Les Nuits blanches de Fédor Dostoïevski

Couverture chez Actes Sud

J’ai lu ce court roman (ou longue nouvelle) de Dostoïevski dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est de Patrice, Eva et Goran, qui a lieu, comme vous le savez sans doute, chaque année au mois de mars.
Quand j’ai découvert ce livre dans ma librairie habituelle, mon attention a tout de suite été attirée par ce titre « Les Nuits blanches » que je ne connaissais pas et dont je n’avais même jamais entendu parler, contrairement à la plupart des titres des romans de Dostoïevski. Il était donc très tentant d’essayer d’en savoir plus et je me suis dépêchée de l’acheter.

Note pratique sur le livre

Date de parution initiale : 1848
Editeur français : Actes Sud (Babel)
Traduit du russe par André Markowicz
Genre : Roman sentimental
Nombre de pages : 86

Note sur Dostoïevski

Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski, né en 1821, est entré en littérature en janvier 1846 avec Les Pauvres Gens. Pour des raisons politiques, il fut déporté au bagne de Sibérie, durant quatre ans, entre 1849 et 1853. Il mena ensuite une vie d’errance en Europe, au cours de laquelle il renonça à ses anciennes convictions socialistes et devint un patriote fervent de l’Empire russe. Il est mort à Saint-Pétersbourg le 28 janvier 1881. (Sources : Wikipédia et l’éditeur)

Quatrième de Couverture (début)

Un jeune homme solitaire et romanesque rencontre, une nuit, dans Pétersbourg désert, une jeune fille éplorée. Désespérée par un chagrin d’amour, Nastenka se laisse aller au fantasme du jeune homme, épris dès le premier instant, le berce – et se berce – dans l’illusion d’une flamme naissante… (…)

Mon Avis :

Comme souvent dans les livres de Dostoïevski, les personnages sont extrêmement passionnés et exaltés, mais aussi tiraillés entre des sentiments contradictoires qui ne les laissent pas en repos et qu’ils extériorisent abondamment. On retrouve donc cette exaltation volubile et cette expression enflammée et impulsive de soi-même dans Les Nuits blanches. Nous assistons, au cours de ces quatre nuits blanches (qui forment les quatre parties du livre), aux conversations entre le jeune homme solitaire et la jeune fille de dix-sept ans, Nastenka, et ces deux personnages semblent se confier l’un à l’autre absolument tout ce qu’ils pensent, sans aucune retenue, et dans une sincérité totale, ce qui est étonnant pour des gens qui viennent juste de se rencontrer, mais qui peut s’expliquer par leur grande jeunesse et candeur, mais également par le grand besoin affectif dans lequel ils se trouvent tous les deux.
Effectivement, le jeune homme et la jeune fille nous sont présentés tous les deux comme des rêveurs quelque peu déconnectés de la société et de la réalité. Ils vivent chacun dans une telle solitude et un tel manque d’affection et de relations humaines qu’ils sont prêts à donner leur confiance, leur cœur et leurs serments d’amour éternel à n’importe qui, au gré d’un élan passager, d’un sourire entraperçu ou d’une confidence faite par hasard sur un bout de trottoir.
Ainsi, la jeune fille, pour échapper à l’enfermement que lui impose sa grand-mère, va se jeter aux pieds du premier venu, qu’elle ne connait quasiment pas, mais qu’elle croit connaître parce qu’il l’a invitée deux fois au théâtre et que ces sorties l’ont fait rêver. Mais, dès qu’elle se croit abandonnée par ce premier « fiancé », elle serait tout aussi enthousiaste et partante pour se jeter au cou du jeune homme solitaire et rêveur et ne tarderait pas à se laisser consoler par lui. Et nous comprenons qu’elle n’aime pas plus le premier jeune homme que le deuxième et que sa quête acharnée d’un amoureux est une chose désespérée et vide de sens.
Bref, ces grandes passions romantiques nous sont présentées par Dostoïevski comme des mascarades absurdes et mensongères, où les êtres sont finalement interchangeables et où le problème essentiel (mais inavoué) est d’échapper à tout prix à son destin solitaire et déprimant.
Un très beau livre, qui montre la condition humaine sous un jour peu reluisant et l’amour romantique sous une forme peu flatteuse mais ce tableau m’a paru convaincant, pris dans ce contexte !

