Chronique japonaise de Nicolas Bouvier

Bouvier_chronique_japJe n’ai pas retrouvé dans Chronique japonaise le regard vif et humoristique qui faisait le charme de L’usage du monde, écrit une bonne dizaine d’années plus tôt.
Ici, le ton est plutôt austère, et Nicolas Bouvier semble même s’ennuyer à plusieurs reprises, particulièrement dans les cinquante ou soixante dernières pages du livre, lorsqu’il visite l’île d’Hokkaido et ne fait que décrire des visages et des paysages, mais sans beaucoup se renouveler.
Il n’en reste pas moins que, malgré son aspect austère et peu vivant, Chronique japonaise comporte beaucoup de passages passionnants : par exemple celui sur le théâtre no, celui sur la pensée zen, celui où Nicolas Bouvier compare le mode de vie japonais à celui des antiques spartiates, … en tout ce sont peut-être une dizaine ou une quinzaine de pages qui sont des petits chefs-d’œuvre de poésie et d’intelligence.
J’ai trouvé intéressante aussi toute la première partie du livre, où Nicolas Bouvier fait un résumé historique du Japon, récapitulant la mythologie shintoïste, les tentatives européennes de christianiser le pays, les premiers échanges diplomatiques et culturels avec les étrangers, et, d’une manière générale, une sorte de panorama de la mentalité et de la spiritualité japonaises qui m’a semblé très subtil.

Comme tous les japonais, les gens d’Araki-Cho sont de consciencieux photographes. Je ne crois pas que le sens plastique, pourtant aigu, qui naît des idéogrammes soit pour quelque chose dans cet engouement. Car les photos de mes voisins sont toutes semblables. C’est plutôt le besoin de conserver un souvenir de ces instants mémorables – mariages, visites à des « paysages classés », remises de diplômes – où l’on est bien trop absorbé par l’organisation ou par l’étiquette pour en retirer du plaisir. Un penchant à la vie rétrospective qui est plus facile que l’autre. Et la passion des albums de famille. En visite, je suis à peine installé qu’on m’en pose un sur les genoux pour conjurer les premières minutes d’embarras et dans l’espoir de me fournir un sujet de conversation sans épines : les biches de Nara, le volcan Aso, les temples de Nikko.

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George Orwell : La ferme des animaux

animaux_OrwellDans la ferme de Mr Jones, les animaux préparent une révolution : le cochon Sage l’Ancien leur a en effet ouvert les yeux sur la vie atroce que les hommes font mener aux animaux domestiques. Mais Sage l’Ancien meurt, et la révolution est désormais dirigée par les deux cochons Boule de Neige et Napoléon. Bientôt – bien plus vite que prévu – la révolution triomphe : Mr Jones et les autres deux-pattes de la ferme sont jetés dehors.
Les animaux peuvent dès lors vivre selon les principes de l’Animalisme, qui suppose une égalité complète entre tous les animaux et un refus du mode de vie des humains.
Mais cette belle harmonie de départ est vite compromise par la rivalité qui existe entre Boule de Neige, un théoricien utopiste, et Napoléon, au tempérament plus dur et plus dominateur.
Bien sûr, Napoléon l’emporte et instaure rapidement la dictature.
Les premiers grands principes énoncés au moment de la révolution sont tous bafoués et pervertis et la dictature devient de plus en plus impitoyable.
Les cochons profitent du fait qu’ils sont les plus intelligents et les plus lettrés pour manipuler et tromper les autres.
Les animaux de la ferme souffrent mais ils ne se souviennent pas très bien s’ils souffraient moins ou davantage sous le régime de Jones, alors ils subissent, persuadés par ailleurs de vivre libres et égaux même s’ils travaillent dur et ont souvent faim.

Ce livre est une fable saisissante sur la manière inéluctable et quasiment systématique dont toutes les révolutions communistes dégénèrent.
On pense évidemment à Staline et à Trotski en lisant les nombreux passages où le cochon Napoléon incrimine « le traître Boule de Neige » chaque fois que quelque chose marche mal à la ferme, ce qui est aussi cocasse que sinistre.
Je dirais que La ferme des animaux (écrit en 1945) est un aussi grand livre que 1984 (écrit en 1948) sur le sujet du totalitarisme, mais il y a dans La ferme des animaux beaucoup de passages très poignants, alors que 1984 m’avait laissé l’impression d’un livre assez froid.

