Trains étroitement surveillés de Bohumil Hrabal

Couverture chez Folio

Dans le cadre du Mois de L’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran je vous propose de nous pencher sur ce roman de l’un des principaux écrivains Tchèques du 20ème siècle, Bohumil Hrabal. J’avais déjà lu de lui « une trop bruyante solitude » il y a quelques années et j’avais envie, depuis ce moment, de regoûter au style de cet auteur, qui m’avait plu, même si certains aspects de l’histoire m’avaient laissée un peu perplexe. Et la découverte de ce Folio dans une boîte à livres de mon quartier m’en a fourni l’occasion.

Note sur Hrabal

Né en 1914 à Brno. Il fait son droit à Prague, en 1939, mais les Allemands ayant fermé les universités tchèques, il n’obtiendra son diplôme qu’en 1946. Il n’exercera d’ailleurs jamais le métier de juriste. Il est successivement clerc de notaire, magasinier, employé de chemins de fer, courtier d’assurance, commis voyageur, ouvrier dans une aciérie, emballeur de vieux papiers et figurant au théâtre.
Il publie en 1963 son premier livre, Une perle dans le fond et, tout de suite, on voit en lui un grand écrivain. Ses livres suivants confirmèrent sa réputation, en particulier Trains étroitement surveillés (1965) qui inspira le film éponyme de 1966, réalisé par Menzel, qui reçut l’Oscar du meilleur film étranger.
Ayant dû subir la censure et les attaques du pouvoir tchèque, il est ensuite interdit de publication entre 1970 et 1976 puis, à nouveau, entre 1982 et 1985, sous la dictature communiste de son pays qui l’accuse de « grossièreté et pornographie ».
Il est mort en 1997.

Présentation de l’histoire par l’éditeur

Une petite gare de Bohême pendant la guerre. Un stagiaire tente de s’ouvrir les veines par chagrin d’amour. L’adjoint du chef de gare profite d’une garde de nuit pour couvrir de tampons les fesses d’une jolie télégraphiste. Mais il y a aussi l’héroïsme, le sacrifice, la résistance. Dans un pays qui a donné tant de richesses à la littérature mondiale, Hrabal est un des plus grands.

Mon Avis

On ne peut pas s’attendre à ce qu’un livre sur la Seconde guerre mondiale et la Résistance Tchèque contre les Nazis soit un « feel-good » ou une lecture particulièrement douce. Mais, là, j’ai trouvé que c’était tout de même assez rude et que le niveau de violence était parfois difficile à encaisser. De ce point de vue, les dernières pages du livre sont éprouvantes, et à déconseiller aux âmes sensibles.
Cette brutalité et cette cruauté s’expriment également dans quelques scènes de sexe (pas toutes) et on ne peut vraiment pas dire que la vision de l’amour par Hrabal soit romantique ou courtoise – c’est même exactement le contraire. Les choses sont faites crûment et sans ambages.
Certes, il y a une brève histoire d’amour entre une jeune fille et le héros, qui pourrait passer au début pour délicate et sentimentale, mais ça dégénère rapidement et aboutit à une scène de suicide sanguinolente.
Cependant, la description de la vie des employés de cette gare, des petits fonctionnaires qui ont tous leur tempérament particulier et leur côté pittoresque, chacun à sa façon, m’a paru assez poétique, et même par instants humoristique. Ainsi, quand le jeune héros compare la coiffure du chef de gare à une ogive gothique, et d’autres passages de ce style, qui m’ont fait un peu sourire.
L’écriture de Hrabal m’a paru tout à fait remarquable, avec beaucoup d’images et de métaphores, et, par la seule force de son style il réussit à donner une dimension quasi onirique à des réalités triviales et peu ragoûtantes, il transfigure cette réalité par ses mots. C’est vraiment ce que j’ai le plus apprécié et admiré dans ce roman. Autre point positif : c’est une histoire forte, riche en événements étonnants et en drames inattendus, et on ne s’ennuie pas du tout.
Un roman dur, violent, servi par une très belle écriture.

Un Extrait Page 14-15

(…) Mon grand-père, pour ne pas être en reste avec l’arrière-grand-père Lucas, était hypnotiseur ; il travaillait dans des cirques de campagne et toute la ville voyait dans cette manie d’hypnotiser les gens la preuve qu’il faisait de son mieux pour ne rien faire. Mais en mars, quand les Allemands franchirent si brutalement la frontière pour occuper tout le pays et marchèrent sur Prague, seul mon grand-père s’avança à leur rencontre, seul mon grand-père alla au-devant des Allemands pour leur barrer la route en les hypnotisant, pour arrêter les tanks en marche avec la force de la pensée. Donc grand-père s’avançait, les yeux fixés sur le premier tank qui conduisait l’avant-garde de leurs armées motorisées. Dans la tourelle de ce tank se tenait un soldat du Reich, son buste dépassant jusqu’à la ceinture, coiffé d’un béret noir avec tête de mort et tibias croisés, et grand-père continuait d’avancer droit sur ce tank, il avait les bras tendus et par les yeux il injectait aux Allemands sa pensée, faites demi-tour et retournez d’où vous venez… (…)

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Les Nuits blanches de Fédor Dostoïevski

Couverture chez Actes Sud

J’ai lu ce court roman (ou longue nouvelle) de Dostoïevski dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran, qui a lieu, comme vous le savez sans doute, chaque année au mois de mars.
Quand j’ai découvert ce livre dans ma librairie habituelle, mon attention a tout de suite été attirée par ce titre « Les Nuits blanches » que je ne connaissais pas et dont je n’avais même jamais entendu parler, contrairement à la plupart des titres des romans de Dostoïevski. Il était donc très tentant d’essayer d’en savoir plus et je me suis dépêchée de l’acheter.