Un Extrait page 42

C’est en vain que le rêveur fouille, comme la cendre, ses rêves anciens, cherchant dans cette cendre ne fût-ce qu’une braise, pour lui souffler dessus et, par un feu renouvelé, réchauffer un cœur qui s’éteint, ressusciter en lui ce qui lui fut si cher, ce qui l’émouvait tant, ce qui faisait bouillir son sang, lui arrachait des larmes et l’abusait si somptueusement ! Savez-vous, Nastenka, où j’en suis ? savez-vous que j’en suis à fêter l’anniversaire de mes sensations, l’anniversaire de ce qui me fut cher, de quelque chose qui, au fond, n’a jamais existé – parce que l’anniversaire que je fête est celui de mes rêves stupides et vains – et à faire cela parce que même ces rêves stupides ont cessé d’exister, parce qu’il n’est rien qui puisse les aider à survivre : même les rêves doivent lutter pour survivre ! Savez-vous qu’à présent, j’aime me souvenir, et visiter à telle ou telle date des lieux où j’ai été heureux à ma façon, j’aime construire mon présent en fonction d’un passé qui ne reviendra plus et j’erre souvent comme une ombre, sans raison et sans but, morne, triste, dans les ruelles et dans les rues de Petersbourg. (…)

Orgueil et préjugés de Jane Austen

Voici un roman que je souhaitais lire depuis très longtemps et que je n’avais pas encore eu le temps de découvrir. Il faut dire que le film, vu à sa sortie en 2005, ne m’avait pas plus que cela emballée, même si j’avais trouvé les personnages bien charmants et les costumes fort jolis. Mais je me doutais que le roman de Jane Austen valait mieux que son adaptation cinématographique, ce en quoi je n’avais pas tort !

Quatrième de Couverture :

Elisabeth Bennet a quatre sœurs et une mère qui ne songe qu’à les marier. Quand parvient la nouvelle de l’installation, à Netherfield, de Mr Bingley, célibataire et beau parti, toutes les dames des alentours sont en émoi, d’autant plus qu’il est accompagné de son ami Mr Darcy, un jeune et riche aristocrate. Les préparatifs du prochain bal occupent tous les esprits…
Jane Austen peint avec ce qu’il faut d’ironie les turbulences du cœur des jeunes filles et, aujourd’hui comme hier, on s’indigne avec l’orgueilleuse Elisabeth, puis on ouvre les yeux sur les voies détournées qu’emprunte l’amour…
(Source : éditeur, Le livre de poche)

Mon humble Avis :

Ce roman m’a paru décrire d’une manière très juste mais aussi très ironique le mode de vie de l’aristocratie anglaise de l’époque, où les seules préoccupations de la noblesse tournaient autour des intrigues amoureuses, des possibilités de mariage, des relations sociales et, accessoirement, de l’argent qui est tout de même bien présent quoique les principaux personnages feignent de l’ignorer et d’être au-dessus de ces préoccupations bassement matérielles.
Ainsi, les deux héroïnes principales de ce livre, les deux sœurs, Jane et Elisabeth, qui sont à la fois les plus belles et les plus intelligentes de leur famille, appartiennent à une petite noblesse, relativement peu fortunée, et il n’y a qu’un beau mariage qui puisse leur assurer un meilleur avenir matériel et social. Au final, elles feront effectivement de très beaux mariages, avec des hommes riches et d’un rang social bien plus élevé que le leur, mais ce seront des mariages d’amour où les soucis d’intérêt n’interviendront absolument pas et, ainsi, on peut dire que les hasards de leur cœur a très bien fait les choses et qu’elles restent des jeunes filles tout à fait nobles, sentimentales, pures et désintéressées. Ainsi, dans ce roman, les quelques personnes qui émettent des interrogations quant aux calculs d’argent et à la cupidité, comme la mère de famille, Mrs Bennett, ou la châtelaine prétentieuse et acariâtre, Lady Catherine de Bourgh, sont présentées comme stupides, mesquines, un peu sordides, et n’ayant rien compris à la pureté d’Elisabeth et Jane Bennett.
Les situations et les dialogues m’ont paru bien observés et très naturels, même si certains personnages sont assez caricaturaux, mais cet aspect caricatural sonne vrai et semble inspiré d’une possible réalité – sachant que les humains peuvent être effectivement excessifs, peu nuancés et ridicules – d’autant que Jane Austen sait les faire agir, parler et réagir avec une grande finesse et cohérence psychologique.
J’ai apprécié l’écriture de l’écrivaine anglaise et la manière subtile dont elle nous montre l’évolution de ses personnages, les conflits entre l’intensité des sentiments amoureux et le carcan des conventions sociales imposées aux jeunes filles et aux femmes.
Comme dans les contes de fées, le roman s’achève avec le mariage des deux héroïnes, comme s’il n’y avait plus rien d’imaginable, d’intéressant ou de racontable à partir du moment où l’alliance était glissée au doigt d’une jeune fille. Et le mariage fait ici plutôt figure de définitive conclusion plutôt que d’amorce d’une aventure conjugale éventuellement sujette à l’imprévu !
Une lecture agréable, intéressante et divertissante !

