Noces au Paradis de Mircea Eliade

Le mois de mars n’est pas encore fini et je reste donc avec les auteurs d’Europe de l’Est, grâce au défi de Patrice, Eva et Goran.

Je vous parlerai aujourd’hui de littérature roumaine, avec l’écrivain Mircea Eliade (1907-1986) connu principalement comme historien des religions, mythologue, philosophe mais également romancier, auteur entre autres de La Nuit Bengali.

Quatrième de Couverture :

Dans un refuge des Carpates, au cours d’une interminable nuit blanche, deux hommes se racontent l’amour de leur vie.
Peu à peu, on comprend que Lena, héroïne de la seconde histoire, et Ileana, héroïne de la première, ne sont qu’une seule et même personne. Mais ces  » noces au paradis  » ne sont pas de ce monde, elles ne pouvaient pas durer… Noces au paradis est, certes, un beau roman d’amour, un beau roman de l’amour. On ne peut oublier l’évocation très raffinée du personnage de l’héroïne montrée à trois étapes de sa vie de jeune femme, tout d’élégance, de finesse, d’intelligence, mis en valeur dans une manière que l’on peut qualifier de proustienne.
Mais cette évocation extraordinaire contraste très fortement avec l’atmosphère tourmentée, presque démente, où peu à peu s’enlise ce double amour  » parfait « , gâché sans gloire par l’égoïsme, par l’orgueil du mâle, par la goujaterie des deux héros, dont on ne peut s’empêche de penser qu’une force surnaturelle, une force diabolique, les pousse irrésistiblement vers leur  » chute « , faute de pouvoir reconnaître à temps le  » miracle  » qui leur est destiné.

Mon Avis :

J’ai bien aimé ce roman mais il m’a semblé à plusieurs reprises que l’auteur ne nous donnait pas toutes les clés nécessaires à sa compréhension pleine et entière. J’ai eu le sentiment bien des fois d’être face à des symboles, à des mystères, que l’auteur voulait instiller dans nos esprits le doute et une certaine confusion. Les personnages ont une grande profondeur psychologique, et sont dévoilés peu à peu dans toute leur complexité, mais les motifs de leurs actions nous échappent quelque peu.
On se dit par moments au cours de la lecture que toute cette histoire doit receler un sens profond dans l’esprit de l’auteur, que ces personnages doivent représenter certaines valeurs morales ou spirituelles mais, jusqu’au bout, je suis restée dans l’expectative, sans voir arriver aucune élucidation du mystère. Pourquoi Ilena-Lena se promène-t-elle parfois avec un homme, en cachette de son compagnon ? Cet homme est-il vraiment son cousin, comme elle le prétend, ou est-il un de ses amants, comme le soupçonne le narrateur ? Et que vient faire là cette bague d’émeraude à laquelle Ilena-Lena semble tenir énormément ? Et cette femme veut-elle vraiment un enfant ? Est-elle stérile comme on tendrait à le penser ? Mystères, mystères !
Malgré toutes ces incertitudes et ces interrogations sans réponses, ce livre est agréable à lire et ces histoires d’amour possèdent une certaine beauté, un souffle poétique.
J’ai aimé aussi le conflit entre la création artistique solitaire et la vie amoureuse qui absorbe complètement le narrateur.
Un roman que j’aurais sans doute encore mieux aimé s’il avait été plus explicite !

Extrait page 231

C’était le printemps. Je m’étais arrêté par hasard devant la vitrine d’un bureau de voyage. Je ne sais pourquoi j’étais littéralement fasciné par une grande réclame en couleurs : sur le versant d’une montagne couverte de neige un couple de skieurs, tête nue, glissait vertigineusement. Ce qui m’attirait dans ce dessin conventionnel, ce n’était nullement la tentation d’un voyage ou d’un séjour dans une station de sports d’hiver célèbre. La couleur violente, le dessin sommaire, les visages des jeunes, leur sourire éclatant de santé, tout semble-t-il était fait pour m’inciter à la réflexion.
Au bout d’un moment j’entendis derrière moi des voix de jeunes. Je me retournai avec une curiosité inhabituelle. Deux jeunes filles, accompagnées de deux jeunes gens, se préparaient bruyamment à traverser la Calea Victoriei. Je les regardai longuement, et à cet instant une mélancolie étrange m’envahit. (…)

Le Piège Walt Disney de Zoran Feric

J’ai lu ce livre croate de l’auteur Zoran Feric (né en 1961) dans le cadre du mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran, un défi auquel vous aurez remarqué que je participe fidèlement chaque année.

