Le Passage, de Jean Reverzy


J’ai lu ce roman sur les conseils de Goran, du blog des Livres et des Films, que je remercie de m’avoir orientée vers cette intéressante lecture.
Le passage est le premier roman de Jean Reverzy (1914-1959) qui l’a écrit à l’âge de quarante ans et a obtenu grâce à lui un grand succès et le Prix Renaudot en 1954.
Ce roman a une forte composante autobiographique : il y est beaucoup question de médecine – Reverzy était médecin – mais aussi de la Polynésie – Reverzy avait voyagé en Océanie. Aussi et surtout, le héros du Passage est un homme malade, qui se sait condamné à brève échéance, ce qui était aussi le cas de Reverzy qui n’a survécu que cinq ans à ce livre.

Je recopie ici la Quatrième de Couverture :

Gravement malade, Palabaud décide de quitter Tahiti pour revenir vers Lyon, sa ville natale, où son ami d’enfance est médecin. Accompagné de Vaïté, Polynésienne dont la beauté se fane quelque peu, il erre dans la ville, consulte, retrouve des bribes de son passé. Mais l’hiver arrive, les lagons sont loin et la mer absente. Sans révolte ni amertume, Palabaud envisage « le passage ».
A quarante ans, pressentant sa fin prochaine, Jean Reverzy, « médecin des pauvres », écrit – au retour d’un voyage en Océanie – son premier roman, Le Passage, qui lui vaut un succès immédiat. Il mènera de pair sa double carrière, jusqu’à sa mort en 1959.

Mon avis :

Dans ce roman, le héros, Palabaud, se sait condamné et accepte son sort avec résignation. Il ne souffre ni physiquement ni moralement, c’est tout juste si son corps lui rappelle sa maladie par un amaigrissement toujours croissant et des nausées matinales. Il ne cesse de consulter des médecins et de changer de traitements mais il ne croit pas une seule seconde que ça puisse le sauver. On pourrait penser que l’approche de la mort rende notre héros plus philosophe ou plus sensible à la religion mais, jusqu’au bout, ces questions le laissent parfaitement froid et il envisage avec une totale tranquillité de se fondre dans le néant. Ce héros, Palabaud, est un homme qui ne croit pas à grand-chose, sauf peut-être en la mer dont le souvenir apaise ses derniers moments. On nous dit aussi qu’il croit dans les hommes mais tout au long de ces pages on sent surtout sa solitude et son détachement. Le style de l’écrivain m’a beaucoup plu, il décrit souvent les paysages avec leurs odeurs, leurs couleurs, la consistance flasque ou flétrie des choses qui entourent les personnages. J’ai aussi apprécié les descriptions du monde médical, de ses procédés, de ses modes de communication, de sa manière de considérer la mort et d' »aider à mourir » c’est-à-dire adoucir les derniers jours des malades.
Un livre très sombre, qui nous propose une vision du monde assez désespérée, mais remarquablement bien écrit, et que j’ai dévoré en deux jours car il est très rythmé et prenant !

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J’ai lu Le Passage dans la collection Points de Flammarion (1977) où il fait 284 pages.

Un extrait page 50 :

On peut croire que c’est charmant de mourir en Océanie. Sous les Tropiques, tout devient confus. La lumière du jour trop intense déforme l’aspect des hommes et des destins. La nuit, de profonds parfums végétaux, filtrés sur des verdures sans nom, rabattus vers la côte par le vent de terre coulant des montagnes, enivrent et endorment l’inquiétude. Mais cet envoûtement qui défigurait le visage de la destinée, soudainement s’était disloqué, et Palabaud, étonné mais lucide, le flanc traversé d’une douleur, regardait tous les morts du passé et après les ombres de son enfance d’autres ombres, moins lointaines, des ombres océaniennes toutes proches, plus riches de signification funèbre.(…)