Un Extrait page 162 :

(…) Et maintenant, il ne me reste plus qu’à vous assurer, dans les termes les plus éloquents qui soient, de la violence de mes sentiments. La fortune me laisse parfaitement de marbre, et je ne poserai pas la moindre condition en ce sens à votre père, car j’ai bien conscience qu’il ne pourrait pas l’accepter ; les mille livres placées à quatre pour cent, qui ne seront à vous qu’après le décès de votre mère, sont tout ce à quoi vous aurez droit. Par conséquent, je me tairai sur ce point, et vous pouvez être sûre qu’une fois que nous serons mariés, nul reproche intéressé ne franchira mes lèvres.
Il devenait absolument nécessaire de l’interrompre sans délai.
– Vous allez trop vite, monsieur, s’écria-t-elle. Vous oubliez que je ne vous ai pas répondu. Laissez-moi le faire sans plus perdre de temps. Acceptez mes remerciements pour les compliments que vous me faites. Je suis très sensible à l’honneur de votre proposition, mais je ne peux faire autrement que de la décliner.
Balayant cette remarque d’un geste de la main, Mr Collins lui rétorqua :
– Ce n’est pas aujourd’hui qu’on va m’apprendre qu’il est de bon ton pour une jeune fille de rejeter la demande de l’homme qu’elle entend secrètement épouser, la première fois qu’il sollicite sa main, et que parfois ce refus se répète une deuxième, voire une troisième fois. Je ne suis donc nullement découragé par ce que vous venez de dire, et j’espère vous mener très prochainement à l’autel. (…)

Retour dans la neige, de Robert Walser

J’ai lu ce livre dans le cadre des Feuilles allemandes de Patrice, Eva du blog « Et si on bouquinait un peu » et Fabienne du blog « Livr’Escapade » – un rendez-vous auquel je suis chaque année fidèle, comme vous l’avez sans doute remarqué si vous me suivez depuis un certain temps !
Robert Walser (1878-1956) est un écrivain suisse de langue allemande, auteur de romans comme Les Enfants Tanner, Le Commis ou l’Institut Benjamenta, mais aussi de courtes nouvelles ou recueils de textes en proses poétiques, comme Retour dans la neige, dont je parlerai ici. Salué de son vivant par les plus grands écrivains de l’époque (Brod, Kafka, Hesse, Zweig et Musil), il meurt le jour de Noël 1956 au cours d’une promenade dans la neige. (Note de l’éditeur en 4è de couverture)

Brève Présentation et Avis :

Ce recueil de proses se situe à mi chemin entre le genre de la nouvelle et celui de la poésie. Le plus souvent, l’auteur nous décrit des lieux – par exemple la ville de Berlin, ou un village, ou un coin de nature au bord d’un lac, etc. – et l’atmosphère qui les caractérise, de même que les émotions que ces paysages suscitent dans le cœur de l’auteur. Cet auteur semble donc être en perpétuelle promenade, comme un vagabond solitaire, qui s’émerveille devant les beautés de la nature ou s’étonne devant l’incessant va-et-vient d’une gare, ou s’afflige dans l’immensité anonyme d’une bruyante métropole. On sent que la ville lui fait un peu peur, même si elle l’attire, tandis que la campagne le plonge dans la joie, avec parfois des visions bucoliques de travaux des champs ou de paysans accueillants.
Les émotions semblent avoir une énorme importance pour Walser, il nous fait souvent part de son extrême bonheur ou de son profond étonnement ou encore de son grand accablement et on perçoit la très forte sensibilité de l’auteur, on voit à quel point il est réceptif à son environnement, dans un esprit proche du romantisme allemand.
Beaucoup de ces courtes proses sont comparables à des tableaux, avec des descriptions magnifiques, qui jouent autant sur l’aspect visuel des choses que sur les sentiments de l’auteur à leur égard.
J’ai particulièrement aimé, parmi ces textes, les titres L’Incendie, La rue, Madame Scheer, et d’une manière générale les proses plutôt urbaines que campagnardes car elles me concernent plus.
Un livre vraiment esthétique et émouvant, qui nous transporte de paysages en paysages et de panoramas en panoramas, comme une longue promenade littéraire.

