Emily Dickinson, A Quiet Passion, un film de Terence Davies

Emily Dickinson, a Quiet Passion, Affiche du film

Dans le cadre de mon défi d’avril à juin 2021, Le Printemps des Artistes, je viens de regarder ce film anglo-belge, un biopic sur la grande poète américaine Emily Dickinson (1830-1886), réalisé par Terence Davies en 2017, et j’ai trouvé qu’il ne manquait pas de qualités, cherchant à nous rendre sensibles le caractère, le génie et le parcours de vie de cette poète.

Emily Dickinson a mené une vie très particulière : recluse dans la maison de ses parents, entourée de son frère et de sa sœur, elle aimait plus que tout sa famille et ne s’est jamais mariée. Si, dans sa jeunesse, elle a noué quelques amitiés très fortes qui se sont plus tard délitées, ses années de maturité ont été marquées par les deuils successifs de ses parents et de certains amis.
Mort, séparations, solitude, souffrances morales et physiques semblent jalonner cette existence et ce film n’est pas des plus drôles, comme on peut s’en douter, et plus particulièrement dans la dernière demi-heure, ténébreuse à tous points de vue.
On nous présente une jeune Emily Dickinson très indépendante d’esprit, rejetant et critiquant les conventions de son temps avec une audace et une insolence étonnantes, ne cessant de s’interroger, de soupeser et de réfléchir là où les autres se contentent de docilement obéir sans se poser de questions.
Aussi bien sur la religion, dogmatique et pétrie d’interdits, que sur la place secondaire accordée aux femmes dans la société et dans les arts, elle s’insurge mais réagit plutôt par le repli sur soi, par une révolte intériorisée et cachée.
Malgré tout, les moments les plus intéressants de ce film sont ceux où l’actrice lit les poèmes d’Emily Dickinson, moments magnifiques et lumineux, qui se détachent nettement des autres dialogues et les font paraître un peu anodins ou fades.
Les images du film sont belles, avec beaucoup de scènes d’intérieur éclairées à la bougie ou à la lampe à pétrole mettant en relief un doux clair-obscur, les couleurs un peu fanées et en demi-teinte répondent à l’humeur conventionnelle et feutrée de l’époque.

Je pense que ce film est un honnête biopic, qui essaye de laisser filtrer un peu de la vie intérieure de la poète américaine, mais qui aurait peut-être dû se détacher encore davantage des événements purement biographiques et chronologiques pour s’engager dans quelque chose de plus poétique, plus mystérieux, moins linéaire.

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Bientôt le Printemps des Artistes !

Comme je vous l’annonçais il y a quelques semaines, mon Défi « Le Printemps des Artistes » commence le 1er avril, dans deux jours exactement !

L’occasion est venue pour moi de vous rappeler le principe : il s’agit de lire et de chroniquer un livre où il est question d’un art (musique, peinture, sculpture, architecture, danse, bande dessinée, cinéma, etc.) ou dont le héros est un artiste (musicien, peintre, etc.)

Vous pouvez aussi voir et chroniquer un film répondant à cette description !

Vous trouverez sur Babelio sans difficulté des idées de lectures en cherchant « romans sur la peinture », « romans sur la musique », etc. donc je vous laisse chercher ce qui vous convient !

Et n’oubliez pas de me signaler vos articles en commentaires.

Voici le logo du Défi, conçu par Goran, que vous pouvez réutiliser sur vos blogs :

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Ferdydurke de Witold Gombrowicz

couverture chez folio

J’ai lu ce livre dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran, un rendez-vous que maintenant vous connaissez bien !
Witold Gombrowicz (1904-1969) est un écrivain polonais, reconnu aujourd’hui comme l’un des plus grands auteurs du 20è siècle, et dont les oeuvres les plus connues sont, précisément, « Ferdydurke« (1937), « Les Envoûtés » (1939), « Pornographie » (1960) et « Cosmos » (1964).

