Le Cas Sneijder de Jean-Paul Dubois

Pour commencer l’été, je voulais parler d’un livre un peu léger et amusant et puis, ayant lu Le cas Sneijder de Jean-Paul Dubois, j’ai pensé qu’il pouvait correspondre à cette description, bien qu’il soit certainement plus profond qu’il n’y paraît.
Jean-Paul Dubois avait éveillé ma curiosité au moment de sa réception du Prix Goncourt en 2019, et j’avais noté son nom pour une future lecture – ce qui est donc chose faite et s’est avéré une expérience pas désagréable.

Pour que vous vous fassiez une idée de l’histoire, en voici un début très succinct :

Paul Sneijder est un homme de soixante ans, qui a été victime d’un terrible accident d’ascenseur au cours duquel sa fille adorée, âgée d’une trentaine d’années, a perdu la vie en même temps que les trois autres personnes présentes à ce moment-là avec eux dans la cabine. Après une période de coma, Paul Sneijder est profondément traumatisé et se sent d’autant plus seul que ni sa femme si ses deux fils jumeaux ne veulent le comprendre ou l’épauler, bien au contraire. Comme Paul Sneijder fait parfois des crises de panique à la suite de son accident, il décide de se consacrer à une activité de plein air, avec peu de contacts humains, et se fait embaucher dans une entreprise de dog-walking, c’est-à-dire qu’il est payé pour promener des chiens. Parallèlement, Paul Sneijder accumule la documentation technique et architecturale au sujet des ascenseurs et des accidents qui ont pu s’y produire dans le passé aux quatre coins du monde. (…)

Mon avis :

Bien que ce livre parle de sujets fort sérieux, pour ne pas dire dramatiques – le deuil, la folie, la solitude, l’incompréhension et la cruauté entre les êtres, les règles de vie absurdes dans nos sociétés mercantiles et techniciennes à outrance – je ne me suis pratiquement jamais sentie triste à sa lecture et j’avais au contraire le sourire aux lèvres et l’esprit léger, à cause de la manière humoristique et ironique dont tout cela est tourné et présenté. Par contre, la fin est un beau moment d’émotion, à laquelle je m’attendais un peu car le lecteur sent planer la menace autour du pauvre Paul Sneijder depuis les tout premiers chapitres déjà. Je me suis demandé très souvent au cours de cette lecture pourquoi cet homme ne divorçait pas, tant sa femme est obtuse, acariâtre, contrariante, stupide et n’a aucun point commun avec son mari. Il est vrai que Paul Sneijder dit plusieurs fois qu’il est lâche, ce qui pourrait expliquer une certaine passivité, mais dans son cas il finit par payer cette lâcheté extrêmement cher, au point que le courage lui aurait valu beaucoup moins de soucis et de désagréments.
J’ai aimé dans ce roman la place accordée aux chiens, car ils sont fortement individualisés, avec des caractères et des attitudes bien définis pour chacun, et leur personnalité joue un certain rôle dans le déroulement de l’histoire et la psychologie du héros, ce qui m’a semblé une idée jolie et originale, une réconciliation de l’homme avec la nature.
Au début, j’ai également aimé les considérations insolites et les méditations sur les ascenseurs, auxquels Jean-Paul Dubois consacre des pages mémorables – je ne me souviens pas d’avoir déjà lu des belles pages sur ce thème dans d’autres romans – mais au bout de plusieurs paragraphes sur ce thème j’ai été un peu lasse et pas tout à fait convaincue par le propos.
Je ne dévoile pas la fin mais ce dénouement amène beaucoup de tristesse et donne un petit pincement au cœur.
Un livre agréable à lire, bien construit, et à l’écriture plaisante.
On passe un moment de lecture sympathique.

Le cas Sneijder était paru en 2011 aux éditions de l’Olivier, il a reçu le prix Alexandre-Vialatte en 2012, et je l’ai lu en livre de poche, chez Points, (234 pages).