Un Extrait Page 36 :

(…) Ma chambre et le salon et bureau de Madame Scheer étaient juxtaposés et souvent, à travers la mince paroi, j’entendais des sons que je ne pouvais m’expliquer sinon en pensant que quelqu’un pleurait. Les larmes d’une femme riche et avare ne sont certes pas moins regrettables et pitoyables et ne parlent pas un langage moins triste et touchant que les pleurs d’un enfant pauvre, d’une pauvre femme ou d’un pauvre homme ; dans les yeux d’une personne d’expérience, les larmes sont terribles, car elles sont la preuve d’un désarroi qu’on croit à peine possible. A première vue, on peut comprendre qu’un enfant pleure, mais quand dans leurs vieux jours, des personnes âgées sont poussées et acculées aux larmes, celui qui entend cela comprend toute la détresse et le caractère insoutenable du monde, et il lui vient la pensée accablante et oppressante que tout, tout ce qui se meut sur cette pauvre terre est faible, vacillant, sujet à l’incertitude ; proie de l’arbitraire et de la défiance de toutes choses. Non ! il n’est pas bon que l’homme pleure encore lorsqu’il est à un âge où il peut trouver merveilleusement bon de sécher les larmes d’un enfant.(…)

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Albertine disparue de Marcel Proust

couverture du livre

Voici ma chronique du huitième et avant-dernier tome de La Recherche du temps perdu, de Marcel Proust.
Il s’agit d’un tome posthume, publié en 1925, alors que Proust n’avait pas terminé les remaniements de ce livre, et sur lequel il travaillait donc encore peu avant sa mort.
Notons que selon les éditions ce tome s’appelle tantôt Albertine disparue tantôt La Fugitive, puisque Proust a utilisé les deux titres dans ses manuscrits.

J’ai lu Albertine disparue aux éditions du Cénacle, et j’ai apprécié que le texte de Proust soit suivi de quelques analyses et mises en perspective historiques.

Vous vous souvenez peut-être que dans le tome précédent, La Prisonnière, Albertine finissait par fuir le domicile du narrateur qui la maintenait sous sa surveillance jalouse et contrôlait ses allers et venues.
Dans Albertine disparue, le narrateur se retrouve donc seul après la fuite de sa compagne. S’il envisage pendant un moment de la faire revenir en lui dépêchant son ami Saint-Loup et en échangeant avec la jeune femme quelques lettres, ses espoirs sont réduits à néant lorsqu’il apprend la mort brutale d’Albertine, d’une chute de cheval.
Le narrateur commence donc une lente introspection où se mêlent la souffrance du deuil, la remémoration amoureuse, et une tentative de cerner pour de bon la vraie personnalité d’Albertine.
Il décide de mener une petite enquête pour savoir si Albertine entretenait réellement des relations homosexuelles, si elle le trompait, si elle lui mentait et jusqu’à quel point, et il obtient effectivement quelques éléments de réponse par diverses sources, dont son serviteur Aimé et la meilleure amie d’Albertine, Andrée. Mais il continue à douter de la fiabilité de ces personnes.
Il semble qu’après la mort d’Albertine, les sentiments du narrateur à son égard se transforment en un amour plus pur et plus profond : il aura fallu qu’elle meure pour qu’il s’aperçoive de l’intensité de ces sentiments.
Proust nous offre de magnifiques pages sur le deuil et la souffrance de la séparation.
Petit à petit, le narrateur s’aperçoit qu’il commence à oublier Albertine : l’amour se désagrège très lentement pour laisser la place à l’indifférence.
Dans la troisième partie du roman, beaucoup moins introspective que les deux premières, le narrateur fait un voyage à Venise avec sa mère, ce qui est l’occasion de voir réapparaître deux personnages que nous avions un peu perdus de vue : Monsieur de Norpois et Madame de Villeparisis. Ce voyage est aussi l’occasion de belles descriptions des panoramas vénitiens, de ses canaux, de sa lumière et de ses palais.
Nous apprenons enfin deux mariages surprenants, dont celui de Saint-Loup avec Gilberte Swann renommée Forcheville.

