Le Mal de Vivre de Barbara

Ça ne prévient pas quand ça arrive
Ça vient de loin
Ça c’est promené de rive en rive
La gueule en coin
Et puis un matin, au réveil
C’est presque rien
Mais c’est là, ça vous ensommeille
Au creux des reins


Le mal de vivre
Le mal de vivre
Qu’il faut bien vivre
Vaille que vivre


On peut le mettre en bandoulière
Ou comme un bijou à la main
Comme une fleur en boutonnière
Ou juste à la pointe du sein
C’est pas forcément la misère
C’est pas Valmy, c’est pas Verdun
Mais c’est des larmes aux paupières
Au jour qui meurt, au jour qui vient


Le mal de vivre
Le mal de vivre
Qu’il faut bien vivre
Vaille que vivre


Qu’on soit de Rome ou d’Amérique
Qu’on soit de Londres ou de Pékin
Qu’on soit d’Egypte ou bien d’Afrique
Ou de la porte Saint-Martin
On fait tous la même prière
On fait tous le même chemin
Qu’il est long lorsqu’il faut le faire
Avec son mal au creux des reins


Ils ont beau vouloir nous comprendre
Ceux qui nous viennent les mains nues
Nous ne voulons plus les entendre
On ne peut pas, on n’en peut plus
Et tous seuls dans le silence
D’une nuit qui n’en finit plus
Voilà que soudain on y pense
À ceux qui n’en sont pas revenus

Du mal de vivre
Leur mal de vivre
Qu’ils devaient vivre
Vaille que vivre


Et sans prévenir, ça arrive
Ça vient de loin
Ça c’est promené de rive en rive
Le rire en coin
Et puis un matin, au réveil
C’est presque rien
Mais c’est là, ça vous émerveille
Au creux des reins


La joie de vivre
La joie de vivre
Oh, viens la vivre
Ta joie de vivre

Cet article s’inscrit dans le cadre de mon mois thématique sur la maladie psychique. Ici je pensais bien sûr à la dépression, à l’anxiété.

Deux Poèmes d’Emily Jane Brontë

couverture du recueil chez Poésie Gallimard

Emily Jane Brontë (1818-1848), sœur de Charlotte et d’Anne Brontë, est connue pour son grand roman romantique « Hurlevent » mais aussi pour ses poèmes, dont je vous propose la lecture de deux d’entre eux qui m’ont touchée.
Les œuvres poétiques d’Emily Brontë ont été écrites entre 1836 et 1846 et publiées de façon parcellaire et en partie posthume entre 1845 et 1850 par sa soeur Charlotte.
J’ai extrait ces deux poésies du recueil « Poèmes » publié en bilingue chez Poésie-Gallimard.

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Je suis le seul être ici-bas dont ne s’enquiert

Je suis le seul être ici-bas dont ne s’enquiert
Nulle langue, pour qui nul œil n’aurait de pleurs ;
Jamais je n’ai fait naître une triste pensée,
Un sourire de joie depuis que je suis née.

En de secrets plaisirs, en de secrètes larmes,
Cette changeante vie s’est écoulée furtive,
Autant privée d’amis après dix-huit années,
Oui, solitaire autant qu’au jour de ma naissance.

Il fut jadis un temps que je ne puis cacher,
Il fut jadis un temps où c’était chose amère,
Où mon âme en détresse oubliait sa fierté
Dans son ardent désir d’être aimée en ce monde.

Cela, c’était encore aux premières lueurs
De sentiments depuis par le souci domptés ;
Comme il y a longtemps qu’ils sont morts ! A cette heure,
A peine je puis croire qu’ils ont existé.

D’abord fondit l’espoir de la jeunesse, puis
De l’imagination s’évanouit l’arc-en-ciel,
Enfin m’apprit l’expérience que jamais
La vérité n’a crû dans le cœur d’un mortel.

Ce fut cruel, déjà, de penser que les hommes
Etaient tous creux et serviles et insincères,
Mais pire, ayant confiance dans mon propre cœur,
D’y déceler la même corruption à l’œuvre.

17 mai 1837

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Mon plus grand bonheur c’est qu’au loin

Mon plus grand bonheur, c’est qu’au loin
Mon âme fuie sa demeure d’argile,
Par une nuit qu’il vente, que la lune est claire,
Que l’oeil peut parcourir des mondes de lumière –

Que je ne suis plus, qu’il n’est rien –
Terre ni mer ni ciel sans nuages –
Hormis un esprit en voyage
Dans l’immensité infinie.