Note pratique sur le livre

Date de parution initiale : 1848
Editeur français : Actes Sud (Babel)
Traduit du russe par André Markowicz
Genre : Roman sentimental
Nombre de pages : 86

Note sur Dostoïevski

Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, né en 1821, est entré en littérature en janvier 1846 avec Les Pauvres Gens. Pour des raisons politiques, il fut déporté au bagne de Sibérie, durant quatre ans, entre 1849 et 1853. Il mena ensuite une vie d’errance en Europe, au cours de laquelle il renonça à ses anciennes convictions socialistes et devint un patriote fervent de l’Empire russe. Il est mort à Saint-Pétersbourg le 28 janvier 1881. (Sources : Wikipédia et l’éditeur)

Quatrième de Couverture (début)

Un jeune homme solitaire et romanesque rencontre, une nuit, dans Pétersbourg désert, une jeune fille éplorée. Désespérée par un chagrin d’amour, Nastenka se laisse aller au fantasme du jeune homme, épris dès le premier instant, le berce – et se berce – dans l’illusion d’une flamme naissante… (…)

Mon Avis :

Comme souvent dans les livres de Dostoïevski, les personnages sont extrêmement passionnés et exaltés, mais aussi tiraillés entre des sentiments contradictoires qui ne les laissent pas en repos et qu’ils extériorisent abondamment. On retrouve donc cette exaltation volubile et cette expression enflammée et impulsive de soi-même dans Les Nuits blanches. Nous assistons, au cours de ces quatre nuits blanches (qui forment les quatre parties du livre), aux conversations entre le jeune homme solitaire et la jeune fille de dix-sept ans, Nastenka, et ces deux personnages semblent se confier l’un à l’autre absolument tout ce qu’ils pensent, sans aucune retenue, et dans une sincérité totale, ce qui est étonnant pour des gens qui viennent juste de se rencontrer, mais qui peut s’expliquer par leur grande jeunesse et candeur, mais également par le grand besoin affectif dans lequel ils se trouvent tous les deux.
Effectivement, le jeune homme et la jeune fille nous sont présentés tous les deux comme des rêveurs quelque peu déconnectés de la société et de la réalité. Ils vivent chacun dans une telle solitude et un tel manque d’affection et de relations humaines qu’ils sont prêts à donner leur confiance, leur cœur et leurs serments d’amour éternel à n’importe qui, au gré d’un élan passager, d’un sourire entraperçu ou d’une confidence faite par hasard sur un bout de trottoir.
Ainsi, la jeune fille, pour échapper à l’enfermement que lui impose sa grand-mère, va se jeter aux pieds du premier venu, qu’elle ne connait quasiment pas, mais qu’elle croit connaître parce qu’il l’a invitée deux fois au théâtre et que ces sorties l’ont fait rêver. Mais, dès qu’elle se croit abandonnée par ce premier « fiancé », elle serait tout aussi enthousiaste et partante pour se jeter au cou du jeune homme solitaire et rêveur et ne tarderait pas à se laisser consoler par lui. Et nous comprenons qu’elle n’aime pas plus le premier jeune homme que le deuxième et que sa quête acharnée d’un amoureux est une chose désespérée et vide de sens.
Bref, ces grandes passions romantiques nous sont présentées par Dostoïevski comme des mascarades absurdes et mensongères, où les êtres sont finalement interchangeables et où le problème essentiel (mais inavoué) est d’échapper à tout prix à son destin solitaire et déprimant.
Un très beau livre, qui montre la condition humaine sous un jour peu reluisant et l’amour romantique sous une forme peu flatteuse mais ce tableau m’a paru convaincant, pris dans ce contexte !

Un Extrait page 42

C’est en vain que le rêveur fouille, comme la cendre, ses rêves anciens, cherchant dans cette cendre ne fût-ce qu’une braise, pour lui souffler dessus et, par un feu renouvelé, réchauffer un cœur qui s’éteint, ressusciter en lui ce qui lui fut si cher, ce qui l’émouvait tant, ce qui faisait bouillir son sang, lui arrachait des larmes et l’abusait si somptueusement ! Savez-vous, Nastenka, où j’en suis ? savez-vous que j’en suis à fêter l’anniversaire de mes sensations, l’anniversaire de ce qui me fut cher, de quelque chose qui, au fond, n’a jamais existé – parce que l’anniversaire que je fête est celui de mes rêves stupides et vains – et à faire cela parce que même ces rêves stupides ont cessé d’exister, parce qu’il n’est rien qui puisse les aider à survivre : même les rêves doivent lutter pour survivre ! Savez-vous qu’à présent, j’aime me souvenir, et visiter à telle ou telle date des lieux où j’ai été heureux à ma façon, j’aime construire mon présent en fonction d’un passé qui ne reviendra plus et j’erre souvent comme une ombre, sans raison et sans but, morne, triste, dans les ruelles et dans les rues de Petersbourg. (…)