Un extrait page 135 :

L’évocation de cette dermatose réveilla d’un coup la fibre hygiéniste et prophylactique de ma femme. D’instinct, elle s’écarta légèrement de moi, de la même façon que si elle redoutait une contagion. Examinant mes poignets à un bon mètre de distance, elle fit une moue dont je ne savais si elle traduisait de l’inquiétude ou du dégoût, et elle dit :
– Il faut absolument que tu voies quelqu’un.
Tout au long de notre vie commune, à chaque fois que nous avions été confrontés à un souci, qu’il fût de santé ou d’un tout autre ordre, la première chose qu’Anna m’avait toujours dite, c’était : « Il faut que tu voies quelqu’un ». Il y avait quelque chose de magique dans cette adjuration. Invoquer ce « quelqu’un » qui, quelque part au-delà de nous, possédait la clé de l’énigme revenait, pour elle, à énoncer un acte de foi. (…)

Mariage contre Nature de Yukiko Motoya

J’ai acheté ce court roman japonais un peu par hasard. Il était sur un présentoir de littérature japonaise dans ma librairie habituelle et sa couverture (première et quatrième) m’a attirée.
Comme il a reçu en 2016 le prix Akutagawa (équivalent du Prix Goncourt au Japon), j’ai été intriquée d’autant plus.

Je recopie ici La Quatrième de Couverture :

Depuis qu’elle a quitté son boulot pour se marier, San s’ennuie un peu à la maison. Surtout que son mari, à peine rentré le soir, joue les plantes vertes devant la télévision. Parfois San se demande si elle ne partagerait pas la vie d’un nouveau specimen d’être humain. D’ailleurs, en regardant bien, il y a quelque chose qui cloche. Les traits du visage de son mari sont en train de se brouiller. Un processus étrange et déroutant est en route …
Une écriture délicate, un regard pénétrant, ironique, une exploration drôle et poétique des doutes et des interrogations de la vie de couple : autant de qualités qui ont valu en 2016 à ce roman singulier le prix Akutagawa, le Goncourt japonais. (…)

Mon avis :

C’est une vision très caustique de l’homme japonais ou plus exactement du mari nippon : indifférent à sa vie de couple, froid, et voulant par-dessus tout ne penser à rien par tous les moyens possibles. En effet, qu’il se vide la tête devant des émissions de variétés, devant des jeux vidéos stupides, ou devant les fourneaux de la cuisine pour préparer des fritures, il se jette obsessionnellement sur ces activités, sans plus rien faire d’autre, comme atteint de compulsions irrépressibles. Cela inquiète sa femme, mais elle en vient aussi à s’interroger sur le sens de tout cela et sur sa propre attitude : pourquoi montre-t-elle tant de complaisance ? Et si, finalement, elle y trouvait aussi son compte ? Et si, progressivement, elle devenait comme son mari ? En quoi vont-ils finalement se transformer, sous l’influence l’un de l’autre ?
Un roman teinté de surréalisme et d’étrangeté, que j’ai trouvé à la fois très divertissant, surprenant, et fort intelligemment observé. On a parfois l’impression de se trouver devant un petit livre léger, vite lu et vite oublié, mais quand on fait bien attention à chaque détail, à chaque question posée, on s’aperçoit qu’il y a beaucoup de profondeur.
Je conseille tout à fait ce livre ! Même aux jeunes couples enamourés, car cette histoire les fera rire …

Extrait page 50 :

Hakone a continué à parler en mangeant.
A propos, tu connais l’histoire de la boule de serpents ? Je ne sais plus où j’ai lu ça. Ou c’est peut-être quelqu’un qui m’en a parlé, il y a longtemps. Ce sont deux serpents qui mangent chacun la queue de l’autre. Ils se grignotent l’un l’autre, à la même vitesse, et pour finir, ça fait comme une boule avec seulement les deux têtes, avant qu’ils disparaissent en entier, engloutis jusqu’au dernier morceau. Tu vois ce que je veux dire ? Quelque part, pour moi, c’est ça, l’image du mariage. (…)

Mariage contre nature a été édité pour la première fois au Japon en 2016.
Je l’ai lu en Picquier Poche, dans une traduction de Myriam Dartois-Ako, publiée en 2020.

