Cette Vie de Karel Schoeman

J’avais déjà lu un roman de Karel Schoeman, « Retour au Pays Bien Aimé », que j’avais beaucoup apprécié, et c’est la raison pour laquelle je voulais approfondir ma connaissance de cet écrivain.

Voici une petite présentation de l’auteur :
Karel Schoeman est né en 1939 à Trompsburg (État libre d’Orange). Solidaire du combat des Noirs de son pays, il a reçu en 1999, des mains du président Mandela, la plus haute distinction sud-africaine : The Order of Merit. Son œuvre compte une trentaine d’ouvrages d’histoire et dix-sept romans dont certains sont considérés comme des chefs-d’œuvre de la littérature sud-africaine. Il est mort dans la nuit du 1er au 2 mai 2017 à Bloemfontein (Afrique du Sud). (Note de l’éditeur)

Note Pratique sur le Livre :
Publié par les éditions Phébus en 2009, dans une traduction française de Pierre-Marie Finkelstein.
Langue d’origine : Afrikaans.
Nombre de pages : 266.

Voici la présentation de ce roman par les éditions Phébus :

Nous sommes au XIXe siècle dans le Roggeveld, région parmi les plus inhospitalières d’Afrique du Sud. Une femme se meurt. Au cours de sa vie, elle a beaucoup vu et beaucoup entendu : elle a surtout énormément appris sur le cœur des hommes. Hésitante, incertaine, elle égrène ses souvenirs, reconstruit son passé et, ce faisant, exhume un monde, celui des Afrikaners. Surgissent alors de sa mémoire, sur fond de paysage tissé par le vent, la poussière et le silence, des êtres austères et néanmoins secrètement ardents, pragmatiques puis brusquement lyriques.
Et, de page en page, en filigrane, apparaît le subtil portrait de cette narratrice profondément seule et intensément lucide sur son histoire, son pays et son peuple.

Mon humble Avis :

C’est un beau livre, à l’écriture très travaillée, et aux descriptions généralement magnifiques, et on ne peut pas contester le génie de l’auteur à créer des atmosphères, à susciter en nous des images et des impressions.
Malgré cela, j’ai eu beaucoup de mal à avancer dans cette lecture qui demande beaucoup de persévérance et durant laquelle il m’est arrivé de m’ennuyer un peu. Bref, il m’a fallu presque quinze jours pour arriver au bout de ce livre, alors que c’est loin d’être un pavé !
Cette impression de lenteur et de stagnation dans ma lecture était liée au caractère très spécial de l’héroïne et narratrice : une femme absolument enfermée en elle-même, qui ne parle presque jamais et qui se sent toujours étrangère à ce qui se passe autour d’elle. Dans son enfance, elle semble s’attacher à trois ou quatre personnes, surtout des membres de sa famille, comme son père et sa belle soeur Sofie. Mais plus elle grandit ou mûrit plus sa vision du monde devient morne, lointaine et silencieuse.
Pourtant, cette étrange narratrice-héroïne traverse des événements, des drames, qui devraient la sortir de son apathie et la rendre plus active mais elle les raconte en se demandant ce qu’ils veulent dire, dans une incompréhension où elle ne cesse de douter, alors que le lecteur comprend mieux qu’elle de quoi il retourne.
Néanmoins, cette narratrice est loin d’être stupide : elle est une des seules de son village à savoir lire et écrire, elle est souvent sollicitée par des voisins pour rédiger des courriers, elle aime lire et il lui arrive à certains moments de noter ses pensées, de faire des tentatives littéraires, mais elle finit par s’en désintéresser.
Parallèlement, cette narratrice montre une certaine lucidité pour analyser les caractères de ceux qui l’entourent, la cupidité des uns, la dureté des autres, mais elle rêve surtout de solitude et de promenades en liberté à travers le veld.
C’est donc, comme je le disais, un beau livre mais dont il faut accepter le rythme lent et contemplatif, et on doit s’accrocher pour arriver jusqu’au bout.
La fin n’est pas surprenante, on s’y attend depuis le début, et de ce point de vue il n’y a pas de suspense, mais c’est quand même une très belle fin, où l’auteur a mis beaucoup d’émotion contenue.