Récits d’un jeune médecin, de Boulgakov


Les récits d’un jeune médecin se présentent comme un recueil de sept nouvelles mais on peut également lire chaque nouvelle comme un chapitre d’un même roman dans la mesure où le personnage principal est toujours le même jeune médecin débutant, exerçant dans une région reculée de Russie.
Les trois premières nouvelles abordent le même problème : comment réaliser pour la première fois telle ou telle opération chirurgicale quand on ne l’a quasiment jamais vue réalisée durant ses études ? Le jeune médecin est en proie aux angoisses bien compréhensibles de son inexpérience, tout en cherchant à sauver la face vis à vis de ses patients et des aides médicaux qui l’entourent (sage-femmes, infirmières, etc.) et qui d’ailleurs lui apportent un secours très efficace.
Le jeune médecin est extrêmement sollicité par ses patients, jour et nuit, ce qui ne lui permet pas toujours de dormir, manger ou se laver normalement. Il souffre aussi d’une grande solitude dans cette région campagnarde. Il doit affronter, parfois au risque de sa vie, des tempêtes de neige, des brouillards, et toutes les rigueurs du climat russe pour aller soigner un malade éloigné.
Il doit aussi affronter les superstitions et l’ignorance des personnes qu’il veut soigner, et qui souvent n’obéissent pas à ses prescriptions, ce qui lui donne de grandes inquiétudes dans le cas de certaines maladies contagieuses qui risquent de décimer toute la population.
Beaucoup de pages sont très saisissantes et je me suis parfois sentie gagnée par l’inquiétude du jeune médecin.
Boulgakov a un réel génie pour nous faire ressentir les affres de son héros et les tourments qu’il traverse. Ayant été lui-même médecin, on se dit qu’il a dû puiser dans sa propre expérience de jeunesse pour écrire ces récits.
Un excellent livre, qui nous tient en haleine, et qui est suivi dans l’édition du Livre de Poche par la nouvelle Morphine, sur la toxicomanie d’un médecin, qui est aussi tout à fait prenante.

Extrait page 52

D’un geste déjà familier, je saisis le bras inerte, y appliquai mes doigts et tressaillis. Je perçus de menus battements précipités, puis les pulsations se firent irrégulières et s’espacèrent jusqu’à n’être plus qu’un fil. Je ressentis un froid que je connaissais bien au creux de l’estomac, comme chaque fois que je voyais la mort en face. Je la hais. J’eus le temps de rompre l’extrémité d’une ampoule et d’aspirer l’huile jaune dans ma seringue. Mais déjà je la plantai machinalement, et l’injection que je pratiquai sous la peau du bras était inutile. (…)

J’ai lu Récits d’un jeune médecin dans une traduction de Paul Lequesne.
Cette lecture participe à mon défi du mois de mars : le fameux Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran.

Le Lambeau, de Philippe Lançon


Vous aurez sans doute remarqué que je ne suis pas tellement l’actualité littéraire mais j’étais très intriguée par Le Lambeau de Philippe Lançon et, ayant eu l’occasion de l’emprunter à une personne de mon entourage, je ne pouvais pas passer à côté.

Ce récit évoque le parcours de Philippe Lançon, journaliste à Charlie Hebdo : sa vie avant, pendant et surtout après l’attentat du 7 janvier 2015, où il a été gravement blessé aux bras et à la mâchoire, la manière dont il s’est reconstruit lors de ses séjours à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière puis aux Invalides jusqu’à son retour chez lui et la reprise d’une vie autonome.

Comme je suis assez mitigée sur cette lecture je vais essayer de faire la part des choses entre négatif et positif :
– L’auteur semble prendre plaisir à développer chaque sujet au maximum, ce qui occasionne beaucoup de longueurs. Moi qui, dans le domaine littéraire, aime la concision et la capacité à résumer en une phrase tout un développement, je n’ai pas vraiment été à la fête. Il m’a semblé que ces 500 pages auraient facilement pu être élaguées d’un quart.
– Les relations humaines, qui ont un rôle important dans la reconstruction du journaliste (relations familiales et amicales) n’ont pas une place très importante dans le roman et, pour le coup, auraient peut-être mérité plus de développements. Par contre, les relations entre le journaliste et sa chirurgienne sont extrêmement développées, dans un rapport de dépendance et d’espérance qui est assez finement analysé et m’a intéressée. Les relations de couple, qui s’avèrent vite difficiles et révèlent les incompréhensions de chaque côté, sont aussi tout à fait passionnantes et donnent à réfléchir.
– J’ai trouvé que ce livre parlait trop longuement des opérations chirurgicales, greffes, et autres problèmes purement médicaux dont je ne suis pas très friande. On comprend bien que son cheminement médical est complexe, douloureux, que les opérations ne réussissent pas toujours, que les médecins ne voient pas les choses du même point de vue que les patients, mais j’aurais préféré que ce ne soit pas le thème principal du livre.
– C’est un livre très bien écrit, avec des phrases plutôt longues, où l’auteur montre beaucoup de profondeur et d’acuité sur son propre état et sur son histoire. J’ai aimé les réflexions que lui inspirent les lectures de Proust et de Kafka ou encore les toiles de Velasquez. C’est dans ces passages que j’ai le plus apprécié ce livre.