Vous vous demandez peut-être ce que signifie « Ferdydurke » ? Eh bien, je me le demande aussi ! Car ce mot ne figure à aucun moment dans ce roman, ce n’est pas le nom d’un des personnages ni celui de la ville ou du pays où ils vivent. Mystère ! En tout cas, ce titre nous place d’emblée dans le monde de l’absurdité, du non-sens, de la bizarrerie, et il est donc parfaitement représentatif de ce roman.

De quoi est-il question au début de ce livre ?

Le héros, nommé Jojo Kowalski, est un adulte de trente ans que tout le monde considère comme un adolescent – c’est à dire que, selon Gombrowicz, on le « cucultise » (on l’infantilise) mais il ne se révolte pas beaucoup contre cette « cucultisation ».
Notre héros de trente ans est donc pris en main par le vieil éducateur Pimko, qui le conduit au lycée au milieu de professeurs peu engageants et parmi des camarades de classe turbulents et bagarreurs. Puis il est placé dans la famille Lejeune, qui se pique de modernisme, et dont la fille très séduisante, une moderne lycéenne, a des mollets fascinants qui rendent Jojo Kowalski fou amoureux. De ce fait, il est plus avantageux pour lui d’être considéré comme un adolescent plutôt que comme un trentenaire sérieux, pour se rapprocher de la jeune fille. Mais les Lejeune ne risquent-ils pas bientôt de le prendre en grippe et de lui « faire une gueule », pour reprendre une de ses expressions fétiches ? Car « faire une gueule » signifie pour lui « transformer quelqu’un, le considérer selon une autre forme que la sienne, d’un point de vue psychologique ».

Mon humble avis :

C’est un roman très étonnant, où il ne faut pas chercher le réalisme des faits ou des descriptions, car la place du langage est prépondérante de même que le rôle du jeu entre l’écrivain et son lecteur. On sent que Gombrowicz est très conscient de ses effets sur la psychologie du lecteur : cherchant à le provoquer, à le surprendre sans cesse, à le pousser dans certaines réflexions, à le bousculer par le rire, l’inconvenance ou l’étrangeté.
J’ai lu que Gombrowicz avait eu des influences dadaïstes et effectivement ça se voit, par la critique féroce des arts et de la culture, la causticité et la dérision vis-à-vis des figures d’autorité et de tout ce que l’on tient habituellement pour respectable.
Il s’attaque tout aussi férocement au sentiment amoureux, qui ne trouve aucune grâce à ses yeux, et qu’il voit comme une forme ultime de « cucultisation », d’enfermement, de ridicule.
A certains moments du livre, l’auteur interrompt sa narration pour nous livrer ses réflexions sur ses buts en tant que romancier, ce qu’il cherche à faire avec ce roman, comme s’il arrêtait le jeu pour nous en donner les règles et la signification.
J’ai vraiment beaucoup aimé, c’est clairement un roman important qui mérite d’être lu, même s’il peut parfois désorienter ! Et puis je suis bon public pour cette forme d’humour très caustique et irrespectueuse.

Un Extrait page 64-65

– Un grand poète ! Rappelez-vous cela, c’est important. Pourquoi l’aimons-nous ? Parce que c’était un grand poète. C’était un poète plein de grandeur ! Ignorants, paresseux, je vous le dis avec patience, enfoncez-vous bien cela dans la tête, je vais vous le répéter encore une fois, Messieurs : un grand poète, Jules Slowacki, grand poète, nous aimons Jules Slowacki et sommes enthousiasmés par sa poésie parce que c’était un grand poète. Veuillez prendre note de ce sujet pour un devoir à faire à la maison : « Pourquoi les poésies de Jules Slowacki, ce grand poète, contiennent-elles une beauté immortelle qui éveille l’enthousiasme ?
A cet endroit du cours, un des élèves se tortilla nerveusement et gémit :
– Mais puisque moi je ne m’enthousiasme pas du tout ! Je ne suis pas du tout enthousiasmé ! Ca ne m’intéresse pas ! Je ne peux pas en lire plus de deux strophes, et même ça, ça ne m’intéresse pas. Mon Dieu, comment est-ce que ça pourrait m’enthousiasmer puisque ça ne m’enthousiasme pas ?
Il se rassit, les yeux exorbités, comme s’il sombrait dans un abîme. Devant sa confession naïve, le maître faillit s’étrangler.
– Pas si fort, par pitié ! siffla-t-il. Galkiewicz, vous serez collé. Vous voulez ma perte ? Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous dites ?
(…)