Mon humble avis :

C’est un tome que j’ai beaucoup aimé car il est émotionnellement très fort, sur le thème du deuil.
L’amour du narrateur pour Albertine prend une ampleur et une beauté qu’il n’avait pas jusque là.
La mort d’Albertine débarrasse en quelque sorte le narrateur de ses instincts possessifs et calculateurs et, en le mettant face à lui-même, dans la solitude de son deuil, il atteint une certaine vérité sur lui-même et sur Albertine. C’est en tout cas de cette manière que j’ai compris ce livre.
En même temps, nous voyons la jalousie du narrateur prendre une tournure différente que dans La Prisonnière, précisément parce qu’il ne peut plus surveiller Albertine, la soumettre à ses interrogatoires ou encore décortiquer la vraisemblance de ses explications.
Maintenant qu’elle est morte, il commence à enquêter sur son passé, pour savoir si ses soupçons de jalousie étaient réellement fondés, ce qui répond aussi à l’interrogation du lecteur sur la personnalité du narrateur et sur ses obsessions maladives.
Mais, à l’issue de son enquête sur la possible double vie d’Albertine, le narrateur n’obtiendra pas forcément de certitudes très nettes, mais le lecteur se sera sans doute fait sa petite idée.

Un extrait page 136 :

D’autres fois mon chagrin prenait tant de formes que parfois je ne le reconnaissais plus ; je souhaitais d’avoir un grand amour, je voulais chercher une personne qui vivrait auprès de moi, cela me semblait le signe que je n’aimais plus Albertine quand c’était celui que je l’aimais toujours ; car le besoin d’éprouver un grand amour n’était, tout autant que le désir d’embrasser les grosses joues d’Albertine, qu’une partie de mon regret. C’est quand je l’aurais oubliée que je pourrais trouver plus sage, plus heureux de vivre sans amour. Ainsi le regret d’Albertine, parce que c’était lui qui faisait naître en moi le besoin d’une sœur, le rendait inassouvissable. Et au fur et à mesure que mon regret d’Albertine s’affaiblirait, le besoin d’une sœur, lequel n’était qu’une forme inconsciente de ce regret, deviendrait moins impérieux.(…)

Fragments d’un discours amoureux, de Roland Barthes


Ce livre est un essai sur le discours amoureux, ou plus exactement sur ce que pensent les amoureux de leurs sentiments, sur la manière dont ils vivent leur passion dans leur for intérieur : chaque thème (l’attente, la jalousie, l’absence, l’excès de scrupules, le sentiment de devenir fou, la scène de ménage, etc.) est puisé dans une œuvre littéraire – souvent le Werther de Goethe mais aussi Proust ou Stendhal – et est analysé en profondeur, avec une grande lucidité, étayé de réflexions philosophiques ou psychanalytiques.
Il y a en tout quatre-vingts thèmes – que Barthes nomme figures – classés par ordre alphabétique, et qui trouvent écho les uns dans les autres, puisque par exemple l’idée de souffrance se retrouve dans une majorité de thèmes, mais la manière d’exprimer cette souffrance est variable et connaît des paliers d’intensité, de la nostalgie au suicide en passant par la mauvaise humeur ou l’angoisse.
Ce livre parle merveilleusement bien de l’amour non réciproque, du malheur d’aimer, mais ne prend pas en compte le bonheur d’aimer et l’amour partagé, qui est peut-être en effet un tout autre sujet, un autre sentiment.
J’ai l’impression qu’on ne peut pas parler de ce livre sans faire de la paraphrase, aussi je préfère vous donner quelques extraits significatifs.

 

Extrait sur l’absence, page 19

Beaucoup de lieder, de mélodies, de chansons sur l’absence amoureuse. Et cependant, cette figure classique, dans Werther, on ne la trouve pas. La raison en est simple : ici, l’objet aimé (Charlotte) ne bouge pas ; c’est le sujet amoureux (Werther) qui, à un certain moment, s’éloigne. Or, il n’y a d’absence que de l’autre : c’est l’autre qui part, c’est moi qui reste. L’autre est en état de perpétuel départ, de voyage ; il est, par vocation, migrateur, fuyant ; je suis, moi qui aime, par vocation inverse, sédentaire, immobile, à disposition, en attente, tassé sur place, en souffrance, comme un paquet dans un coin perdu de gare. L’absence amoureuse va seulement dans un sens, et ne peut se dire qu’à partir de qui reste – et non de qui part : je, toujours présent, ne se constitue qu’en face de toi, sans cesse absent. Dire l’absence, c’est d’emblée poser que la place du sujet et la place de l’autre ne peuvent permuter ; c’est dire : « je suis moins aimé que je n’aime. »