Le jour d’avant de Sorj Chalandon

J’ai lu ce livre parce qu’une amie me l’a prêté, en me prévenant de sa grande qualité et, comme cette amie a des goûts littéraires proches des miens, je me suis précipitée en toute confiance, ravie à l’idée de le découvrir.
Malheureusement, je n’ai pas accroché, et de moins en moins au fur et à mesure que j’avançais dans ma lecture. Je vais essayer d’expliquer pourquoi.
En premier lieu : le style m’a paru difficile à supporter. Plein de pathos, grandiloquent, cherchant constamment à produire sur le lecteur le maximum d’effet tout en exigeant de lui le minimum d’effort. C’est boursoufflé à souhait mais ça reste dans le cadre du style efficace qui vous assomme et, en même temps, vous réveille bien : phrases courtes, elliptiques, percutantes.
L’histoire, en revanche, est au début très intéressante et m’a beaucoup plu : nous transportant dans le Nord de la France, pendant les années 1970, face au dur travail des mineurs et nous rappelant, plus précisément, la catastrophe de Liévin en décembre 1974, où un coup de grisou avait fauché 42 mineurs et où les manquements de la direction et des petits chefs, notamment sur les questions de sécurité, avaient été en cause. Tout cet aspect documentaire, au plus près de la vérité historique et sociale, est tout à fait captivant et mérite d’être relevé.
Malheureusement, par la suite, la fiction l’emporte de beaucoup sur le documentaire et je n’ai pas réussi à adhérer aux réactions étranges du héros dont les idées et les mobiles d’action sont pour le moins embrouillées et qu’on n’a pas forcément envie d’élucider.
Un héros qui a sans doute des circonstances atténuantes mais dont l’aveuglement et le déni durent tout de même un peu trop longtemps selon moi.
Je me trompe peut-être mais il ne m’a pas semblé vraisemblable, je n’y ai pas cru.
Le personnage de l’avocate ne m’a pas paru beaucoup plus crédible, et sa plaidoirie m’a laissée plus que perplexe.
Je sais que ce roman a reçu partout des critiques dithyrambiques, et je suis sans doute la seule à ne pas avoir accroché, alors je vous laisse vous forger votre propre opinion si ça vous tente !

Noces au Paradis de Mircea Eliade

Le mois de mars n’est pas encore fini et je reste donc avec les auteurs d’Europe de l’Est, grâce au défi de Patrice, Eva et Goran.

Je vous parlerai aujourd’hui de littérature roumaine, avec l’écrivain Mircea Eliade (1907-1986) connu principalement comme historien des religions, mythologue, philosophe mais également romancier, auteur entre autres de La Nuit Bengali.

Quatrième de Couverture :

Dans un refuge des Carpates, au cours d’une interminable nuit blanche, deux hommes se racontent l’amour de leur vie.
Peu à peu, on comprend que Lena, héroïne de la seconde histoire, et Ileana, héroïne de la première, ne sont qu’une seule et même personne. Mais ces  » noces au paradis  » ne sont pas de ce monde, elles ne pouvaient pas durer… Noces au paradis est, certes, un beau roman d’amour, un beau roman de l’amour. On ne peut oublier l’évocation très raffinée du personnage de l’héroïne montrée à trois étapes de sa vie de jeune femme, tout d’élégance, de finesse, d’intelligence, mis en valeur dans une manière que l’on peut qualifier de proustienne.
Mais cette évocation extraordinaire contraste très fortement avec l’atmosphère tourmentée, presque démente, où peu à peu s’enlise ce double amour  » parfait « , gâché sans gloire par l’égoïsme, par l’orgueil du mâle, par la goujaterie des deux héros, dont on ne peut s’empêche de penser qu’une force surnaturelle, une force diabolique, les pousse irrésistiblement vers leur  » chute « , faute de pouvoir reconnaître à temps le  » miracle  » qui leur est destiné.