Fable de pierre de Jaume Privat

FABLE DE PIERRE

Pierre à pierre
Nous avions bâti des murs,

Contre la lueur de l’aube,
Contre la nuit, le bruit, la peur.
Contre les autres,
Contre les pierres, enfin.

L’air manqua, nous comprîmes.

Accrochés de tous nos ongles,
Nous cherchons la sortie.

Jaume PRIVAT
J’ai trouvé ce poème dans la partie « Extraits » du site de la revue poétique Friches (friches.org)

Toi si fragile de Robert Sabatier

Toi si fragile

Toi si fragile enfin tu te ressembles
comme ce mot léger, si pur qu’il tremble
et se refuse à la bouche, à l’oreille
et va mourir, écume sur la grève.

Tu ressentais cela quand, dès l’enfance,
tu mariais la cerise à la fraise
et n’osais pas manger tant de beauté.

Tremble ta voix comme feuille d’automne.
Des dieux ténus se penchent sur ta vie.

Tu ne peux plus déchirer une lettre
par peur d’entendre un long cri de souffrance.

Robert Sabatier

La Chute de Camus

camus_lachuteCe livre est le monologue d’un homme, ancien avocat, installé à Amsterdam, qui se fait appeler Jean-Baptiste Clamence et qui dit exercer l’activité de juge-pénitent, activité qu’il n’expliquera qu’à la toute fin du livre, après avoir minutieusement disséqué sa vie et fait son examen de conscience.

Jean-Baptiste Clamence a mené, en tant qu’avocat, une vie dévouée aux bonnes causes, défendant « la veuve et l’orphelin », mais ses motivations étaient en fait purement narcissiques et il ne cherchait en réalité qu’à se donner à lui-même des motifs d’auto-satisfaction.
Il s’est aperçu de la duplicité de ses intentions et de la fausseté de sa vie une nuit, lors d’une promenade sur les quais de Seine, où il aurait pu secourir une jeune femme qui s’était jetée à l’eau mais où il n’a pas bougé.
Devenu juge pénitent, il s’accuse lui-même d’innombrables fautes pour pouvoir mieux accuser les autres : en quelque sorte il leur tend un miroir.

Mon avis : C’est un grand livre – il n’y a pas de doute là-dessus – brillant d’intelligence, très lucide, et écrit dans un français superbe.
Mais cette manière insistante de pousser le lecteur à faire son auto-critique a fini par m’agacer un peu, parce que j’y ai reconnu un des aspects les plus sinistres du communisme des années 40-50. C’est sûrement très bien de pourchasser en soi-même la moindre trace de bonne conscience bourgeoise (puisqu’il s’agit de cela) mais il faudrait savoir par quoi on la remplace et à cela Camus n’apporte pas, selon moi, de réponse.
Bref, il y a tout un idéal de pureté dans La Chute (avec son corollaire : le thème de la culpabilité) qui me laisse relativement indifférente, ou en tout cas qui ne me touche pas.

J’ajoute que j’avais lu ce livre pour la première fois lorsque j’étais adolescente, qu’il ne m’avait pas plu mais qu’il m’avait beaucoup marquée. Et, en le relisant cette semaine, je me suis aperçue qu’il avait beaucoup influencé le cours de ma vie et les choix que j’avais pu faire dans ma jeunesse …

Voici l’extrait que je préfère dans ce livre :

Vous voyez en moi, très cher, un partisan éclairé de la servitude. Sans elle, à vrai dire, il n’y a point de solution définitive. J’ai très vite compris cela. Autrefois, je n’avais que la liberté à la bouche. Je l’étendais au petit-déjeuner sur mes tartines, je la mastiquais toute la journée, je portais dans le monde une haleine délicieusement rafraîchie à la liberté. J’assenais ce maître mot à quiconque me contredisait, je l’avais mis au service de mes désirs et de ma puissance. Je le murmurais au lit, dans l’oreille endormie de mes compagnes, et il m’aidait à les planter là. Je le glissais … Allons, je m’excite et je perds la mesure. Après tout il m’est arrivé de faire de la liberté un usage plus désintéressé et même, jugez de ma naïveté, de la défendre deux ou trois fois, sans aller sans doute jusqu’à mourir pour elle, mais en prenant quelques risques.
Il faut me pardonner ces imprudences ; Je ne savais pas ce que je faisais. Je ne savais pas que la liberté n’est pas une récompense, ni une décoration qu’on fête dans le champagne. Ni d’ailleurs un cadeau, une boite de chatteries propres à vous donner des plaisirs de babines. Oh ! Non, c’est une corvée, au contraire, et une course de fond, bien solitaire, bien exténuante.

