Des Extraits de « l’Art du roman » de Milan Kundera

Couverture chez Folio

Ce livre m’a été conseillé par l’une de mes médecins lors d’une consultation, ce dont je la remercie grandement car ce fut une magnifique lecture, enrichissante, stimulante intellectuellement et donc très plaisante ! Sûrement l’un des meilleurs livres que j’aie lus sur l’écriture, sur la signification de la littérature et ce qu’elle peut nous apporter. En même temps, ce livre est une réflexion sur le monde, sur l’Histoire, sur la culture européenne, sur la psychologie humaine, puisque toutes ces choses sont reflétées par les romans et réfléchies par les romanciers, qui en donnent leur propre vision.
Mais plutôt que d’écrire une chronique qui ne ferait que paraphraser maladroitement Kundera, je préfère recopier ici quelques extraits de ce livre, en espérant qu’ils vous donneront envie d’en savoir plus !

J’ajoute que j’ai lu « L’Art du roman » dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Note pratique sur le livre :

Genre : essai
Année de première parution : 1986, chez Gallimard
Editeur en poche : Folio
Nombre de pages : 193

Note sur l’auteur :

Milan Kundera, né le 1er avril 1929, est un écrivain tchèque naturalisé français. Ayant émigré en France en 1975, il a obtenu la nationalité française le 1er juillet 1981, peu de temps après l’élection de François Mitterrand. (Source : Wikipédia).

Un Extrait page 29 :

(…) Le roman (comme toute la culture) se trouve de plus en plus dans les mains des médias ; ceux-ci, étant agents de l’unification de l’histoire planétaire, amplifient et canalisent le processus de réduction ; ils distribuent dans le monde entier les mêmes simplifications et clichés susceptibles d’être acceptés par le plus grand nombre, par tous, par l’humanité entière. Et il importe peu que dans leurs différents organes les différents intérêts politiques se manifestent. Derrière cette différence de surface règne un esprit commun. Il suffit de feuilleter les hebdomadaires politiques américains ou européens, ceux de la gauche comme ceux de la droite, du Time au Spiegel ; ils possèdent tous la même vision de la vie qui se reflète dans le même ordre selon lequel leur sommaire est composé, dans les mêmes rubriques, les mêmes formes journalistiques, dans le même vocabulaire et le même style, dans les mêmes goûts artistiques et dans la même hiérarchie de ce qu’ils trouvent important et de ce qu’ils trouvent insignifiant. Cet esprit commun des mass media dissimulé derrière leur diversité politique, c’est l’esprit de notre temps. Cet esprit me semble contraire à l’esprit du roman.
L’esprit du roman est l’esprit de complexité. Chaque roman dit au lecteur : »Les choses sont plus compliquées que tu ne le penses. » C’est la vérité éternelle du roman mais qui se fait de moins en moins entendre dans le vacarme des réponses simples et rapides qui précèdent la question et l’excluent. Pour l’esprit de notre temps, c’est ou bien Anna ou bien Karénine qui a raison, et la vieille sagesse de Cervantes qui nous parle de la difficulté de savoir et de l’insaisissable vérité paraît encombrante et inutile. (…)

Un Extrait page 57 :

(…) En effet, il faut comprendre ce qu’est le roman. Un historien vous raconte des événements qui ont eu lieu. Par contre, le crime de Raskolnikov n’a jamais vu le jour. Le roman n’examine pas la réalité mais l’existence. Et l’existence n’est pas ce qui s’est passé, l’existence est le champ des possibilités humaines, tout ce que l’homme peut devenir, tout ce dont il est capable. Les romanciers dessinent la carte de l’existence en découvrant telle ou telle possibilité humaine. Mais encore une fois : exister, cela veut dire : « être-dans-le-monde ». Il faut donc comprendre et le personnage et son monde comme possibilités. Chez Kafka, tout cela est clair : le monde kafkaïen ne ressemble à aucune réalité connue, il est une possibilité extrême et non-réalisée du monde humain. Il est vrai que cette possibilité transparaît derrière notre monde réel et semble préfigurer notre avenir. C’est pourquoi on parle de la dimension prophétique de Kafka. Mais même si ses romans n’avaient rien de prophétique, ils ne perdraient pas de leur valeur, car ils saisissent une possibilité de l’existence (possibilité de l’homme et de son monde) et nous font ainsi voir ce que nous sommes, de quoi nous sommes capables.(…)

Un Extrait page 186 :

(…) Or, le romancier n’est le porte-parole de personne et je vais pousser cette affirmation jusqu’à dire qu’il n’est même pas le porte-parole de ses propres idées. Quand Tolstoï a esquissé la première variante d’Anna Karénine, Anna était une femme très antipathique et sa fin tragique n’était que justifiée et méritée. La version définitive du roman est bien différente, mais je ne crois pas que Tolstoï ait changé entre-temps ses idées morales, je dirais plutôt que, pendant l’écriture, il écoutait une autre voix que celle de sa conviction morale personnelle. Il écoutait ce que j’aimerais appeler la sagesse du roman. Tous les vrais romanciers sont à l’écoute de cette sagesse supra-personnelle, ce qui explique que les grands romans sont toujours un peu plus intelligents que leurs auteurs. Les romanciers qui sont plus intelligents que leurs oeuvres devraient changer de métier.
Mais qu’est-ce que cette sagesse, qu’est-ce que le roman ? Il y a un proverbe juif admirable : L’homme pense, Dieu rit. Inspiré par cette sentence, j’aimerais imaginer que François Rabelais a entendu un jour le rire de Dieu et que c’est ainsi que l’idée du premier grand roman européen est née. Il me plaît de penser que l’art du roman est venu au monde comme l’écho du rire de Dieu.
Mais pourquoi Dieu rit-il en regardant l’homme qui pense ? Parce que l’homme pense et la vérité lui échappe. Parce que plus les hommes pensent, plus la pensée de l’un s’éloigne de la pensée de l’autre. Et enfin parce que l’homme n’est jamais ce qu’il pense être. C’est à l’aube des Temps modernes que cette situation fondamentale de l’homme, sorti du Moyen-Âge, se révèle : Don Quichotte pense, Sancho pense, et non seulement la vérité du monde mais la vérité de leur propre moi se dérobent à eux. Les premiers romanciers européens ont vu et saisi cette nouvelle situation de l’homme et ont fondé sur elle l’art nouveau, l’art du roman. (…)