Mon Avis :

J’ai bien aimé ce roman mais il m’a semblé à plusieurs reprises que l’auteur ne nous donnait pas toutes les clés nécessaires à sa compréhension pleine et entière. J’ai eu le sentiment bien des fois d’être face à des symboles, à des mystères, que l’auteur voulait instiller dans nos esprits le doute et une certaine confusion. Les personnages ont une grande profondeur psychologique, et sont dévoilés peu à peu dans toute leur complexité, mais les motifs de leurs actions nous échappent quelque peu.
On se dit par moments au cours de la lecture que toute cette histoire doit receler un sens profond dans l’esprit de l’auteur, que ces personnages doivent représenter certaines valeurs morales ou spirituelles mais, jusqu’au bout, je suis restée dans l’expectative, sans voir arriver aucune élucidation du mystère. Pourquoi Ilena-Lena se promène-t-elle parfois avec un homme, en cachette de son compagnon ? Cet homme est-il vraiment son cousin, comme elle le prétend, ou est-il un de ses amants, comme le soupçonne le narrateur ? Et que vient faire là cette bague d’émeraude à laquelle Ilena-Lena semble tenir énormément ? Et cette femme veut-elle vraiment un enfant ? Est-elle stérile comme on tendrait à le penser ? Mystères, mystères !
Malgré toutes ces incertitudes et ces interrogations sans réponses, ce livre est agréable à lire et ces histoires d’amour possèdent une certaine beauté, un souffle poétique.
J’ai aimé aussi le conflit entre la création artistique solitaire et la vie amoureuse qui absorbe complètement le narrateur.
Un roman que j’aurais sans doute encore mieux aimé s’il avait été plus explicite !

Extrait page 231

C’était le printemps. Je m’étais arrêté par hasard devant la vitrine d’un bureau de voyage. Je ne sais pourquoi j’étais littéralement fasciné par une grande réclame en couleurs : sur le versant d’une montagne couverte de neige un couple de skieurs, tête nue, glissait vertigineusement. Ce qui m’attirait dans ce dessin conventionnel, ce n’était nullement la tentation d’un voyage ou d’un séjour dans une station de sports d’hiver célèbre. La couleur violente, le dessin sommaire, les visages des jeunes, leur sourire éclatant de santé, tout semble-t-il était fait pour m’inciter à la réflexion.
Au bout d’un moment j’entendis derrière moi des voix de jeunes. Je me retournai avec une curiosité inhabituelle. Deux jeunes filles, accompagnées de deux jeunes gens, se préparaient bruyamment à traverser la Calea Victoriei. Je les regardai longuement, et à cet instant une mélancolie étrange m’envahit. (…)

Le dernier loup de Laszlo Krasznahorkai

Vous n’ignorez pas qu’en ce mois de mars, la littérature d’Europe de l’Est est à l’honneur, avec le défi de Patrice, Eva et Goran.
Je vous présente donc aujourd’hui un livre de l’écrivain hongrois Laszlo Krasznahorkai, dont j’avais déjà parlé il y a quelques années dans une chronique sur son fameux roman Guerre et Guerre, qui m’avait beaucoup plu.

Le dernier loup est une novella de 70 pages environ qui ne se compose que d’une unique phrase. Dialogues, descriptions, et réflexions s’enchaînent donc dans un même flot ininterrompu qui nous emporte d’une manière un peu chaotique et décousue mais surtout très dynamique, et ne nous laisse pas le temps de souffler.
Je dirais donc pour décrire ce livre qu’il s’agit d’abord d’un rythme haletant, d’une course vers l’avant, où on se sent conduit du coq à l’âne et de l’âne vers le dernier loup qui, d’ailleurs, n’est peut-être pas vraiment le dernier.
Dans ce livre, le héros est un ancien professeur de philosophie qui est un peu revenu de tout et se contente de trainer sa vie de bars en bars et qui raconte à un barman berlinois le voyage surprenant qu’il a été amené à faire dans une région reculée d’Espagne, l’Estrémadure, où il a été invité par une mystérieuse fondation pour des raisons qui lui échappent complètement.
Arrivé en Estrémadure, on met à sa disposition une interprète, un chauffeur, une voiture, et tous les avantages dont on croit devoir le gratifier en tant que célèbre et grand philosophe, ce qui ne laisse pas de l’inquiéter et de le tracasser.
Dans l’incertitude de ce qu’on attend de lui et de ses capacités à y répondre, il s’intéresse bientôt au dernier loup de cette région, tué plusieurs années plus tôt, et dont la disparition semble fort mystérieuse.