Extrait page 374

Je regardais et j’écoutais, voilà tout. Le nerf qui me reliait au jugement semblait coupé de la même façon que celui qui me reliait à la mémoire : je voyais comment j’aurais pu juger, selon quels critères, mais l’envie de le faire avait disparu. Je n’existais plus que comme un corps qui n’était pas tout à fait le mien, dans une vie qui n’était plus tout à fait la mienne, et dont la conscience accueillait sans morale, sans résistance, tout ce qui se présentait. Je n’avais pas été un bien grand journaliste, sans doute par manque d’audace, de ténacité et de passion pour l’actualité, mais peut-être étais-je en train de devenir, ici, une sorte de livre ouvert : aux autres, et pour les autres. Je n’avais rien à refuser et rien à cacher.

Kaé ou les deux rivales de Sawako Ariyoshi

ariyoshi_kaeKaé est une jeune fille issue d’une famille de samourais et, en tant que telle, elle reçoit l’éducation solide et austère d’une jeune personne noble. Elle admire depuis son enfance la très belle épouse du médecin de son grand-père, une femme nommée Otsugi, qui est très respectée dans la région et même entourée d’une sorte de légende, mais Kaé n’a que peu souvent l’occasion de voir cette femme. Arrivée à l’âge de vingt-et-un ans, et alors qu’elle n’est pas loin d’avoir dépassé l’âge normal du mariage, Kaé a la surprise d’apprendre qu’Otsugi est venue demander sa main pour son fils Umpei. Le père de Kaé, dans un premier temps, n’accorde aucune importance à cette demande car leur famille est d’un rang bien supérieur à celui de la famille d’Otsugi. Mais Kaé, enchantée à l’idée de devenir la bru d’Otsugi et de vivre sous le même toit qu’elle, parvient à convaincre son père de consentir à cette alliance. Kaé épouse donc Umpei mais par procuration car le jeune homme est retenu à Tokyo où il lui reste à suivre trois ans d’études de médecine. Ce sont donc trois années de bonheur qui s’ouvrent devant Kaé puisqu’elle est bien accueillie dans sa nouvelle famille et que sa belle-mère la considère pratiquement comme sa fille. Mais, au bout de trois ans, Umpei revient et une terrible rivalité naît immédiatement entre Otsugi et Kaé. (…)

Pendant ma lecture, je n’ai pas pu m’empêcher de comparer ce livre avec Les dames de Kimoto, du même auteur, que j’avais lu peu de temps auparavant. Ici encore, c’est la condition féminine qui intéresse Sawako Ariyoshi, mais sa manière de la dépeindre est ici beaucoup plus sombre et laisse peu de place à l’espoir. Les femmes, Kaé comme Otsugi, pour obtenir le respect et la considération, sont obligées de faire preuve non seulement d’abnégation mais elles sont même forcées de sacrifier leur santé et de risquer leur vie. On voit aussi ces vies de femmes conditionnées par la naissance d’un héritier et, à une époque où la mortalité était très élevée, marquées par les deuils. Quant au personnage masculin, Umpei, le mari de Kaé, c’est avant tout un médecin, qui n’hésite pas à se servir de sa femme pour mener à bien ses expériences. Un sentiment de malaise s’empare d’ailleurs du lecteur dans la deuxième moitié du roman et il devient par moments difficile de poursuivre.

A choisir, j’ai quand même préféré Les dames de Kimoto, qui est un roman plus pétillant et où les femmes sont moins malmenées, où la vie est moins dure.