Deux poèmes de Jacques Charpentreau

Couverture du recueil

Couverture du recueil


Jacques Charpentreau (1928-2016) est un poète important qui a beaucoup œuvré en faveur des jeunes poètes et qui a dirigé La Maison de Poésie et la revue poétique Le Coin de Table avec ferveur et énergie.
J’avais eu l’occasion de parler sur ce blog de deux de ses recueils de poèmes, dont le beau Un si profond silence, qui restera son dernier livre.
J’ai choisi aujourd’hui, en témoignage de mon estime pour lui et aussi pour saluer sa mémoire, de publier deux poèmes de lui que j’aime beaucoup :

Furtif passage d’un oiseau
Vers quelles terres étrangères,
Ciels changeants au miroir des eaux
Dentelle rousse des fougères.

Le soir tisse son fin réseau
Autour des heures passagères,
Avant la Parque aux noirs ciseaux
Envolez-vous ombres légères.

Est-ce moi qui vous rêve
– Ou m’avez-vous rêvé ?

**

Le Soir

Ni chien ni loup le crépuscule
Estompe le dernier décor
C’est l’heure des jeteurs de sorts
Et lentement le temps bascule.

Etoile d’or ou renoncule
Chien ou loup qu’importe qui mord
Le jour la nuit la vie la mort
Un même souffle encor circule.

Tremblantes chimères du soir
Près de moi venez vous asseoir
Mes familières étrangères.

Je ne peux plus vous discerner
Je sens que vous m’avez cerné
Je vais vous suivre, ombres légères.

**

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Deux poèmes de Jacques Charpentreau

charpentreau_profond_silence J’ai trouvé ces deux poèmes dans le dernier recueil de Jacques Charpentreau – recueil qui date de 2015 et qui a été publié aux éditions La Tourelle Maison de Poésie.

**

L’impossible retour

La porte ouvrit sur un jardin,
L’eau du temps coulait des fontaines,
Et j’allais vers des voix lointaines
A l’horizon jamais atteint.

Au ciel d’argent, miroir sans tain,
Le soleil, promesse hautaine,
Hostie rouge sur sa patène,
S’offrait plus neuf chaque matin.

S’est fermé l’éventail des routes,
Les promesses se sont dissoutes,
Et toutes les joies se dénouent.

Les oiseaux ont mangé les miettes.
Je cherche dans la nuit inquiète
Le chemin perdu de chez nous.

***

La falaise

Du bord fleuri de la falaise
On voit la mer plate et sans rides,
Le tumulte du cœur s’apaise,
L’obscur de l’âme s’élucide.

Au bord venteux de la falaise
On respire un souffle rapide,
On s’allège, et plus rien ne pèse
Quand le rêve au vent se débride.

Au bord abrupt de la falaise
La terre sous mes pieds s’élide.
Les voix aimées soudain se taisent.
Devant moi s’est ouvert le vide.

***

Pour vous faire patienter

Cette première quinzaine d’août, j’ai un peu délaissé ce blog. Ce n’était pas tout à fait volontaire, et chaque jour je me disais « Aujourd’hui je vais écrire un article ! » et puis, le soir arrivait et je n’en avais pas écrit …
Bref, j’espère, chers lecteurs et followers, que vous ne m’en voudrez pas de cette paresse estivale qui, après tout, est assez banale !
Ce blog reprendra à un rythme plus soutenu vers le 20 ou 25 août.

Je vous laisse sur un sonnet écrit il y a un ou deux mois et qui, j’espère, vous fera patienter !

Ségur, 2001

J’habitais en ce temps un quartier morne et chic,
Mélange de bars lounge et d’échoppes désertes,
Des arbres projetaient leurs longues ombres vertes
Le long du boulevard à l’incessant trafic.

J’étais en couple alors et je coulais à pic,
Puisqu’aimer c’est souvent souffrir en pure perte,
Le chagrin m’épuisait et me rendait inerte,
Puis souffrir devenait une sorte de tic :

Nous passions chaque soir en querelles absconses,
Les mêmes arguments et les mêmes réponses
N’aboutissaient jamais qu’au même noir sommeil.

Tout le reste du jour, j’errais comme un fantôme
En mal d’amitié vraie, indifférente au dôme
des Invalides, dont l’or brillait au soleil.

***

Trois sonnets sur Paris

paris-tour-eiffel

Depuis l’année dernière, j’ai écrit trois sonnets sur Paris, aussi est-il temps pour moi de vous les donner à lire !
Le premier a été publié dans la revue Le Coin de Table en janvier 2015, et les deux autres seront publiés prochainement.
N’hésitez pas à me laisser vos commentaires, ne serait-ce que pour dire lequel des trois vous préférez !

