Des Extraits d’Asphyxiante Culture de Jean Dubuffet

Ce livre m’a été conseillé par mon ami le poète Denis Hamel, pour qui cette lecture a été très importante et marquante, et je reconnais que cet essai est assez remarquable et qu’il m’a tout à fait emballée, aussi bien sur le fond que sur la forme, avec une écriture très travaillée et agréable à lire.

Note sur Jean Dubuffet

Jean Dubuffet (1901-1985) est un peintre, sculpteur et plasticien français, le premier théoricien d’un style d’art auquel il a donné le nom d' »art brut », des productions de marginaux ou de malades mentaux : peintures, sculptures, calligraphies, dont il reconnaît s’être lui-même largement inspiré. Artiste subversif et radicalement indépendant, il a souvent fait scandale par ses prises de position, par ses expositions, et par ses livres théoriques, comme Asphyxiante culture en 1968, disponible aux éditions de Minuit.

Quelques extraits :

page 8 :

Le mot culture est employé dans deux sens différents, s’agissant tantôt de la connaissance des œuvres du passé (n’oublions jamais au surplus que cette notion des œuvres du passé est tout à fait illusoire, ce qui en a été conservé n’en représentant qu’une très mince sélection spécieuse basée sur des vogues qui ont prévalu dans l’esprit des clercs) et tantôt plus généralement de l’activité de la pensée et de la création d’art. Cette équivoque du mot est mise à profit pour persuader le public que la connaissance des œuvres du passé (celles du moins qu’ont retenues les clercs) et l’activité créatrice de la pensée ne sont qu’une seule et même chose.

Page 13

La collectivité s’est maintenant, d’un consentement à peu près unanime, donné pour maîtres à penser des professeurs. L’idée est que les professeurs, auxquels a été longtemps octroyé le loisir d’examiner les productions d’art du passé, sont par là mieux que les autres informés de ce qu’est l’art et de ce qu’il doit rester. Or l’essence de la création d’art est novation, à quoi un professeur sera d’autant moins propre qu’il aura plus longtemps sucé le lait des œuvres du passé. Il serait intéressant de comparer le nombre de professeurs, dans l’actuelle activité littéraire, dans la presse, dans les postes liés à la diffusion et à la publicité des lettres et arts, à ce qu’il était il y a trente ans. Les professeurs, qui ont pris maintenant tant d’autorité, ne recevaient guère alors de considération.
Les professeurs sont des écoliers prolongés, des écoliers qui, terminé leur temps de collège, sont sortis de l’école par une porte pour y rentrer par l’autre, comme les militaires qui rengagent. Ce sont des écoliers ceux qui, au lieu d’aspirer à une activité d’adulte, c’est-à-dire créative, se sont cramponnés à la position d’écolier, c’est-à-dire passivement réceptrice en figure d’éponge. L’humeur créatrice est aussi opposée que possible à la position de professeur. Il y a plus de parenté entre la création artistique (ou littéraire) et toutes autres formes qui soient de création (dans les plus communs domaines, de commerce, d’artisanat ou de n’importe quel travail manuel ou autre) qu’il n’y en a de la création à l’attitude purement homologatrice du professeur, lequel est par définition celui qui n’est animé d’aucun goût créatif et doit donner sa louange indifféremment à tout ce qui, dans les longs développements du passé, a prévalu. (…)

page 46 :

La fièvre d’hiérarchisation dont fait montre notre époque si éprise de compétitions sélectives et proclamation de champions est fortement impliquée dans la position que tend à prendre ce qu’on appelle la culture. Elle répond à un désir de réduire toutes choses à un commun dénominateur, désir qui lui-même procède de la même constante aspiration à substituer au profus, à l’innombrable, de petits dénombrements tenant dans la main. La pensée actuelle a capitalement horreur du profus, de l’innombrable, des dénominateurs innombrables. Mais ce refus du fourmillement chaotique, cet appétit simpliste de tout classer en genres et en espèces ne va pas sans une brutalisation des caractères propres de chaque individu et une élimination de tout ce qui n’entre pas dans les normes; d’où résulte, faite cette réduction des catégories au petit nombre souhaité, un considérable appauvrissement des champs considérés, un désolant rapetissement, tout à l’opposé d’enrichir. C’est le fourmillement chaotique qui enrichit et agrandit le monde, qui lui restitue sa vraie dimension et sa vraie nature. (…)

page 84 :