Le Piège Walt Disney est paru en 2019 aux éditions de L’Eclisse, sous une jolie couverture et un format agréable à manier.

Il n’est, en général, pas très facile de rendre compte d’un recueil de nouvelles à cause de la diversité des histoires et des thèmes abordés, mais dans celui-ci il faut noter une grande unité de ton, un style très personnel, un regard très acéré de l’auteur sur le monde qui l’entoure.
L’humour grinçant, très noir, frôle parfois le mauvais goût mais reste suffisamment distancié pour ne pas y tomber. Comme dans cette nouvelle La Femme dans le miroir où une bague malencontreusement glissée dans un pâté donne lieu à toutes sortes d’interprétations plus ou moins effrayantes.
Nous sommes souvent déstabilisés par ces nouvelles, étonnés, bousculés, partagés entre l’amusement, l’incrédulité, et l’impression que l’auteur risque d’aller trop loin, toujours sur le fil du rasoir. Comme dans cette nouvelle Les Faux-Monnayeurs, où un camp de concentration nazi se transforme peu à peu, par d’insensibles glissements, en société capitaliste actuelle. Un parallèle pour le moins osé et transgressif – critique acerbe de notre Europe néo-libérale et mondialisée. Ou dans cette autre nouvelle Alexis Zorba, presque aussi cruelle, où un musicien de rue, clochard solitaire, devient une star de la télé-réalité au cours de scènes burlesques et presque oniriques (ou cauchemardesques !).
Pas question de raffinements psychologiques ou de problèmes métaphysiques dans ces nouvelles, nous sommes plutôt dans l’action et dans un prosaïsme assez brutal, mais qui se lit sans déplaisir.
J’ai plutôt aimé cette charge de nos sociétés contemporaines, qui ose prendre le risque d’aller trop loin, et je trouve que cet état d’esprit caustique fait du bien.

Premier livre croate que je lis, et une tentative fort intéressante !

Extrait page 173

A Amsterdam, Paris ou Rome, on donne la pièce aux musiciens de rue pour qu’ils vous régalent de mélodies inattendues. A Athènes, on leur donne pour qu’ils se taisent. C’est une ville qui, en sus de l’Acropole et des gyros, est connue pour le commerce du silence.
L’un des vendeurs les plus connus de cette rare matière première est le grec Zorba. On l’appelle ainsi car il officie dans les voitures du métro d’Athènes, en général tôt le matin, tenant sur l’épaule un radiocassette dont s’échappe un sirtaki au volume sonore insupportable. Par bonheur, la musique ne dure jamais plus d’une minute en principe avant que Zorba n’éteigne son radiocassette. Ensuite, comme s’il faisait un sermon, il explique aux voyageurs d’une voix calme qu’il voyagera avec eux en musique jusqu’au Pirée, à moins qu’ils ne consentent à lui céder quelques pièces. (…)