Paris I

Le touriste est heureux, oui, mais le parisien
Sous des dehors nerveux est toujours d’humeur lasse,
Trouve aisément le mot qui fait rire ou qui glace,
Et se plaint à l’envi du poids du quotidien.

Ville qui promet tout … Et dont je n’obtiens rien !
Il semble kafkaïen de m’y faire une place,
Mais j’aime l’air désuet des fontaines Wallace
Et l’immense ciel, vu du métro aérien.

Piège pour l’employé perdu dans sa grisaille,
Piège pour le chômeur que son loyer tenaille :
Tous troqueraient Paris contre un bout de jardin.

Mais j’aime ce matin, dans mon train de banlieue,
Entre deux murs tagués apercevoir soudain
D’un morceau d’horizon la courte ligne bleue.

***

Paris II

Cette vieille cité qui se voudrait moderne
Se pique d’abriter les plus brillants esprits :
Des mandarins grincheux aimant qu’on leur décerne
Le titre raffiné de génie incompris.

On vient de loin pour voir une Tour Eiffel terne
Se détacher à peine au milieu du ciel gris ;
Le parisien s’en moque et tout ce qu’il discerne
Ce sont les jours fériés et les hausses de prix.

L’habitat est petit, les loyers sont énormes,
Se ruiner pour mal vivre est devenu la norme,
Il faut s’en contenter puisqu’on n’a pas le choix.

Sur les bords de Seine où la misère s’abrite
Flânent allégrement les sinistres bourgeois
Qui croient que dans la vie on a ce qu’on mérite.

***

Paris III

Il faudrait se hisser au niveau de l’élite
Pour ne plus se laisser écraser par le sort,
Pour nous autres, sans grade, aucun notable effort
N’empêche que la juste ambition se délite.

Loin de Barbès et de sa foule hétéroclite,
Plus un quartier est riche et plus il semble mort,
Et d’Auteuil à Passy fuit, sans personne à bord,
Le métro aérien comme un aérolithe.

Vieux cliché vaniteux ou fantasme éhonté :
La « ville romantique » est en réalité
Celle du célibat et de la solitude.

On se doit, à Paris, d’avoir l’air occupé,
Même quand, comme moi, on a pour habitude
D’étaler sa paresse au fond d’un canapé.

***

auteur : Marie-Anne BRUCH – Merci de ne pas reproduire ces poèmes sans mon accord !

***

Regard sur le métro aérien et la station Sèvres Lecourbe

Regard sur le métro aérien et la station Sèvres Lecourbe

Trois poèmes parus dans la revue Les Citadelles (2015)

J’avais envoyé un recueil de sonnets classiques à Philippe Démeron, directeur de la revue poétique Les Citadelles, qui fête en 2015 ses vingt ans.
J’ai eu la chance de voir sept de ces poèmes retenus pour le nouveau numéro de cette belle revue qui se veut éclectique dans ses choix et ouverte aux poètes étrangers.
Voici trois d’entre eux :

Le magasin de couleurs

Le petit magasin de bois clair et d’acier,
Quadrillé d’arcs-en-ciel, m’enchante : j’y butine
L’aquarelle en bonbons citron ou clémentine,
Je suis comme un enfant gourmand chez le glacier.

Du Rouge anglais jaillit un roman policier,
Et le temple d’Angkor, des pots d’encre de Chine,
Au nom Vert de Vessie, incongru, j’imagine
L’alambic vénéneux et fumant d’un sorcier.

Face au format raisin, mes yeux laissent éclore
Les ceps éblouissants d’une vigne incolore,
Un sud ensoleillé de rayons infinis.

Les martres des pinceaux m’évoquent une étrange
Chasse à courre, et je pars au temps de Michel-Ange
Devant les forts parfums des colles et vernis.

**

Fond de tendresse

Encore un jour paisible à regarder la pluie
Marteler les carreaux de ses longs doigts nerveux
Jusqu’au soir qui viendra sans marbrures ni feux,
Dans un lent crépuscule, épais comme la suie.

Sans bouger mon épaule où ta tête s’appuie
Et sur laquelle dort l’algue de tes cheveux,
Je subis la paresse aimante que tu veux
Et me retiens de dire à quel point je m’ennuie.

Et tout en caressant les mèches sur ton front,
Je me demande quand nos gestes glisseront
De tendresse un peu triste à vague somnolence.

