :

C’est une histoire simple, universelle.
Après huit ans d’amour, Adrian quitte A. pour une autre femme : Beaux rivages est la radiographie de cette séparation.
Quels que soient notre âge, notre sexe, notre origine sociale, nous sommes tous égaux devant un grand chagrin d’amour.
Les larmes rassemblent davantage que les baisers.
J’ai écrit Beaux rivages pour tous les quittés du monde. Pour ceux qui ont perdu la foi en perdant leur bonheur. Pour ceux qui pensent qu’ils ne sauront plus vivre sans l’autre et qu’ils ne sauront plus aimer. Pour comprendre pourquoi une rupture nous laisse si désarmés. Et pour rappeler que l’amour triomphera toujours. En cela, c’est un roman de résistance.

N. B.

Mon avis :

Nina Bouraoui réussit à aborder le thème de la souffrance amoureuse sans pathos et sans larmoyer, avec beaucoup de justesse. Elle reste au plus près de son héroïne, la suit pas à pas, et nous plonge dans la réalité d’une rupture, avec toutes les étapes psychologiques qui suivent ce deuil brutal. Car l’héroïne est quittée alors qu’elle ne s’y attend pas : elle était heureuse, pensait avoir trouvé l’homme de sa vie, jugeait son couple solide. C’est son univers et son équilibre qui s’effondrent. Son compagnon a une liaison avec une autre femme, qui lui a demandé de choisir entre elles deux. L’héroïne développe rapidement une grande haine contre sa rivale, cela tourne à l’obsession, elle découvre que cette femme tient un blog, une sorte de journal intime, et ne peut plus s’empêcher de se connecter, plusieurs fois par jour, maladivement, pour voir ce que l’Autre vit et pense d’elle. Paradoxalement, elle ressent beaucoup moins d’animosité vis à vis de celui qui l’a quittée, elle reste plus ou moins amie avec lui, a même parfois l’espoir que leur couple se reformera.
C’est un livre très touchant, où les personnages ont une réelle épaisseur humaine et une complexité intéressante.
Chacun peut, je crois, se retrouver dans ce livre, dans la mesure où chacun a déjà vécu une rupture.

Ce beau livre avait paru en 2015 chez Jean-Claude Lattès (puis réédité au Livre de poche), je l’ai lu dans le cadre du défi Autour du monde elles écrivent.

Extrait page 62

Il m’arrivait de parler seule dans ma voiture avant d’aller travailler, libérant mon thorax ; j’étouffais. Je faisais semblant de téléphoner à quelqu’un, parvenant à rire aux éclats alors que j’avais envie de pleurer. J’avais l’impression d’être une de ces femmes démentes, j’en croisais de plus en plus souvent dans la rue sans savoir si leur nombre avait augmenté ou si je leur prêtais plus d’attention que d’habitude, éprouvant désormais de la compassion pour ceux qui décrochaient de la réalité. Je savais qu’il était facile de s’enfoncer dans la folie ou la semi-folie, la limite était fine, seul moyen de se libérer, de s’apaiser, voire de se divertir dans un nouveau monde empli de visions, de fantasmes, d’images plus extravagantes les unes que les autres. Je ne les jugeais pas, ne les craignais pas non plus, mais je restais incapable de les aider en retour, j’avais assez à faire avec mon propre cas. Je nous trouvais un air de ressemblance quand je les regardais dans les yeux ; ils étaient perdus, comme moi.

Neige de Maxence Fermine

Quatrième de Couverture :

Dans le Japon raffiné du XIXe siècle, le jeune Yuko a choisi sa voie : il sera poète, contre l’avis de son père. Soseki, l’ancien samouraï et vieux peintre aveugle, lui enseignera l’art du haïku. Entre les deux hommes plane l’image obsédante d’une femme disparue dans la neige … Une langue épurée, concise et sans artifices, qui parle d’amour de la vie et de quête d’absolu.

Mon avis :

Ce roman est plutôt un conte, où la vraisemblance n’a pas toujours sa place et où les personnages font figure d’archétypes, ce qui ne manque pas de charme.
Certaines choses assez jolies nous sont dites sur la neige et des idées insolites sur l’écriture de haïkus.
J’ai été au départ un peu déconcertée par le fait que le maître de Yuko s’appelle Soseki, comme le grand écrivain japonais du XIXe siècle, et j’ai dû vérifier dans sa biographie qu’il n’y avait pas de rapport entre les deux. Ca peut sembler anecdotique mais ça a parasité ma lecture pendant quelque temps …
L’écriture est assez jolie, limpide, et s’accorde bien avec le thème de la neige.
Bien qu’il s’agisse d’un petit livre, qui se lit en une petite soirée (moins de cent pages), c’est une lecture agréable, un livre qui se plait à cultiver son atmosphère hivernale et glacée de bout en bout, un livre léger comme un flocon de neige.

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