Des Extraits de « l’Art du roman » de Milan Kundera

Couverture chez Folio

Ce livre m’a été conseillé par l’une de mes médecins lors d’une consultation, ce dont je la remercie grandement car ce fut une magnifique lecture, enrichissante, stimulante intellectuellement et donc très plaisante ! Sûrement l’un des meilleurs livres que j’aie lus sur l’écriture, sur la signification de la littérature et ce qu’elle peut nous apporter. En même temps, ce livre est une réflexion sur le monde, sur l’Histoire, sur la culture européenne, sur la psychologie humaine, puisque toutes ces choses sont reflétées par les romans et réfléchies par les romanciers, qui en donnent leur propre vision.
Mais plutôt que d’écrire une chronique qui ne ferait que paraphraser maladroitement Kundera, je préfère recopier ici quelques extraits de ce livre, en espérant qu’ils vous donneront envie d’en savoir plus !

J’ajoute que j’ai lu « L’Art du roman » dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Note pratique sur le livre :

Genre : essai
Année de première parution : 1986, chez Gallimard
Editeur en poche : Folio
Nombre de pages : 193

Note sur l’auteur :

Milan Kundera, né le 1er avril 1929, est un écrivain tchèque naturalisé français. Ayant émigré en France en 1975, il a obtenu la nationalité française le 1er juillet 1981, peu de temps après l’élection de François Mitterrand. (Source : Wikipédia).

Un Extrait page 29 :

(…) Le roman (comme toute la culture) se trouve de plus en plus dans les mains des médias ; ceux-ci, étant agents de l’unification de l’histoire planétaire, amplifient et canalisent le processus de réduction ; ils distribuent dans le monde entier les mêmes simplifications et clichés susceptibles d’être acceptés par le plus grand nombre, par tous, par l’humanité entière. Et il importe peu que dans leurs différents organes les différents intérêts politiques se manifestent. Derrière cette différence de surface règne un esprit commun. Il suffit de feuilleter les hebdomadaires politiques américains ou européens, ceux de la gauche comme ceux de la droite, du Time au Spiegel ; ils possèdent tous la même vision de la vie qui se reflète dans le même ordre selon lequel leur sommaire est composé, dans les mêmes rubriques, les mêmes formes journalistiques, dans le même vocabulaire et le même style, dans les mêmes goûts artistiques et dans la même hiérarchie de ce qu’ils trouvent important et de ce qu’ils trouvent insignifiant. Cet esprit commun des mass media dissimulé derrière leur diversité politique, c’est l’esprit de notre temps. Cet esprit me semble contraire à l’esprit du roman.
L’esprit du roman est l’esprit de complexité. Chaque roman dit au lecteur : »Les choses sont plus compliquées que tu ne le penses. » C’est la vérité éternelle du roman mais qui se fait de moins en moins entendre dans le vacarme des réponses simples et rapides qui précèdent la question et l’excluent. Pour l’esprit de notre temps, c’est ou bien Anna ou bien Karénine qui a raison, et la vieille sagesse de Cervantes qui nous parle de la difficulté de savoir et de l’insaisissable vérité paraît encombrante et inutile. (…)

Un Extrait page 57 :

(…) En effet, il faut comprendre ce qu’est le roman. Un historien vous raconte des événements qui ont eu lieu. Par contre, le crime de Raskolnikov n’a jamais vu le jour. Le roman n’examine pas la réalité mais l’existence. Et l’existence n’est pas ce qui s’est passé, l’existence est le champ des possibilités humaines, tout ce que l’homme peut devenir, tout ce dont il est capable. Les romanciers dessinent la carte de l’existence en découvrant telle ou telle possibilité humaine. Mais encore une fois : exister, cela veut dire : « être-dans-le-monde ». Il faut donc comprendre et le personnage et son monde comme possibilités. Chez Kafka, tout cela est clair : le monde kafkaïen ne ressemble à aucune réalité connue, il est une possibilité extrême et non-réalisée du monde humain. Il est vrai que cette possibilité transparaît derrière notre monde réel et semble préfigurer notre avenir. C’est pourquoi on parle de la dimension prophétique de Kafka. Mais même si ses romans n’avaient rien de prophétique, ils ne perdraient pas de leur valeur, car ils saisissent une possibilité de l’existence (possibilité de l’homme et de son monde) et nous font ainsi voir ce que nous sommes, de quoi nous sommes capables.(…)

Un Extrait page 186 :