Les Enfants verts d’Olga Tokarczuk

J’ai lu ce très court roman (96 pages) pour le Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran.
Olga Tokarczuk (née en 1962) est une écrivaine polonaise qui a obtenu en 2018 Le Prix Nobel de Littérature pour l’ensemble de son œuvre. Ses romans les plus connus sont Les Pérégrins (2007), Sur les ossements des morts (2009), Les livres de Jakob (2014), etc.
Ne connaissant pas encore l’œuvre d’Olga Tokarczuk, je souhaitais m’en faire une première idée à travers un livre court, en guise d’essai « pour voir ».

Voici la présentation de l’éditeur

Un petit conte philosophique et historique

Au XVIIe siècle, William Davisson, un botaniste écossais, devenu médecin particulier du roi polonais Jean II Casimir, suit le monarque dans un long voyage entre la Lituanie et l’Ukraine. Esprit scientifique et fin observateur, il étudie les rudesses climatiques des confins polonais et les coutumes locales. Un jour, lors d’une halte, les soldats du roi capturent deux enfants. Les deux petits ont un physique inhabituel : outre leur aspect chétif, leur peau et leurs cheveux sont légèrement verts…

Mon humble avis :

C’est un conte agréable à lire, où les notions de centre et de périphérie servent de fil conducteur. Le narrateur, un homme de science à l’esprit rationnel et cultivé, est un européen que l’on pourrait qualifier de cosmopolite : originaire d’Ecosse, il a passé quelques temps à la Cour de France qui était alors considérée comme le Centre du monde civilisé : à partir de ce foyer rayonnaient les idées, les modes, les artistes, les livres les plus appréciés, les hommes les plus estimés. Ce narrateur, William Davisson, se retrouve médecin à la Cour de Pologne, un pays en proie à la guerre, et il juge ces régions avec une certaine sévérité. Il les trouve assez arriérées, sauvages, peu accueillantes, surtout en comparaison de la brillante Cour française.
C’est dans ce contexte qu’il découvre les deux enfants verts, qui sont des sortes d’hybrides entre l’humain et le végétal, d’une étrangeté totale. On peut les voir comme le prototype le plus extrême de l’étranger, à la fois fantasmé et incompréhensible, totalement différent mais semblable sur bien des points, et doté de pouvoirs tantôt merveilleux tantôt effrayants, source de tous les périls.
J’ai bien aimé l’atmosphère que l’autrice fait planer sur ce livre, tout semble verdâtre, humide, spongieux, et en même temps les choses sont imprégnées d’une douceur mystérieuse.
Un conte qui a assurément beaucoup de charme et qui m’a donné envie de lire d’autres livres de cette écrivaine, car celui-ci est un peu trop court pour vraiment s’installer dans son univers.

Un Extrait page 53 :

Avec le temps la fillette m’accorda sa confiance et me laissa, un jour, l’examiner sans opposer la moindre résistance. Nous étions assis au soleil devant l’entrepôt. La nature avait repris vie, l’omniprésente odeur d’humidité avait disparu. Délicatement, je tournai le visage de la fillette vers le soleil et je pris dans mes mains quelques mèches de ses cheveux. Elles semblaient chaudes, laineuses. En les humant, je pus constater qu’elles sentaient la mousse. On aurait dit que sa chevelure était couverte de lichen ; vue de près, sa peau aussi était comme parsemée de petits points vert sombre, que j’avais d’abord pris pour de la crasse. Surpris au plus haut point, Opalinski et moi supposions même que si la petite se dénudait au soleil, c’était parce que, à l’instar des particules végétales dépendant de la lumière du soleil, elle aussi s’alimentait essentiellement par la peau et pouvait donc se contenter de quelques miettes de pain. (…)

Les Enfants Verts étaient parus en 2016 aux éditions de la Contre-allée, dans une traduction française de Margot Carlier.