Et je songe, en couvrant ta tempe de ma main,
Qu’entre la solitude et toi mon cœur balance
Et que ce choix sera moins coupable demain.

**

Tant pis

Je ne veux pas tenir de rôle
Sur cette terre aux longs hivers,
Je veux juste écrire des vers,
Tant pis si je ne suis pas drôle.

Souvent la froidure me frôle,
Je ne me suis pas découvert
de semblables dans l’univers,
J’ai rarement trouvé d’épaule.

Mais pas question de déposer
Sur ta peau tiède un seul baiser
Même si ton regard m’enjôle.

Je garderai mon cœur à blanc
Car dans ta vie pleine d’allant
Je ne veux pas tenir de rôle.

**

Auteur de ces trois poèmes : Marie-Anne Bruch, extraits du recueil Feue l’étincelle, 2009-2014

La dormeuse de Paul Valéry

portrait-valeryLe poème La dormeuse est extrait du recueil Charmes (1922).

La Dormeuse

Quels secrets dans son cœur brûle ma jeune amie,
Âme par le doux masque aspirant une fleur ?
De quels vains aliments sa naïve chaleur
Fait ce rayonnement d’une femme endormie ?

Souffle, songes, silence, invincible accalmie,
Tu triomphes, ô paix plus puissante qu’un pleur,
Quand de ce plein sommeil l’onde grave et l’ampleur
Conspirent sur le sein d’une telle ennemie.

Dormeuse, amas doré d’ombres et d’abandons,
Ton repos redoutable est chargé de tels dons,
Ô biche avec langueur longue auprès d’une grappe,

Que malgré l’âme absente, occupée aux enfers,
Ta forme au ventre pur qu’un bras fluide drape,
Veille ; ta forme veille, et mes yeux sont ouverts.

*****

Le Sonnet d’Arvers et quelques unes de ses parodies

felix_arversLe sonnet de Félix Arvers (1806-1850), qui date de 1833 et aurait été écrit pour Marie Nodier, est l’un des poèmes les plus célèbres du 19è siècle.

LE SONNET D’ARVERS : VERSION ORIGINALE

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère :
Un amour éternel en un moment conçu.
Le mal est sans espoir, aussi j’ai dû le taire,
Et celle qui l’a fait n’en a jamais rien su.

Hélas ! j’aurai passé près d’elle inaperçu,
Toujours à ses côtés, et pourtant solitaire,
Et j’aurai jusqu’au bout fait mon temps sur la terre,
N’osant rien demander et n’ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l’ait faite douce et tendre,
Elle ira son chemin, distraite, et sans entendre
Ce murmure d’amour élevé sur ses pas ;

À l’austère devoir pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d’elle :
« Quelle est donc cette femme ? » et ne comprendra pas. »
****

Ce sonnet a suscité de nombreuses parodies depuis sa création et jusqu’à nos jours. En voici quelques unes :

SUR LE SONNET INTITULÉ « TOMBEAU », DE MONSIEUR STÉPHANE MALLARMÉ

Sa vie a son secret, sa plume a son mystère :
Un sonnet sibyllin en un moment conçu.
N’en cherchez point le sens, lecteurs, sachez vous taire,
Car celui qui l’a fait n’en a jamais rien su.

Hélas! il eût passé de vous inaperçu.
Toujours à vos côté et pourtant solitaire,
Si Sergines n’était sur cette pauvre terre
Pour demander encore après avoir reçu.

Aussi, quoique l’auteur l’ait fait subtil et tendre,
Il ira son chemin, tranquille, sans entendre
Le murmure d’Oedipe élevé sur ses pas ;

Tandis que curieux et fidèle et profane
Diront, lisant les vers du poète Stéphane :
« Quelle est donc cette énigme ? »—et ne comprendront pas.

Francis de Champflorin. 1897
****

LE SONNET DU SONNET D’ARVERS

Le sonnet de Félix Arvers a son mystère.
Les uns le trouvent bien, les autres mal conçu.
Je suis de ces derniers et ne saurais m’en taire,
Car ce fameux sonnet n’est pas d’un métier su.

Il aurait pu passer cent fois inaperçu
Dans un tas de sonnets, mais il est solitaire.
C’est ainsi qu’il a fait tant de potin sur terre,
Et que par les badauds il fut si bien reçu.

Certes, on y voit des mieux à quoi l’auteur veut tendre :
D’une il est amoureux qui ne veut pas entendre,
Et dans son désespoir on le suit pas à pas.

Mais le poète doit toujours rester fidèle
A la règle. Ainsi donc puisque Arvers fait fi d’elle,
Son sonnet en tant que sonnet n’existe pas.