(…) Or, le romancier n’est le porte-parole de personne et je vais pousser cette affirmation jusqu’à dire qu’il n’est même pas le porte-parole de ses propres idées. Quand Tolstoï a esquissé la première variante d’Anna Karénine, Anna était une femme très antipathique et sa fin tragique n’était que justifiée et méritée. La version définitive du roman est bien différente, mais je ne crois pas que Tolstoï ait changé entre-temps ses idées morales, je dirais plutôt que, pendant l’écriture, il écoutait une autre voix que celle de sa conviction morale personnelle. Il écoutait ce que j’aimerais appeler la sagesse du roman. Tous les vrais romanciers sont à l’écoute de cette sagesse supra-personnelle, ce qui explique que les grands romans sont toujours un peu plus intelligents que leurs auteurs. Les romanciers qui sont plus intelligents que leurs oeuvres devraient changer de métier.
Mais qu’est-ce que cette sagesse, qu’est-ce que le roman ? Il y a un proverbe juif admirable : L’homme pense, Dieu rit. Inspiré par cette sentence, j’aimerais imaginer que François Rabelais a entendu un jour le rire de Dieu et que c’est ainsi que l’idée du premier grand roman européen est née. Il me plaît de penser que l’art du roman est venu au monde comme l’écho du rire de Dieu.
Mais pourquoi Dieu rit-il en regardant l’homme qui pense ? Parce que l’homme pense et la vérité lui échappe. Parce que plus les hommes pensent, plus la pensée de l’un s’éloigne de la pensée de l’autre. Et enfin parce que l’homme n’est jamais ce qu’il pense être. C’est à l’aube des Temps modernes que cette situation fondamentale de l’homme, sorti du Moyen-Âge, se révèle : Don Quichotte pense, Sancho pense, et non seulement la vérité du monde mais la vérité de leur propre moi se dérobent à eux. Les premiers romanciers européens ont vu et saisi cette nouvelle situation de l’homme et ont fondé sur elle l’art nouveau, l’art du roman. (…)

Des Poèmes de Wislawa Szymborska

Couverture chez Fayard

Dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran, auquel je participe chaque année en mars, je vous parle aujourd’hui de la poète polonaise, Prix Nobel de Littérature en 1996, Wislawa Szymborska (1923-2012).
J’avais déjà consacré un article à l’un de ses recueils, « De la mort sans exagérer », dont vous pouvez retrouver le lien ici.

Le recueil « Je ne sais quelles gens » est précédé par le discours prononcé par Szymborska devant l’Académie Nobel en décembre 1996. Il rassemble des extraits de huit recueils de la poète, échelonnés de 1957 à 1996, et il comporte aussi deux poèmes inédits.

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Note sur la poète

Elle suit des études de lettres et de sociologie. Elle est d’abord influencée par le poète Milosz et publie son premier poème en 1945. En 1948 elle se marie avec le poète Adam Wlodek dont elle divorcera en 1954. Ses deux premiers recueils poétiques répondent aux exigences du réalisme soviétique car elle est membre du Parti Communiste. Après la mort de Staline, sa poésie se libère et devient beaucoup plus critique et ironique envers ce régime. Dans les années 70, elle écrit plusieurs chefs d’œuvre, qui lui valent une grande renommée dans son pays et en Allemagne. En 1996, le Prix Nobel de Littérature la fait connaître au monde entier et la récompense – je cite – « pour une poésie qui, avec une précision ironique, permet au contexte historique et biologique de se manifester en fragments de vérité humaine. »

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Ces deux poèmes sont extraits du livre « Je ne sais quelles gens » paru chez Fayard en 1997 dans une traduction de Piotr Kaminski.

Page 45

Poème en hommage

Il était une fois. Inventa le zéro.
D’un pays incertain. Sous l’étoile
aujourd’hui noire peut-être. Entre deux dates
dont nul ne peut jurer. Sans un nom
quelconque, même douteux. Il ne laisse
pas une pensée profonde en-dessous de son zéro
sur la vie qui est comme… Nulle légende
comme quoi, un jour, à une rose cueillie
ajoutant un zéro, il fit un grand bouquet.
Ou qu’au moment de mourir il enfourcha un chameau
aux cent bosses, et partit dans le désert. Qu’il s’endormit
à l’ombre des palmes du vainqueur. Qu’il se réveillera
le jour où tout aura été finalement compté
jusqu’au dernier grain de sable. Quel homme.
Par la fente qui sépare ce qui est de ce qu’on rêve
il échappa à notre attention. Résistant
à toute destinée. Se défaisant
de toute figure qu’elle tente de lui prêter.
Le silence ne porte nulle marque de son passage.
L’éclipse prend soudain l’apparence d’un horizon.
Zéro s’écrit de lui-même.

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Page 139

Trois Mots étranges

Quand je prononce le mot Avenir,
sa première syllabe appartient déjà au passé.

Quand je prononce le mot Silence,
je le détruis.

Quand je prononce le mot Rien,
je crée une chose qui ne tiendrait dans aucun néant.

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Ferdydurke de Witold Gombrowicz

couverture chez folio

J’ai lu ce livre dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran, un rendez-vous que maintenant vous connaissez bien !
Witold Gombrowicz (1904-1969) est un écrivain polonais, reconnu aujourd’hui comme l’un des plus grands auteurs du 20è siècle, et dont les oeuvres les plus connues sont, précisément, « Ferdydurke« (1937), « Les Envoûtés » (1939), « Pornographie » (1960) et « Cosmos » (1964).

Vous vous demandez peut-être ce que signifie « Ferdydurke » ? Eh bien, je me le demande aussi ! Car ce mot ne figure à aucun moment dans ce roman, ce n’est pas le nom d’un des personnages ni celui de la ville ou du pays où ils vivent. Mystère ! En tout cas, ce titre nous place d’emblée dans le monde de l’absurdité, du non-sens, de la bizarrerie, et il est donc parfaitement représentatif de ce roman.

De quoi est-il question au début de ce livre ?