Deux sonnets de Jean Cassou

Jean Cassou (1897-1986) est un poète, écrivain, romancier, historien d’art et traducteur français.
Il publie son premier roman en 1926. Participe au Front Populaire à partir de 1936. En 1939, avec la signature du Pacte germano-soviétique, il quitte le Parti Communiste. Dès septembre 1940 il s’engage dans la Résistance. Arrêté comme résistant en 1941 la prison militaire de Furgole à Toulouse où il compose de tête, sans papier ni stylo, ses Trente-trois sonnets composés au secret, publiés clandestinement au printemps 1944 sous le pseudonyme de Jean Noir, avec une préface de Louis Aragon qui signe François La Colère.
A la libération, Jean Cassou retrouve ses fonctions de directeur du Musée d’Art Moderne.

Voici la fiche Wikipédia du recueil Trente-trois sonnets composés au secret :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Trente-trois_sonnets_composés_au_secret

Je n’ai pas choisi les sonnets les plus connus de Jean Cassou (comme les sonnets I, IV ou VI), car vous les trouverez très facilement sur d’autres blogs et sites.
Je préfère mettre en lumière des textes peu diffusés ailleurs.

Sonnet XIX

Je suis Jean.
V.H.

Je suis Jean. Je ne viens chargé d’aucun message.
Je n’ai rien vu dans l’île où je fus confiné,
rien crié au désert. Je porte témoignage
seulement pour le songe d’une nuit d’été.

Pour le songe d’une jeunesse retrouvée
sous les chaudes constellations d’un autre âge,
et parce que je veux entendre le langage
brûlant et vif de ce firmament éclaté.

Quant à moi, je ferai silence, étant indigne
de nouer le cordon des approches insignes
qui monteront vers l’aube ou d’apaiser mon front

sur le scintillement des hymnes révélées :
précurseur et disciple en toi s’aboliront,
ô nuit de l’ombre blanche et du total reflet !

**

Sonnet XXIII

La plaie que, depuis le temps des cerises,
je garde en mon cœur s’ouvre chaque jour.
En vain les lilas, les soleils, les brises
viennent caresser les murs des faubourgs.

Pays des toits bleus et des chansons grises,
qui saignes sans cesse en robe d’amour,
explique pourquoi ma vie s’est éprise
du sanglot rouillé de tes vieilles cours.

Aux fées rencontrées le long du chemin
je vais racontant Fantine et Cosette.
L’arbre de l’école, à son tour, répète

une belle histoire où l’on dit : demain…
Ah ! jaillisse enfin le matin de fête
où sur les fusils s’abattront les poings !

**

Trente-trois sonnets composés au secret est paru chez Folio plus classiques en 2016, avec un dossier pédagogique par Henri Scepi.

Les Insurgés de Léon Tolstoï

couverture chez Folio classique

Les Insurgés de Léon Tolstoï est un recueil de cinq nouvelles et courts récits sur le pouvoir tzariste et les différentes tentatives de révolutions russes qui ont jalonné le 19è siècle.

On croit souvent que c’est l’URSS communiste qui a inventé la déportation en Sibérie mais on s’aperçoit à travers ces cinq nouvelles que le pouvoir tzariste expédiait déjà depuis bien longtemps ses adversaires politiques dans des camps sibériens, avec de très dures conditions de détention.

Ces cinq nouvelles s’intitulent : Les Décembristes, Le Divin et l’humain, Après le Bal, Pour quelle faute ?, et Notes posthumes du starets Fiodor Kouzmitch, ce dernier texte étant inachevé.

