Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy

affiche du film

J’ai vu ce grand classique du cinéma français pour la première fois de ma vie, il y a environ deux semaines, en DVD, et j’avais envie de partager ici mes impressions de spectatrice.

Première réflexion : C’est assurément un film à voir sur grand écran et je regrette un peu de l’avoir regardé sur mon écran d’ordinateur. Car les images sont spectaculaires, avec de nombreuses scènes de ballets en groupes, des mouvements tourbillonnants, des débauches de couleurs, du rythme.

Deuxième réflexion : Je n’ai jamais tellement apprécié la musique de Michel Legrand, l’air des « deux sœurs jumelles » m’horripile, et la chanson mièvre de Jacques Perrin pleurant sur son introuvable idéal féminin me laisse de marbre. Malgré cela, j’ai aimé la sonate de Solange et la chanson des forains, et dans l’ensemble la bande-son ne m’a pas trop déplu, avec parfois des accents jazziques sympathiques.

Troisième réflexion : J’ai trouvé jolie l’idée centrale du film, selon laquelle nous pouvons passer à côté du bonheur ou de l’amour au gré d’un hasard défavorable. Le destin nous interdit parfois d’être heureux pour une rencontre manquée de peu, pour un mot non prononcé ou un geste oublié, pour une petite coïncidence.

Quatrième réflexion : Le scenario ne cesse d’osciller entre gaité et tristesse et on a parfois l’impression que le cinéaste ne sait pas s’il va pencher clairement vers le sourire ou les larmes. Certains aspects comiques comme les jeux de mots ou les facéties autour de « Monsieur Dame » et « Madame Dame » ou « la perm à Nantes » ne m’ont pas tellement convaincue.

Cinquième réflexion : Dans ce film, les personnages jeunes (Catherine Deneuve, Françoise Dorléac et Jacques Perrin) sont tous en attente de belles choses ou de belles personnes, pleins de désirs et d’ambitions, et ne trouvent pas le moyen ou l’occasion de réaliser leurs idéaux. Les personnages plus âgés (Danielle Darrieux et Michel Piccoli) sont eux dans le regret et la nostalgie d’un passé qu’ils ont manqué. Le personnage de Gene Kelly semble avoir un rôle intermédiaire entre ces deux générations et fait le lien entre ces deux attitudes.

Sixième impression : Le film date de la fin des années 60, un peu avant 1968, et affiche une esthétique « pop » très acidulée qui fait penser aux pochettes de disques des Beatles ou à certaines images psychédéliques de l’époque. Cette gaité visuelle omniprésente a quelque chose d’artificiel, de factice, qui contraste avec les personnages mélancoliques et le scenario en demi-teinte. Vue d’aujourd’hui, cette esthétique peut paraître kitsch et démodée, ou au contraire pleine de charme et séduisante, selon les goûts et les points de vue.

Bref, un film que je suis contente d’avoir vu en tant que comédie musicale à la française, un film important dans son style, et certainement un modèle du genre, qui a pu influencer de nombreux réalisateurs par la suite !

J’ajoute que j’ai vu Les Demoiselles de Rochefort dans le cadre de mon défi Le Printemps des artistes. En effet, dans ce film les deux soeurs jumelles exercent les métiers de danseuse (pour la blonde) et de compositrice-professeure de solfège (pour la rousse) tandis que les chansons omniprésentes suffisent à justifier l’aspect très artistique de ce film.

Logo du Défi

La Conjuration des Imbéciles de John Kennedy Toole

couverture du roman

J’ai lu ce célèbre roman américain sur le conseil de mon ami le poète Denis Hamel, un livre qu’il avait lu dans les années 90 et dont il gardait un excellent souvenir.
« Best-seller », « roman-culte », « chef d’oeuvre incontournable » sont quelques-uns des qualificatifs que l’on applique souvent à ce bouquin, et j’avais très envie d’en savoir plus et de me faire ma propre opinion.