Le héros, nommé Jojo Kowalski, est un adulte de trente ans que tout le monde considère comme un adolescent – c’est à dire que, selon Gombrowicz, on le « cucultise » (on l’infantilise) mais il ne se révolte pas beaucoup contre cette « cucultisation ».
Notre héros de trente ans est donc pris en main par le vieil éducateur Pimko, qui le conduit au lycée au milieu de professeurs peu engageants et parmi des camarades de classe turbulents et bagarreurs. Puis il est placé dans la famille Lejeune, qui se pique de modernisme, et dont la fille très séduisante, une moderne lycéenne, a des mollets fascinants qui rendent Jojo Kowalski fou amoureux. De ce fait, il est plus avantageux pour lui d’être considéré comme un adolescent plutôt que comme un trentenaire sérieux, pour se rapprocher de la jeune fille. Mais les Lejeune ne risquent-ils pas bientôt de le prendre en grippe et de lui « faire une gueule », pour reprendre une de ses expressions fétiches ? Car « faire une gueule » signifie pour lui « transformer quelqu’un, le considérer selon une autre forme que la sienne, d’un point de vue psychologique ».

Mon humble avis :

C’est un roman très étonnant, où il ne faut pas chercher le réalisme des faits ou des descriptions, car la place du langage est prépondérante de même que le rôle du jeu entre l’écrivain et son lecteur. On sent que Gombrowicz est très conscient de ses effets sur la psychologie du lecteur : cherchant à le provoquer, à le surprendre sans cesse, à le pousser dans certaines réflexions, à le bousculer par le rire, l’inconvenance ou l’étrangeté.
J’ai lu que Gombrowicz avait eu des influences dadaïstes et effectivement ça se voit, par la critique féroce des arts et de la culture, la causticité et la dérision vis-à-vis des figures d’autorité et de tout ce que l’on tient habituellement pour respectable.
Il s’attaque tout aussi férocement au sentiment amoureux, qui ne trouve aucune grâce à ses yeux, et qu’il voit comme une forme ultime de « cucultisation », d’enfermement, de ridicule.
A certains moments du livre, l’auteur interrompt sa narration pour nous livrer ses réflexions sur ses buts en tant que romancier, ce qu’il cherche à faire avec ce roman, comme s’il arrêtait le jeu pour nous en donner les règles et la signification.
J’ai vraiment beaucoup aimé, c’est clairement un roman important qui mérite d’être lu, même s’il peut parfois désorienter ! Et puis je suis bon public pour cette forme d’humour très caustique et irrespectueuse.

Un Extrait page 64-65

– Un grand poète ! Rappelez-vous cela, c’est important. Pourquoi l’aimons-nous ? Parce que c’était un grand poète. C’était un poète plein de grandeur ! Ignorants, paresseux, je vous le dis avec patience, enfoncez-vous bien cela dans la tête, je vais vous le répéter encore une fois, Messieurs : un grand poète, Jules Slowacki, grand poète, nous aimons Jules Slowacki et sommes enthousiasmés par sa poésie parce que c’était un grand poète. Veuillez prendre note de ce sujet pour un devoir à faire à la maison : « Pourquoi les poésies de Jules Slowacki, ce grand poète, contiennent-elles une beauté immortelle qui éveille l’enthousiasme ?
A cet endroit du cours, un des élèves se tortilla nerveusement et gémit :
– Mais puisque moi je ne m’enthousiasme pas du tout ! Je ne suis pas du tout enthousiasmé ! Ca ne m’intéresse pas ! Je ne peux pas en lire plus de deux strophes, et même ça, ça ne m’intéresse pas. Mon Dieu, comment est-ce que ça pourrait m’enthousiasmer puisque ça ne m’enthousiasme pas ?
Il se rassit, les yeux exorbités, comme s’il sombrait dans un abîme. Devant sa confession naïve, le maître faillit s’étrangler.
– Pas si fort, par pitié ! siffla-t-il. Galkiewicz, vous serez collé. Vous voulez ma perte ? Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous dites ?
(…)

Les Enfants verts d’Olga Tokarczuk

J’ai lu ce très court roman (96 pages) pour le Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran.
Olga Tokarczuk (née en 1962) est une écrivaine polonaise qui a obtenu en 2018 Le Prix Nobel de Littérature pour l’ensemble de son œuvre. Ses romans les plus connus sont Les Pérégrins (2007), Sur les ossements des morts (2009), Les livres de Jakob (2014), etc.
Ne connaissant pas encore l’œuvre d’Olga Tokarczuk, je souhaitais m’en faire une première idée à travers un livre court, en guise d’essai « pour voir ».

Voici la présentation de l’éditeur

Un petit conte philosophique et historique

Au XVIIe siècle, William Davisson, un botaniste écossais, devenu médecin particulier du roi polonais Jean II Casimir, suit le monarque dans un long voyage entre la Lituanie et l’Ukraine. Esprit scientifique et fin observateur, il étudie les rudesses climatiques des confins polonais et les coutumes locales. Un jour, lors d’une halte, les soldats du roi capturent deux enfants. Les deux petits ont un physique inhabituel : outre leur aspect chétif, leur peau et leurs cheveux sont légèrement verts…

Mon humble avis :