La nouvelle que j’ai le moins appréciée est celle qui ouvre le recueil : Les Décembristes, ce qui n’est pas lié à la qualité de la nouvelle elle-même mais plutôt à mes maigres connaissances de l’histoire russe des années 1820-30, qui m’ont empêchée de goûter les subtilités des certaines allusions, de dialogues, de détails du contexte ou de relations des personnages entre eux et m’ont fait un peu nager dans le brouillard.
Les nouvelles que j’ai le plus appréciées : Pour quelle faute ? Une histoire simple et poignante, pleine d’humanité, qui nous montre ce que pouvait être la vie d’une famille exilée en Sibérie pour des raisons politiques et les drames qu’une telle situation pouvait engendrer.
Une autre nouvelle que j’ai beaucoup aimée : Le Divin et l’Humain, qui nous présente plusieurs personnages masculins, animés par des croyances fortes, les uns se dévouant à leur idéal révolutionnaire, les autres portés par leur foi chrétienne, qui sont tous conduits en prison à un moment ou à un autre. On voit de quelle manière ces différents types de croyances soutiennent ces hommes dans leur existence ou leur apportent une forme de joie face aux difficultés ou même face à la mort. Tolstoï semble vouloir souligner les ressemblances entre ces convictions (les politiques et les religieuses) mais aussi leur profonde différence, car la politique n’offre pas l’espérance d’un au-delà.

Un extrait de « Pour quelle faute ? » page 132 :

Comme il arrive à l’approche de la mort, et en général dans les moments décisifs de la vie, elle fut envahie en un instant par un abîme de sentiments et de pensées, et en même temps elle ne parvenait pas encore à comprendre, ne croyait pas à son malheur. Un premier sentiment lui était familier depuis longtemps, c’était un sentiment de fierté outragée à la vue de ce héros qu’était son mari, humilié devant ces gens grossiers et sauvages, qui le tenaient à présent à leur merci. « Comment osent-ils le tenir en leur pouvoir, lui, le meilleur des hommes ! » L’autre sentiment qui l’envahissait simultanément était la conscience du malheur qui était arrivé. Et la conscience de ce malheur éveilla le souvenir du principal malheur de sa vie, la mort de ses enfants. Et aussitôt surgit la question : pourquoi ? (…)

J’ai lu ce livre pour le Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran.

Des Poèmes d’amour de Marina Tsvetaïeva

Dans le cadre du mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran, je vous propose la lecture de quelques poésies de la grande poète russe Marina Tsvetaïeva (1892-1941), contemporaine d’Anna Akhmatova (elles se connaissaient et fréquentaient les mêmes cercles).
Les éditions Circé ont justement publié ses poésies d’amour en 2015, dans une traduction et avec une présentation d’Henri Abril.
Marina Tsvetaïeva écrivait un an et demi avant son suicide d’août 1941 : « Tous mes poèmes, je les dois à ceux que j’ai aimés – qui m’ont aimée, ou ne m’ont pas aimée. »

(page 69)

Vous si oublieux, si inoubliable –
Combien votre sourire vous ressemble !
Quoi d’autre ? – Plus beau qu’une aube dorée.
Quoi d’autre ? – Seul dans l’univers entier.
Prisonnier dans la guerre de l’amour.
La main de Cellini a ciselé cette coupe…

Mon ami, laissez-moi dire à l’ancienne
La passion la plus tendre. Je vous aime –
Et le vent hurle dans la cheminée.
Les yeux rivés sur les flammes – accoudée –
Je vous aime. Mon amour est innocent.
Je vous le dis – comme les petits enfants.

Tout fuit ! Les tempes serrées entre mes mains,
La vie saura les desserrer. Enfin,
Jeune captif, l’amour vous aura libéré.
Mais ma voix ailée viendra gazouiller
Que vous viviez sur terre – par miracle –
Vous si oublieux, si inoubliable !

