Quelques haikus de Sôseki

Vous retrouverez ces haikus et beaucoup d’autres dans le recueil Haikus de Sôseki paru chez Picquier poche, et traduits du japonais par Elisabethe Suetsugu.
Söseki (1867-1916) est un écrivain japonais principalement connu pour ses romans et ses nouvelles, mais qui est également l’auteur de plus de 2500 haikus.

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Les hommes meurent
Les hommes vivent
Passent les oies sauvages

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Traversant le ciel nocturne
Une oie sauvage s’est posée
Sur la lune

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Poitrine décharnée
Un souffle un soupir
Rafales de l’automne

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La brise d’automne se lève
Avec elle l’araignée
Toile scintillante

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Entre les feuilles du volubilis
Un reflet
Les prunelles du chat

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J’aimerais renaître
Si c’était possible
Aussi modeste qu’une violette

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Vent d’hiver
Qui précipite dans la mer
Le soleil couchant

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Une maison
Perce dans le silence
Le secret de la neige

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Deux sonnets de Christine de Rosay

Ce livre m’a été prêté par un ami, et sa diffusion est probablement assez confidentielle. C’est en tout cas un poète dont je n’avais jamais entendu parler auparavant, et un éditeur (éditions du Tétragramme) qui m’est totalement inconnu.
On apprend en quatrième de couverture que Christine de Rosay est le pseudonyme de Jean-Marc Thevenin, né(e) en 1958, résidant à Troyes, et passionné(e) de voyages, auteur déjà d’une dizaine d’ouvrages de poésie.
Ce recueil s’appelle Les sonnets de Phnom Penh suivi de Les secrets de l’acide, imprimé en 2016.

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Attendre encore

Ils sont à l’hôpital et rêvent de santé
De sablier cassé la cigarette est bonne
Et les bouteilles d’eau ne serais-je que conne
Ils sont dans l’entrepôt la lumière du thé.

Souviens-toi d’exister partout c’est volonté
Hormis mon cœur crevé il n’y a rien qui sonne
Oublie chaussure usée si l’attente est consonne
Contre les alizés la nuit l’étrangeté.

Tomber dans le cynisme et le taire aux déesses
De ce ciel gris-bleuté c’est toujours la tristesse
Dans ma chambre d’hôtel à poings fermés la nuit.

Les avions au-dessus les cargos se faufilent
Des assiettes emplies les fossiles des fruits
L’appétit grand ouvert chaque journée qui file

Dans la chambre d’hôtel décor années quarante.

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Les cheveux roses

Suis pas un gargotier, je cuisine syntaxe
Et, mes cuisses serrées et les sombres en bas
Suis pas un aliéné cependant on me taxe
Dans cet aéroport climatisé ou pas.

J’ai faim dans le métro juste boire à la vasque
Pour écrire un sonnet dans le temps tu lapas
Pour me faire du plat, la France avec ses taxes
Troyes s’approche de moi sa tronche de trépas.

Mon corps est douloureux, la jungle est épatante
Tout est plein d’ironie et la rime apaisante
L’habitude d’errer et la suie que je suis.

Mais le temps se déguste et le pis sera cuit
La spirale du temps est l’immobile appui
Il me faudra du fric, mes dettes d’andropause.

Qui s’écroule dans moi, je rêve cheveux roses.

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Quelques uns de mes derniers haïkus

Puisque la rentrée approche et que le temps semble vouloir se mettre à la morosité, je vous propose quelques haïkus écrits pendant l’été, pour prolonger un peu les beaux jours et le farniente !

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La petite fille
pointe du doigt
l’éphémère

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Papillon frôlé
– poudre d’argent
au bout du doigt.

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Face à face
avec la rose
qui me tient tête.

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Tournesols coupés
ne suivent plus le soleil
– torticolis.

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Aires de repos
où les aoûtiens croisent
les aoûtats.

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Ecraser
un moustique repu
– coup de sang.

