Le Piège Walt Disney de Zoran Feric

J’ai lu ce livre croate de l’auteur Zoran Feric (né en 1961) dans le cadre du mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran, un défi auquel vous aurez remarqué que je participe fidèlement chaque année.

Le Piège Walt Disney est paru en 2019 aux éditions de L’Eclisse, sous une jolie couverture et un format agréable à manier.

Il n’est, en général, pas très facile de rendre compte d’un recueil de nouvelles à cause de la diversité des histoires et des thèmes abordés, mais dans celui-ci il faut noter une grande unité de ton, un style très personnel, un regard très acéré de l’auteur sur le monde qui l’entoure.
L’humour grinçant, très noir, frôle parfois le mauvais goût mais reste suffisamment distancié pour ne pas y tomber. Comme dans cette nouvelle La Femme dans le miroir où une bague malencontreusement glissée dans un pâté donne lieu à toutes sortes d’interprétations plus ou moins effrayantes.
Nous sommes souvent déstabilisés par ces nouvelles, étonnés, bousculés, partagés entre l’amusement, l’incrédulité, et l’impression que l’auteur risque d’aller trop loin, toujours sur le fil du rasoir. Comme dans cette nouvelle Les Faux-Monnayeurs, où un camp de concentration nazi se transforme peu à peu, par d’insensibles glissements, en société capitaliste actuelle. Un parallèle pour le moins osé et transgressif – critique acerbe de notre Europe néo-libérale et mondialisée. Ou dans cette autre nouvelle Alexis Zorba, presque aussi cruelle, où un musicien de rue, clochard solitaire, devient une star de la télé-réalité au cours de scènes burlesques et presque oniriques (ou cauchemardesques !).
Pas question de raffinements psychologiques ou de problèmes métaphysiques dans ces nouvelles, nous sommes plutôt dans l’action et dans un prosaïsme assez brutal, mais qui se lit sans déplaisir.
J’ai plutôt aimé cette charge de nos sociétés contemporaines, qui ose prendre le risque d’aller trop loin, et je trouve que cet état d’esprit caustique fait du bien.

Premier livre croate que je lis, et une tentative fort intéressante !

Extrait page 173

A Amsterdam, Paris ou Rome, on donne la pièce aux musiciens de rue pour qu’ils vous régalent de mélodies inattendues. A Athènes, on leur donne pour qu’ils se taisent. C’est une ville qui, en sus de l’Acropole et des gyros, est connue pour le commerce du silence.
L’un des vendeurs les plus connus de cette rare matière première est le grec Zorba. On l’appelle ainsi car il officie dans les voitures du métro d’Athènes, en général tôt le matin, tenant sur l’épaule un radiocassette dont s’échappe un sirtaki au volume sonore insupportable. Par bonheur, la musique ne dure jamais plus d’une minute en principe avant que Zorba n’éteigne son radiocassette. Ensuite, comme s’il faisait un sermon, il explique aux voyageurs d’une voix calme qu’il voyagera avec eux en musique jusqu’au Pirée, à moins qu’ils ne consentent à lui céder quelques pièces. (…)