L’argument des professeurs et des agents de culture contre l’art brut est que l’art purement brut, intégralement préservé de tout apport provenant de la culture et de toute référence à elle, ne saurait exister. Je ferai alors observer aux professeurs que le même caractère de chimère qu’ils trouvent à la notion d’art brut peut se trouver de même en n’importe quelle autre et par exemple dans la notion de sauvagerie, ou, pour citer une notion à laquelle sont en ce temps si sensibilisés nos milieux culturels, dans la notion de liberté. Si les professeurs se voyaient remettre la chaîne d’arpentage avec le compas du géomètre et requis de jalonner le terrain en plantant où il se doit le piquet de la sauvagerie, le piquet de la liberté et ceux de tous les autres relais de la pensée, ils seraient en même embarras que pour déterminer le point exact où doit être fixé le piquet de l’art brut. C’est en effet que l’art brut, la sauvagerie, la liberté, ne doivent pas se concevoir comme des lieux, ni surtout des lieux fixes, mais comme des directions, des aspirations, des tendances. (…)

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17 Commentaires

  1. Un esprit libre qui avec cet essai a fait scandale dans le milieu culturel. Sa collection d’art brut a été léguée à la ville de Lausanne qui l’accueille depuis dans un musée.

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    • Ah, merci de cette précision intéressante. J’avais entendu parler aussi d’un musée en France, « la Fabuloserie », consacrée entièrement à l’art brut. Merci Matatoune, bonne journée !

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  2. Voilà qui devrait m’intéresser ! Merci !

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  3. natlarouge

     /  18 janvier 2022

    très intéressant effectivement et plutôt clair, je note. bonne journée

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    • Merci Natlarouge ! J’ai trouvé qu’il soulevait des problèmes qui sont encore tout à fait d’actualité, plus de 50 ans après. Et, en plus, son écriture est très agréable sur le plan littéraire. Bonne journée 🙂

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  4. Je connais cet artiste et effectivement ces prises de positions étaient sujet à débat. Mais n’est ce pas là le propre de l’artiste que de déranger, de faire bouger les lignes.. Belle journée à toi Marie-Anne 🙂

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    • Son livre est très intéressant et donne à réfléchir, c’est certain. Que l’on soit ou non d’accord avec lui, il a le mérite de poser des questions très pertinentes. Belle journée à toi Frédéric et merci 🙂

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  5. Denis H

     /  18 janvier 2022

    il y a aussi son autre essai « bâton rompus » qui est tout aussi passionnant.

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  6. Je ne connais pas… la dernière citation sur les professeurs m’a fait bien sourire et réfléchir! Merci pour la découverte!

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    • Contente que vous l’ayez apprécié ! La fin des années 60 était assez contestataire et même révolutionnaire par bien des côtés. Ce livre de Dubuffet est très représentatif de cet état d’esprit. J’aime bien ça 🙂 Merci Nathalie, bonne journée !

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  7. Et le professeur dit : « Élève quelque peu turbulent ce Dubuffet, il mérite le piquet pour redresser ces perspectives tordues et cesse de penser que l’art brut n’est pas un point mais une « direction ». »
    Vive l’art des insoumis !😉
    Merci Marie-Anne pour ce partage.

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    • 😀 Oui c’est tout à fait ça ! En 68, on voulait contester l’ordre établi sous toutes ses formes, les figures d’autorité se faisaient déboulonner. Merci Prince Ecran Noir d’avoir apprécié ces extraits 🙂

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