Un beau ténébreux de Julien Gracq

gracq_beau_tenebreuxL’histoire racontée par ce roman tient finalement à assez peu de choses : plusieurs personnages, plutôt jeunes et beaux, réunis fortuitement à l’Hôtel des Vagues lors de vacances au bord de la mer, sont à la fois attirés et déstabilisés par le charisme d’un riche vacancier, nommé Allan, qui semble avoir de ténébreux desseins. Ces personnages prolongent leur séjour jusqu’à l’automne, comme fascinés, et en même temps effrayés, par ce qui est en train de se jouer.
Davantage que l’histoire, il me semble que c’est une certaine atmosphère d’attente et même de nervosité qui est captivante dans ce livre, étayée par de longues descriptions de la nature et surtout de la mer, comme un miroir de l’état d’âme des personnages et peut-être même du destin qui doit frapper l’un d’entre eux.
Le style est magnifique, très recherché et très travaillé, je dirais même poétique (dans le vrai sens du terme), y compris dans les dialogues qui, pour cette raison, peuvent paraître de prime abord précieux et peu naturels, mais qui sont en tout cas emprunts d’une grande subtilité.
Le raffinement est en effet ce qui me semble le mieux caractériser ce roman, aussi bien dans la manière de ciseler les phrases, que dans le mode d’expression des personnages, voire dans leur psychologie. Il m’a semblé par moments que cette recherche de raffinement et de subtilité était un peu excessive mais cette impression s’est atténuée au fur et à mesure que j’avançais dans ma lecture.
Un détail, par contre, m’a paru assez désagréable : Julien Gracq se croit obligé de mettre en italique tous les mots qui lui paraissent importants – et il peut y en avoir jusqu’à deux ou trois par paragraphe – ce qui, à la longue, devient pénible et rend la lecture beaucoup moins fluide.
Les dernières pages du livre, en revanche, m’ont semblé très fortes et très intelligentes, et je dirais même : d’autant plus fortes que cette fin était attendue depuis longtemps, mais là les dialogues sont vraiment lumineux et le roman révèle toute sa substance et sa profondeur.

Finalement, je ne saurais pas dire si j’ai aimé ou non Un beau ténébreux mais ce livre m’a donné le sentiment d’être une œuvre rare, un objet précieux et artistique.
A lire absolument si on est un fanatique du beau style !

Je veux me divertir de Pierre Michon

michon_watteauCe petit livre est une sorte de fantaisie autour de la vie et de la personnalité du peintre Watteau. L’histoire se passe donc au 18è siècle : le narrateur est un prêtre que Watteau aborde un jour en lui demandant de servir de modèle pour l’un de ses tableaux (le célèbre Pierrot), ce qui marque le début d’une amitié entre les deux hommes.
Watteau est présenté, tout au long de cette nouvelle, comme un personnage assez inconsistant, essentiellement préoccupé par les femmes et par l’argent, et terriblement vaniteux – j’ignore tout à fait si ce portrait est fidèle à la vérité historique et si Pierre Michon s’est vraiment documenté sur Watteau mais en tout cas je n’ai pas été convaincue et j’ai eu franchement des doutes sur ce portrait qui m’a paru à la fois trop flou, trop superficiel, et surtout trop simple … Je n’ai pas eu l’impression non plus d’être transportée au 18è siècle car, malgré l’abondance de perruques et de falbalas, on ne perd jamais de vue que ce livre a été écrit par un homme de notre époque.
Il y a une scène très énigmatique vers la moitié du livre (j’ai cru comprendre que c’était une scène de viol mais ce n’est pas clair du tout) dont j’ai pensé pendant un bon moment qu’elle allait donner plus d’épaisseur à cette histoire et qu’elle allait révéler des aspects plus sombres dans le caractère de Watteau, mais en fait pas du tout : l’énigme n’est jamais éclaircie, rien de particulier ne se passe, et le lecteur reste sur sa faim.
Les réflexions sur la peinture ne m’ont pas convaincue non plus car ce ne sont pas celles de Watteau mais celles de Pierre Michon, là encore sur l’art de Watteau on n’apprend rien sinon qu’il travaille par « petites touches », ce qui est plutôt limité, et ne révèle pas un grand intérêt pour la peinture de la part de l’auteur.
Reste le style de Pierre Michon, qui est, comme toujours, très bien ciselé et ne peut susciter que l’admiration, mais je n’ai pas trouvé, ici, que le style réussissait à rendre ce livre suffisamment intéressant pour être conseillé à la lecture.
Déception, donc.
Dommage, car j’aurais aimé commencer 2014 sur une note plus enthousiasmante – ce sera sans doute le cas pour mes prochains articles !

Ecrire de Marguerite Duras

ecrire Quand j’ai acheté Ecrire de Marguerite Duras, je me souvenais d’avoir lu Moderato cantabile il y a une dizaine d’années et j’en avais gardé une sensation de vide et, en même temps, une impression d’envoûtement qui tenait uniquement à son style. En bref, je me souvenais d’un phrasé vide. C’est la même sensation que j’ai éprouvée en lisant Ecrire : des phrases pleines de volutes et de respirations, un mouvement, un rythme qui m’emporte, mais rien qui pourrait servir de nourriture à l’esprit. Ou plutôt : presque rien, car de temps en temps on voit tout de même jaillir une étincelle.

Parmi ces étincelles, en voici deux qui m’ont touchée :

C’est curieux un écrivain. C’est une contradiction et aussi un non-sens. Ecrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. C’est reposant un écrivain, souvent, ça écoute beaucoup. Ca ne parle pas beaucoup parce que c’est impossible de parler à quelqu’un d’un livre qu’on a écrit et surtout d’un livre qu’on est en train d’écrire. C’est impossible. C’est à l’opposé du cinéma, à l’opposé du théâtre, et autres spectacles. C’est à l’opposé de toutes les lectures. C’est le plus difficile de tout. C’est le pire. Parce qu’un livre c’est l’inconnu, c’est la nuit, c’est clos, c’est ça. C’est le livre qui avance, qui grandit, qui avance dans les directions qu’on croyait avoir explorées, qui avance vers sa propre destinée et celle de son auteur, alors anéanti par sa publication : sa séparation d’avec lui, le livre rêvé, comme l’enfant dernier-né, toujours le plus aimé.

Je crois que c’est ça que je reproche aux livres, en général, c’est qu’ils ne sont pas libres. On le voit à travers l’écriture : ils sont fabriqués, ils sont organisés, réglementés, conformes on dirait. Une fonction de révision que l’écrivain a très souvent envers lui-même. L’écrivain, alors il devient son propre flic. J’entends par là la recherche de la bonne forme, c’est-à-dire de la forme la plus courante, la plus claire et la plus inoffensive. Il y a encore des générations mortes qui font des livres pudibonds. Même des jeunes : des livres charmants, sans prolongement aucun, sans nuit. Sans silence. Autrement dit : sans véritable auteur. Des livres de jour, de passe-temps, de voyage. Mais pas des livres qui s’incrustent dans la pensée et qui disent le deuil noir de toute vie, le lieu commun de toute pensée.

J’ajoute, pour le lecteur éventuellement intéressé, qu’on chercherait vainement dans Ecrire des explications sur « comment écrire » ou même « pourquoi écrire » – On n’est pas ici face à un auteur qui aime expliquer quoi que ce soit.