Trains étroitement surveillés de Bohumil Hrabal

Couverture chez Folio

Dans le cadre du Mois de L’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran je vous propose de nous pencher sur ce roman de l’un des principaux écrivains Tchèques du 20ème siècle, Bohumil Hrabal. J’avais déjà lu de lui « une trop bruyante solitude » il y a quelques années et j’avais envie, depuis ce moment, de regoûter au style de cet auteur, qui m’avait plu, même si certains aspects de l’histoire m’avaient laissée un peu perplexe. Et la découverte de ce Folio dans une boîte à livres de mon quartier m’en a fourni l’occasion.

Note sur Hrabal

Né en 1914 à Brno. Il fait son droit à Prague, en 1939, mais les Allemands ayant fermé les universités tchèques, il n’obtiendra son diplôme qu’en 1946. Il n’exercera d’ailleurs jamais le métier de juriste. Il est successivement clerc de notaire, magasinier, employé de chemins de fer, courtier d’assurance, commis voyageur, ouvrier dans une aciérie, emballeur de vieux papiers et figurant au théâtre.
Il publie en 1963 son premier livre, Une perle dans le fond et, tout de suite, on voit en lui un grand écrivain. Ses livres suivants confirmèrent sa réputation, en particulier Trains étroitement surveillés (1965) qui inspira le film éponyme de 1966, réalisé par Menzel, qui reçut l’Oscar du meilleur film étranger.
Ayant dû subir la censure et les attaques du pouvoir tchèque, il est ensuite interdit de publication entre 1970 et 1976 puis, à nouveau, entre 1982 et 1985, sous la dictature communiste de son pays qui l’accuse de « grossièreté et pornographie ».
Il est mort en 1997.

Présentation de l’histoire par l’éditeur

Une petite gare de Bohême pendant la guerre. Un stagiaire tente de s’ouvrir les veines par chagrin d’amour. L’adjoint du chef de gare profite d’une garde de nuit pour couvrir de tampons les fesses d’une jolie télégraphiste. Mais il y a aussi l’héroïsme, le sacrifice, la résistance. Dans un pays qui a donné tant de richesses à la littérature mondiale, Hrabal est un des plus grands.

Mon Avis

On ne peut pas s’attendre à ce qu’un livre sur la Seconde guerre mondiale et la Résistance Tchèque contre les Nazis soit un « feel-good » ou une lecture particulièrement douce. Mais, là, j’ai trouvé que c’était tout de même assez rude et que le niveau de violence était parfois difficile à encaisser. De ce point de vue, les dernières pages du livre sont éprouvantes, et à déconseiller aux âmes sensibles.
Cette brutalité et cette cruauté s’expriment également dans quelques scènes de sexe (pas toutes) et on ne peut vraiment pas dire que la vision de l’amour par Hrabal soit romantique ou courtoise – c’est même exactement le contraire. Les choses sont faites crûment et sans ambages.
Certes, il y a une brève histoire d’amour entre une jeune fille et le héros, qui pourrait passer au début pour délicate et sentimentale, mais ça dégénère rapidement et aboutit à une scène de suicide sanguinolente.
Cependant, la description de la vie des employés de cette gare, des petits fonctionnaires qui ont tous leur tempérament particulier et leur côté pittoresque, chacun à sa façon, m’a paru assez poétique, et même par instants humoristique. Ainsi, quand le jeune héros compare la coiffure du chef de gare à une ogive gothique, et d’autres passages de ce style, qui m’ont fait un peu sourire.
L’écriture de Hrabal m’a paru tout à fait remarquable, avec beaucoup d’images et de métaphores, et, par la seule force de son style il réussit à donner une dimension quasi onirique à des réalités triviales et peu ragoûtantes, il transfigure cette réalité par ses mots. C’est vraiment ce que j’ai le plus apprécié et admiré dans ce roman. Autre point positif : c’est une histoire forte, riche en événements étonnants et en drames inattendus, et on ne s’ennuie pas du tout.
Un roman dur, violent, servi par une très belle écriture.