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Derrière un portail
aboiements plaintifs
– dénonçant l’absence.

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En sandales
entre les flaques
– glissades d’été.

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Pigeons de Paris
marcheurs tranquilles – passants
parmi les passants.

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Vertus du miel
– les abeilles n’ont pas
mal à la gorge.

Quelques poèmes de jeunesse de Richard Brautigan


J’ai trouvé ces quelques poèmes dans le recueil intitulé « Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus » (je précise que ce livre n’apporte aucune réponse à cette intéressante question).
Il s’agit du premier recueil de poèmes de Brautigan, écrit alors qu’il n’avait que 21 ans, et qui a été découvert en 1992 dans le grenier d’Edna Webster, une ancienne amie du poète.
On y trouve déjà le style limpide et efficace qui feront plus tard la fortune de ce poète américain, héritier de la Beat Generation.

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rien de neuf

Rien
de
nouveau
sous le soleil
sauf
toi et moi.

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homme

Certains croient
que l’homme
est un fils de pute.

Certains croient
que l’homme est un ange
sans ailes.
(une pensée plutôt
morbide.)

Je crois que tous
ont tort et raison.

J’ai aussi
quelques idées à moi.

Plus
ou
moins.

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baiser fantôme

Il n’y a
pas pire
enfer
que
de se rappeler
intensément
un baiser
qui
n’est pas venu.

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asticots mangeant mon cerveau

Les asticots
mangeront
le cerveau
qui a ressenti
et s’est interrogé
en écrivant
ces poèmes.

Laissez les asticots
s’amuser.

Ils
ne vivent
qu’une fois.

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Le cœur hanté

La plus grande tragédie de la vie
est le cœur hanté. Là où
préside un amour immense. Un amour
qui ne peut être résolu,
qui ne peut trouver la signification d’un baiser,
la paix d’une étreinte.

Toujours il y a un homme qui aime une femme
qui ne l’aime pas.

Les volets du cœur hanté claquent, le parquet
grince, des pleurs proviennent d’une chambre noire.

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Le Fleuve sacré, un roman de Shûsaku Endô


Vous vous souvenez peut-être que j’avais déjà écrit des chroniques sur d’autres romans de Shûsaku Endô (1923-1996), cet écrivain japonais chrétien, auteur de Silence (porté à l’écran par Scorsese), mais aussi d’Un admirable idiot ou encore L’extraordinaire voyage du samouraï Hasekura.
Cet écrivain m’intéresse particulièrement car il a une approche originale de la morale et de la religion, très loin des principes étriqués ou rigoristes que certains pourraient imaginer, où subsiste toujours l’interrogation, le dilemme, et même le doute qui enrichit la foi de plusieurs de ses héros.
Mais venons-en au Fleuve sacré, un roman aux thématiques très riches qui prennent les traits d’un groupe de touristes japonais, ayant chacun un remord, une culpabilité ou une quête spirituelle, et qui se trouvent réunis lors d’un voyage en Inde, autour d’un guide indien qui cherche à leur faire comprendre les mentalités de son pays. Le fleuve sacré est bien sûr le Gange où se baignent les vivants et où sont jetées les cendres des défunts, dont les corps sont brûlés tout près des rives, dans une atmosphère qui effraye, dégoûte et fascine notre groupe de touristes japonais, et les amène à s’interroger, à se confronter à leurs peurs.