Récits d’un jeune médecin, de Boulgakov


Les récits d’un jeune médecin se présentent comme un recueil de sept nouvelles mais on peut également lire chaque nouvelle comme un chapitre d’un même roman dans la mesure où le personnage principal est toujours le même jeune médecin débutant, exerçant dans une région reculée de Russie.
Les trois premières nouvelles abordent le même problème : comment réaliser pour la première fois telle ou telle opération chirurgicale quand on ne l’a quasiment jamais vue réalisée durant ses études ? Le jeune médecin est en proie aux angoisses bien compréhensibles de son inexpérience, tout en cherchant à sauver la face vis à vis de ses patients et des aides médicaux qui l’entourent (sage-femmes, infirmières, etc.) et qui d’ailleurs lui apportent un secours très efficace.
Le jeune médecin est extrêmement sollicité par ses patients, jour et nuit, ce qui ne lui permet pas toujours de dormir, manger ou se laver normalement. Il souffre aussi d’une grande solitude dans cette région campagnarde. Il doit affronter, parfois au risque de sa vie, des tempêtes de neige, des brouillards, et toutes les rigueurs du climat russe pour aller soigner un malade éloigné.
Il doit aussi affronter les superstitions et l’ignorance des personnes qu’il veut soigner, et qui souvent n’obéissent pas à ses prescriptions, ce qui lui donne de grandes inquiétudes dans le cas de certaines maladies contagieuses qui risquent de décimer toute la population.
Beaucoup de pages sont très saisissantes et je me suis parfois sentie gagnée par l’inquiétude du jeune médecin.
Boulgakov a un réel génie pour nous faire ressentir les affres de son héros et les tourments qu’il traverse. Ayant été lui-même médecin, on se dit qu’il a dû puiser dans sa propre expérience de jeunesse pour écrire ces récits.
Un excellent livre, qui nous tient en haleine, et qui est suivi dans l’édition du Livre de Poche par la nouvelle Morphine, sur la toxicomanie d’un médecin, qui est aussi tout à fait prenante.

Extrait page 52

D’un geste déjà familier, je saisis le bras inerte, y appliquai mes doigts et tressaillis. Je perçus de menus battements précipités, puis les pulsations se firent irrégulières et s’espacèrent jusqu’à n’être plus qu’un fil. Je ressentis un froid que je connaissais bien au creux de l’estomac, comme chaque fois que je voyais la mort en face. Je la hais. J’eus le temps de rompre l’extrémité d’une ampoule et d’aspirer l’huile jaune dans ma seringue. Mais déjà je la plantai machinalement, et l’injection que je pratiquai sous la peau du bras était inutile. (…)

J’ai lu Récits d’un jeune médecin dans une traduction de Paul Lequesne.
Cette lecture participe à mon défi du mois de mars : le fameux Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran.

L’Abandonnée, une nouvelle d’Ivan Tourgueniev

La présentation de l’éditeur :

L’héroïne de L’Abandonnée, la belle et fragile Suzanne, est une jeune femme à la recherche de l’amour. Fille cachée d’un puissant seigneur qui la tolère à ses côtés mais refuse de la reconnaître, elle passe son enfance à guetter dans les yeux de ce vieil homme un signe de tendresse, un élan paternel, aussi timide et discret soit-il. Devenue femme, elle pense trouver cette chaleur qui lui manquait tant dans les bras de son cousin. Mais la malveillance de son entourage détruit son seul espoir de bonheur. La nouvelle décrit le récit du destin tragique de cette femme rejetée et manipulée par ses proches dans la Russie féodale du XIXe siècle. (…)

Mon Avis :

C’est une nouvelle où les personnages sont assez peu nuancés : les méchants sont vraiment ignobles tandis que la pauvre héroïne est une jeune fille très droite, animée par des sentiments purs et élevés. C’est d’ailleurs bien à mon avis le thème de cette nouvelle : une jeune fille trop romantique (pure et passionnée) aux prises avec un entourage particulièrement vil et bassement intéressé par l’argent ou les désirs vulgaires : l’idéalisme face au réalisme, en quelque sorte.
Il y a des pages qui montrent tout de même un sens de la psychologie très bien observé, et l’histoire est menée avec habileté.
Le style de Tourgueniev (dans cette traduction ancienne de Louis Viardot, Xavier Marmier et Ernest Jaubert) m’a semblé typique du 19è siècle, avec une légère exagération dans l’expression des grands sentiments, à la manière romantique, mais en même temps un goût prononcé pour les descriptions des visages des personnages, de leurs tenues, des décors des appartements, etc.
J’ai trouvé que c’était une nouvelle intéressante, mais au style un peu vieilli.
Je conseillerais cette nouvelle à un inconditionnel des classiques russes ou de la littérature du 19è siècle.