Un Extrait Page 14-15

(…) Mon grand-père, pour ne pas être en reste avec l’arrière-grand-père Lucas, était hypnotiseur ; il travaillait dans des cirques de campagne et toute la ville voyait dans cette manie d’hypnotiser les gens la preuve qu’il faisait de son mieux pour ne rien faire. Mais en mars, quand les Allemands franchirent si brutalement la frontière pour occuper tout le pays et marchèrent sur Prague, seul mon grand-père s’avança à leur rencontre, seul mon grand-père alla au-devant des Allemands pour leur barrer la route en les hypnotisant, pour arrêter les tanks en marche avec la force de la pensée. Donc grand-père s’avançait, les yeux fixés sur le premier tank qui conduisait l’avant-garde de leurs armées motorisées. Dans la tourelle de ce tank se tenait un soldat du Reich, son buste dépassant jusqu’à la ceinture, coiffé d’un béret noir avec tête de mort et tibias croisés, et grand-père continuait d’avancer droit sur ce tank, il avait les bras tendus et par les yeux il injectait aux Allemands sa pensée, faites demi-tour et retournez d’où vous venez… (…)

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Logo du défi

Qui a tué mon père, d’Edouard Louis

J’ai lu ce livre car il m’a été prêté par une amie qui lit volontiers de la littérature engagée et qui connait assez bien mes goûts pour me conseiller judicieusement.
J’avais entendu parler d’Edouard Louis, surtout au moment de la parution d’Eddy Bellegueule, mais je n’avais encore jamais rien lu de lui.
Ce livre autobiographique est un portrait d’homme, le père d’Edouard Louis, qui a aujourd’hui une cinquantaine d’années et ne peut plus travailler après plusieurs décennies passées à l’usine en tant qu’ouvrier.
Edouard Louis présente son père comme un homme violent, dur, injuste, qui l’a souvent maltraité mais il montre aussi ses bons côtés, les bons moments qu’ils ont parfois passés ensemble. Il évoque les sentiments ambivalents qu’il lui porte : il a longtemps fait croire à son entourage qu’il détestait son père alors qu’en réalité il l’aimait et il se demande pourquoi nous avons souvent honte d’aimer nos parents.
A la fin du livre, il accuse les différents gouvernements, de gauche et de droite, qui se sont succédés depuis vingt ans et qui n’ont eu de cesse de faire reculer les acquis sociaux et de détériorer les conditions de vie des ouvriers et des pauvres, ce qui a littéralement démoli son père physiquement, au point qu’il risque de mourir à tout instant d’un arrêt cardiaque ou respiratoire.

Mon avis : C’est un livre assez fort, qui ne recule pas devant certains clichés (une certaine vision de la classe ouvrière, brutale, grossière, homophobe et partisane de l’extrême-droite) mais qui a l’avantage de s’exprimer avec une franche indignation et un souci de réalisme indéniable. On retrouve les préoccupations sociologiques et politiques qui caractérisent certaines autofictions en vogue ces derniers temps dans la littérature. J’ai trouvé par exemple une certaine parenté avec La Place d’Annie Ernaux, qui parlait aussi de son père ouvrier.
La volonté de dénoncer les hommes politiques, nommément cités, dans un ouvrage littéraire, est originale et participe toujours du même souci d’ancrer cet homme dans un contexte historique bien précis et de nous le montrer non seulement comme un père violent et abusif, mais surtout comme une victime que la société à broyée.

Un livre qui se lit rapidement, sans déplaisir, et qui fait oeuvre utile en abordant des sujets d’actualité. Mais un livre pas du tout poétique !

Red le démon, de Gilbert Sorrentino

J’ai eu envie de lire ce roman américain de Gilbert Sorrentino car Goran, du blog Des livres et des films, lui avait consacré une critique enthousiaste. De plus, c’était une bonne occasion de découvrir un peu mieux la littérature américaine, que je connais mal.
Un petit résumé de l’histoire :
Red est un garçon de douze ans, plutôt mauvais élève et obsédé par les filles, qui vit avec sa mère divorcée chez son pépé et surtout son horrible mémé dont il est le souffre-douleur, et qui prend tous les prétextes possibles pour le battre et le maltraiter. Cette Mémé détestée – à la fois raciste, médisante, pétrie de mauvaise foi – ne réussit pourtant pas à se faire obéir par Red – qui n’en fait qu’à sa tête.