C’est un conte agréable à lire, où les notions de centre et de périphérie servent de fil conducteur. Le narrateur, un homme de science à l’esprit rationnel et cultivé, est un européen que l’on pourrait qualifier de cosmopolite : originaire d’Ecosse, il a passé quelques temps à la Cour de France qui était alors considérée comme le Centre du monde civilisé : à partir de ce foyer rayonnaient les idées, les modes, les artistes, les livres les plus appréciés, les hommes les plus estimés. Ce narrateur, William Davisson, se retrouve médecin à la Cour de Pologne, un pays en proie à la guerre, et il juge ces régions avec une certaine sévérité. Il les trouve assez arriérées, sauvages, peu accueillantes, surtout en comparaison de la brillante Cour française.
C’est dans ce contexte qu’il découvre les deux enfants verts, qui sont des sortes d’hybrides entre l’humain et le végétal, d’une étrangeté totale. On peut les voir comme le prototype le plus extrême de l’étranger, à la fois fantasmé et incompréhensible, totalement différent mais semblable sur bien des points, et doté de pouvoirs tantôt merveilleux tantôt effrayants, source de tous les périls.
J’ai bien aimé l’atmosphère que l’autrice fait planer sur ce livre, tout semble verdâtre, humide, spongieux, et en même temps les choses sont imprégnées d’une douceur mystérieuse.
Un conte qui a assurément beaucoup de charme et qui m’a donné envie de lire d’autres livres de cette écrivaine, car celui-ci est un peu trop court pour vraiment s’installer dans son univers.

Un Extrait page 53 :

Avec le temps la fillette m’accorda sa confiance et me laissa, un jour, l’examiner sans opposer la moindre résistance. Nous étions assis au soleil devant l’entrepôt. La nature avait repris vie, l’omniprésente odeur d’humidité avait disparu. Délicatement, je tournai le visage de la fillette vers le soleil et je pris dans mes mains quelques mèches de ses cheveux. Elles semblaient chaudes, laineuses. En les humant, je pus constater qu’elles sentaient la mousse. On aurait dit que sa chevelure était couverte de lichen ; vue de près, sa peau aussi était comme parsemée de petits points vert sombre, que j’avais d’abord pris pour de la crasse. Surpris au plus haut point, Opalinski et moi supposions même que si la petite se dénudait au soleil, c’était parce que, à l’instar des particules végétales dépendant de la lumière du soleil, elle aussi s’alimentait essentiellement par la peau et pouvait donc se contenter de quelques miettes de pain. (…)

Les Enfants Verts étaient parus en 2016 aux éditions de la Contre-allée, dans une traduction française de Margot Carlier.


Les Insurgés de Léon Tolstoï

couverture chez Folio classique

Les Insurgés de Léon Tolstoï est un recueil de cinq nouvelles et courts récits sur le pouvoir tzariste et les différentes tentatives de révolutions russes qui ont jalonné le 19è siècle.

On croit souvent que c’est l’URSS communiste qui a inventé la déportation en Sibérie mais on s’aperçoit à travers ces cinq nouvelles que le pouvoir tzariste expédiait déjà depuis bien longtemps ses adversaires politiques dans des camps sibériens, avec de très dures conditions de détention.

Ces cinq nouvelles s’intitulent : Les Décembristes, Le Divin et l’humain, Après le Bal, Pour quelle faute ?, et Notes posthumes du starets Fiodor Kouzmitch, ce dernier texte étant inachevé.

La nouvelle que j’ai le moins appréciée est celle qui ouvre le recueil : Les Décembristes, ce qui n’est pas lié à la qualité de la nouvelle elle-même mais plutôt à mes maigres connaissances de l’histoire russe des années 1820-30, qui m’ont empêchée de goûter les subtilités des certaines allusions, de dialogues, de détails du contexte ou de relations des personnages entre eux et m’ont fait un peu nager dans le brouillard.
Les nouvelles que j’ai le plus appréciées : Pour quelle faute ? Une histoire simple et poignante, pleine d’humanité, qui nous montre ce que pouvait être la vie d’une famille exilée en Sibérie pour des raisons politiques et les drames qu’une telle situation pouvait engendrer.
Une autre nouvelle que j’ai beaucoup aimée : Le Divin et l’Humain, qui nous présente plusieurs personnages masculins, animés par des croyances fortes, les uns se dévouant à leur idéal révolutionnaire, les autres portés par leur foi chrétienne, qui sont tous conduits en prison à un moment ou à un autre. On voit de quelle manière ces différents types de croyances soutiennent ces hommes dans leur existence ou leur apportent une forme de joie face aux difficultés ou même face à la mort. Tolstoï semble vouloir souligner les ressemblances entre ces convictions (les politiques et les religieuses) mais aussi leur profonde différence, car la politique n’offre pas l’espérance d’un au-delà.

Un extrait de « Pour quelle faute ? » page 132 :

Comme il arrive à l’approche de la mort, et en général dans les moments décisifs de la vie, elle fut envahie en un instant par un abîme de sentiments et de pensées, et en même temps elle ne parvenait pas encore à comprendre, ne croyait pas à son malheur. Un premier sentiment lui était familier depuis longtemps, c’était un sentiment de fierté outragée à la vue de ce héros qu’était son mari, humilié devant ces gens grossiers et sauvages, qui le tenaient à présent à leur merci. « Comment osent-ils le tenir en leur pouvoir, lui, le meilleur des hommes ! » L’autre sentiment qui l’envahissait simultanément était la conscience du malheur qui était arrivé. Et la conscience de ce malheur éveilla le souvenir du principal malheur de sa vie, la mort de ses enfants. Et aussitôt surgit la question : pourquoi ? (…)