Mon avis :

Laszlo Krasznahorkai réussit à happer son lecteur en le menant de surprises en surprises et d’interrogations en fausses pistes. On croit parfois comprendre un symbole, une signification philosophique ou métaphysique, mais l’auteur prend plaisir à nous égarer et à nous balloter sans fin, comme pour mieux nous étourdir. Y a-t-il un sens profond à cette lecture ou tout cela n’est-il qu’un jeu verbal un peu gratuit, teinté d’écologie et de défense animale ? Je ne sais pas mais en tout cas on ressent beaucoup de plaisir et de curiosité tout au long de ces pages.
Le tour de force stylistique qui consiste à faire tenir tout un roman et de multiples scènes simultanées dans une seule phrase est aussi très impressionnant, très artistement réalisé, mais, là encore, je me suis demandé si ce n’était pas un peu gratuitement spectaculaire …
Il m’a semblé que Guerre et Guerre du même auteur était tout de même supérieur à celui-ci.
Malgré tout, ce livre se lit agréablement, suscitant de nombreuses questions sans réponses, ce qui laissera certains lecteurs perplexes, et plaira aux autres.

Extrait page 36

(…) voyez-vous, tout cela, cette Estrémadure se trouve en dehors du monde, Estrémadure se dit en espagnol Extramadura, et Extra signifie à l’extérieur, en dehors, vous comprenez ? et c’est pourquoi tout y est si merveilleux, aussi bien la nature que les gens, mais personne n’a conscience du danger que représente la proximité du monde, ils vivent sous la menace d’un terrible danger en Estrémadure, vous savez, ils n’ont pas la moindre idée de ce qui les guette s’ils laissent faire les choses, de ce à quoi ils s’exposent s’ils laissent les autoroutes et les magasins envahir leurs terres(…)

Le dernier loup, publié en 2009 en Hongrie, est paru chez Cambourakis en 2019, dans une traduction française de Joëlle Dufeuilly.

La Musique d’Une Vie, d’Andreï Makine

J’ai voulu lire ce roman d’Andreï Makine pour le défi de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, et puis je me suis rendu compte que cet auteur est français depuis bien longtemps (1996), lui qui a reçu le Prix Goncourt en 1995 et qui a été élu à l’Académie Française en 2016.
D’un autre côté, cette histoire a pour cadre l’Union Soviétique de Staline et porte sur l’histoire et le peuple russes un regard très familier et solidaire, fraternel.
Je laisse donc à Eva, Patrice et Goran le soin de décider si La Musique d’une Vie peut participer au défi …

Voici la Quatrième de couverture :

Au cœur de la tempête, dans l’immensité blanche de l’Oural, des voyageurs transis attendent un train qui ne vient pas. Alors que s’étire cette nuit sans fin, un vieux pianiste remonte le fil de son histoire, des prémisses d’une grande carrière au traumatisme de la guerre.
Guidés par une musique intérieure, les souvenirs d’Alexeï nous révèlent la force indomptable de l’esprit russe.

Le début de l’Histoire :

Dans une gare, la nuit, le narrateur rencontre un homme déjà assez âgé, un pianiste, qui lui raconte son histoire. Dans sa jeunesse, pendant les années 30, il était promis à un brillant avenir de concertiste mais la répression stalinienne a fait dévier son destin d’une manière bien différente. Il a dû se cacher pour échapper à une arrestation. Puis, au moment de la guerre, il a usurpé l’identité d’un soldat mort et a endossé ce destin militaire avec courage. Il était contraint d’oublier son passé, la musique, sa famille – autant d’éléments qui auraient pu trahir sa vraie identité et l’envoyer pour longtemps au goulag. Il s’est habitué aux horreurs de la guerre, a appris à ne pas trop s’attacher aux êtres et aux choses. (…)

Mon Avis :