Mon avis :
Bien que tous les personnages de ce livre soient antipathiques, y compris Red qui montre souvent une cruauté gratuite insupportable, ce roman vaut surtout par son style énergique, truculent, voire outrancier, qui regorge de trouvailles intéressantes. Ainsi, dans un des chapitres, on nous expose les rédactions de Red pour l’école, avec ses fautes d’orthographe et de grammaire, et ses récits pittoresques qui nous feraient presque rire s’ils n’étaient pas si empreints de violence et de détresse. On comprend en tout cas que la violence de la Mémé déteint sur le caractère de son petit fils et qu’il finit par la dépasser dans ce domaine.
Un roman très très noir, qui ne plaira sans doute pas à tout le monde, et qui fera certainement frémir les âmes sensibles …

Le Scorpion de Paul Bowles


Le scorpion est un recueil de treize nouvelles, dont les histoires se déroulent soit au Maghreb soit en Amérique Latine (Cuba, Caraïbes, jungles) et qui mettent presque toutes en scène l’incompréhension mutuelle entre un voyageur blanc, occidental, et les indigènes, arabes ou indiens, avec leurs cultures et coutumes qu’ils entendent préserver. Mais ces histoires ne sont jamais ni démonstratives ni manichéennes, et l’auteur examine ses personnages avec un regard froid et distant, sans prendre parti pour les uns ou les autres, comme si l’essentiel était de captiver le lecteur par un récit surprenant, et non pas de le convaincre de telle ou telle idée. Et il faut bien reconnaître que Paul Bowles ne cherche pas à rendre ses personnages sympathiques, bien au contraire, les blancs cherchent surtout à assouvir telle ou telle passion égoïste et essayent de corrompre les indigènes, tandis que ces derniers sont rusés, roublards, et volontiers violents.
Il y a d’ailleurs des scènes d’une cruauté insoutenable dans ce livre, et d’autant plus saisissantes qu’elles arrivent sans prévenir, qui font vraiment froid dans le dos mais ne durent pas très longtemps.
Il y a aussi des moments humoristiques, mais c’est un humour à froid, grinçant, qui semble préparer des événements plus inquiétants, comme dans la nouvelle Le Pasteur Dowe à Takaté, où un pasteur missionnaire essaye d’attirer les indigènes vers la religion chrétienne en leur passant à la messe des disques de jazz qu’ils adorent.
Beaucoup de nouvelles savent distiller un grand suspense, et paraissent très mystérieuses, ce qui tient le lecteur en haleine et fait travailler son imagination : à la fin de ces nouvelles, les principaux mystères sont éclaircis mais il reste encore quelques questions sans réponse, ce que j’ai beaucoup apprécié car ça pousse à se creuser la tête.
J’ai admiré également l’écriture très maîtrisée (et, en l’occurrence, la traduction de Chantal Mairot), et les descriptions très poétiques de paysages, comme par exemple dans la nouvelle La Vallée Circulaire, un conte fantastique particulièrement étrange et beau.

Paul Bowles est un écrivain américain, né en 1910, mort en 1999, également compositeur, qui fut ami de Gertrude Stein, et passa une grande partie de sa vie au Maroc.

Le grand cahier d’Agota Kristof

J’ai longtemps hésité avant de me décider à écrire un article sur ce livre, d’une part parce que je ne l’ai pas aimé, et d’autre part parce qu’il ne m’inspirait aucune espèce d’idée. Et c’est même je crois ce que je n’ai pas aimé dans ce livre : il ne s’en dégage aucune réflexion sur le monde ou sur la vie.
Ce n’est qu’un récit, qui se veut horrifique : on est en temps de guerre (une guerre qui n’est pas déterminée historiquement ou géographiquement), ce qui est le prétexte à quelques tueries et à quelques viols. Les gens sont laids, méchants, hypocrites, voleurs, menteurs. Pédophilie, zoophilie, sado-masochisme semblent des pratiques courantes.
On se dit que l’auteur veut simplement nous montrer l’atrocité de la guerre et la monstruosité de l’humanité mais le trait est tellement appuyé et souligné qu’on finit par être un peu fatigué par cette histoire.
Voltaire, dans Candide, nous avait déjà prouvé que tout n’était pas pour le mieux dans le meilleur des mondes, mais il y avait du moins une portée philosophique, qui m’a semblé absente ici.
Sur le versant positif, ce livre est extrêmement bien écrit, dans un style très concis, très froid, qui était à mon avis le seul possible étant donnée la teneur de l’histoire.
J’ai lu d’autres critiques du Grand Cahier sur d’autres blog, et l’un d’eux parlait de l’humour (noir) de ce livre : de mon côté je n’ai absolument vu aucune once de drôlerie et si j’ai trouvé une caractéristique qui pourrait définir le ton de ce roman ce serait plutôt le sordide.