Je recopie ici La Quatrième de Couverture qui vous donnera une idée du propos :

Ecrit au début des années soixante par un jeune inconnu qui devait se suicider en 1969, à l’âge de trente-deux ans, parce qu’il se croyait un écrivain raté, La Conjuration des imbéciles n’a été éditée qu’en 1980. Le plus drôle dans cette histoire, pour peu qu’on goûte l’humour noir, c’est qu’aussitôt publié, le roman a connu un immense succès outre-Atlantique et s’est vu couronné en 1981 par le prestigieux prix Pulitzer. Une façon pour les Américains de démentir à retardement le pied de nez posthume que leur adressait l’écrivain, plaçant en exergue à son livre cette citation de Swift : « Quand un vrai génie apparaît en ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui. »
Bernard Le Saux, Le Matin

Mon humble avis :

Me basant sur la citation de Swift en exergue de ce livre, je me figurais que le héros, l’étonnant Ignatius Reilly, serait un génie incompris et humilié par son entourage. En réalité, ce personnage assez prétentieux et suffisant, développe certainement des théories très originales, voire comiques, mais elles sont loin d’être géniales. Et s’il se met tout le monde à dos c’est qu’il leur joue des très mauvais tours, et qu’il mérite amplement le sort qu’on lui fait.
D’ailleurs, comment décrire Ignatius Reilly ? Chômeur obèse, ne cessant d’alterner rots et grignotages divers, il vit seul avec sa mère dans un quartier populaire de la Nouvelle-Orléans, noircissant de trop nombreux cahiers avec ses réflexions politico-comico-philosophiques, mélange bizarre de royalisme, de christianisme, d’anarchisme, de luttes sociales et raciales, d’égalitarisme, etc.
Un accident de voiture, en endettant sa mère, va l’amener à chercher du travail pour rembourser ces sommes importantes.
Ce personnage mal adapté à la vie en société et rebelle à toute contrainte d’obéissance ou d’efficacité, va naturellement provoquer des catastrophes partout où il se présentera.

Ce roman m’a semblé être une charge contre la société américaine des années soixante car toutes les grandes idées de l’époque sont tournées en dérision : le freudo-marxisme des étudiants et leurs engagements douteux, le racisme et les inégalités raciales, la libération sexuelle et la psychanalyse, les luttes sociales, la chasse aux sorcières maccarthyste contre les communistes, etc.
Si j’ai parfois ri, c’est surtout grâce aux lettres de Myrna Minkoff, la petite amie ou plutôt correspondante du héros, étudiante contestataire pleine de préjugés psychanalytiques mal digérés, qui ne cesse d’asséner des contre-vérités avec une assurance désarmante.
Il faut remarquer que ce roman est très largement constitué de dialogues, et que ceux-ci souffrent parfois de quelques longueurs.
J’ai certainement préféré certains chapitres (ceux qui tournent autour des bureaux des pantalons Levy, par exemple) plutôt que d’autres (les discussions sans fin dans la boîte de strip-tease) mais, dans l’ensemble, j’ai plutôt apprécié cette lecture !
Un livre intéressant, assez drôle et dont les personnages sont très savoureux et mémorables !

Un extrait page 174 :

Malgré tout ce à quoi on les soumet depuis si longtemps, les Noirs n’en sont pas moins des gens plutôt sympathiques dans leur immense majorité. Je n’ai guère eu l’occasion d’en rencontrer : décidé à ne fréquenter que mes égaux, je ne fréquente bien évidemment personne puisque je suis sans égal. En conversant avec plusieurs travailleurs – lesquels semblaient tous désireux de parler avec moi – je découvris qu’ils touchaient un salaire encore inférieur à celui de Miss Trixie.
En un sens, je me suis toujours senti comme une lointaine parenté avec la race des gens de couleur parce que sa position est assez comparable à la mienne : l’un et l’autre nous vivons à l’extérieur de la société américaine. Certes, mon exil à moi est volontaire. Tandis qu’il est trop clair que nombre d’entre les nègres caressent le vœu de devenir des membres actifs des classes moyennes américaines. Je n’arrive pas à me figurer pourquoi. (…)

La Conjuration des Imbéciles est paru chez 10-18 dans la collection Domaine étranger, traduit de l’américain par Jean-Pierre Carasso, avec une préface de Walker Percy.