Mon avis : J’ai trouvé toute la partie documentaire sur l’Inde très bien faite, et elle s’insère parfaitement bien dans l’histoire, lui rajoutant un côté sombre et inquiétant qui répond en miroir aux zones d’ombres des personnages. Bien qu’il y ait nettement des personnages mauvais et d’autres bons, chacun est suffisamment complexe pour que le livre ne paraisse pas du tout manichéen. Certains sont des victimes, d’autres plutôt des bourreaux, mais les portraits très nuancés et fouillés donnent une impression vivante et réaliste, sans que rien n’apparaisse trop tranché. J’ai trouvé aussi qu’il était intéressant d’avoir le regard d’un auteur japonais – qui plus est catholique – sur l’Inde et, vers la fin du roman, il montre un désir d’œcuménisme et de fusion entre les différentes religions qui m’a étonnée. J’ai retrouvé aussi dans le Fleuve sacré cette idée d’Endô présente dans ses autres romans, que les mentalités et la spiritualité japonaises se marient très mal avec la foi catholique, et qu’une adaptation mutuelle est nécessaire.
Il est question aussi de bouddhisme et de réincarnation dans ce roman, mais l’auteur semble prendre plaisir à nous lancer sur des pistes qui ne trouvent pas d’aboutissement, et nous restons libres d’en penser ce que nous voulons.
J’ai beaucoup aimé ce livre, dépaysant et très humaniste !

Quelques poèmes de Patrice Dimpre


L’heure de la rentrée a sonné pour La Bouche à Oreilles et c’est avec plaisir que je vous retrouverai à un rythme plus régulier et sans doute plus serré.
J’ai retrouvé ce matin dans une pile de livres pourtant déjà lus le numéro 68 de la revue Diérèse, datant de l’été-automne 2016, et j’ai découvert avec ravissement les poèmes de Patrice Dimpre dont l’univers original et décalé m’a tout de suite transportée et donné envie d’en partager quelques parcelles sur ce blog.
Voici donc une petite sélection qui j’espère vous plaira :

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L’autoportrait de nuit, avec un phare dans la figure, ce pourrait être un accident.
C’est une oeuvre.
Pas une oeuvre exposée, une oeuvre explosée.
Je tiens à perdre la face sous mon vrai visage.

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J’ai passé mon enfance dans une armoire.
Persuadé que mon visage au bout d’un moment ne manquerait pas de prendre une belle couleur grise.
En vain.
Alors je vous demande :
– Avez-vous plus sombre ?

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Les cris n’ont pas seulement une valeur esthétique.
Ils permettent aussi de savoir à qui l’on a affaire.
Seul le cri de l’homme donne du fil à retordre au spécialiste.
Et pourtant il s’y connaît en cris.
Il en pousse lui-même de lamentables à l’occasion.

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C’est la fameuse Ronde de Nuit.
La petite fille a pris toute la lumière.
Il n’en reste plus pour les autres.
Fâchés, les autres.
De mauvaise humeur, les autres.
Ils noircissent le tableau.

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Moi, j’aurais bien aimé, mine de rien, que le combat, faute de combattants, cessât.
Dans l’autre camp, en revanche, ils ne l’entendaient pas de cette oreille.
Ils ont continué à me battre froid.
Et moi aussi, forcément, quelque inférieur en nombre que je fusse.

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La phrase, qui était morte, et bien morte, je peux en témoigner, c’est une des miennes.
Voici que, soudainement, elle ressuscite.
Dans la bouche d’un autre, bon.
Mais je le félicite.
On n’a pas le droit de se montrer frileux, devant le miracle.

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Vous retrouverez de nombreux autres petits poèmes de Patrice Dimpre dans ce numéro 68 de Diérèse.

Deux poèmes de Paul Eluard


Voici de nouveau des poèmes d’Eluard, dont je continue la lecture du livre Capitale de la Douleur chez Poésie-Gallimard, et plus précisément du recueil L’amour la poésie qui date me semble-t-il de 1929.

***
Mon amour pour avoir figuré mes désirs
Mis tes lèvres au ciel de tes mots comme un astre
Tes baisers dans la nuit vivante
Et le sillage de tes bras autour de moi
Comme une flamme en signe de conquête
Mes rêves sont au monde
Clairs et perpétuels.

Et quand tu n’es pas là
Je rêve que je dors je rêve que je rêve.