25 novembre 1918

**

(page 55)

Baiser sur le front : les soucis s’effacent.
Je baise le front.

Baiser sur les yeux : l’insomnie s’en va.
Je baise les yeux.

Baiser sur les lèvres : apaiser la soif.
Je baise les lèvres.

Baiser sur le front : ôter la mémoire.
Je baise le front.

5 juin 1917

**

(page 49)

M’as-tu jaugée de jour en jour,
Moi sans foyer mais toute en feu ;
Sur le pavé brûlant et lourd,
Sous la lune – errions-nous tous deux ?

Dans un bouge pestiféré,
Aux sons stridents des valses lestes,
Dans ton poing ivre as-tu brisé
Mes doigts si poignants de tendresse ?

Dans le sommeil quelle est ma voix,
Le sais-tu ? – Ô fumée et cendres !
Que pourrais-tu savoir de moi,
N’ayant bu ni dormi ensemble ?

7 décembre 1916

Dérision de Hirabayashi Taiko

Quatrième de couverture :


Publiés à vingt ans d’intervalle, entre 1927 et 1946, les trois récits rassemblés dans ces pages donnent un avant-goût de l’œuvre de Hirabayashi Taiko, qui puise dans sa vie mouvementée la matière de ses écrits.
Une matière très charnelle, façonnée par les épreuves qui ont marqué son parcours, et que l’écrivaine explore, dissèque, presque, avec mordant et lucidité. Les monologues intérieurs de ses narratrices disent le quotidien de misère des jeunes militants anarchistes et leur misogynie, l’âpreté d’une liberté sexuelle assumée, et l’accouchement, la maladie, le rapport à la maternité, à l’amour.
Publié en 1927, la même année que « Dérision », le récit « A l’hospice » a d’emblée inscrit Hirabayashi dans le courant de la littérature prolétarienne. Vingt ans plus tard, quand elle écrit « Kishimojin », elle a pris ses distances avec la mouvance anarchiste mais ses convictions féministes restent intactes. Tout comme son audace et son intransigeance qui, note Pascale Doderisse dans la présentation de cet ouvrage, se traduisent à l’écrit par « un mélange de bravade et de désespoir, d’idéalisme et de noirceur, relevé ici et là par quelques touches d’humour pince-sans-rire. »

Présentation de l’autrice :


Hirabayashi Taiko (1905-1972) est une novelliste, romancière et essayiste japonaise qui a publié dans son pays une oeuvre vaste et riche, dont trois nouvelles sont ici traduites : « Dérision » et « A l’hospice » (1927), ainsi que « Kishimojin »(1946). Un seul de ses textes, « Les soldats chinois aveugles » était jusqu’alors accessible en français, aux éditions Philippe Picquier. (note de l’éditrice)

Mon humble Avis :

Ce sont trois histoires fortes et dramatiques qui nous sont ici racontées par Hirabayashi Taiko, et on devine à quel point ces épisodes réellement vécus ont dû la marquer et sans doute la traumatiser. Malgré cela, l’autrice ne tombe jamais dans l’auto-apitoiement ou le pathos, bien au contraire ! Elle garde à travers les différentes épreuves un recul, un aplomb, une force de caractère, un esprit d’analyse tout à fait étonnants, et cette dignité dans l’expression des sentiments m’a profondément émue car on la sent authentique et sans calcul.
Au-delà de cela, Hirabayashi Taiko ne cherche pas à se donner le beau rôle ou à se présenter sous une image flatteuse : dans ces trois nouvelles et particulièrement la première elle souligne avec insistance tous les défauts physiques qui composent sa laideur. Et on reconnait peut-être en cela l’influence de la littérature réaliste, dans son refus des beautés éthérées et stylisées. Du point de vue de son caractère, l’autrice ne cherche pas non plus à s’idéaliser et encore moins à correspondre aux divers stéréotypes de la féminité, faits de douceur et d’humilité. En effet, l’autrice affiche volontiers une certaine désinvolture, un esprit joueur ou provocateur, comme dans la première nouvelle où elle adopte dans un autobus, à l’égard d’un passager hautain, une attitude de séductrice facétieuse.
Dans les deux nouvelles suivantes, Hirabayashi Taiko évoque d’une manière très personnelle et subtile le thème du sentiment maternel, et des relations entre une mère et son enfant. Douloureuse et poignante dans la deuxième nouvelle, cette vision du lien mère-fille devient particulièrement dérangeante dans le troisième court récit, où le corps de l’enfant adoptive devient l’objet d’une curiosité très déplacée de la part de la mère ignorante.
Thèmes parfois à la limite du scabreux, mais que Hirabayashi Taiko sait traiter avec le tact adéquat et l’acuité propre à la belle littérature.
Il faut aussi noter le travail de traduction de Pascale Doderisse, qui m’a paru excellent.