J’ai lu ce livre pour le Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Des Poèmes d’amour de Marina Tsvetaïeva

Dans le cadre du mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran, je vous propose la lecture de quelques poésies de la grande poète russe Marina Tsvetaïeva (1892-1941), contemporaine d’Anna Akhmatova (elles se connaissaient et fréquentaient les mêmes cercles).
Les éditions Circé ont justement publié ses poésies d’amour en 2015, dans une traduction et avec une présentation d’Henri Abril.
Marina Tsvetaïeva écrivait un an et demi avant son suicide d’août 1941 : « Tous mes poèmes, je les dois à ceux que j’ai aimés – qui m’ont aimée, ou ne m’ont pas aimée. »

(page 69)

Vous si oublieux, si inoubliable –
Combien votre sourire vous ressemble !
Quoi d’autre ? – Plus beau qu’une aube dorée.
Quoi d’autre ? – Seul dans l’univers entier.
Prisonnier dans la guerre de l’amour.
La main de Cellini a ciselé cette coupe…

Mon ami, laissez-moi dire à l’ancienne
La passion la plus tendre. Je vous aime –
Et le vent hurle dans la cheminée.
Les yeux rivés sur les flammes – accoudée –
Je vous aime. Mon amour est innocent.
Je vous le dis – comme les petits enfants.

Tout fuit ! Les tempes serrées entre mes mains,
La vie saura les desserrer. Enfin,
Jeune captif, l’amour vous aura libéré.
Mais ma voix ailée viendra gazouiller
Que vous viviez sur terre – par miracle –
Vous si oublieux, si inoubliable !

25 novembre 1918

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(page 55)

Baiser sur le front : les soucis s’effacent.
Je baise le front.

Baiser sur les yeux : l’insomnie s’en va.
Je baise les yeux.

Baiser sur les lèvres : apaiser la soif.
Je baise les lèvres.

Baiser sur le front : ôter la mémoire.
Je baise le front.

5 juin 1917

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(page 49)

M’as-tu jaugée de jour en jour,
Moi sans foyer mais toute en feu ;
Sur le pavé brûlant et lourd,
Sous la lune – errions-nous tous deux ?

Dans un bouge pestiféré,
Aux sons stridents des valses lestes,
Dans ton poing ivre as-tu brisé
Mes doigts si poignants de tendresse ?

Dans le sommeil quelle est ma voix,
Le sais-tu ? – Ô fumée et cendres !
Que pourrais-tu savoir de moi,
N’ayant bu ni dormi ensemble ?

7 décembre 1916

La Porte de Magda Szabo

Dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran, de mars 2021, j’ai lu plusieurs romans intéressants, dont « La Porte » de l’écrivaine hongroise Magda Szabo (1917-2007), qui est son livre le plus connu, paru en 1987 en Hongrie et dont la traduction française a été publiée en 2003 par Viviane Hamy.

Petite présentation de ce roman :

Cette histoire s’articule de bout en bout autour des relations entre deux femmes : la narratrice, une jeune écrivaine hongroise, mariée, sans enfant, qui commence au cours du livre à acquérir une certaine notoriété littéraire, et sa femme de ménage, une vieille dame très courageuse, très travailleuse, qui vient travailler chez elle et se révèle vite indispensable, non seulement par son ménage impeccable mais aussi par sa personnalité forte et réconfortante. Mais cette femme de ménage, prénommée Emerence, a parfois des comportements inexplicables, qui plongent la jeune écrivaine dans le soupçon, dans les doutes et les hypothèses les plus inquiétantes et les plus variées. Emerence a par exemple la manie de ne faire entrer personne chez elle, sous aucun prétexte, et la jeune écrivaine se demande ce qui se cache derrière cette porte obstinément fermée et quels sont ces inavouables secrets. (…)

Mon humble avis :

Ce roman est un très beau portrait de femme, et on sent qu’une personne réelle a servi de modèle au personnage d’Emerence, une personne à qui Magda Szabo voulait rendre un vibrant hommage. Ce portrait est brossé avec amour, minutie et dévotion, au point que les autres personnages du livre paraissent à peine esquissés, presque anodins en comparaison de cette personnalité puissante, je dirais presque omnipotente.
On assiste à un curieux renversement de situation entre le début et la fin du livre : au début la narratrice-écrivaine se place dans une posture de juge par rapport à la vieille dame, elle la soupçonne des pires crimes, de complaisance avec les nazis, de traîtrise, de délations, etc. Tandis qu’à la fin, elle ressent une grande culpabilité, et elle place la vieille dame à un degré de pureté et quasiment de sainteté auquel elle-même ne pourra jamais accéder.
La femme de ménage ne cesse de grimper dans l’estime de sa patronne, qui se dévalue elle-même d’autant plus, comme par des jeux de vases communicants.
Les derniers chapitres sont très émouvants et nous montrent l’incompréhension de la plupart des gens vis-à-vis de la morale très particulière d’Emerence : ils croient lui faire du bien alors qu’ils l’humilient et la détruisent.
Un beau livre, une fin touchante.

