Caché dévoilé de Valérie Canat de Chizy

Valérie Canat de Chizy est une poète que j’apprécie beaucoup et aussi une amie. J’ai la chance d’avoir lu ses derniers recueils et récits depuis quelques années, toujours avec le même plaisir et le même émerveillement. Concision, simplicité, limpidité caractérisent son style : elle dit l’essentiel en peu de mots, et ses vers frappent juste, nous dévoilant l’évidence. La concision suppose aussi de ne pas tout dire, de suggérer tout un monde derrière un simple vers, et c’est aussi par ce jeu de cache-cache, d’évocation et de révélation que se signale ce beau recueil. Du point de vue des thèmes, Valérie Canat de Chizy aborde les plaisirs de la vie quotidienne : évidage d’une citrouille, promenade dans la nature, regard affectueux porté sur le chat ou sur un bouquet de fleurs, réception d’une lettre amicale, moment intime de bonheur amoureux. Elle aborde aussi, par petites touches, la difficulté d’être : relations humaines désagréables, impression de tristesse, sentiment d’une identité complexe et multiple, nostalgie de l’enfance. Mais le bonheur n’est jamais très loin : l’autre soir encore je riais aux éclats se souvient-elle. On sent une grande proximité de la poète avec la nature, au point que le paysage se mêle intimement aux sentiments et émotions, dans une influence et un jeu de reflets réciproques : Paysage intérieur est ainsi le premier vers d’un de ses poèmes. Le soleil est très présent dans ces paysages, concourant à une impression générale de chaleur, de clarté, de plénitude.

Voici quelques poèmes extraits de ce recueil :

on ne peut dire
qu’il ne se passe rien

le quotidien

des pépites
au coin de la rue

une librairie
où je trouve
un livre pour enfants

***

c’est un pays
mal aimé

une région
du cœur

lande
balayée par les vents

sous le sable
les mots se taisent

***

peut-être accepter
cette part de moi

juste être

au fond pas si différente

mal accommodée

***

Caché dévoilé est paru chez Jacques André Editeur en 2019.

Un extrait du Plâtrier siffleur de Christian Bobin


Le Plâtrier siffleur est un très mince recueil (15 pages) publié en 2018 chez Poésis éditeur.
Christian Bobin y défend des valeurs de frugalité, de pauvreté, d’humanité, contre les valeurs contemporaines de technicité, d’abondance, de consumérisme.
Bien que je n’adhère pas complètement à ces idées j’ai trouvé ce petit livre très joli, et on retrouve toujours avec joie l’écriture de ce poète.

Extrait page 5

Je ne pense pas que la nature connaisse la solitude terrible dans laquelle nous pouvons nous trouver. Je suis parfois soufflé par la conversation incessante du pré qui fait face à la fenêtre devant laquelle j’écris. Je regarde, je n’entends rien, la fenêtre est fermée, et quand bien même serait-elle ouverte, aucune rumeur ne me parviendrait, mais je vois très bien l’agitation des brins. Ils sont comme huilés par la lumière. Si j’avais le talent de regarder à fond – un talent qui me manque trop souvent -, je verrais, parce que je le sens, que chaque brin est différent du brin voisin. Ils sont sans arrêt pris dans un événement. Dans l’événement de la brise, de la pluie, dans l’événement des lumières qui vont, qui viennent, qui s’affairent on ne sait trop à quoi, du jour qui s’en va, du froid qui remonte de la terre. Est-ce qu’il y aura encore un autre jour ? Le pré est rempli de mille questions qui sont sans impatience d’une réponse. (…)

Fuki-no-tô, d’Aki Shimazaki

En me promenant dans ma librairie de quartier, je suis tombée tout à fait par hasard sur ce mince roman, dont la couverture a attiré mon regard (je suis sensible à la couleur verte !). Comme je suis toujours curieuse des auteurs japonais, et sans rien savoir des thèmes de ce roman, je l’ai acheté « pour voir ».
Précisons tout de suite que l’auteure, Aki Shimazaki, si elle est bien d’origine japonaise, s’est installée à Montréal en 1991 et, québécoise, écrit directement en français. Fuki-no-tô n’est donc pas une traduction, même si l’histoire se déroule au Japon, avec des personnages japonais.