Extrait sur Les lunettes noires page 51

X parti en vacances sans moi, ne m’a donné aucun signe de vie depuis son départ : accident ? grève de la poste ? indifférence ? tactique de distance ? exercice d’un vouloir-vivre passager (« sa jeunesse lui fait du bruit, il n’entend pas ») ? ou simple innocence ? Je m’angoisse de plus en plus, passe par tous les actes du scenario d’attente. Mais, lorsque X ressurgira d’une manière ou d’une autre, car il ne peut manquer de le faire ( pensée qui devrait immédiatement rendre vaine toute angoisse), que lui dirai-je ? Devrai-je lui cacher mon trouble – désormais passé (« Comment vas-tu ? ») ? Le faire éclater agressivement (« Ce n’est pas chic, tu aurais bien pu … ») ou passionnément (« Dans quelle inquiétude tu m’as mis ») ? Ou bien, ce trouble, le laisser entendre délicatement, légèrement, pour le faire connaître sans en assommer l’autre (« J’étais un peu inquiet … ») ? Une angoisse seconde me prend, qui est d’avoir à décider du degré de publicité que je donnerai à mon angoisse première.

Les Délices de Tokyo, un film de Naomi Kawase

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L’Histoire :

Sentaro est vendeur de dorayakis dans une petite boutique à Tokyo. La boutique est surtout fréquentée par des lycéennes, dont l’une, Wakana, vient régulièrement. Les dorayakis sont des pâtisseries traditionnelles japonaises sucrées, composées d’un petit pain rond fourré avec une pâte de haricots rouges confits.
Mais, un jour, une vieille dame de 76 ans, Tokue, vient lui demander de l’embaucher pour l’aider à faire la cuisine et, après bien des hésitations, il accepte.
Tokue enseigne dès le lendemain à Sentaro une recette particulièrement longue et compliquée, mais délicieuse, de haricots confits.
Dès lors, les clients se bousculent devant la boutique de dorayakis.
Mais des rumeurs commencent à circuler au sujet de Tokue, dont les mains et les doigts sont bizarrement déformés.

Mon avis :

Ce film s’articule autour des relations entre les trois personnages, représentant trois générations différentes. Ici, la vieillesse est envisagée à la fois dans sa capacité de transmission d’une expérience, d’un savoir, mais aussi dans sa vulnérabilité : la vieille dame est celle qui devrait être le plus protégée, et qui ne le sera malheureusement pas.
Le personnage de Sentarô, représentant l’âge adulte, est tiraillé entre son affection pour la vieille dame malade et la nécessité de faire marcher son commerce correctement. Par ailleurs, il a derrière lui un lourd passé, des dettes importantes, et il ne se sent pas libre de faire ce qu’il veut.
La figure de la lycéenne est la plus discrète des trois, et semble surtout témoin des indécisions et des compromissions de l’âge adulte.
Le rythme du film m’a paru au début un peu lent puis il s’accélère quand l’histoire et les personnages se mettent en place.
Les images et la lumière sont assez belles : régulièrement reviennent des images des cerisiers du Japon frémissant dans le vent, qui sont très belles.
C’est un film très humain, sans violence, surtout axé sur les sentiments, mais il y a vers la fin une ou deux scènes un peu trop larmoyantes à mon goût.
Dans l’ensemble, un film très agréable à voir.

Cherchez Hortense de Pascal Bonitzer

Damien (Jean-Pierre Bacri) est professeur de civilisation chinoise, il donne des cours à des entrepreneurs.
Sa femme et son beau-frère lui ont demandé d’intervenir auprès de son père (Claude Rich), président du Conseil d’État, pour régulariser la situation d’une jeune polonaise menacée d’expulsion … mais son père n’est guère disposé à lui donner un rendez-vous et, encore moins, à l’écouter.;
De son côté, la femme de Damien, Iva,  (Kristin Scott Thomas), qui travaille dans un théâtre comme metteur en scène, tombe sous le charme de l’un de ses jeunes acteurs.

Voilà un joli film sur les sentiments, bien construit et bien écrit, avec des dialogues très justes et beaucoup de subtilité dans la psychologie des personnages.
Jean-Pierre Bacri joue remarquablement bien son rôle d’homme malmené par la vie, qui essaye tant bien que mal de remonter la pente.
Cherchez Hortense ne traite pas d’un thème précis mais il dresse plutôt le portrait sensible d’un homme et, dans ce sens, c’est un film très humain.