Extrait page 163 :

J’étais près de lui, mais je dois avouer que ces pleurs, sincères à coup sûr, ne m’inspiraient pas la moindre sympathie. Je restai seulement étonné de voir que Fustov pût pleurer ainsi, et je crus comprendre alors quel pauvre sire c’était là. Je m’imaginais que j’eusse agi tout autrement à sa place. Explique la chose qui pourra : si Fustov avait gardé son calme, il m’aurait peut-être fait horreur ; mais il ne serait pas descendu dans mon opinion, son prestige lui serait resté ! Don Juan aurait toujours été don Juan ! Ce n’est que très tard dans la vie, et après mainte expérience profonde, que nous apprenons à entourer de notre sympathie un frère tombé ou surpris en flagrant délit de faiblesse sans nous réjouir intérieurement de notre propre vertu et de notre force, mais avec humilité, sachant bien ce que toute faute humaine a d’involontaire et pour ainsi dire de fatal. (…)

J’ai lu L’Abandonnée dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Des poèmes d’amour d’Ossip Mandelstam

Ces poèmes ont paru aux éditions Circé en 2016 dans une traduction d’Henri Abril.
Je les ai lus dans le cadre du mois de l’Europe de L’Est de Patrice, Eva et Goran.

Ossip Mandelstam (1891 – 1938) est un poète russe, représentant du mouvement acméiste. Auteur d’une épigramme contre Staline, il est arrêté et meurt en déportation.

***

Telle un ange noir sur la neige,
Tu m’es apparue tout à l’heure,
Et comment donc ne la verrais-je
Sur toi, l’empreinte du Seigneur ?

Un sceau étrange, mystérieux,
Ainsi qu’une offrande céleste :
Dans une niche, pour un peu,
Il aurait fallu que tu restes.

Que cet amour dans l’au-delà
A l’amour ici-bas se fonde,
Et que sur tes joues n’aille pas
Le sang fougueux qui se débonde ;

Ainsi le marbre pourra mieux
Rehausser tes haillons lunaires,
Tes joues dénudées mais sans feu,
Bien que complices de la chair.

début 1914

***

Pesanteur et tendresse, vos signes sont les mêmes, ô sœurs.
La rose pesante est sucée par guêpes et abeilles.
L’homme agonise. Du sable reflue la chaleur,
Et sur de noirs brancards on emporte l’ancien soleil.

Ah, lourds rayons de miel et tendres rets !
Plus légère est la pierre que ton nom sur mes lèvres.
Il ne me reste au monde qu’un souci désormais,
Un souci d’or : épuiser le fardeau du temps, sa fièvre.

L’air est trouble, je le bois comme une eau qui s’obscurcit.
On laboure le temps, et même la rose fut terre.
Dans un lent tourbillon les lourdes, tendres roses ainsi,
Les roses pesanteur et tendresse doublement se tressèrent.

1920

***

Guerre et guerre, de Làszlo Krasznahorkai


J’ai lu ce roman grâce à l’excellent article que lui avait consacré Goran du blog Des livres et des films, article que vous pourrez lire ici.

Le début de l’histoire :

Un obscur historien, nommé Korim, travaillant dans le centre des archives d’une petite ville de province en Hongrie, découvre tout à fait par hasard un manuscrit énigmatique aux thèmes et au style captivants, qui date sans doute de plusieurs siècles, et qui apparaît à Korim comme un texte capital, essentiel, qu’il doit diffuser le plus largement possible.
Il décide de quitter sa ville et son emploi pour se rendre à New York qu’il considère comme le centre du monde et où il pense sans doute mener à bien sa mission de faire connaître ce manuscrit.
En chemin, il se fait agresser plusieurs fois, fait des rencontres décisives de personnes qui vont l’aider, et vit des tas de péripéties qui le rapprochent de son but.