Voici un extrait de la Quatrième de Couverture :
« Le point de vue des éditeurs »

Atsuko est heureuse dans la petite ferme biologique dont elle a longtemps rêvé. Ses affaires vont bien, il lui faudra bientôt embaucher de l’aide. Quand son mari a accepté de quitter la ville pour partager avec sa famille cette vie à la campagne qui ne lui ressemble pas, elle a su reconnaître les sacrifices qu’il lui en coûtait. Mais une amie qui resurgit du passé la confronte elle aussi à des choix : Atsuko va devoir débroussailler son existence et ses désirs, aussi emmêlés qu’un bosquet de bambous non entretenu.

Mon avis : Le style se caractérise par des phrases courtes, assez simples, qui se concentrent sur l’essentiel. J’ai trouvé que la psychologie des personnages n’était pas très creusée, réduite à quelques grandes lignes, sans doute parce que le lecteur doit imaginer ce qui n’est pas dit. Il y a de nombreux symboles, comme ces fuki-no-tô : des plantes dont les tiges poussent sous la terre et qui représentent l’homosexualité inavouée et refoulée des deux héroïnes principales. Il y a plusieurs parallèles intéressants que l’auteure établit, par exemple entre la vie à la campagne et l’homosexualité (le mari de l’héroïne aime la vie citadine mais se contraint à vivre à la ferme pour faire plaisir à sa femme, de la même manière que Fukiko a contrarié sa nature profonde en restant mariée plus de vingt ans alors qu’elle aime les femmes).
Le message du roman (si tant est qu’on puisse résumer ce livre à un message) serait sans doute qu’on peut toujours refouler sa nature profonde, contrarier ses désirs enfouis, ils finissent toujours par ressurgir. (Une autre version du fameux proverbe « Chassez le naturel, il revient au galop »).
J’ai trouvé ce roman agréable à lire, mais peut-être que son message manque un peu d’originalité et que le style est un peu trop simple à mon goût.
Par contre, l’histoire d’amour entre les deux femmes est assez délicate et sensiblement racontée.

J’ai lu ce roman dans le cadre du Challenge « Autour du monde elles écrivent », pour le continent Asiatique.

Fuki-no-tô était paru chez Leméac/Actes Sud en avril 2018.

Meilleurs Voeux ! Et quelques Haïkus

Je vous souhaite à tous une merveilleuse année 2018, pleine de bonheurs et de réussites, mais aussi de plaisirs poétiques et autres découvertes littéraires !

Voici quelques haïkus découverts dans le beau livre Miroirs de la nature, paru au Seuil, et illustré d’estampes japonaises.

Comme l’un de nous
le chat est là
prenant congé de l’an

ISSA

***

Dans le champ près du portail
Agaçant le chat
Les feuilles mortes

ISSA

***

Dans les fleurs tardives de cerisier
le printemps qui s’en va
hésite

BUSON

***

Comme elle fut bientôt
supérieure à nos forces
la boule de neige

YAEZAKURA

***

Ni sourire
ni larmes
dans cet hibiscus

RANSETSU

***

Du violet des nuages
au mauve des iris
ma pensée va sans cesse

CHIYO-NI

***

Quelques uns de mes derniers haikus


J’espère que vous prendrez plaisir à lire ces quelques tercets de saison.

***

Le petit merle
semble me soupçonner
de quelque noirceur.

***

Pendant le film
pour deviner tes émotions
besoin de sous-titres.

***

A regarder
trop longtemps la télé
– risque d’implosion.

***

La dame très chic
en tailleur bleu vert
et varices assorties.

***

Les cerises du voisin
sont mûres
– moi aussi.

***

Le chat assis
tel un petit sphinx
– semble savoir l’énigme.

***

Retour de promenade
– la marque des clés
dans ma paume.
***

La forêt
tient le crépuscule
à bout de bras.