La Musique et l’ineffable de Vladimir Jankélévitch


Ce livre m’a été offert par mon ami, le poète Denis Hamel, et je l’ai lu très rapidement car il m’a fascinée et passionnée.
Lors de mes lectures, il m’arrive souvent de corner les pages qui me plaisent le plus ou qui me semblent les plus représentatives, mais dans La Musique et l’Ineffable j’ai corné presque toutes les pages : il est vraiment très difficile de choisir parmi tant de beautés.
Jankélévitch (1903-1985) s’emploie dans ce livre à nous dévoiler les qualités et les propriétés de la musique, il s’interroge sur son côté ineffable et non pas indicible, sur ses rapports avec le silence mais aussi avec le Temps, sur ses capacités à suggérer des sentiments ou des images, sur ses ressemblances ou dissemblances avec la poésie, avec les arts plastiques, etc.
A l’appui de ses idées, il cite de nombreux exemples de musiques classiques, surtout post-romantiques ou des débuts du 20è siècle (Fauré, Debussy, Satie, Prokoviev, Bartok, Albeniz) et c’est sans doute le petit reproche que je ferais à ce livre, de limiter ses références à une période si restreinte de l’histoire de la musique, et uniquement à la musique classique européenne.
On se dit que ses idées auraient été encore plus foisonnantes et riches s’il s’était aussi penché sur les musiques populaires, les musiques plus rythmiques, ou le jazz, ou les musiques asiatiques ou africaines.
Malgré ce petit reproche, j’ai trouvé ce livre superbe, intelligent, clair, sans jargon rébarbatif, et même plein d’élans poétiques et d’amour pour son sujet.

Voici deux extraits qui m’ont plu :

Page 119 :

Le charme est, comme le sourire ou le regard, cosa mentale ; on ne sait ni à quoi il tient, ni en quoi il consiste, ni même s’il consiste en quelque chose, ni où l’assigner … Il n’est ni dans le sujet ni dans l’objet, mais passe de l’un à l’autre comme un influx. Et plus généralement : rien n’est musical en soi, ni une neuvième de dominante, ni une cadence plagale, ni une échelle modale, mais tout peut le devenir selon les circonstances ; tout dépend du moment, et du contexte, et de l’occasion, et de mille conditions qui d’une nouveauté peuvent faire un trait d’esprit insincère ou pédant, et d’un banal accord une trouvaille géniale.(…)

Page 122

Un musicien de génie peut donc être un novateur sans être à proprement parler un inventeur. Et ainsi, ceux qui s’attendaient à des « trouvailles » seront déçus. N’en doutons pas : le besoin dévorant de nouveauté, si caractéristique des surenchères modernes, implique l’idée que le fait musical est une chose ; la musique serait dans le cas de toute technique : et de même que les techniques se prêtent à un perfectionnement indéfini, chaque salon de l’automobile ou des arts ménagers apportant des améliorations inédites par rapport au salon précédent, ainsi le progrès perpétuel serait la loi de la musique. Toujours plus loin, plus vite, plus fort ! Dans cette course aux armements chaque musique, battant les records de la précédente, se présente comme le dernier cri de la modernité ; chaque musicien, refoulant ses devanciers dans l’inactuel et le démodé, revendique son brevet d’inventeur. A une époque où le pastiche de la « recherche scientifique » est devenu quasiment général, les musiciens se devaient à eux-mêmes de devenir « chercheurs », comme tout le monde. Que cherchent-ils, en somme ? Un accord inconnu ? Une particule nouvelle ? Gageons que la soif d’innovations traduit ici le déclin de l’inspiration. (…)

***

La musique et l’ineffable est paru dans la collection Essais chez Points, il était paru pour la première fois en 1961.
Si vous aimez la musique et les réflexions sur l’art, je ne peux que vous conseiller cette lecture.

Kyôto de Yasunari Kawabata


J’ai beaucoup hésité à chroniquer ce court roman de Kawabata car je pense être passée complètement à côté : pendant la première moitié du livre, j’avais hâte que l’histoire commence enfin et, pendant la deuxième moitié du livre, comprenant que l’histoire ne commencerait jamais, j’étais pressée d’arriver au bout du livre et de passer à autre chose. Bref : c’est peu dire que je me suis ennuyée.
Pourtant, j’ai déjà lu trois romans de cet écrivain : Tristesse et beauté, Pays de neige, et Les belles endormies, et chacun m’avait semblé fascinant et beau, mystérieux, sans une once d’ennui.
Mais celui-ci m’a paru peut-être trop typiquement japonais, trop éloigné de nos mentalités européennes, avec de longues descriptions de fêtes traditionnelles et des considérations sur les motifs imprimés des ceintures de kimonos, pour lesquelles j’ai du mal à me passionner, à mon grand regret.
L’impression que l’histoire n’avance pas, conjuguée au fait que les motivations des personnages sont très énigmatiques, rend difficile la progression dans ce roman.
J’ai eu le sentiment que l’auteur voulait s’exprimer par symboles et allusions mais tout cela est sans doute limpide pour un lecteur japonais, mais difficilement pénétrable pour moi.