Extrait page 158 :

La vie suivit son cours avant la conférence, Emerence époussetait nos livres, apportait le courrier, m’écoutait quand je parlais à la radio, mais sans faire de commentaires ; cela ne l’intéressait pas. Elle prenait acte de ce que de temps en temps nous courions à une réunion d’information, assistions à une soirée littéraire, donnions un cours exceptionnel, elle voyait nos noms sur des livres, les rangeait après les avoir époussetés comme elle aurait remis en place un bougeoir ou une boîte d’allumettes, cela lui était égal, c’était à ses yeux un vice pardonnable comme la gourmandise ou la boisson. Par une ambition quelque peu puérile j’aurais aimé la gagner au charme selon moi irrésistible de la littérature hongroise, je lui récitai une fois La poule de ma mère, pensant que ce poème pouvait la toucher, puisqu’elle aimait les bêtes. Elle s’arrêta, le chiffon à poussière en main, me regarda et se mit à ricaner. Eh bien, j’en connaissais des textes incroyables ! Ah, là, là ! « Que diantre ! » Qu’est-ce que ça veut dire, « que diantre » ? Qu’est-ce que c’est ce « vous autres » ? Personne ne parle comme ça. Je quittai la pièce en m’étranglant de fureur.
(…)

Noces au Paradis de Mircea Eliade

Le mois de mars n’est pas encore fini et je reste donc avec les auteurs d’Europe de l’Est, grâce au défi de Patrice, Eva et Goran.

Je vous parlerai aujourd’hui de littérature roumaine, avec l’écrivain Mircea Eliade (1907-1986) connu principalement comme historien des religions, mythologue, philosophe mais également romancier, auteur entre autres de La Nuit Bengali.

Quatrième de Couverture :

Dans un refuge des Carpates, au cours d’une interminable nuit blanche, deux hommes se racontent l’amour de leur vie.
Peu à peu, on comprend que Lena, héroïne de la seconde histoire, et Ileana, héroïne de la première, ne sont qu’une seule et même personne. Mais ces  » noces au paradis  » ne sont pas de ce monde, elles ne pouvaient pas durer… Noces au paradis est, certes, un beau roman d’amour, un beau roman de l’amour. On ne peut oublier l’évocation très raffinée du personnage de l’héroïne montrée à trois étapes de sa vie de jeune femme, tout d’élégance, de finesse, d’intelligence, mis en valeur dans une manière que l’on peut qualifier de proustienne.
Mais cette évocation extraordinaire contraste très fortement avec l’atmosphère tourmentée, presque démente, où peu à peu s’enlise ce double amour  » parfait « , gâché sans gloire par l’égoïsme, par l’orgueil du mâle, par la goujaterie des deux héros, dont on ne peut s’empêche de penser qu’une force surnaturelle, une force diabolique, les pousse irrésistiblement vers leur  » chute « , faute de pouvoir reconnaître à temps le  » miracle  » qui leur est destiné.

Mon Avis :

J’ai bien aimé ce roman mais il m’a semblé à plusieurs reprises que l’auteur ne nous donnait pas toutes les clés nécessaires à sa compréhension pleine et entière. J’ai eu le sentiment bien des fois d’être face à des symboles, à des mystères, que l’auteur voulait instiller dans nos esprits le doute et une certaine confusion. Les personnages ont une grande profondeur psychologique, et sont dévoilés peu à peu dans toute leur complexité, mais les motifs de leurs actions nous échappent quelque peu.
On se dit par moments au cours de la lecture que toute cette histoire doit receler un sens profond dans l’esprit de l’auteur, que ces personnages doivent représenter certaines valeurs morales ou spirituelles mais, jusqu’au bout, je suis restée dans l’expectative, sans voir arriver aucune élucidation du mystère. Pourquoi Ilena-Lena se promène-t-elle parfois avec un homme, en cachette de son compagnon ? Cet homme est-il vraiment son cousin, comme elle le prétend, ou est-il un de ses amants, comme le soupçonne le narrateur ? Et que vient faire là cette bague d’émeraude à laquelle Ilena-Lena semble tenir énormément ? Et cette femme veut-elle vraiment un enfant ? Est-elle stérile comme on tendrait à le penser ? Mystères, mystères !
Malgré toutes ces incertitudes et ces interrogations sans réponses, ce livre est agréable à lire et ces histoires d’amour possèdent une certaine beauté, un souffle poétique.
J’ai aimé aussi le conflit entre la création artistique solitaire et la vie amoureuse qui absorbe complètement le narrateur.
Un roman que j’aurais sans doute encore mieux aimé s’il avait été plus explicite !

Extrait page 231

C’était le printemps. Je m’étais arrêté par hasard devant la vitrine d’un bureau de voyage. Je ne sais pourquoi j’étais littéralement fasciné par une grande réclame en couleurs : sur le versant d’une montagne couverte de neige un couple de skieurs, tête nue, glissait vertigineusement. Ce qui m’attirait dans ce dessin conventionnel, ce n’était nullement la tentation d’un voyage ou d’un séjour dans une station de sports d’hiver célèbre. La couleur violente, le dessin sommaire, les visages des jeunes, leur sourire éclatant de santé, tout semble-t-il était fait pour m’inciter à la réflexion.
Au bout d’un moment j’entendis derrière moi des voix de jeunes. Je me retournai avec une curiosité inhabituelle. Deux jeunes filles, accompagnées de deux jeunes gens, se préparaient bruyamment à traverser la Calea Victoriei. Je les regardai longuement, et à cet instant une mélancolie étrange m’envahit. (…)