Un Extrait page 89-90

(…) Les voisins revinrent pour les obsèques – cela devait bien faire vingt ou trente personnes en tout, en comptant les enfants – et je me souviens qu’ils parlaient à voix basse et se taisaient dès qu’ils apercevaient quelqu’un de la famille. Après le culte, qui fut célébré près de la tombe, je servis des bols de café au salon et comme je n’étais encore qu’une enfant, personne ne fit attention à moi. « Ce n’est tout de même pas normal, une femme qui ne verse pas une larme sur la tombe de son mari » fit remarquer quelqu’un sur un ton de reproche; un autre, commentant la chute de Jakob, se demanda ce qu’il pouvait bien faire dans la crevasse où l’on avait retrouvé son corps, aussi loin de l’endroit où il avait été vu pour la dernière fois.
C’est alors que je pris conscience, pour la première fois, de tout ce que l’on peut voir et entendre à condition de rester bien tranquille et de se tenir en retrait, de se contenter de regarder et d’écouter sans laisser échapper le moindre son ni faire le moindre geste; c’est là, en me faufilant sans me faire remarquer avec mes bols de café parmi ces gens venus assister à l’enterrement, que sans m’en rendre compte j’ai appris à vivre pour le restant de mes jours.(…)

La Grossesse, de Yôko Ogawa

Après avoir déjà lu et chroniqué cette année deux livres de Yôko Ogawa, je poursuis mon incursion dans son œuvre qui, décidément, me plait par son originalité et son raffinement.
Une nouvelle fois, c’est un de ses courts romans des années 1990 qui a attiré mon intérêt : La Grossesse, publié pour la première fois en 1990 dans sa version originale japonaise, puis disponible aux éditions Actes Sud à partir de 1997 pour sa traduction française.

Note Biographique sur l’Autrice :

Yôko Ogawa (née en 1962) est une écrivaine japonaise. Diplômée de Lettres, elle se lance dans l’écriture de courts romans jusqu’au milieu des années 90. Des écrivains comme Haruki Murakami ou Paul Auster inspirent son œuvre, mais aussi des classiques japonais ou américains : Kawabata, Tanizaki, Carver, Fitzgerald, etc. Elle remporte le prestigieux Prix Akutagawa pour La Grossesse en 1991.

Note Pratique sur le Livre
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle:
Nombre de pages : 70.

Quatrième de Couverture :

Depuis le début de la grossesse de sa sœur, la narratrice consigne dans un journal les moindres transformations physiques de la future mère. Et quand celle-ci, passé la période des nausées, retrouve un appétit vorace, elle s’empresse de lui préparer des marmelades de pamplemousses, dont elle la régale et la gave à plaisir. Peu à peu la peau — peut-être toxique — et la chair des fruits viennent se mêler, dans son esprit, à l’effervescence mystérieuse de la « matière » en gestation…

Mon humble Avis :

C’est un livre très dérangeant, qui crée chez le lecteur un malaise grandissant au fur et à mesure des pages.
Pendant la première partie du livre, l’autrice distille le doute avec beaucoup d’allusions subtiles et de sous-entendus. Ainsi le lecteur en vient progressivement à s’interroger sur cette narratrice un peu étrange, voire inquiétante : pourquoi tient-elle le journal précis de la grossesse de sa sœur ? Pourquoi semble-t-elle tellement irritée par son beau-frère ? Pourquoi semble-t-elle faire une telle fixation sur la grossesse et les nausées de cette sœur ? Des indices psychologiques parsèment ce court roman et nous permettent de faire quelques suppositions, comme une jalousie probable de la narratrice célibataire, à la situation sociale peu attrayante, vis-à-vis de la sœur plus chanceuse.
Mais vers la moitié du livre, cette narratrice devient clairement malfaisante et les événements se produisent avec une cruauté évidente.
Bizarrement, la sœur ne semble pas soupçonner quoi que ce soit, elle suit docilement les consignes de la narratrice et mange toutes les confitures que cette dernière lui fait mijoter du matin au soir, comme si la faim et la grossesse empêchaient son esprit de fonctionner et la poussaient exclusivement à engloutir n’importe quelle nourriture, comme un animal. Mais c’est peut-être seulement la haine de la narratrice qui lui fait percevoir cette sœur comme une sorte de bête vorace et impulsive, réduite à un corps sans âme.
Malgré son aspect dérangeant, j’ai trouvé ce livre très réussi, par la mise en place d’un climat étrange et vénéneux, et par la manière de nous faire comprendre la psychologie des trois protagonistes, par petites touches voilées.
Par ailleurs, je n’ai pas l’impression que le thème de la grossesse ait été souvent traité par la littérature, et je trouve que Yôko Ogawa a ici fait preuve d’une grande originalité et qu’elle démontre une nouvelle fois l’extrême singularité de ses points de vue et de son imagination.