Voici la quatrième de couverture :

Des jumelles ont été séparées à leur naissance.
Elevées dans des milieux différents, l’une à la ville, l’autre à la montagne, vont-elles pouvoir se rejoindre, adultes, et se comprendre ?
Au-delà de cette histoire limpide et bouleversante, c’est l’affrontement du Japon traditionnel et du Japon qui s’américanise chaque jour davantage qui est ici mis en scène.
Ecrit en 1962, Kyôto est sans doute l’oeuvre qui exprime le plus profondément le déchirement métaphysique et psychologique de l’écrivain japonais.

***

Mouchette de Robert Bresson


J’ai découvert récemment le cinéma de Robert Bresson, par les films « Mouchette »(1967) et « Au hasard Balthazar »(1966)- qui font partie du même coffret DVD et se ressemblent par leurs thématiques et leurs scenarios.
Les deux sont des films d’une noirceur totale, où un personnage central de jeune fille (dans « Mouchette » il s’agit plutôt d’une jeune adolescente) est en butte à la cruauté du monde qui l’entoure, se faisant maltraiter, humilier, abuser, et tentant vaguement de résister à toutes ces brutalités : du moins, la jeune fille essaye de résister par moments mais elle est chaque fois vaincue car elle n’est pas de taille à se mesurer avec le destin cruel qui l’écrase.
Mouchette serait-elle pour autant une sorte de sainte, de martyr ? Elle est en tout cas le bouc-émissaire sur lequel tout le monde s’acharne. Mais on ne peut pas dire qu’elle représente pour autant la bonté ou la sagesse, loin de là : désobéissante, révoltée, récalcitrante, elle éprouve de la détestation pour la plupart des personnes qui l’entourent.
Lorsqu’elle aime quelqu’un, ou commence à ressentir de la sympathie pour quelqu’un, ce qui arrive rarement, elle voit cette personne mourir (sa mère), s’éloigner d’elle (le jeune homme des auto-tamponneuses) ou la brutaliser (Arsène le braconnier) : comme si l’amour lui était interdit.
Un film tragique, où contrairement à ce qu’on veut faire chanter à l’héroïne au milieu des autres élèves de sa classe, il ne semble y avoir absolument aucune espérance.

La Peau douce, de François Truffaut

Ce film de François Truffaut date de 1964, il est en noir et blanc, et le casting compte Jean Desailly dans le rôle de l’écrivain, Pierre Lachenay, Françoise Dorléac dans le rôle de Nicole (la maîtresse) et Nelly Benedetti dans le rôle de Franca Lachenay (l’épouse).

L’Histoire :

Un écrivain d’une petite quarantaine d’années, marié et père d’une petite fille, part seul à Lisbonne pour donner une conférence sur le thème de « Balzac et l’argent ». Dans l’avion, il remarque une ravissante hôtesse de l’air mais n’a pas l’occasion de lui adresser la parole, mais il s’aperçoit qu’ils sont descendus tous les deux au même hôtel à Lisbonne et il tente une approche. Ils deviennent amants. Dans l’avion du retour, Nicole lui donne ses coordonnées dans une boîte d’allumettes pour qu’ils puissent se revoir à Paris. De retour chez lui, l’écrivain dissimule son aventure et n’a en tête que de revoir l’hôtesse de l’air.

