Deux Poèmes de Boris Vian

photo de boris vian en musicien de jazz

Boris Vian (mort en 1959) était né le 10 mars 1920 et fêterait donc ses 101 ans aujourd’hui.
Pour l’occasion, je vous propose de lire deux de ses poèmes, qui sont un peu dans le style de ses chansons.

La Vie c’est comme une dent

La vie c’est comme une dent
D’abord on y a pas pensé
On s’est contenté de mâcher
Et puis ça se gâte soudain
Ca vous fait mal, et on y tient
Et on la soigne et les soucis
Et pour qu’on soit vraiment guéri
Il faut vous l’arracher, la vie.

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Les Araignées

Dans les maisons où les enfants meurent
Il entre de très vieilles personnes
Elles s’asseyent dans l’antichambre
Leur canne entre leurs genoux noirs
Elles écoutent, hochent la tête.

Toutes les fois que l’enfant tousse
Leurs mains s’agrippent à leurs cœurs
Et font des grandes araignées jaunes
Et la toux se déchire au coin des meubles
En s’élevant, molle comme un papillon pâle
Et se heurte au plafond pesant.

Elles ont de vagues sourires
Et la toux de l’enfant s’arrête
Et les grandes araignées jaunes
Se reposent, en tremblant,
Sur les poignées de buis poli
Des cannes, entre les genoux durs.

Et puis, lorsque l’enfant est mort
Elles se lèvent, et vont ailleurs…

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J’ai trouvé ces deux poèmes dans le Volume « Romans Nouvelles Œuvres Diverses » de Boris Vian publié chez Les Classiques modernes de La Pochothèque qui date de 1991.

Trois poèmes d’Albane Gellé

couverture chez Cheyne

Albane Gellé est une poète française née en 1971. Elle a publié une trentaine de recueils chez différents éditeurs.
J’ai acheté récemment son livre « L’au-delà de nos âges » paru aux éditions Cheyne en 2020, et j’ai apprécié sa délicatesse et sa justesse.
J’ai sélectionné trois poèmes dans ce recueil, parmi mes préférés.

(page 48)

Nous sommes l’enfant d’hier
la morte de demain
nous sommes la mère
nous sommes la fille
les jours passent
nos yeux grandissent
nous voyons bien que tout change
nous choisissons enfin
de ne pas être une autre
que celle que nous sommes
vivante
irrécupérable.

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(page 45)

Nous parcourons les âges
l’amour est du voyage
nous revêtons ses mues
pour le meilleur et pour le pire
serments crachés et puis rompus
nous alternons entre chaud froid
tunnels passés
nous remercions les crépuscules
sur le clocher un coq s’affole
girouette avec le vent du nord.

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(page 32)

Nous nous convertissons
nous adhérons nous payons cher
nos violentes appartenances
nous barrons le passage
à la petite voix
celle-là dedans qui tambourine
des au secours à tout-va
nous flottons entre-deux
coupant les racines
et coupant les ailes
nous sommes nombreux
et nous sommes seuls.

ALBANE GELLE

Un poème de Cédric Demangeot

J’ai trouvé ce poème dans le numéro 100 de la revue Arpa, intitulé Un cent d’encre, qui avait paru en mars 2011, et que je relis assez souvent à cause de sa grande richesse, de sa diversité poétique, et de sa belle qualité.
J’aime ce poème pour son style assez brutal, assez net, et parce qu’il frappe juste dans mon esprit.

Une inquiétude

(marges 1999-2009)

La vie, c’est comme les poux. Ca gratte et ça rend fou. Comme les rats ça vous saute à la gorge et ça vous file la peste. Comme dans un cul de femme ça sent divinement la mort. On ne s’habitue pas. Si on s’habitue on est mort.

Les contusions qu’on se fait en naissant. Les bras qu’on se casse en grandissant. Bien avant qu’on ait commencé de comprendre de quoi il retourne, la tête part en plaques de plâtres – les tempes se délitent – etc. Les sensations finissent en télégraphe et la profondeur devient le vide.

C’est quoi ça – moi
– là – personne – jeté –
tête en bas dans le grand nulle part
– c’est insensé.

Ca commence mal et, en général, ça continue pire. Mais il y a de quoi rire.

Il y a de quoi – écrire. D’épais mauvais romans par dizaines.
Ou quelques vers – tendus à bloc & prêts à rompre
au premier souffle.

Traire la vision – jusqu’à la dernière goutte de sperme ou d’écriture.

La vision maigre, maigre. On voit ses os.

Un homme. Son épaule pend. Dans la rue. Son épaule gauche. Une rue verte et mauve – en pente violente – & son éclatement en dizaines de reflets contradictoires : les néons sur le bitume, les phares dans les vitrines, les visages dans les flaques, etc. Il se rappelle avoir voulu ouvrir son parapluie pour se protéger du fracas des corps et des voitures. Et après, après – il ne se souvient plus de rien.

Nous n’avons peut-être pas le même humour.

Les hommes sont mal compatibles.

Le monde est plein de morts-vivants – qu’il faut bien détester.

Comme il faut bien annihiler les nihilistes.

On trouve l’homme dans les marges. L’humanité est devenue marginale à l’espèce. L’excès d’humanité dans un homme est assimilable, en Occident aujourd’hui, à une forme de maladie mentale – qu’on isole, qu’on neutralise d’une manière ou d’une autre.

L’inaptitude dite « à vivre » est souvent au contraire le signe d’un enracinement – profond – dans le sol de la vie-même. Dans son terreau le plus chargé en aliments rares, nécessaires et tuants. L’inapte est comme prisonnier de la vie pure : il en devient impossible à mettre au monde.

On est toujours inapte au monde – pas à la vie, à la vie jamais. Mais le monde ne veut pas la vie : c’est pourquoi on se tue.

L’inapte au monde est apte à la mort par trop plein de vie. Les cohortes d’aptes au monde, en revanche, ne connaissent pas la vie – sont inaptes à la vie mais déjà morts.

Journée sans remède.

Il n’est pas un mot, pas un geste, pas un souffle de nos vies – qui ne soit pas irrémédiable.

C’est à coups de bâton qu’on a voulu m’apprendre ce qu’est la poésie. Pourtant, j’ai bien vite oublié ce qu’on entendait par là. Je ne retiens que le bâton.

(…)

Cédric Demangeot