***

Je me suis séparé de toi
Mais l’amour me précédait encore
Et quand j’ai tendu les bras
La douleur est venue s’y faire plus amère
Tout le désert à boire

Pour me séparer de moi-même.

***

Deux poèmes de Zéno Bianu


J’espère que vous passez tous de bonnes vacances – voici deux poèmes de Zéno Bianu, poète français né en 1950, que vous pourrez retrouver dans « Infiniment proche » suivi de « Le désespoir n’existe pas », un livre paru chez Poésie-Gallimard.

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La nuit ouvre ses yeux en nous.
Rien ne retient plus le regard.
On fait corps avec le cœur.
L’onde est porteuse.
Juste à l’angle du temps.
La survie peut être célébrée.
On puise, mais avec une telle précision.

***

Je commencerai par être
un sourire
blessé
une fêlure
centrale
un tressaillement
une souveraineté
fluide
tendue
la part donnée
offerte
au vide
une salve
dans l’imprévisible
je commencerai par être
avec la peau des dents

Trois poèmes de Georges Schehadé


Vous aurez sans doute remarqué que ce blog a adopté un rythme nettement ralenti, comme vous devez vous en douter je m’accorde un peu de repos estival.
Cependant, n’hésitez pas à venir jeter un œil ici de temps en temps car je continuerai à poster sporadiquement des billets poétiques ou culturels.

Aujourd’hui je voudrais vous proposer trois poèmes de Georges Schéhadé (1905-1989), poète libanais francophone, que j’ai choisis dans le livre « Poésies » chez Poésie-Gallimard, et plus exactement dans le recueil « Le nageur d’un seul amour » qui date de 1985.

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Ce n’est pas des mots pour rien ce poème
Ce n’est pas un chant pour personne cette mélancolie
Voici l’automne et ses froides étoiles
Il reste assez de vent pour s’enfuir
L’oiseau d’Afrique demande l’heure
Mais la mer est loin comme un voyage
Et les pays se perdent dans les pays
– Ecoute à travers les ramures
Le bruit doré d’un arbre qui meurt

**

Elle marchait dans un verger
De douces syllabes tombaient des arbres
L’air n’avait plus de couleur

C’est la naissance du soir
La première fraîcheur des nids
Rêvait un peu la jeune fille
En regardant autour d’elle

Maintenant la nuit se répète à l’infini
Les arbres se cachent dans leurs feuilles
Et le silence arrive de loin

**

C’est encore une fois l’automne
Le jardin court derrière ses feuilles

Personne n’est plus là :
Les fenêtres les gens
Mais le vent

Il y a une lune oubliée
Dans le ciel comme une figure

En souvenir du bel été
A boire disait une fontaine

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Deux poèmes de Paul Eluard


J’ai trouvé ces deux poèmes dans le recueil Capitale de la douleur paru chez Poésie Gallimard et qui est paru à l’origine en 1926. Dans cette édition il est suivi du recueil L’amour la poésie.
Je publierai probablement dans les semaines qui viennent d’autres poèmes de ce livre.

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Sans rancune

Larmes des yeux, les malheurs des malheureux,
Malheurs sans intérêt et larmes sans couleurs.
Il ne demande rien, il n’est pas insensible,
Il est triste en prison et triste s’il est libre.

Il fait un triste temps, il fait une nuit noire
A ne pas mettre un aveugle dehors. Les forts
Sont assis, les faibles tiennent le pouvoir
Et le roi est debout près de la reine assise.

Sourires et soupirs, des injures pourrissent
Dans la bouche des muets et dans les yeux des lâches.
Ne prenez rien : ceci brûle, cela flambe !
Vos mains sont faites pour vos poches et vos fronts.

***

IV

Il fait toujours nuit quand je dors
Nuit supposée imaginaire
Qui ternit au réveil toutes les transparences
La nuit use la vie mes yeux que je délivre
N’ont jamais rien trouvé à leur puissance.

***