**

Pourquoi dit-on
que le silence est profond ?
Il est parfois très plat.

**

Quelques haikus de Cécile Boisson

C’est dans le recueil Haikus du jardin de Cécile Boisson, paru chez Encres Vives en 2012, que j’ai trouvé ces quelques poèmes.
Des haïkus d’une grande légèreté, que j’ai énormément appréciés, et dont l’humour très fin et la douce sérénité m’ont séduite.

***

Ce soir j’ai du monde à manger
à manger ?
et me voilà ogresse

**

Pour un bout de pain
jeté aux herbes
il s’envole, le chat

**

Meilleure encore
picorée
la cerise

**

Au ciel tout rose
le merle pose
une question sans fin

**

Le chat guette
cette grosse bête
La pluie

**

Tubéreuse
j’aime
ton nom de nuit

**

Mes ciseaux brillent
rosier
ferme tes yeux !

**

Sans bruit la lune
la lune sans bruit
donne du lait aux fleurs

***

Quelques poèmes de Cédric Landri

J’ai découvert ces poèmes dans le joli petit recueil L’envolée des libellules, paru chez La Porte en 2015.
J’apprécie leur fraîcheur et leur clarté, qui font penser à La Fontaine, de même que leurs thèmes bucoliques et champêtres.
Cédric Landri est un jeune poète contemporain qui écrit également des haïkus et des fables et qui est un lecteur régulier de ce blog (j’en profite pour lui adresser un petit salut amical).

**
Rechercher
dans le simple et sage
visage de la vache
un éclair de génie
et ne même pas y déceler
le balbutiement d’une vague
lumière.

Rends-toi à l’évidence
sa caboche carillonne
comme un vide
presque interstellaire.

Elle approuve
elle hoche la tête.

**

Tracer sur le sol
terre qui s’effiloche
des mots poussières
qui s’éclipseront
à la première brise
au premier pas
pourquoi ?

¨Parce que je crois que partout
le texte a sa place
même dans les coins
où seuls vivent
les cailloux les herbes
les libellules.

Te voilà bibliothécaire de nature.

**

Les roseaux là-bas
avec leurs têtes brunes
ressemblent à des messieurs
papotant sur la place d’un village.

De quoi parlent-ils donc ?

De la pluie et du beau temps
comme les hommes
mais ils commentent aussi
le saut d’une grenouille
l’errance d’un poisson
l’envolée d’une libellule.

Et le passage de deux bavards.

**

En forêt, un poème de Germain Nouveau

Je continue mon incursion dans la poésie de Germain Nouveau, avec ce poème :

En forêt

Dans la forêt étrange, c’est la nuit ;
C’est comme un noir silence qui bruit ;

Dans la forêt, ici blanche et là brune,
En pleurs de lait filtre le clair de lune.

Un vent d’été, qui souffle on ne sait d’où,
Erre en rêvant comme une âme de fou ;

Et sous des yeux d’étoile épanouie,
La forêt chante avec un bruit de pluie.

Parfois il vient des gémissements doux
Des lointains bleus pleins d’oiseaux et de loups ;

Il vient aussi des senteurs de repaires ;
C’est l’heure froide où dorment les vipères,

L’heure où l’amour s’épeure au fond du nid,
Où s’élabore en secret l’aconit ;

Où l’être qui garde une chère offense,
Se sentant seul et loin des hommes, pense.

– Pourtant la lune est bonne dans le ciel,
Qui verse, avec un sourire de miel,

Son âme calme et ses pâleurs amies
Au troupeau roux des roches endormies.

Germain Nouveau.