Un extrait page 28

Il m’est aussi arrivé de me demander ce qu’il en était de ma relation avec Koyama. Dans notre cas, cependant, la situation était bel et bien inversée.
« Tu n’es qu’une loque ! », avais-je envie de lui jeter une fois de plus à la figure pour l’humilier. Que mon passé fût entaché de choses dont je n’étais pas fière ne l’autorisait en rien à prendre le dessus dans notre couple. A certains moments, ce qu’il pensait au fond de lui apparaissait clairement, à savoir que mes tares ne me laissaient d’autre choix que d’être aux petits soins pour lui et de prendre sur moi tout ce qui se rapportait à la vie du ménage. Quant à moi, je m’étais usée à en perdre toute fraîcheur d’esprit à chercher un homme conforme à mes idéaux, et, misérable que j’étais, sans plus d’exigences, un rien pouvait me déstabiliser.
J’avais eu une enfant de mon premier amour. Elle était née sur le lit aux montants rouillés d’une chambre sombre, dans un hospice de Mandchourie, territoire où nous avions trouvé refuge, et tandis que le béribéri me privait de l’usage de mes jambes elle s’était éteinte sur une maigre paillasse. Le père de l’enfant avait été jeté en prison, dans un endroit tenu secret, le matin où j’avais ressenti les premières contractions. C’est ainsi qu’avait débuté mon errance.

Le recueil Dérision est paru en février 2021, aux éditions l’Ixe, dans la collection Ixe Prime, avec une traduction du japonais de Pascale Doderisse.

La Porte de Magda Szabo

Dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran, de mars 2021, j’ai lu plusieurs romans intéressants, dont « La Porte » de l’écrivaine hongroise Magda Szabo (1917-2007), qui est son livre le plus connu, paru en 1987 en Hongrie et dont la traduction française a été publiée en 2003 par Viviane Hamy.

Petite présentation de ce roman :

Cette histoire s’articule de bout en bout autour des relations entre deux femmes : la narratrice, une jeune écrivaine hongroise, mariée, sans enfant, qui commence au cours du livre à acquérir une certaine notoriété littéraire, et sa femme de ménage, une vieille dame très courageuse, très travailleuse, qui vient travailler chez elle et se révèle vite indispensable, non seulement par son ménage impeccable mais aussi par sa personnalité forte et réconfortante. Mais cette femme de ménage, prénommée Emerence, a parfois des comportements inexplicables, qui plongent la jeune écrivaine dans le soupçon, dans les doutes et les hypothèses les plus inquiétantes et les plus variées. Emerence a par exemple la manie de ne faire entrer personne chez elle, sous aucun prétexte, et la jeune écrivaine se demande ce qui se cache derrière cette porte obstinément fermée et quels sont ces inavouables secrets. (…)

Mon humble avis :

