Des poèmes de Zéno Bianu sur John Coltrane

couverture du recueil chez Le Castor Astral

J’ai découvert ces poèmes dans le recueil « John Coltrane (Méditation) » publié chez le Castor Astral en 2012.
Zéno Bianu (né en 1950) a consacré plusieurs recueils poétiques à des musiciens du 20è siècle et particulièrement au jazz (Chet Baker, Coltrane), mais aussi au rock ou au folk (Hendrix, Bob Dylan, Carlos Santana)
John Coltrane (1926-1967) est un saxophoniste de jazz, compositeur et chef de formation musicale, un des plus révolutionnaires et des plus influents de l’histoire du jazz, représentatif de l’avant-garde des années 60. Il a joué avec tous les principaux musiciens de son temps, de Gillespie à Miles Davis en passant par Duke Ellington ou encore Charlie Parker (surnommé « Bird »). Artiste d’une grande spiritualité, sa musique témoigne de sa ferveur religieuse. Il est mort prématurément d’un cancer du foie.

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oui
j’attends que la lumière
se pose sur mes notes
comme un amant
comme un aimant
l’aimant des apparitions
là où tout palpite
au fond de l’infiniment sensible
où l’identité
n’est plus qu’un
vacillement
toutes les aubes viennent à ma bouche
toutes les aubes
respectent l’arc-en-ciel
je suis un argonaute du souffle

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rares
si rares
sont ceux qui jouent vite et
profond
trop beaucoup trop
jouent vite et vide
moi je joue vite
vite et abyssal
tout comme Bird
mais de l’intérieur
de l’impérieux tréfonds du dedans
si vous voulez

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mon saxophone est une forge
sa température s’élève
il devient rouge profond
si je le chauffe plus encore
il vire rouge clair
orangé
jaune comme le soleil
à 6000 degrés
bleu comme Sirius
à 9000 degrés
jusqu’à l’ultra-vif du violet
mon saxophone aspire
toutes les couleurs de l’arc-en-ciel
c’est un astre massif

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Naima
c’est impossible
impossible de surgir de si loin
Naima
d’écouter si profond
d’entrer à ce point dans le cœur du monde
Naima
d’entrer dans le grain de la voix
le grain de
la Voie lactée
d’entrer dans tout ce qui me noie
Naima
c’est le sang de ta voix
Naima
ma pulsation précieuse

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« Naima » de John Coltrane sur l’album Giant Steps

Deux poèmes de Zéno Bianu


J’espère que vous passez tous de bonnes vacances – voici deux poèmes de Zéno Bianu, poète français né en 1950, que vous pourrez retrouver dans « Infiniment proche » suivi de « Le désespoir n’existe pas », un livre paru chez Poésie-Gallimard.

***

La nuit ouvre ses yeux en nous.
Rien ne retient plus le regard.
On fait corps avec le cœur.
L’onde est porteuse.
Juste à l’angle du temps.
La survie peut être célébrée.
On puise, mais avec une telle précision.

***

Je commencerai par être
un sourire
blessé
une fêlure
centrale
un tressaillement
une souveraineté
fluide
tendue
la part donnée
offerte
au vide
une salve
dans l’imprévisible
je commencerai par être
avec la peau des dents

Prendre feu de Zéno Bianu et André Velter

prendre_feu Dans ce recueil, Prendre feu, écrit par Zéno Bianu et André Velter, et publié par Gallimard en 2013, j’ai choisi quelques extraits de la première partie Ce qui se veut, qui a le ton d’un manifeste.

 

Qui va là, sinon le meilleur de nous-mêmes ? Le soir s’allonge, les cloches bourdonnent au ralenti, les crotales ont des reflets cuivrés. Qui s’avance ainsi, sinon celui qui veut prendre feu ? Prendre feu sans un seul cri, sans même un murmure.

Il est temps, grand temps, le sable remonte dans les sabliers, grain après grain. Là-bas, dehors, il fait un tel bruit que l’on n’entend plus rêver les âmes des morts. Trop de casques, trop d’écrans, trop de carapaces. Où sont les grands déboussoleurs, les transperceurs d’ennui ? L’azur est peuplé d’une volée de flèches enflammées.

Voici le moment de sortir des rituels vides et de l’autosatisfaction vertueuse. Enfer ou paradis, cela se joue dans un espace de naissance infinie. Voici le moment de transformer nos démons en gardiens. Dans une justesse amoureuse de l’instant, sans relâche, nous pouvons tout remettre en jeu : nos mots, nos gestes, nos vies.

La marche ne peut être qu’ascendante. Avec l’insouciance revivifiée d’un passer outre qui, en vérité, exige de penser outre. (…)

Après avoir jeté le gant, nous avons repris la main. Et le défi d’aujourd’hui n’a plus à se soucier des défaites, des impasses, des impostures, des effets de mode qui n’ont jamais été les nôtres. Du siècle passé, il nous reste les marges singulières, les avancées foudroyantes et parfois suicidaires de quelques uns, face au laminage industriel des esprits et aux plus atroces commotions de l’histoire. Mais ces repères et ces alarmes, si rien ne peut les occulter, n’ont pas à trop baliser la route. Il est urgent de se défaire de tant d’oripeaux et d’idées, de tant de douceurs salvatrices accrochées au décor, de tant de mauvaises fortunes qui juraient d’avoir bon cœur.

Qui est là ? Qui n’est plus là ? Tout à coup, nous sortons du labyrinthe, nous changeons d’échelle, nous sommes traversés par le tempo fiévreux du duende, ce chant des origines qui résonne déjà au fin fond de l’avenir. L’art n’est rien s’il n’est pas cet appel du large. L’art n’est rien s’il cède un seul arpent de son cœur. L’art n’est rien s’il n’est pas le ferment d’une république de l’esprit. L’art n’est rien si nous oublions la raison pour laquelle Alice a suivi les entrelacs foisonnants du lapin blanc. L’art n’est rien s’il délaisse le fil bleu-rouge du Grand Jeu, entre fil d’Ariane et fil du rasoir.