C’est un livre très dur, réaliste, mais que l’écriture ciselée et poétique rend malgré tout très agréable. Dans ce roman, les paysages sont hostiles, le pouvoir politique est implacable, et les êtres humains sont marqués par l’égoïsme et la froideur. Le personnage principal du vieux pianiste a renoncé à être lui-même pour survivre, s’est renié lui-même en tournant le dos à son talent, et on ne peut s’empêcher de penser que sa vie est absurde, en tout point opposée à celle qu’il devrait mener normalement. C’est bien sûr le Cours de l’Histoire – la terreur stalinienne, puis la deuxième guerre mondiale – qui a broyé cet homme, sa carrière et sa vie affective. Mais cette histoire tragique nous est contée sans aucun pathos, et même avec une douceur d’autant plus poignante.
Un beau et grand roman, que je conseille chaudement !

***

Extrait page 48 :

Alexeï quittait l’allée principale pour prendre un raccourci quand soudain se détacha d’une rangée d’arbres une silhouette qu’il reconnut tout de suite : leur voisin, un retraité qu’on voyait souvent assis dans la cour, penché sur un échiquier. A présent, il avançait d’un pas pressé et bizarrement mécanique, venait droit à sa rencontre et, pourtant, semblait ne pas le remarquer. Alexeï s’apprêtait déjà à le saluer, à lui serrer la main, mais l’homme sans le regarder, passa outre. C’est au tout dernier instant de cette rencontre manquée que les lèvres du vieillard bougèrent légèrement. Tout bas, mais très distinctement, il souffla : « Ne rentrez pas chez vous. » Et il marcha plus vite, tourna dans une étroite allée transversale. (…)

Le Cap des Tempêtes de Nina Berberova

J’ai lu ce roman de Nina Berberova dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran de mars 2020.

L’histoire tient en peu de mots car ce sont surtout les réflexions des personnages qui importent ici : méditations sur le bonheur, sur le bien et le mal, liberté et questions métaphysiques.
Le Cap des Tempêtes met en scène trois sœurs, nées de trois mères différentes, et qui sont toutes trois des exilées russes, vivant ensemble avec leur père et sa dernière épouse, dans un petit appartement parisien dans les années 1920. Chacune a son caractère bien tranché : Dacha est une nature harmonieuse, faite pour le belles actions, Sonia est au contraire une nature pessimiste, dotée d’une philosophie douloureuse de la vie, et la plus jeune sœur, Zaï (diminutif d’Elisabeth) qui semble être le double de Nina Berberova, est une jeune fille imaginative, très vivante, au tempérament artiste, pas toujours très sérieuse dans ses choix.
Nous suivons leurs destins entrecroisés, leurs rencontres heureuses ou malheureuses, leurs quêtes de vérité et d’identité.

Mon Avis :

J’ai adoré ce roman, d’une grande profondeur, où la psychologie des personnages est extrêmement fouillée et ne tombe jamais dans le manichéisme, bien que le sujet s’y prête. En effet, Dacha et Sonia ne peuvent pas se résumer seulement à des identités opposées, la première lumineuse et la seconde ténébreuse, les desseins des deux jeunes filles sont bien plus complexes et chacune est traversée par le doute, le chagrin et un sentiment d’échec. Le personnage de Zaï est aussi intéressant car elle est l’élément le plus mobile de l’histoire, celle qui déploie le plus d’activités vers l’extérieur, la plus imprévisible, et elle rajoute un grand dynamisme dans cette histoire, comme un contrepoint au caractère statique de certaines pages plus réflexives et philosophiques. C’est donc un roman tout à fait captivant, sans longueur.
L’écriture de Nina Berberova est très belle, parfois imagée et poétique, utilisant un langage simple pour des sentiments fort complexes.
J’ajoute que j’avais lu L’accompagnatrice de la même Nina Berberova quelques jours avant Le Cap des Tempêtes, et j’ai largement préféré celui-ci, doté d’une ampleur et d’un souffle bien plus grands.
Un chef d’oeuvre – selon moi !