La Chute avait paru chez Gallimard en 1956.

Un beau poème de Vénus Khoury-Ghata

orizet_plus_belles_pagesJ’ai trouvé ce poème dans Les plus belles pages de la poésie tendre et sentimentale, une anthologie dirigée par Jean Orizet, livre dont j’avais déjà un peu parlé il y a quelques semaines.

Vénus Khoury-Ghata, une figure importante de la poésie contemporaine, est née au Liban en 1937.

à Yasmine

Tu es mon point du jour
mon île colorée en bleu
ma clairière odorante

Tu es ma neige volée
mon pétale unique
mon faune apprivoisé

Tu es ma robe de caresses
mon foulard de tendresse
ma ceinture de baisers

Tes cils épis de blé
tes gestes moulin à vent
et l’on pétrit le rire
dans la cuve de ta bouche

Tu es mon pain dodu
mon nid

Sept histoires qui reviennent de loin de Jean-Christophe Rufin

sept_histoires_rufinCe recueil de sept nouvelles de Jean-Christophe Rufin nous transporte dans différents endroits du monde parmi lesquels le Sri-Lanka, le Mozambique, l’île Maurice, la Kirghizie, Paris, et en effet la lecture est assez dépaysante et les atmosphères de villes, les couleurs de paysages, sont plutôt bien suggérés. Il y a par exemple une description de la ville de Maputo qui est tout à fait intéressante et belle, dans la nouvelle Les fiancés de Lourenço Marques.
D’une manière générale, ces sept histoires sont agréables à lire et d’un intérêt à peu près égal, mais leur principal défaut et que leur dénouement est facilement prévisible, sauf dans la belle nouvelle Garde-robe, qui est largement ma préférée, et dont l’histoire est assez forte.
J’ai trouvé aussi qu’il y avait des réflexions sur la colonisation (dans Les naufragés), sur l’action humanitaire (Garde-robe) ou encore sur la médecine face à la mort (Nuit de garde) qui étaient vraiment originales.
Mais ce qui m’a gênée dans toutes ces nouvelles (sauf dans Garde-robe) c’est le peu de place accordée à la psychologie des personnages, qui est vraiment réduite au strict nécessaire. Par moments on voudrait plus de profondeur.

La conversation de Jean d’Ormesson

Dormesson_conversationC’est le premier livre de Jean d’Ormesson que je lis, et ça ne m’a pas donné envie de rééditer l’expérience.
Il s’agit du dialogue imaginaire entre Cambacérès et Napoléon quand celui-ci a décidé de passer du régime du Consulat à celui de l’Empire.
Ce dialogue n’est pas, à mon sens, une pièce de théâtre car il n’y a aucune tension dramatique et Cambacérès n’est qu’un faire-valoir de Napoléon, dont la décision de se faire sacrer empereur est déjà prise quasiment dès le début.
Ce livre est en deux parties : dans la première nous avons droit à un exposé sur la période du Consulat – petit rappel historique du niveau collège – et fait de plus de manière très lourde et maladroite.
Par exemple si Madame de Staël est évoquée à un moment ce sera pour nous apprendre aussitôt qu’elle a écrit Delphine, qu’elle est la maîtresse de Benjamin Constant et la fille de Necker.
J’ai aussi relevé cette phrase de Cambacérès, incroyablement peu naturelle : « Vous êtes jeune, je suis presque vieux. J’ai un an de plus que Talleyrand, six de plus que Fouché, seize de plus que vous. Je viens d’avoir cinquante ans. »
Dans la deuxième partie du livre nous avons droit à une véritable apologie de Napoléon, et là Jean d’Ormesson ne peut vraiment pas cacher sa vénération pour les « grands hommes » et ce qu’il appelle « la gloire ».
J’ai relevé ces deux phrases de Cambacérès :
page 78 :  » Vous avez réponse à tout. Vous êtes au-dessus des autres hommes. Dans les temps antiques, vous auriez, comme Alexandre, été un demi-dieu, un fils du roi des dieux. »
page 86 : »Vous êtes l’être le plus extraordinaire qui ait paru parmi les hommes depuis la venue du Messie sur cette Terre. »

Oh là là !

NB : Ce livre avait paru en 2011 aux éditions Héloïse d’Ormesson.