Un Extrait page 34

1er mars (dimanche) 14 semaines + 6 jours

Je me suis aperçue brutalement que pas une seule de mes pensées n’est allée au bébé à naître. Il vaut peut-être mieux que je réfléchisse moi aussi à son sexe, son nom et sa layette. Normalement on devrait se réjouir beaucoup plus de ce genre de choses.
Ma soeur et mon beau-frère ne parlent pas du bébé en ma présence. Ils se comportent comme si la grossesse n’avait aucun rapport avec le fait d’abriter un bébé en son sein. C’est pour cela que pour moi non plus le bébé n’est pas une chose concrète.
Maintenant, le mot-clé que j’emploie dans ma tête pour me rendre compte de l’existence du bébé est « chromosome ». En tant que « chromosome », il m’est possible de prendre conscience de sa forme. (…)

L’histoire d’un Allemand de l’Est de Maxim Leo

J’ai lu ce livre dans le cadre du défi des Feuilles Allemandes du blog de Patrice et Eva « Et si on bouquinait un peu » que je vous invite à découvrir.
C’est d’ailleurs sur ce même blogue que j’avais entendu parler de l’Histoire d’un Allemand de l’Est en 2019 et que ma curiosité avait été piquée ; la boucle est donc en quelque sorte bouclée !

Ce livre n’est pas un roman, il s’agit d’un récit familial précisément documenté, à partir des journaux intimes des protagonistes ou de leurs interviews orales, dans un souci de reconstitution historique. Le livre est d’ailleurs abondamment illustré de photos des différents personnages aux époques successives de leur vie, comme pour rappeler au lecteur qu’il se trouve bien dans une histoire réelle, que rien n’est inventé, que tout est vérifiable.
Maxim Leo, né en 1970 à Berlin-Est, avait 19 ans quand le Mur de Berlin s’est effondré et il éprouve le besoin de retracer le parcours et les espoirs de sa famille depuis les années 1920-30, avec les deux grands-pères très engagés dans l’édification de la RDA après l’écroulement du nazisme, puis les parents politiquement divergents (la mère, membre du Parti Communiste mais désireuse de le voir évoluer ; le père, très critique vis-à-vis du régime, artiste d’avant-garde essayant de préserver son indépendance).
L’auteur nous montre l’ambivalence des opinions des uns et des autres, la manière dont chacun essayait de louvoyer avec le régime communiste, de rester fidèle à l’idéologie tout en sauvegardant de rares espaces de liberté. Même les réactions du régime semblent assez imprévisibles : parfois disproportionnées pour des broutilles ou au contraire très tolérantes pour des choses plus sérieuses, on se dit que les allemands de l’Est devaient avoir une vision assez imprécise de leur marge de liberté et on comprend pourquoi Wolf – le père de Maxim – ne cesse de tester les limites qui lui sont imposées, dans l’espoir de les faire craquer.
Si l’histoire des deux grands-pères m’a semblé intéressante, j’ai préféré celle des générations ultérieures, qui laisse davantage de place aux émotions de l’auteur et à ses souvenirs de jeunesse, avec des réflexions plus personnelles et moins purement documentaires.
L’écriture est efficace, assez neutre, sans beaucoup de recherche, mais assez plaisante.
J’ai trouvé cette lecture instructive, agréable, mais peut-être un peu trop cantonnée à la grande histoire. J’aurais parfois souhaité un peu plus de petites histoires ou de psychologie ou même de poésie …

Je conseillerais ce livre sans hésiter à un amateur de lectures historiques … Les autres ne seront pas forcément convaincus.