Mon Impression :

Ce drame de l’adultère a quelque chose d’un peu moralisateur, dans le sens ou le mari infidèle paye cher ses incartades et ses mensonges, et, croyant s’en tirer à bon compte par de petites manoeuvres et de petits calculs qu’il croit habiles, ne fait que s’enfoncer dans une situation désespérée. On est d’ailleurs étonné qu’il soit aussi maladroit et, surtout, aussi peu psychologue, lui qui est coincé entre une épouse à la fois raide et volcanique, et une maîtresse pas très compréhensive non plus, assez frivole.
J’ai trouvé qu’il y avait tout le long du film de très intéressants jeux d’ombres et de lumières, avec des contrastes très forts, comme dans cette longue scène ou Lachenay et sa femme traversent les pièces de leur grand appartement en éteignant la précédente et en allumant la suivante, dans une progression très rythmée.
J’ai beaucoup aimé toute la séquence, vers le milieu du film, où l’écrivain profite de devoir donner une conférence à Reims, pour amener sa maîtresse en cachette avec lui, ce qui est l’occasion de situations inextricables, dont l’écrivain n’arrive pas à se dépêtrer, et qui frôlent le comique.
Les deux personnages de femmes sont également complexes et on peut passer pas mal de temps, après le film, à s’interroger sur leurs motivations réelles à tel ou tel moment, particulièrement la jeune maîtresse, qui se montre souvent égoïste et dont on se demande quels sont les sentiments.
J’étais également contente de voir jouer Françoise Dorléac, dans toute sa beauté, et qui donne beaucoup de vivacité à ce film.

Deux poèmes de Georges Perros

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)


J’ai trouvé ces deux poèmes dans le recueil « Une vie ordinaire », sorte d’autobiographie en octosyllabes qui date de 1967.
Georges Perros (1923- 1978) était également acteur puis lecteur chez Gallimard.

***

Je suis un homme maintenant
et pourrais être militaire
et quand on me dit de parler
je sais pourquoi je dois me taire
Quoique me sentant peu au monde
je dis bonjour ça va bonsoir
à mes semblables que je croise
et qui me le rendent parfois
Certes je sais que mon royaume
est bien de ce monde Voilà
ce qui m’embarrasse plutôt
je récupère mal le temps
que j’ai passé à faire l’âne
en laissant ma pauvre maman
s’occuper à torcher mon cul
à me donner le sein si tant
il est vrai qu’elle fit ce geste
de laiteuse et pâle tendresse.

**

J’avance en âge mais vraiment
je recule en tout autre chose
et si l’enfance a pris du temps
à trouver place en moi je pense
voilà qui est fait et je suis
devenu susceptible au point
qu’on peut me faire pleurer rien
qu’en me prenant la main Je traîne
en moi ne sais quelle santé
plus prompte que la maladie
à me faire sentir la mort
Tout m’émeut comme si j’allais
disparaître dans le moment
Ce n’est pas toujours amusant.

***

Deux poèmes de Roger Kowalski (1934-1976)

orizet_plus_belles_pages J’ai trouvé ces deux poèmes en prose de Roger Kowalski dans Les plus belles pages de la poésie tendre et sentimentale, une anthologie réalisée par Jean Orizet.

**
IL VA BIENTOT NEIGER

Il va bientôt neiger disiez-vous ; la porte d’entrée battit doucement bien qu’elle fût solidement fermée et que le vent ne parût point fort.

Nous reconnaissions le gris sévère, l’odeur fragile et fraîche de pomme tombée avant sa maturité, et qui souvent précède la neige.

Alors nous mîmes une bûche dans le feu ; de nouveau la porte frémit ; une corneille battit des ailes non loin de la fenêtre et nous la regardâmes fuir ;

puis je vous contai une histoire naïve qui pouvait très bien ne point finir, et c’est ce qui nous attachait à elle, souriants, devant les flammes.

**
CE SOIR-LA

Ce soir-là, en des temps plus anciens que l’enfance ; ce soir-là, alors que la nuit était imminente, je vis votre visage, et tel, et si profond,

à ce point vous, bien-aimée, que je rencontrai seulement bien plus tard, si divinement secret entre la branche qui frôlait les vitres

et les doigts serrant la plume, que les feux soudain s’allumèrent dans mes forêts, coururent jusqu’à la frontière occidentale,

bondirent par-dessus les rivières, les étangs, flaques de tardives pluies, me lièrent enfin pour jamais à l’arbre inquiet de votre sang.