Raoul Ponchon. le Courrier Français, 1904
****
Et voici une parodie écrite par un soldat pendant la guerre des tranchées en 1916 :

Ma cave a son secret, ma cagna son mystère,
Magnifique gourbi par un poilu conçu.
Dans quel département? Hélas! je dois le taire,
Personne, à la maison, n’en a jamais rien su.

Aussi j’ai pu loger longtemps inaperçu,
Errer dans les boyaux comme un ver solitaire;
Et j’aurai disparu près d’un an sous la terre,
Attendant un colis que je n’ai pas reçu…

Parfois, la nuit, je vais, faisant un rêve tendre.
Regardant une étoile au ciel et sans entendre
Un ronflement sonore élevé sous mes pas..,

A son petit café pieusement fidèle
L’embusqué, dégustant son bock tout rempli d’ale
Dira : « Quelle existence ! » et ne comprendra pas.

Anomyme. Paru dans « Le Bleutinet », journal de poilus. 1916

Pour écrire cet article je me suis inspirée de cette très intéressante page Internet, que je vous invite vivement à visiter, et sur laquelle vous trouverez un grand nombre d’autres parodies du sonnet d’Arvers, certaines amusantes, voire coquines, d’autres beaucoup plus sérieuses :
http://parismyope.blogspot.fr/2011/04/le-sonnet-darvers.html

Automne d’Albert Samain

automne Ce poème est un des plus célèbres de son auteur, Albert Samain (1858 – 1900), délicat poète symboliste qui a souvent évoqué l’amour et les atmosphères en demies teintes de l’automne et de la nostalgie.

 

AUTOMNE

A pas lents, et suivis du chien de la maison,
Nous refaisons la route à présent trop connue.
Un pâle automne saigne au fond de l’avenue
Et des femmes en deuil passent à l’horizon.

Comme dans un préau d’hospice ou de prison,
L’air est calme et d’une tristesse contenue ;
Et chaque feuille d’or tombe, l’heure venue,
Ainsi qu’un souvenir, lente, sur le gazon.

Le silence entre nous marche … Cœurs de mensonges,
Chacun, las du voyage, et mûr pour d’autres songes,
Rêve égoïstement de retourner au port.

Mais les bois ont, ce soir, tant de mélancolie
Que notre cœur s’émeut à son tour et s’oublie
A parler du passé, sous le ciel qui s’endort,

Doucement, à mi-voix, comme d’un enfant mort …

***

Automne est extrait du recueil Au jardin de l’infante qui date de 1893.

Echappée : un sonnet de Michel Baglin

baglin_presentJe vous écris sans savoir l’heure ou le temps qu’il fait,
d’un café, d’un hall de gare ou d’un aéroport,
d’un endroit qui vous tire le regard au dehors
sans que vous voyiez les flaques ni les ciels défaits.

Je vous écris dans cette échappée du quotidien.
C’est un voyage sans autres bruits que ceux des rues,
sans plus de larmes ou de cris ou de pas perdus
que dans une vie quelconque et son décor de rien.

C’est un lieu que je connais, un temps que je fréquente.
J’y ai des habitudes de vivant qui s’absente
dans un arrière-pays jamais très éloigné

où lève sous l’encre une nuée d’oiseaux de nuit
dont j’écris le vol dans l’espoir qu’il va m’enseigner
où ont émigré jadis les horizons promis.

****

 

Un sonnet célèbre et humoristique de Jean Pellerin

La Grosse Dame chante…

Manger le pianiste ? Entrer dans le Pleyel ?
Que va faire la dame énorme ? L’on murmure…
Elle râcle sa gorge et bombe son armure :
La dame va chanter. Un œil fixant le ciel

— L’autre suit le papier, secours artificiel —
Elle chante. Mais quoi ? Le printemps ? La ramure ?
Ses rancœurs d’incomprise et de femme trop mûre ?
Qu’importe ! C’est très beau, très long, substantiel.

La note de la fin monte, s’assied, s’impose.
Le buffet se prépare aux assauts de la pause.
« Après, le concerto ?… — Mais oui, deux clavecins. »

Des applaudissements à la dame bien sage…
Et l’on n’entendra pas le bruit que font les seins
Clapotant dans la vasque immense du corsage.

*****

Ce sonnet fait partie du recueil Le Bouquet inutile (1923) et j’ai pu le lire pour la première fois dans une anthologie de la poésie du 20è siècle.
J’ai longtemps considéré ce poème comme un modèle à suivre pour ma propre écriture, avant de changer de style …