Extrait page 40 :

(…) Quand Anne me raconte tout cela, aujourd’hui, elle se met parfois à pleurer. Peut-être par rage d’avoir été si naïve, peut-être aussi par déception que cela n’ait pas fonctionné. Que cet Etat et ce parti qui lui ont pris tant d’énergie aient tout simplement disparu. Je crois que ma mère avait pour cet Etat une sorte d’amour adolescent et malheureux. Elle s’était enflammée, jeune fille, pour la RDA, et il lui avait fallu toute une vie pour s’en détacher. Il m’est difficile de comprendre tout cela, d’admettre que ma mère, cette femme intelligente et réservée, porte encore le deuil de ce premier grand amour vingt ans après la fin de la RDA. A quelle profondeur tout cela doit-il être encore enraciné en elle, cet espoir, cette volonté inconditionnelle d’être du combat pour libérer le monde du mal ! (…)

L’Histoire d’un Allemand de l’Est de Maxim Leo est paru chez Actes Sud en 2010, dans une traduction d’Olivier Mannoni.

Une histoire d’amour et de ténèbres d’Amos Oz

J’ai lu ce livre sur les conseils de Strum, blogueur expert en cinéma, dont je vous invite à découvrir les excellentes chroniques ici.

Ce livre autobiographique d’Amos Oz (1939-2018), écrit au début des années 2000, retrace non seulement la jeunesse de l’auteur et son histoire familiale oscillant entre tragique et comique, mais aussi tout un pan de l’histoire du peuple juif au 20ème siècle, avec notamment la difficile création de l’Etat d’Israël, le conflit avec les Palestiniens et les autres pays arabes, etc.
Ainsi, la grande Histoire se mêle sans cesse à la vie du jeune Amos et marque profondément son éducation.
Ses parents, originaires d’Europe de l’Est et qui vivaient à Vilna dans les années 30, ont fui les persécutions et les rafles juste à temps et ont pu sauver leur vie, mais d’autres, oncles, neveux, ou amis, ont été tués, imprimant dans cette famille le traumatisme et le deuil.
Pour décrire cette famille, je dirais qu’elle est essentiellement composée d’érudits, d’universitaires spécialistes de littérature européenne, philologues, maîtrisant des dizaines de langues, et ne vivant que pour et par les livres. Tous ou presque, fréquentent des écrivains célèbres, poètes, et même un prix Nobel de Littérature (Agnon), des penseurs, et toutes sortes d’intellectuels.
Mais le jeune Amos tournera le dos à cet héritage très littéraire en allant travailler comme agriculteur dans un kibboutz, avant de finalement renouer avec la culture de son enfance et se vouer à l’écriture.
Surtout, ce livre retrace le destin de ses parents, et s’interroge sur les raisons du suicide de sa mère, alors qu’il avait douze ans, un suicide précédé par une longue et mystérieuse maladie que nul remède ne pouvait guérir.
Ce suicide plane sur l’ensemble de cette histoire, comme une hantise irrémédiable, et, sans chercher explicitement des causes, l’auteur laisse transparaître une vie et une âme blessée.
Malgré ces aspects sombres et dramatiques, ce livre ne se départit jamais d’un humour et d’une sensibilité tout à fait merveilleux.

Un chef d’oeuvre, que je recommande !

Extrait page 324

(…) Nous craignions de produire sur les goys une mauvaise impression, le ciel nous en préserve, et qu’alors ils se fâchent et nous fassent des choses terribles auxquelles mieux valait ne pas penser.
Mille fois, on enfonçait dans la tête des enfants juifs qu’ils devaient bien se conduire avec eux, même s’ils étaient grossiers ou ivres, qu’en aucun cas il ne fallait les mécontenter, qu’il ne fallait pas discuter avec un goy ni trop marchander avec lui, qu’il ne fallait pas l’énerver ni relever la tête, et toujours toujours leur sourire et leur parler posément, pour qu’ils ne disent pas que nous faisons du bruit, et toujours leur parler dans un polonais le plus pur et correct possible, pour qu’ils ne puissent pas dire que nous leur polluons leur langue, mais pas trop châtié non plus, pour qu’ils ne disent pas que nous avons le toupet de viser trop haut, que nous sommes âpres au gain, et qu’ils ne disent pas non plus que notre jupe est tachée, à Dieu ne plaise ! (…)