Mon avis :

C’est un roman très prenant, que l’on ne parvient à comprendre que très progressivement car les éléments importants sont délivrés peu à peu.
Le personnage principal, Korim, est une sorte de fou, atteint d’une continuelle logorrhée et d’obsessions tenaces, mais il est aussi  attachant par sa sincérité et sa ténacité, sa passion pour ce manuscrit.
J’ai pensé plusieurs fois que ce livre ferait un film intéressant car certaines scènes très étranges créeraient des images marquantes, et font en tout cas penser que cet écrivain a un imaginaire très visuel.
Rebondissements et péripéties s’enchaînent comme dans un roman d’aventures, mais le milieu du roman est plus calme puisque Korim raconte le contenu du manuscrit à une jeune femme dans une cuisine, alors qu’elle lui tourne le dos, postée devant une gazinière, et qu’on ne sait pas si elle parle la même langue que Korim, si elle comprend ce qu’il dit.
Le style est fait de très longues phrases, parfois de plusieurs pages, mais elles sont très rythmées, très structurées, et ne vous perdent pas en cours de route, ne provoquent pas non plus l’ennui, bien au contraire.
Mise en abyme, roman dans le roman, jeu entre fiction et réalité, imbrications de narrations les unes dans les autres, sont aussi des éléments que l’on retrouve ici.

 

Extrait page 100

C’est peut-être la première fois que cela arrive mais je ne suis pas venu aux USA pour démarrer une nouvelle vie, dit Korim en préambule et, tout en se demandant si son interlocuteur qui, alangui par les nombreuses bières ingurgitées, était affalé sur la table, tout en se demandant, donc, si celui-ci l’écoutait ou dormait, il reposa son verre, posa la main sur l’épaule de l’homme, jeta des regards autour de lui et poursuivit, en baissant la voix : j’aimerais plutôt mettre fin à l’ancienne

Les carnets du Sous-sol, de Dostoievski

J’ai lu ce livre dans le cadre du Mois de L’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, ou plus exactement, j’ai lu ce livre sans raison particulière, parce que j’en avais envie, et je me suis aperçue après les premières pages que cette lecture rentrait parfaitement dans le cadre du Défi de lecture.

Ce livre est divisé en deux parties : dans la première, le héros nous expose ses idées sur la société et surtout sa philosophie de la vie, sa vision de l’être humain : selon lui, l’homme n’est pas tellement guidé par sa raison ou par la recherche de son intérêt, contrairement à ce que proclament les penseurs de son temps, mais il veut avant tout agir selon son caprice, sa fantaisie, et faire prévaloir sa liberté face à toute autre volonté. Selon le héros de ce livre, une volonté supérieure capable de faire le bien de tous, ne tarderait pas à être mise en échec par tous ceux qui veulent préserver leur indépendance d’esprit et leur nature d’hommes.
Dans cette première partie du livre, le héros, qui écrit son journal, interpelle ses lecteurs sous l’apostrophe de « messieurs », comme s’il devait se justifier contre d’éventuelles attaques de contradicteurs, mais il reconnaît en même temps qu’il est seul, qu’il s’est reclus depuis de longues années dans un sous-sol, et que personne ne lira jamais les lignes qu’il est en train d’écrire : en fait, il se joue la comédie, il fantasme une péroraison devant un auditoire, et fait à la fois les demandes et les réponses.
Dans la seconde partie, notre héros nous explique dans quelles circonstances il a acquis sa profonde misanthropie et comment il a fait le vide autour de lui : extrêmement chatouilleux sur les questions d’honneur et se sentant sans cesse outragé, mais d’une constitution fragile qui le dissuadait de se battre, il se retrouve dans des situations grotesques et incongrues où il se brouille avec ses amis et relations.
Par aigreur et méchanceté, il passe ses nerfs sur une prostituée qui s’attache à lui, mais lui n’éprouve que l’envie de se débarrasser d’elle.