L’homme jasmin d’Unica Zürn

zurn_Lhomme-jasminCe livre est un très intéressant et très touchant témoignage sur l’univers de la folie et de l’asile psychiatrique tel qu’il pouvait être vécu dans les années 50-60.
Unica Zürn est une artiste surréaliste (peintre, graveur, écrivaine) allemande qui fut la compagne d’Hans Bellmer et dont les crises psychiatriques se révélèrent sur le tard. Ces crises auront finalement raison d’elle puisqu’elle se suicida en 1970, après une dizaine d’années de maladie.
Ce qui m’a le plus marquée dans les descriptions qu’Unica Zürn fait de sa maladie c’est sa manie de voir des signes magiques partout, ainsi elle interprète les taches et les marques sur sa porte de chambre comme des dessins de visages, et de même pour la forme des nuages où elle décèle des animaux magiques qui sont soit maléfiques soit bénéfiques. Il me semble d’ailleurs que le monde de l’enfance est aussi peuplé de ce genre de signes et symboles.
Unica Zürn, lors de ses crises de folie, a aussi tendance à tout abandonner : elle quitte l’endroit où elle se trouve en laissant son sac avec ses papiers et son argent et se retrouve comme une vagabonde en pleine errance, dépossédée de tout.
Lors de ses hospitalisations, elle décrit avec beaucoup de précision les autres malades, pour lesquels elle semble ressentir une grande pitié mais aussi de la curiosité devant leurs bizarreries.
Elle est surtout obsédée par un homme qu’elle a rencontré à Paris, H.M., dont il est difficile de savoir si elle est amoureuse de lui ou si elle voudrait se mettre sous sa protection, et qu’elle appelle aussi « L’homme blanc » – je crois qu’il s’agit d’Henri Michaux mais je n’en suis pas certaine.
Nous voyons aussi dans ce livre les méthodes de la psychiatrie dans ces années-là : premiers traitements médicamenteux, camisoles de force, internements à vie, enfermements … mais pour autant, Unica Zürn ne verse jamais dans le mélodrame, et montre au contraire beaucoup de reconnaissance pour ses médecins.

Un livre finalement assez plaisant à lire, malgré le sujet difficile, et où règne une sorte de magie.

La femme des sables, de Abé Kôbô

femme_des_sables_kobo
J’ai acheté ce livre par hasard, en cherchant des livres de littérature japonaise sur le site Internet d’un magasin culturel …

L’histoire : Un homme d’une petite trentaine d’années va au bord de la mer pour rechercher un insecte d’une espèce très rare et qui vit dans le sable. Cet homme est en effet entomologiste à ses heures perdues et espère pouvoir découvrir de nouvelles espèces, ce qui lui permettrait de laisser son nom dans l’histoire. Mais, dans sa quête d’insecte au bord de mer, il doit demander à être hébergé dans le village le plus proche car la nuit est tombée plus tôt que prévu. Seulement, les gens du village amènent l’homme au fond d’un immense trou dans lequel vit une femme, une jeune veuve, dont l’unique occupation est de déblayer le sable qui tombe dans le trou de tous les côtés. L’homme s’aperçoit bientôt qu’il est séquestré dans ce trou, que personne ne veut le sortir de là.

Mon avis : C’est un roman très angoissant, où la présence obsédante du sable revient à chaque page : le sable se mêle à la sueur des personnages, faisant une sorte de croute sur leur peau, mais il s’infiltre aussi dans leur gorge, dans leurs poumons, se mêle à leurs aliments, à leur tabac, et menace de les engloutir ou même de les écraser.
L’homme est pris au piège et tente de se révolter contre son sort – du moins dans un premier temps – mais il ne sait pas si la femme est victime comme lui ou si elle est du côté de ses bourreaux, et c’est un des aspects les plus passionnants du livre : en tout cas, la femme, elle, ne se révolte jamais, et préfère essayer de s’en sortir comme elle peut en acceptant les règles imposées par les gens du village.
Le village et ses règles implacables et mystérieuses m’a fait fortement penser au Château de Kafka : une entité cruelle et toute puissante, avec laquelle on ne peut quasiment pas discuter, et aux lois de laquelle on n’échappe pas.
Bien sûr, ce gigantesque trou de sable est symbolique, mais la force du roman vient du fait que ce symbole peut être interprété de tas de manières différentes : le sable peut-être le temps, mais le trou dans le sable peut être un symbole de la vie ou bien un symbole du mariage, ou bien un symbole de la solitude, … en réalité, chacun peut y voir ses propres peurs et hantises.
J’ai trouvé que c’était un superbe roman, mais je tiens à préciser qu’il offre une vision de la vie très noire, sans aucune espérance, et qu’on termine la lecture avec un grand sentiment d’accablement.