Quelques extraits du livre Destination de la poésie de François Leperlier

couverture du livre

Mon ami le poète Denis Hamel m’a prêté cet essai Destination de la poésie de François Leperlier, publié aux éditions Lurlure en 2019.
Ouvrage de réflexion sur l’essence de la poésie, sur ses moyens et sur ses buts, François Leperlier réhabilite les notions indépassables de beauté, de vérité, de lyrisme, d’inspiration.
Il se moque de la poésie subventionnée, de ces nombreux poètes contemporains à l’affût de prix, de bourses, de lectures publiques, d’interventions pédagogiques ou de résidences d’écriture. Il critique aussi les manifestations plus ou moins ludiques et festives autour de la poésie que l’on cherche à donner en spectacle alors que la poésie n’est justement pas un spectacle.
Il défend une vision de la poésie fortement individualiste, agissante, magique et libre contre l’esprit grégaire, les formules à la mode, le prêt-à-penser, l’utilitarisme, la servilité vis-à-vis du pouvoir.

Voici quelques EXTRAITS de ce livre :

page 120 :

Rien ne saurait infirmer cette raison de fond : les entreprises de médiatisation, de vulgarisation, de soi-disant démocratisation de la poésie, non seulement ne conduisent jamais à sa popularisation, mais s’y opposent. Rien n’a véritablement changé, au-delà de la micro-zone d’influence des dénégateurs, dans la représentation générale de la poésie. En dépit des protestations militantes, cette force d’inertie n’est pas toute négative : elle contient même, il est temps de s’en aviser, quelque vertu corrosive et émancipatrice. Il n’est pas difficile de trouver plus de justesse et de réalité dans l’insistance de certains lieux communs, dans la continuité des topiques (Aristote), que dans les prescriptions ou les dénégations idéologiques et ratiocinantes des poètes professionnels. (…)

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page 128

Alors que les lectures orales et performatives se sont systématisées, sont devenues la règle, on ferait bien de se souvenir de l’observation de Baudelaire :  » J’ai remarqué souvent que des poètes admirables étaient d’exécrables comédiens. Les écrivains profonds ne sont pas orateurs, et c’est bien heureux. »
Et que dire des autres ! Rien de plus éprouvant que d’assister à ces lectures planifiées, ces cabotinages sur un texte bien rodé – combien de fois Bernard Heidsieck a-t-il rabâché son Vaduz ?
– où les trois quarts du temps planent l’ennui, la complaisance et l’affectation, en dépit des efforts pour dégeler l’atmosphère !
Par chance, quelques uns s’en tirent avec un certain brio, mais un bon comédien, formé et inspiré, fera toujours l’affaire, et peut éviter de bien mauvaises passes ! Quant au « vrai comédien et vrai poète », l’alliance est enviable, d’autant qu’elle est extraordinaire. N’est pas Antonin Artaud qui veut.

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Page 135 :

Dès qu’un poète, dès qu’un artiste aujourd’hui affiche son caractère subversif, on peut être assuré que non seulement il a renoncé à la révolte mais qu’il vient vous escroquer et vérifier votre conformité ! (De même que sous la phraséologie progressiste, qu’elle soit morale, sociale ou esthétique, il faut plutôt s’attendre à trouver une passion conformiste et régressive bien caractérisée).
Il n’est jamais bon que la poésie reste à la merci des poètes !
Voilà une activité que l’on a vue animée d’une ambition sans pareille, qui sut porter la contradiction un peu partout, qui s’est distinguée par un fort indice d’asocialité, de résistance et de défi, qui inventa des mondes et fit parler les dieux, qui voulut à elle seule décider du sens de la vie … Et voilà qu’elle doit solliciter les encouragements de l’Etat, qu’elle doit veiller à sa bonne santé institutionnelle, justifier de son action, rendre des comptes, après qu’elle s’est recyclée dans le déballage littéraire, l’animation culturelle et le vivre ensemble ! Est-il seulement possible que nous parlions de la même chose ?

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Si la poésie contemporaine vous intéresse, je vous conseille très vivement ce livre !

Une trop bruyante solitude, un roman de Bohumil Hrabal

Une_trop_bruyante_solitudeCe roman tchèque, qui date de 1976,est une œuvre importante de la littérature dissidente par rapport au communisme, et dénonce la destruction de la culture organisée par le régime socialiste tchèque des années 70.
J’ai été amenée à me procurer ce livre grâce à une discussion avec Sibylline, du site Lecture/Ecriture, à la suite de mon article très négatif sur Le liseur du 6h27 de Jean-Paul Didierlaurent : elle m’a en effet conseillé de lire Une trop bruyante solitude – qui a visiblement beaucoup inspiré l’écrivain français – en me disant que le livre de Hrabal se situait à « un tout autre niveau », ce que je peux confirmer ici.
Le résumé que je pourrais faire d’une trop bruyante solitude ressemble comme deux gouttes d’eau à celui que j’avais fait du liseur du 6h27 : Hanta est un employé au pilon : il est payé pour détruire les livres. Il est seul face à la monstrueuse machine qui broie même les rats et les souris, mais doit quand même faire face aux récriminations d’un chef hargneux qui trouve qu’il ne travaille pas assez vite. Comme le héros de Didierlaurent, il cherche à sauver une partie des livres qu’il est payé pour détruire.
Mais les différences entre les deux ouvrages sont significatives et intéressantes :
Le héros de Didierlaurent détruisait des livres parce qu’ils étaient invendus (et donc, souvent, mauvais) alors que le héros de Hrabal détruit des livres qui ont été censurés par le régime politique communiste, et le plus souvent des classiques de la philosophie (et donc, le plus souvent, des chefs d’œuvre ou en tout cas des livres intéressants), ce qui fait bien sûr tout l’intérêt pour Hanta d’essayer de sauver ces livres, et donne de très belles pages sur la puissance et l’universalité de la littérature. Alors que, dans le Liseur du 6h27, on ne voyait pas bien l’intérêt pour le héros de sauver quelques pages de mauvais livres.
Une autre différence entre les deux romans : Hanta cache les livres qu’il sauve au dessus de son lit et, littéralement envahi par eux, craint de se faire écraser par une éventuelle chute de ce lourd butin – ce qui est une assez belle image. Chez Didierlaurent, le héros se contente de lire les pages qu’il sauve de la broyeuse tous les matins dans le RER – sans qu’il y ait vraiment d’impact sur sa propre vie, ou en tout cas ça ne prend pas les proportions d’Une trop bruyante solitude.
La scatologie – très présente dans les deux ouvrages – m’a, je dois le dire, franchement rebutée de la même manière dans les deux cas, même si celle de Didierlaurent est un peu plus édulcorée puisqu’il essaye de la faire passer avec de l’humour, alors que celle de Hrabal est plus sérieuse, plus cruelle, et fait une plus forte et plus durable impression sur le lecteur. Néanmoins, ce n’est vraiment pas quelque chose qui m’a plu.
Différence notable : Le livre de Hrabal ne comporte pas d’histoire d’amour romantique, et il finit très mal. Tandis que, chez Didierlaurent, tout finit bien, par une histoire d’amour un peu cousue de fil blanc, à laquelle on ne croit pas vraiment.

J’ai pris un certain plaisir à lire le livre de Hrabal, que j’ai trouvé bien écrit, doté d’une histoire assez puissante, avec même des côtés oniriques qui emportent le lecteur vers des éléments symboliques intéressants et dérangeants.
Je me serais simplement bien passée des chapitres scatologiques …