Mon avis :
J’ai trouvé la première partie superbe, convaincante, intelligente, et d’une modernité totale, toutes les idées du héros sont brillamment exposées, et nous touchent d’autant plus que le héros semble un peu fou, ou en tout cas de très mauvaise humeur, et qu’il semble parler avec sincérité et émotion.
Le début de la deuxième partie est également plaisant, car le héros nous apparaît comme un faible rongé par l’esprit de revanche, rancunier à l’extrême, mais ne pouvant jamais asseoir son désir de supériorité.
Lors de sa rencontre avec la prostituée, un personnage assez terne et pas très perspicace, il prend sa revanche sur le sort d’une manière mesquine et cruelle, en se jouant de la crédulité de la jeune femme, il la mène en bateau, et il m’a semblé que le héros perdait beaucoup de son intérêt et devenait simplement un homme médiocre et malveillant.

Un livre très fort, complexe, qui fait réfléchir !

L’ignorance, de Milan Kundera

J’ai lu ce roman L’ignorance de Kundera, dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran, que je remercie pour cette initiative très enrichissante !
Ce roman date de 2003 et a la particularité d’avoir été écrit directement en français, contrairement à d’autres livres plus connus de cet écrivain, écrits en tchèque, comme L’insoutenable légèreté de l’être, ou La Plaisanterie.
Plusieurs thèmes sont imbriqués dans ce livre : celui de l’immigration, de l’exil, puisque les deux personnages principaux, Joseph et Irena, sont des émigrés tchèques qui retournent visiter leur pays après la chute du communisme, et alors qu’ils ont passé vingt ans à l’étranger, elle en France, lui au Danemark. L’autre thème récurrent – lié à celui de l’immigration – est celui de la nostalgie dont le héros emblématique est, selon Kundera, Ulysse (nostalgie signifie étymologiquement « douleur du retour ») qui met vingt ans à retrouver sa patrie et sa famille après la Guerre de Troie. Justement, Joseph et Irena lisent dans les regards des autres qu’ils sont censés éprouver de la nostalgie pour leur pays natal, qu’ils doivent rentrer « chez eux », mais ils n’éprouvent pas cette nostalgie, ne se sentent plus « chez eux » en Tchéquie, leur patrie d’adoption leur convient et leur suffit. Ils sont surtout étonnés que, de retour dans leur pays natal, personne parmi leur famille ou amis ne leur demande de raconter leur vie à l’étranger, ce qu’ils ont vécu pendant leur vingt ans d’absence, et qui est pourtant le plus essentiel à leurs yeux.
Aux yeux des tchèques, ils ont choisi la facilité en s’en allant, et ont mené à l’étranger une vie agréable, sans souci, alors que la réalité est bien différente, on ne reconnaît pas le courage qu’il leur a fallu pour quitter leur pays.
Un autre thème important du roman est la mémoire – son manque de fiabilité, ses énormes lacunes, ses déformations – source de multiples malentendus et d’isolement de tel ou tel personnage, chacun vivant sur des souvenirs qui lui sont propres et qui ne sont pas partagés par ceux qu’ils aiment. De là, sans doute, le titre du roman : l’ignorance d’un passé dont ne nous restent que des bribes de souvenirs, l’ignorance de l’avenir qui pourrait nous servir à éclairer le présent, l’ignorance des motifs et des sentiments qui animent les autres, l’ignorance peut-être aussi de nos propres personnalités …
Un roman court, à la structure complexe, et aux significations très riches, où l’on retrouve le style très direct et sans fioritures de Kundera.

Un extrait page 145

J’imagine l’émotion de deux êtres qui se revoient après des années. Jadis, ils se sont fréquentés et pensent donc être liés par la même expérience, par les mêmes souvenirs. Les mêmes souvenirs ? C’est là que le malentendu commence : ils n’ont pas les mêmes souvenirs ; tous deux gardent de leurs rencontres deux ou trois petites situations, mais chacun a les siennes ; leurs souvenirs ne se ressemblent pas ; ne se recoupent pas ; et même quantitativement, ils ne sont pas comparables : l’un se souvient de l’autre plus que celui-ci ne se souvient de lui ; d’abord parce que la capacité de mémoire diffère d’un individu à l’autre (ce qui serait encore une explication acceptable pour chacun d’eux) mais aussi (et cela est plus pénible à admettre) parce qu’ils n’ont pas, l’un pour l’autre, la même importance. (…)