Février ou Mars 1838

EMILY BRONTE

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Une lettre-poème de Marie Desmaretz

couverture du recueil de Marie Desmaretz

Ce texte de Marie Desmaretz est extrait du livre Les lettres-poèmes de Marie publié en 2017 aux éditions du Petit Pavé, dans la collection Le Semainier dirigée par Jean Hourlier. Ces lettres-poèmes adressées par Marie Desmaretz à ses amis poètes sont de beaux témoignages d’amitié et de poésie mêlées.
Comme l’écrit Jean Chatard en préface : « Chaque texte est un élan, élan d’une artiste pour ses nombreux amis. Chaque dédicataire de lettre-poème se trouve concerné au plus haut point. Au niveau de l’écrit et à celui, plus rare, de l’amitié. En quelques lignes, Marie pénètre dans l’intime de chacun et y séjourne durablement. (…)  »

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page 17

Lettre-poème à Jean Chatard

A l’ami Jean, ces confidences tristes
parce que je n’en peux plus de l’hiver

Mai dans son soleil à quatre sous
Les muguets à la peine fripés de vent
Une mouette égarée (son cri) quand j’espère l’hirondelle (ses coups de ciseaux retaillant un ciel plus juste) Des mots qui fanent au bord des prières
Un arbre – comme un chien – seul dans la fenêtre

Mon bel hier est tombé comme un sac et me voilà maintenant si petite – Jean –
si petite sous la lampe
Avec l’herbier des chagrins ouvert sur la table
avec de grands morceaux d’hiver qui vieillissent
mes épaules et du vide tout autour du vide
qui parle une langue pauvre

Me voilà maintenant si petite et tellement
ignorante du geste qui sauve
Je ne sais plus comment on fait de l’été
comment on fait de l’intense
J’ai oublié l’heure des fruits l’heure des femmes
la lumière

Dans mes fonds de mémoire je cherche souvent
ce que j’ai perdu

Parfois je retrouve un bout d’avril à peau d’iris
un poème où j’ai demeuré
quelques paillettes d’insouciance…

Mais très vite le ciel tourne court se dérobe
m’abandonne

Et après vois-tu Jean
il fait encore plus froid.

Mai 2013

Deux poèmes d’amour de Louisa Siefert

Ces deux poèmes sont extraits de l’anthologie Quand les femmes parlent d’amour, établie par Françoise Chandernagor, et parue chez Points (Le Cherche Midi) en 2016.

Louisa Siefert (1845-1877) est une poète française que Rimbaud et Hugo ont admirée. De santé très fragile, elle est morte à 32 ans.

PANTOUM

Au clair soleil de la jeunesse,
Pauvre enfant d’été, moi j’ai cru.
– Est-il sûr qu’un jour tout renaisse
Après que tout a disparu ?

Pauvre enfant d’été, moi j’ai cru !
Et tout manque où ma main s’appuie.
Après que tout a disparu,
Je regarde tomber la pluie.

Et tout manque où ma main s’appuie.
Hélas ! les beaux jours ne sont plus.
Je regarde tomber la pluie.
Vraiment, j’ai vingt ans révolus.

***

Rentrez dans vos cartons

Rentrez dans vos cartons, robe, rubans, résille !
Rentrez, je ne suis plus l’heureuse jeune fille
Que vous avez connue en de plus anciens jours.
Je ne suis plus coquette, ô mes pauvres atours !
Laissez-moi ma cornette et ma robe de chambre,
Laissez-moi les porter jusqu’au mois de décembre ;
Leur timide couleur n’offense point mes yeux :
C’est comme un deuil bien humble et bien silencieux,
Qui m’adoucit un peu les réalités dures.
Allez-vous-en au loin, allez-vous-en, parures !
Avec vous je sens trop qu’il ne reviendra plus,
Celui pour qui j’ai pris tant de soins superflus !

Automne d’Albert Samain

automne Ce poème est un des plus célèbres de son auteur, Albert Samain (1858 – 1900), délicat poète symboliste qui a souvent évoqué l’amour et les atmosphères en demies teintes de l’automne et de la nostalgie.

 

AUTOMNE

A pas lents, et suivis du chien de la maison,
Nous refaisons la route à présent trop connue.
Un pâle automne saigne au fond de l’avenue
Et des femmes en deuil passent à l’horizon.

Comme dans un préau d’hospice ou de prison,
L’air est calme et d’une tristesse contenue ;
Et chaque feuille d’or tombe, l’heure venue,
Ainsi qu’un souvenir, lente, sur le gazon.

Le silence entre nous marche … Cœurs de mensonges,
Chacun, las du voyage, et mûr pour d’autres songes,
Rêve égoïstement de retourner au port.

Mais les bois ont, ce soir, tant de mélancolie
Que notre cœur s’émeut à son tour et s’oublie
A parler du passé, sous le ciel qui s’endort,

Doucement, à mi-voix, comme d’un enfant mort …

***

Automne est extrait du recueil Au jardin de l’infante qui date de 1893.