Le Chaudron, de Kiyoko Murata

Présentation de l’éditeur :

Tami a dix-sept ans. Elle est en vacances chez sa grand-mère avec son frère et leurs cousins, ceci en l’absence de leurs parents partis au chevet d’un grand-oncle.
Bonne ménagère, c’est tout naturellement que Tami s’installe en cuisine auprès de son aïeule. Chaque jour au jardin, elles composent ensemble un tableau de couleurs et de saveurs, qu’elles jettent ensuite dans le chaudron avant de proposer à la famille une multitude de goûts aussi variés qu’élaborés.
C’est un été particulier pour la vieille dame. Alors que le temps du repas Tami reconstruit minutieusement la sérénité des lieux, les enfants perçoivent les séismes de la tristesse, les questions se font plus précises, la mort justifie le désir de réponses aux silences.
Perdue dans les profondeurs de sa mémoire, la vieille dame redessine pour eux l’arbre généalogique de la famille.
Le Chaudron a été adapté au cinéma par Akira Kurosawa sous le titre : Rhapsodie en août. Kiyoko Murata est née en 1945. Elle a obtenu le fameux prix Akutagawa pour Le Chaudron. Elle vit dans la province de Fukuoka, la plus méridionale des quatre îles principales de l’archipel.

Mon avis :

Ce court roman – qui se lit en une soirée – est agréable mais un peu léger. J’ai assez vite deviné la fin et, sans vouloir vous la dévoiler à mon tour, il m’a semblé que les caractères des uns et des autres auraient pu être plus fouillés, moins lisses peut-être.
Néanmoins, on suit avec un certain intérêt les émotions de ces enfants aux prises avec l’adversité, et cette histoire est joliment écrite, avec un côté « conte contemporain » assez plaisant mais un peu naïf.

Le Chaudron était paru chez Actes Sud en 2008, dans une traduction d’Anne-Yvonne Gouzard, et je l’ai lu dans le cadre du défi « Autour du monde elles écrivent » organisé par Eléonore, pour le continent asiatique.

Tel père tel fils, de Kore-Eda Hirokazu


Je viens de regarder le DVD de Tel père tel fils de Kore-Eda, sorti en salles en 2013, et je me propose d’écrire une chronique à chaud, de noter mes impressions telles qu’elles arrivent.

L’histoire commence banalement dans une famille traditionnelle japonaise : le père, chef de famille assumant ses décisions, dynamique, obsédé par la réussite professionnelle, la mère, gentille et soumise, femme au foyer, partageant son temps entre les diverses tâches domestiques, et le petit garçon, Keita, âgé de six ans et demi, qui a un caractère doux comme sa mère, ce qui inquiète son père qui le voudrait plus travailleur et moins sensible.
Mais, bientôt, la clinique où est né Keita, appelle les parents pour leur apprendre que leur fils a été échangé à la naissance avec un autre nourrisson. Leur fils biologique, qui n’est donc pas Keita, a été élevé par une autre famille beaucoup plus modeste, avec un père petit commerçant, au tempérament farceur et paresseux, et une mère qui est plutôt une forte femme, ainsi que deux frères et sœurs.
Les parents de Keita, très déstabilisés, et même un peu désespérés, apprennent à connaître l’autre famille.
Suivant les conseils de l’hôpital, ils décident de récupérer chacun leur fils biologique, en supposant que les liens du sang seront les plus forts.

