Dans les ruines, un recueil de Jean-Pierre Thuillat

Dans-les-ruines-precede-de-MarmaillesDans les ruines est un recueil de poèmes paru en 2015 chez l’Arrière-Pays. Il est précédé du recueil Marmailles et suivi de Mutants. J’ai choisi trois poèmes au gré de ma lecture, au fil de ces trois recueils.
Jean-Pierre Thuillat est poète et dirige la revue Friches.

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Nous aimions la lenteur des feuilles
qui ne poussent que quand les hommes
ont le dos tourné et s’affairent
à leurs vraies tâches dérisoires.

Nous allions guetter sur les arbres
dans le printemps qui se dandine
la façon dont grandit le monde
et comment le vert vient au jour.

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Ce visage qui se dessine
au fond du puits
si pâle encore sur le miroir que le contour
en demeure aussi flou que celui du Suaire

la nuit seule saura en préciser les traits
et lui donner cette aura de lumière
d’autant mieux définie que le noir

se fera plus profond par-dessus ton épaule
en étirant son ombre au bord de la margelle
jusqu’à dissoudre le cri des pierres.

***

Dans la vitre aucune ombre
hormis celle de ce corps de femme
aux contours dessinés d’une simple caresse

mais que tu viens rechercher chaque soir
au plus profond de ton désarroi d’homme
alors même que le ciel si limpide

ne suffit plus à dicter un poème
et que la lumière pleut sur toi
avec la cruauté d’une mer déchaînée.

Jean-Pierre Thuillat

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Un poème de Pierre Dhainaut

l_annee_poetique_2009
Visage, dire « visage » au lieu d’obstacle,
les gestes étaient prêts
de la tendresse immémoriale,
il ne leur faut que des mots qui allègent,
même celui de « mort »,
aucun ne fera exception,
pas un n’a l’orgueil de se croire
définitif : les phrases vont et viennent
ou les caresses, des lèvres
sont effleurées, une haleine
en émane, presque un murmure.

Extrait de Sur le vif prodigue, Editions des Vanneaux

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J’ai trouvé ce poème dans l’anthologie poétique, L’année poétique 2009. C’est surtout le premier vers que j’aime.

L’Inadvertance d’Alain Suied

Dans le recueil L’Éveillée d’Alain Suied, publié en 2004 par les éditions Arfuyen, et presque entièrement consacré au thème de l’absence et du deuil, mon attention s’est portée plus particulièrement sur le mince recueil L’Inadvertance parce que, d’une part, ses accents sont moins sombres et surtout moins lyriques et, d’autre part, parce qu’Alain Suied semble vouloir renouer avec une forme proche de celle de la chanson.
Je donne ici les deux premiers poèmes de ce beau recueil :

1

Qui témoigne pour nos blessures ?

C’est par inadvertance que vient
l’arbre dans la terre, c’est par jeu
que la feuille naît dans l’arbre
et nul ne sait pourquoi le vent
et la pluie décident soudain
de se perdre dans ses branches.

Tu pourrais vivre sans savoir
mais qui peut vivre sans témoin ?

C’est par inadvertance que vient
la faim sous la dent, c’est par jeu
que la proie devient mâchoire
et nul ne sait pourquoi le sang
et la blessure décident soudain
de hanter les rêves de la terre.

Tu pourrais vivre sans savoir
mais qui peut vivre sans témoin ?
C’est par inadvertance que vient
la pensée dans la chair, c’est par jeu
que le fantôme revient dans le coeur
et nul ne sait pourquoi la mémoire
et la justice décident soudain
de témoigner pour nos blessures.

 

2

Qui porte mon visage ?
Est-ce moi ? Est-ce toi ?
Mémoire – tel est ton nom, visage !

Le visage est lourd, le visage est léger
des générations de silence
des gouffres traversés
des rires et des douleurs
le visage ne sait que refléter
la lumière d’un espace inconnu
oublié ou futur
le visage est tout ce qui n’est pas moi
le visage aux sept portes
ouvre sur l’inconnu du monde.

Qui invente mon visage ?
Est-ce toi ? Est-ce moi ?
Visage – tel est ton lieu, mémoire !

L’inatteignable : tel est le visage.
Et comme l’horizon, il brille
presque dénué de sens
nu, premier, natal.

(…)