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23 Commentaires

  1. Oh, là, là, voilà un livre depuis longtemps paru et lu qu’il faudrait certainement relire attentivement ! Merci pour le conseil l 😉

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    • Effectivement, je chronique souvent des livres anciens ! L’avantage de la littérature c’est qu’elle ne se périme pas–au contraire des yaourts 🙂 Merci Matatoune et très bon week-end 🙂

      Réponse
  2. J’ai beaucoup lu Kundera, adolescente, et j’en ai presque tout oublié, à mon grand chagrin… quoique c’est aussi une bonne nouvelle : je retrouverai sans doute tout autant de plaisir à le relire !
    Et coïncidence : l’émission « Répliques » de France Culture de ce matin lui était dédiée, si cela t’intéresse : https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/l-oeuvre-de-milan-kundera-dans-la-pleiade

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    • Bonjour Ingrid ! Effectivement on parlait davantage de Kundera dans les années 90 ou 2000 et moins maintenant. Mais je continue à le trouver intéressant. Merci beaucoup pour le lien vers France culture ! Je vais écouter ça dès que possible. Bon dimanche à toi !

      Réponse
  3. Ce n’est pas le genre de livre vers lequel je vais habituellement, mais ton enthousiasme est communicatif !

    Réponse
    • Les essais qui parlent de la littérature et de la manière d’écrire un roman me plaisent bien en général. Mais ça ne passionne pas tout le monde, c’est sûr ! Merci Marie de ton commentaire et de ton intérêt ! Très bon dimanche 🙂

      Réponse
      • Pour le type d’essai au sujet de l’écriture d’un roman : serait-ce celui-ci que tu recommanderais si on ne devait en lire qu’un ? Très bonne semaine à toi !

      • Je n’en ai pas assez lu pour dire que celui ci est le meilleur mais en tout cas il est très bon ! Je voudrais lire aussi celui de Philip Roth. Très bonne semaine à toi aussi Marie ! Au plaisir de te lire !

      • Ça ne me dit rien ! Pourtant j’ai lu pas mal de Roth mais plutôt les nouvelles et les romans ! À bientôt !

      • Eh bien l’autre jour en librairie j’ai vu un livre de Philip Roth qui s’appelle « pourquoi écrire » si je me souviens bien et j’ai supposé que c’était un essai sur l’écriture. Je crois qu’il a écrit plusieurs essais de ce genre ainsi que des récits autobiographiques. Il faudra que je me renseigne plus précisément. Merci Marie à bientôt!

      • Merci ! J’avais en effet lu quelques ouvrages autobiographiques aussi, mais je ne connais pas ses essais.

      • Jusqu’à présent je n’ai lu que deux romans de lui mais j’aimerais explorer davantage son œuvre. Il m’intéresse beaucoup. Bon week-end Marie !

  4. natlarouge

     /  12 mars 2022

    je passe, je reste sur ses romans. bon week end !

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  5. Michel B.

     /  12 mars 2022

    « Les romanciers qui sont plus intelligents que leurs oeuvres devraient changer de métier »… J’aime beaucoup cette affirmation, que je crois très vraie… L’art du roman demande autant de sensibilité et d’intuition que d’intelligence, il me semble… Une histoire se sent autant qu’elle se pense… Excellent livre !… Tiens, ça me donne envie de le relire ! 😊

    Réponse
    • Oui, je suis d’accord avec vous. Je n’ai pas précisément en tête des noms d’écrivains qui sont plus intelligents que leurs œuvres mais il doit y en avoir. Bon dimanche à vous Michel !

      Réponse
  6. Je l’ai lu durant mes études littéraires mais je ne pourrais plus en parler… Tu me redonnes le goût d’y revenir!

    Réponse
    • C’est vrai que ce livre est très adapté pour des étudiants en lettres ou des romanciers qui cherchent à réfléchir sur leur écriture. Dans ce sens c’est un livre très enrichissant ! Merci beaucoup Nathalie 🙂

      Réponse
  7. Patrice

     /  16 mars 2022

    Tu vas donner envie de lire ce livre à celles et ceux qui n’ont pas encore franchi le pas. Très belle chronique, les extraits sont vraiment profonds. Merci pour cette nouvelle contribution !

    Réponse
    • Merci beaucoup Patrice 🙂 Ce livre est effectivement très profond et très intelligent. L’un des meilleurs de Kundera, je pense. Très bonne journée 🙂

      Réponse
      • Patrice

         /  17 mars 2022

        Merci, très bonne journée à toi aussi.
        PS: merci pour ton mail – je n’ai pas encore répondu mais je ne t’oublie pas 🙂

      • Mon mail était peut-être un peu brouillon et pas assez précis. Je m’en suis aperçue après coup. Si tu veux je pourrais te proposer des titres de livres d’une manière plus claire. Bon week-end à vous deux Patrice et Eva !

  1. Mois de l’Europe de l’Est 2022 – le bilan ! – Et si on bouquinait un peu ?

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