J’ai trouvé ce film extrêmement bien fait et émouvant. La psychologie des différents personnages est très fouillée, et tout à fait vraisemblable. Les situations sonnent juste, de même que les dialogues. J’ai peut-être regretté que le personnage du père prenne autant de place, par rapport à la mère qui aurait pu avoir plus de poids, mais c’est probablement un reflet de la société japonaise, où les femmes n’ont pas beaucoup voix au chapitre. Ainsi, le personnage du père est le plus creusé et le plus complexe, et on suit pas à pas tout son cheminement intérieur : c’est un homme dur et ambitieux qui évolue tout le long du film et finit par s’humaniser beaucoup, par laisser parler son cœur et sa fibre sensible.
Le contraste entre les deux familles est aussi très bien rendu – sans caricature – avec d’un côté la famille citadine aisée, éduquant son enfant avec certains principes rigides et une sévérité modérée mais réelle, quand de l’autre côté la famille populaire vit davantage dans le désordre et la bonne humeur, peut-être même un certain laisser-aller, au jour le jour.
On ressent, en tant que spectateur, beaucoup d’émotion devant le silence et le regard de ce petit garçon, qui ne comprend pas tout, mais qui comprend tout de même assez pour souffrir.

Deux proses poétiques de Cécile Guivarch

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le recueil Sans abuelo petite paru en 2017 chez Les carnets du dessert de Lune.
Ce recueil alterne vers libres et proses, avec même parfois des strophes en espagnol (traduites à la fin du recueil), sur les thèmes des origines, de la langue maternelle, des secrets familiaux, de la petite histoire qui rejoint la grande.

***

La frontière est une ligne invisible. D’un côté la France de l’autre l’Espagne. Et ce n’est plus la même langue. Même les arbres parlent la leur. Un mélange de vent et d’océan dans les branches. Ils se coupent la parole, branches entremêlées. La frontière c’est une montagne qui nous monte sur la langue. Elle se fait lourde et puis légère. Coule dans les rivières se déverse dans l’Atlantique sans faire de vagues. Les odeurs surtout. Eucalyptus, champs de maïs, océan mêlés. Ici ou là-bas chaque sens est en éveil. Mais qu’est-ce qui change vraiment au fond ? Mes cousins parlent galicien. Je leur réponds en français. En espagnol. Une barrière de langue. Nous ne vivons pas sur la même bande de terre. Mais nous sommes de la même lignée.

**

Partout on pourrait se sentir chez soi mais nous ne le sommes pas. Nous sommes d’ici et d’ailleurs, mais on nous fixe quelque part. Chacun doit venir de quelque part et qu’est-ce que cela veut dire ? D’où je viens, si je suis née dans un village où aucun de mes ancêtres n’est passé ? Est-ce que je viens du pays de ma mère ou est-ce que je viens de celui de mon père ? Est-ce que je viens de là où je vis ? Un pays, une ville, un quartier, une maison bien précise. Chacun demande d’où nous sommes. Chacun cherche des signes, un accent, une peau, des yeux. Ne devrions-nous pas être de partout, d’ici et de là-bas sans rien qui nous distingue ?

Après la tempête, un film de Kore-Eda Hirokazu


Il n’est pas facile de résumer la situation de départ de ce film car l’histoire part dans plusieurs directions, mais disons qu’il s’agit du portrait d’un homme, Ryota, et de ses relations complexes avec les divers membres de sa famille. Il est question également de sa vie professionnelle et de ses difficultés financières : Ryota a en effet un passé de romancier, il a même obtenu un Prix littéraire lorsqu’il était plus jeune, mais il travaille maintenant pour une agence de détectives et vit de petites combines plus ou moins légales qui lui permettent d’assouvir sa passion pour le jeu, à cause de laquelle il perd beaucoup d’argent et se retrouve bientôt incapable de payer la pension alimentaire de son ex-femme et de son fils. Il voudrait d’ailleurs renouer avec son ex-femme et sa plus grande peur serait qu’elle refasse sa vie avec un autre homme.