La Source vive, d’Ayn Rand

J’ai lu ce roman il y a déjà plusieurs semaines mais il m’a tellement déplu que je m’en souviens encore assez bien. Tout au moins, je me souviens des deux parties que j’ai lues car j’ai abandonné ce volumineux roman à la moitié.
Je ne vais pas m’étendre excessivement sur l’histoire de ce roman, qui n’est qu’un prétexte pour développer longuement des arguments en faveur des thèses philosophiques ultra-libérales défendues par Ayn Rand dans les années 1930 aux Etats-Unis.
En gros, dans ce roman, vous avez l’opposition caricaturale entre un arriviste sans talent, prêt à tuer tout le monde pour assouvir son ambition, plein de compromission et d’hypocrisie, et de l’autre côté le génie sûr de sa force et de sa supériorité, qui ne se laisse ébranler par aucune adversité, refuse le moindre compromis, n’essaye pas de se conformer aux désirs des autres pour leur plaire car il sait que son génie écrasant finira par l’emporter de toutes les manières.
Si vous rajoutez à cela une histoire de rivalité amoureuse plus ou moins sado-maso où la belle femme aime se faire violer et cracher son venin journalistique sur son violeur pour lui faire plaisir, vous verrez à peu près de quoi il retourne.
Dans ce livre, les personnages forment tous une belle brochette de requins qui ne pensent qu’à s’entre-démolir. Même l’amour est une prise de pouvoir, une lutte et une domination de l’un sur l’autre.
Si le personnage du génie incorruptible (dont chaque lecteur a compris dès le début qu’il triompherait glorieusement à la fin) est celui qu’Ayn Rand propose à notre admiration, elle ne nous le décrit pas pour autant comme un homme bon, bien au contraire ! C’est un requin encore plus féroce que tous les autres requins qui lui veulent du mal.
C’est lourd, démonstratif, stéréotypé, …
Une lecture peu ragoûtante, que je déconseille vivement !

Quelqu’un de Robert Pinget


J’ai lu ce roman car il m’a été conseillé par mon ami le poète Denis Hamel qui m’a aussi prévenue de bien m’accrocher au début car ce n’est pas une lecture facile, et effectivement ce fut un judicieux conseil.
Ce roman a été écrit dans les années 60 et publié aux éditions de Minuit, il s’inscrit dans la vague du Nouveau Roman.

Dans ce livre, un narrateur s’acharne à essayer de raconter de manière exhaustive une de ses journées parmi les plus banales, sa vie quotidienne de son lever à son coucher et, comme il n’a pas très bonne mémoire il doit s’y reprendre à plusieurs fois pour retrouver les détails, les faits marquants et les personnes qu’il a croisées.
Ce narrateur est un homme sans doute déjà un peu âgé, désabusé, maniaque, avec un fond d’aigreur et de mélancolie, peut-être même de désespoir.
Il dirige depuis dix ans avec un associé une pension de famille où logent une dizaine de locataires, généralement vieux, pauvres et un peu mesquins.
Il cherche depuis le matin un bout de papier indispensable à ses travaux de botanique car il aime herboriser dans la campagne.

Mon avis :

C’est un long discours décousu et chaotique dans lequel nous sommes entraînés. Pendant le premier tiers du livre, je me demandais où tout cela menait, je faisais des hypothèses et je suis partie plusieurs fois sur des fausses pistes, en imaginant qu’il allait se produire des drames ou des incidents.
Par la suite, on commence à vraiment se repérer dans l’histoire, les lieux, les personnages et tout devient beaucoup plus clair et cohérent, mais il faut accepter cette confusion initiale, ce que le lecteur n’est pas forcément disposé à faire a priori.
On s’aperçoit finalement que ce roman aborde des sujets extrêmement divers et riches : le temps, la vieillesse, les relations humaines, le bonheur et la solitude, la monotonie et l’ennui de l’existence, …
Il y a par ailleurs beaucoup de traits humoristiques, des jeux de mots, un sens de l’absurde et du ridicule, des situations un peu pitoyables mais amusantes.
Malgré tout, en refermant la dernière page, c’est un sentiment de tristesse qui l’emporte.
J’ai bien aimé ce livre et le relirai certainement pour mieux comprendre le premier tiers.

