Quelques tanka de Muriel Carminati

J’ai trouvé ces tanka dans le n°126 de la revue Friches, de l’hiver 2017.
Le tanka est une forme poétique japonaise, ancêtre du haiku, se compose d’un tercet de 5-7-5 syllabes puis d’un distique de 7.

Les eucalyptus
étirent leurs beaux bras blancs
avec volupté
leur écorce les grattait
ils se sont déshabillés

***

Prévenant ses bêtes
qu’il leur apporte de l’eau
le berger sourit
de les voir qui dégringolent
comme une averse d’été

***

Plouf plouf et replouf
elles évoluent gaiement
tout à leur caprice
grenouilles de bénitier
surtout pas coassent-elles

***

Enfant mécontent
il prend le ciel à témoin
je suis grand dit-il
et je peux nager tout seul
il s’échappe et boit la tasse

***

Plage désertée
on entendait des galops
et des cris d’enfants
il n’y a pas si longtemps
seul le fracas de la vague

***

Non jamais le vent
ne dira tout ce qu’il sait
très malin le vent
faisant mine d’éventer
des secrets très bien gardés

***

Je profite de cet article pour vous souhaiter à tous de Joyeuses Fêtes de Pâques, sans trop de poissons et avec raisonnablement de chocolats !

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L’anniversaire de la Salade, un livre de Tawara Machi

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Quatrième de Couverture :
Lorsque Tawara Machi, modeste professeur de littérature au lycée de Kanagawa, fait paraître en 1987 L’anniversaire de la salade, elle n’a sans doute aucune idée du phénoménal succès que va connaître son recueil de poèmes. Il révolutionne pourtant le genre du tanka, la forme de poésie la plus ancienne et la plus sophistiquée de la tradition japonaise. Tout en préservant les qualités propres au tanka, concision, pouvoir d’évocation, musicalité, Tawara Machi y raconte les menus événements de sa vie de jeune femme d’une vingtaine d’années – la musique, la mer, les voyages, la cuisine, le base-ball, l’amour -, y introduit un langage familier, des bribes de conversation, des icônes du monde moderne. Célèbre du jour au lendemain, elle va recevoir plus de deux-cents mille tankas, envoyés par des lecteurs de tout âge et de tout milieu, dont ses poèmes ont profondément touché le cœur.
A ce jour, l’anniversaire de la salade s’est vendu à plus de huit millions d’exemplaires dans le monde. La fraîcheur et la grâce de ses poèmes, où se révèle, comme par surprise, la beauté de chaque moment intensément vécu, résonnent en chacun de nous.

Mon avis :

J’ai été très étonnée d’apprendre que ce recueil de poèmes s’était vendu à trois millions d’exemplaires au Japon car, en le lisant, j’ai trouvé beaucoup de ces poèmes d’une grande platitude, sans beaucoup de recherche d’images ou d’idées. Je suppose que cet immense succès provient de l’atmosphère « moderne » de ces poèmes, où beaucoup d’adolescents et de jeunes adultes ont sans doute reconnu leur vie et leurs petits soucis quotidiens.
Je n’ai pu m’empêcher, à la lecture de ces tankas, de les comparer à ceux de Yosano Akiko et à ceux des dames de la Cour de Heian, auxquels j’avais consacré des articles peu après la création de ce blog, et il est clair que les tankas de Tawara Machi, à quelques exceptions près, ne gagnent pas à la comparaison car ils semblent manquer de tenue du point de vue de la forme et de consistance du point de vue du fond.
Je pense malgré tout que, pour bien juger de ces tankas, il faudrait pouvoir les lire dans leur langue originelle, car je suppose que les tankas perdent beaucoup de leur musicalité et de leur rythme lorsqu’ils sont traduits dans une langue européenne, où le nombre de syllabes se perd et ne respecte plus le fameux rythme 7-5-7–7-7 tellement particulier.

J’ai relevé dans ce livre quelques tankas qui m’ont plu, et dont je vous propose la lecture :

Vers la pluie qui s’est mise à tomber
je lève la tête et soudain dans cette posture
je réclame des lèvres

C’est pour moi qu’en ouvrant des huîtres ton doigt
légèrement se teinte de la couleur
du sang ! Adorable

Le comprendre, mais pourquoi ? est le rôle
de la femme … D’amour seul
un être humain ne peut vivre

Soir du premier baiser ! Quand j’y repense
d’un coup sec je referme
mon journal intime

Ils ne fleurissent ni ne perdent leurs fleurs
tournés vers le ciel les poteaux télégraphiques
sur qui souffle le vent du printemps

« Te voilà encore à composer
des poèmes d’amour ? » mi-amusé
mi-inquiet

Cette lettre déborde d’amour mais cet amour
cachet de la poste faisant foi
est l’amour du jour

Quand j’ai fini d’écrire et collé mon timbre
tout aussitôt commence ce temps
où j’attends la réponse

***

L’anniversaire de la salade était paru aux éditions Philippe Picquier en 2008.

Cheveux emmêlés de Yosano Akiko

akiko_cheveux_emmelesEn 1901, Yosano Akiko a vingt-trois ans et elle fait paraître ce recueil de tanka sur le thème de la passion amoureuse, dans un style plein de fougue et de lyrisme, qui est alors très nouveau dans la littérature japonaise.
Yosano Akiko a en effet rencontré l’année précédente Yosano Tekkan, un poète, qui est devenu son amant et qui sera bientôt son mari.

J’ai choisi de présenter aujourd’hui une partie seulement du recueil, je présenterai l’autre moitié dans un deuxième article.

Si pour l’éprouver,
Vous tentiez de toucher à
Des lèvres jeunes,
Vous verriez combien est froide
La rosée des lotus blancs !

J’ai encore douté :
Avec le visage aimé
Tant de ressemblance !
Comme vous vous jouez de moi,
Dieux espiègles de l’amour !

De la chambre d’à-côté
Jusqu’à moi de temps en temps
S’échappait ton souffle
La même nuit je fis le rêve
De brassées de pruniers blancs.

Ramassant la Bible
Que j’avais lancée hier
Dans les profondeurs
Enfant perdue me voilà
Les yeux en larmes vers le ciel

Vous le voyageur,
Pardonnez-moi je vous prie
Ces rêves si minces,
Ces rêves si verts encore
Que je ne sais que vous dire

Ni mot ni poème
A qui je désire confier
Mes pensées profondes
En ce jour en cet instant,
Seul de mon cœur à ton coeur

En définitive
Ce n’était pas des chimères
Que nos illusions
A quel moment la lumière
S’est-elle éteinte, le sais-tu ?

Délicat et blanc
Le voile de ton vêtement,
Si brillant le feu
Qui luit au coin de tes yeux !
Je te maudis mon amant !

Dans les tons de mauve,
Du monde de mon amour
Voici l’aurore ;
Favorable le vent souffle
Sur le parfum de nos mains
Cheveux emmêlés avait paru en 2010 aux éditions Les belles lettres.