Ce roman est un très beau portrait de femme, et on sent qu’une personne réelle a servi de modèle au personnage d’Emerence, une personne à qui Magda Szabo voulait rendre un vibrant hommage. Ce portrait est brossé avec amour, minutie et dévotion, au point que les autres personnages du livre paraissent à peine esquissés, presque anodins en comparaison de cette personnalité puissante, je dirais presque omnipotente.
On assiste à un curieux renversement de situation entre le début et la fin du livre : au début la narratrice-écrivaine se place dans une posture de juge par rapport à la vieille dame, elle la soupçonne des pires crimes, de complaisance avec les nazis, de traîtrise, de délations, etc. Tandis qu’à la fin, elle ressent une grande culpabilité, et elle place la vieille dame à un degré de pureté et quasiment de sainteté auquel elle-même ne pourra jamais accéder.
La femme de ménage ne cesse de grimper dans l’estime de sa patronne, qui se dévalue elle-même d’autant plus, comme par des jeux de vases communicants.
Les derniers chapitres sont très émouvants et nous montrent l’incompréhension de la plupart des gens vis-à-vis de la morale très particulière d’Emerence : ils croient lui faire du bien alors qu’ils l’humilient et la détruisent.
Un beau livre, une fin touchante.

Extrait page 158 :

La vie suivit son cours avant la conférence, Emerence époussetait nos livres, apportait le courrier, m’écoutait quand je parlais à la radio, mais sans faire de commentaires ; cela ne l’intéressait pas. Elle prenait acte de ce que de temps en temps nous courions à une réunion d’information, assistions à une soirée littéraire, donnions un cours exceptionnel, elle voyait nos noms sur des livres, les rangeait après les avoir époussetés comme elle aurait remis en place un bougeoir ou une boîte d’allumettes, cela lui était égal, c’était à ses yeux un vice pardonnable comme la gourmandise ou la boisson. Par une ambition quelque peu puérile j’aurais aimé la gagner au charme selon moi irrésistible de la littérature hongroise, je lui récitai une fois La poule de ma mère, pensant que ce poème pouvait la toucher, puisqu’elle aimait les bêtes. Elle s’arrêta, le chiffon à poussière en main, me regarda et se mit à ricaner. Eh bien, j’en connaissais des textes incroyables ! Ah, là, là ! « Que diantre ! » Qu’est-ce que ça veut dire, « que diantre » ? Qu’est-ce que c’est ce « vous autres » ? Personne ne parle comme ça. Je quittai la pièce en m’étranglant de fureur.
(…)

Deux Poèmes de Boris Vian

photo de boris vian en musicien de jazz

Boris Vian (mort en 1959) était né le 10 mars 1920 et fêterait donc ses 101 ans aujourd’hui.
Pour l’occasion, je vous propose de lire deux de ses poèmes, qui sont un peu dans le style de ses chansons.

La Vie c’est comme une dent

La vie c’est comme une dent
D’abord on y a pas pensé
On s’est contenté de mâcher
Et puis ça se gâte soudain
Ca vous fait mal, et on y tient
Et on la soigne et les soucis
Et pour qu’on soit vraiment guéri
Il faut vous l’arracher, la vie.

**

Les Araignées

Dans les maisons où les enfants meurent
Il entre de très vieilles personnes
Elles s’asseyent dans l’antichambre
Leur canne entre leurs genoux noirs
Elles écoutent, hochent la tête.

Toutes les fois que l’enfant tousse
Leurs mains s’agrippent à leurs cœurs
Et font des grandes araignées jaunes
Et la toux se déchire au coin des meubles
En s’élevant, molle comme un papillon pâle
Et se heurte au plafond pesant.

Elles ont de vagues sourires
Et la toux de l’enfant s’arrête
Et les grandes araignées jaunes
Se reposent, en tremblant,
Sur les poignées de buis poli
Des cannes, entre les genoux durs.

Et puis, lorsque l’enfant est mort
Elles se lèvent, et vont ailleurs…

**

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le Volume « Romans Nouvelles Œuvres Diverses » de Boris Vian publié chez Les Classiques modernes de La Pochothèque qui date de 1991.