Voici un extrait page 148-149

(…) Je n’ai plus besoin de dire que le mois de juillet me fait rendre l’âme. On dit que c’est souvent le cas pour les personnes qui sont nées ce mois, et c’est mon cas. Je me réjouis de voir venir le mois d’août qui ne fait presque pas de différence et ensuite c’est septembre, l’été est fini et on regrette bien l’été. C’est un peu comme la salade, je ne sais plus si j’aime l’été. Je sais que je suis malade en juillet, comme je le suis en ce moment, il faut bien admettre que je suis malade et que des fois je me sens mieux en septembre mais c’est de nouveau la charrue à chien comme on dit qui recommence, ils rentrent tous de vacances et c’est pire qu’en été. Je devrais pouvoir arriver à trouver si je suis moins malade en septembre qu’en été mais ça serait difficile. Il faudrait que je sois en même temps en juillet et en même temps en septembre pour pouvoir comparer.(…)

Le Naufragé de Thomas Bernhard

J’avais lu il y a quelques années un autre roman de Thomas Bernhard (1931-1989), intitulé Oui, et j’avais envie de me replonger dans son univers – malgré sa noirceur et sa négativité quelque peu systématique.

Le naufragé était paru pour la première fois en 1983, et je l’ai lu en folio, traduit de l’allemand par Bernard Kreiss.

Cette lecture prend place dans le défi d’Eva des Feuilles Allemandes de novembre 2019.

Dans ce roman, le narrateur évoque les destins parallèles de trois pianistes virtuoses qui ont été amenés à se côtoyer depuis une série de leçons avec Horowitz, à la fin de leurs études dans les plus prestigieuses écoles de musique : Glenn Gould, Wertheimer et lui-même. Wertheimer et le narrateur ont l’occasion durant ces cours d’entendre Glenn Gould jouer Les Variations Goldberg et reconnaissent immédiatement son génie en même temps qu’ils s’aperçoivent qu’ils ne pourront jamais rivaliser avec lui. Dès lors, Wertheimer abandonne le piano et se lance dans l’étude des sciences humaines, tout en se conduisant comme un tyran avec sa sœur qui vit avec lui, la privant de tout plaisir et l’asservissant complètement. Quant au narrateur, cette rencontre avec le génie de Glenn Gould ne lui porte pas bonheur non plus : lui aussi abandonne le piano et consacre son existence à l’écriture d’un essai sur Glenn Gould dont il n’est jamais satisfait et qu’il ne cesse de détruire et de réécrire.

Mon avis : On peut ressentir une certaine exaspération devant une vision si négative de la vie mais, en même temps, on est emporté par l’énergie d’une écriture tourbillonnante, obsessionnelle, au rythme endiablé, et cette langue se révèle bien vite captivante. Par ailleurs, il s’instaure une sorte de crescendo dramatique, qui nous emmène vers toujours plus d’amertume et de désespoir grinçant, et on perçoit presque les accords stridents des pianos désaccordés qui nous accompagnent vers la fin du livre. Le mélange, au cœur de l’intrigue, de musiciens réels et de personnages fictifs donne un sentiment de grande véracité, d’autant que Glenn Gould est décrit avec beaucoup de détails véridiques ou, du moins, crédibles et probables, qu’il s’agisse de son caractère, de ses paroles ou de ses choix artistiques au cours de sa vie.
Un livre à éviter en période de déprime mais qui nous éclaire sur les aspects destructeurs de l’âme humaine et du génie artistique en particulier.

Extrait page 80 :

(…) Pour le dire clairement, tout n’est que malentendu dès notre naissance et, aussi longtemps que nous existons, nous n’arrivons pas à nous dépêtrer de ces malentendus, nous avons beau nous démener, ça ne sert à rien. Mais cette constatation, chacun la fait, dit-il, pensai-je, car chacun dit constamment quelque chose et est mal entendu, et c’est d’ailleurs, au bout du compte, le seul point sur lequel tout le monde s’entend, dit-il, pensai-je. Un malentendu nous projette dans le monde des malentendus, il nous faut subir ce monde uniquement fait de malentendus et le quitter du fait d’un unique grand malentendu, car la mort est le plus grand malentendu qui soit, c’est lui qui parle, pensai-je. (…)