Mon avis : Ce film est une chronique familiale très humaine, les relations entre les personnages sont fouillées et complexes et donc agréables à suivre. Le rythme du film est un peu lent mais pour autant on ne s’ennuie pas car l’attention est sans cesse soutenue par une grande abondance de dialogues où l’humour et la profondeur se disputent la première place. Le personnage du romancier, Ryota, malgré ses nombreux défauts et sa débrouillardise quelque peu malhonnête, nous devient vite sympathique et on prend intérêt et plaisir à le voir se débattre contre l’adversité et défendre ses passions. Il m’a semblé à de rares moments que les dialogues auraient pu être un peu moins omniprésents et que le silence aurait pu aussi être éloquent, mais cela contribue à une atmosphère chaleureuse et vivante, et à donner aussi de l’épaisseur aux personnages. J’ajoute que les acteurs tiennent tous très bien leur personnage et jouent avec naturel et conviction.
Un film agréable à voir, où les questions existentielles des uns et des autres sont traitées avec intelligence et sensibilité.

Un autre amour – Roman de Kate O’Riordan

UnAutreAmourQuatrième de Couverture :
Connie et Matt Wilson sont parvenus à réaliser leur rêve : ils vivent avec leurs trois enfants dans une charmante maison londonienne. Alors qu’ils profitent d’un week-end pour passer un séjour romantique à Rome, tout bascule : Matt annonce à Connie qu’il ne rentrera pas avec elle. Elle retourne à Londres, retrouvant ses trois garçons, seule.
Un autre amour est le récit intense du désespoir d’une femme dont l’heureux et paisible mariage se trouble. L’auteur explore les sentiments tumultueux de cette épouse qui s’emploiera à faire revenir celui qu’elle aime depuis l’enfance. Kate O’Riordan analyse l’ambiguïté et la fragilité des sentiments à travers l’évocation du passé auquel on ne peut réchapper. Elle fait intervenir des personnages poignants, singuliers ou drôles qui croisent le destin des protagonistes et révèle les failles de la vie qu’ils ont cru se construire.

Mon Avis :
Je suis un peu partagée sur ce livre, même si je l’ai trouvé d’assez bonne qualité et, somme toute, intéressant, avec des analyses psychologiques très touchantes. Mais il y a beaucoup de choses qui m’ont gênée pendant ma lecture et, en particulier, un côté vieillot dans les idées développées par ce roman. Disons que l’ambiance et la situation font tout à fait penser à celles du roman d’Hervé Bazin, Madame Ex, un livre qui est encore tout à fait lisible et intéressant à notre époque, mais qui, avec l’évolution des mœurs de ces quarante dernières années, nous parait aujourd’hui démodé, représentatif d’une tout autre époque.
Dans Un autre amour, le personnage de Connie – l’épouse délaissée – m’est assez vite devenu antipathique, ce qui n’était visiblement pas du tout le but de l’auteure, qui déploie au contraire beaucoup d’efforts pour nous la rendre sympathique. Ce personnage de femme – épouse idéale, mère parfaite, bonne ménagère, bonne cuisinière, amie dévouée – se comporte comme si elle était la propriétaire de son mari et fait montre d’une perpétuelle bonne conscience qui, à la longue, est énervante. Elle vit dans un monde où l’infidélité est une monstruosité impardonnable, où on jouit de tout un ensemble de droits sur son conjoint, où le divorce ne semble pas exister, où on ne se pose pas d’autre question sur soi-même que de savoir si on a bien rempli le réfrigérateur. Bien sûr, Connie est un personnage très crédible, réaliste, que l’auteure a su parfaitement décrire, mais, pour l’héroïne principale d’un roman, j’ai trouvé qu’elle était trop conventionnelle, qu’elle manquait de liberté, et même peut-être aussi d’intelligence.
Pour le personnage du mari, il m’a semblé qu’il n’était pas assez creusé, alors que son rôle est pourtant la clé de l’histoire. S’il est assez bien décrit au début du livre, avec ses tourments et ses doutes, il perd complètement sa personnalité au fil des chapitres, comme si l’auteure devenait peu à peu incapable de se représenter les pensées de ce personnage (S’identifiant trop à Connie sans doute, et plus très capable de se décentrer pour voir ses autres personnages ?).
Par contre, les personnages secondaires (les trois enfants en particulier) sont très bien imaginés, et donnent beaucoup de vie à cette histoire, y rajoutant même un peu d’humour et de légèreté.
Bref, un assez bon roman, mais trop sage à mon goût, trop conventionnel !