***

La lettre à Helga, de Bergsveinn Birgisson

Lettre_a_HelgaJ’ai été amenée à lire ce livre, dont je n’avais jamais entendu parler, car une gentille amie me l’a prêté en me disant que c’était très bien. Intriguée, et comme je n’avais plus d’autres lectures en cours, je me suis donc un peu jetée dessus …
La lettre à Helga est un roman islandais qui faisait partie de la rentrée littéraire 2013, publié en France chez Zulma, et qui a eu un succès énorme dans les pays scandinaves.
Ce livre se présente sous la forme d’une lettre et son héros est le rédacteur de cette lettre : Bjarni Gislason, un très vieux monsieur, agriculteur de son état, qui s’adresse à son ancienne amante, Helga, dont il avait dû se séparer parce qu’il n’avait pas accepté de la suivre en ville, étant profondément attaché et enraciné à sa terre et à sa région. Malgré tout, le souvenir et le désir d’Helga ont continué à le hanter pendant toutes ces décennies, et il veut lui raconter sa vie passée sans elle, ses problèmes avec sa femme, le contact qu’il a toujours entretenu avec la nature.

J’ai eu un peu de mal à rentrer dans ce roman, moi qui suis citadine et que la vie à la campagne ne passionne pas a priori. Ceci dit, au bout de deux ou trois chapitres, je me suis finalement attachée aux personnages, et particulièrement au héros, que son caractère entier, sincère, et épris de choses simples m’ont rendu sympathique.
Il y a maintes fois des éloges de la nature et de la vie à la campagne – opposée à la ville où on mènerait une vie « vide de sens » – qui m’ont paru être une philosophie de la vie assez scandinave (ou en tout cas nordique) mais qui sont développés d’une manière originale et même convaincante.
L’histoire d’amour elle-même, qui se présente au début comme une attraction purement sensuelle, finit par devenir un sentiment beaucoup plus subtil et profond, et se révèle touchant pour le lecteur.

Bref, un beau livre !

Deux poèmes d’Anna de Noailles

noailles J’ai trouvé le premier de ces poèmes dans l’anthologie de la poésie française (volume 2) publiée chez la Pléiade, mais on le trouve facilement dans n’importe quelle anthologie de la poésie française recouvrant la période post-symboliste, c’est-à-dire les premières années du 20è siècle.
J’ai trouvé le deuxième poème dans la Petite anthologie de la poésie amoureuse parue chez First Editions dans les années 2008. Il est extrait du recueil Poèmes de l’amour (1924).

***

La vie profonde

Etre dans la nature ainsi qu’un arbre humain,
Etendre ses désirs comme un profond feuillage,
Et sentir, par la nuit paisible et par l’orage,
La sève universelle affluer dans ses mains !

Vivre, avoir les rayons du soleil sur la face,
Boire les sel ardent des embruns et des pleurs,
Et goûter chaudement la joie et la douleur
Qui font une buée humaine dans l’espace !

Sentir, dans son cœur vif, l’air, le feu et le sang
Tourbillonner ainsi que le vent sur la terre.
– S’élever au réel et pencher au mystère.
Etre le jour qui monte et l’ombre qui descend.

Comme du pourpre soir aux couleurs de cerise,
Laisser du cœur vermeil couler la flamme et l’eau.
Et comme l’aube claire appuyée au coteau
Avoir l’âme qui rêve, au bord du monde assise …

***

Il n’est pas un instant où près de toi couchée
Dans la tombe ouverte d’un lit,
Je n’évoque le jour où ton âme arrachée
Livrera ton corps à l’oubli. (…)

Quand ma main sur ton cœur pieusement écoute
S’apaiser le feu du combat,
Et que ton sang reprend paisiblement sa route,
Et que tu respires plus bas,

Quand, lassés de l’immense et mouvante folie
Qui rend les esprits dévorants,
Nous gisons, rapprochés par la langueur qui lie
Le veilleur las et le mourant,

Je songe qu’il serait juste, propice et tendre
D’expirer dans ce calme instant
Où, soi-même, on ne peut rien sentir, rien entendre
Que la paix de son cœur content.

Ainsi l’on nous mettrait ensemble dans la terre,
Où, seule, j’eus si peur d’aller ;
La tombe me serait un moins sombre mystère
Que vivre seule et t’appeler.

Et je me réjouirais d’être un repas funèbre
Et d’héberger la mort qui se nourrit de nous,
Si je sentais encor, dans ce lit de ténèbres,
L’emmêlement de nos genoux …