Deux poèmes de Louise de Vilmorin

Louise de Vilmorin (1902-1969) est une romancière et poète française, rendue célèbre par son roman « Madame de » (1951). Elle fut la compagne de Malraux.

Mon cadavre est doux comme un gant

Mon cadavre est doux comme un gant
Doux comme un gant de peau glacée
Et mes prunelles effacées
Font de mes yeux des cailloux blancs.

Deux cailloux blancs dans mon visage,
Dans le silence deux muets
Ombrés encore d’un secret
Et lourds du poids mort des images.

Mes doigts tant de fois égarés
Sont joints en attitude sainte
Appuyés au creux de mes plaintes
Au nœud de mon cœur arrêté.

Et mes deux pieds sont les montagnes,
Les deux derniers monts que j’ai vus
A la minute où j’ai perdu
La course que les années gagnent.

Mon souvenir est ressemblant,
Enfants emportez-le bien vite,
Allez, allez, ma vie est dite.
Mon cadavre est doux comme un gant.

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J’ai la toux dans mon jeu

J’ai la toux dans mon jeu
C’est ainsi que je gagne
Les cœurs aventureux
qui battent la campagne.

Appuyés à mon lit
Que secouent mes morts feintes
Des jeunes gens pâlis
Se pâment à mes quintes.

Toujours prêts aux adieux,
Car je suis fée d’automne,
Ils prennent à mon jeu
La mort que la toux donne.

Ils saisissent les fleurs
Dont j’ai la bouche pleine,
La bouche à mes couleurs
Et les fleurs de mes veines,

Pour les manger rougies
De mes mauvais desseins
Et goûter en ma vie
Le bouquet de leur fin.

Torses que la toux bombe,
Regards fermés au jour,
Ils roulent vers la tombe
Où vont mes gains d’amour.

J’ai la toux dans mon jeu
C’est ainsi que je gagne
Les cœurs aventureux
qui battent la campagne.

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LOUISE DE VILMORIN

Un poème d’amour de Marie Noël

Marie Noël, est née en 1883 à Auxerre, et meurt dans la même ville en 1967.
Elle a été reconnue et célébrée de son vivant par des écrivains comme Mauriac, Colette, Aragon, Montherlant, etc.

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Je ne sais pas …

Je ne sais pas ce que je possède,
Je ne sais pas où m’en alléger,
Viens mon Ami, accours à mon aide.
Prends mal et bien, prends tout ce que j’ai.

Un bonheur plein de telle détresse
Qu’il brisera la vie en mes mains ;
Un malheur plein de telle tendresse
Qu’il guérira les pires chemins.

Je ne sais pas si je te courrouce
Déshéritée ou riche, te plais …
Peut-être suis-je en pleurant plus douce
Qu’en souriant une autre ne l’est.

Je ne sais pas, … sache-le toi-même,
Si je te puis être chère ou non …
Je ne sais pas si je vaux qu’on m’aime …
Je ne sais pas … je ne suis qu’un don.

MARIE NOËL

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Des poèmes d’amour d’Ossip Mandelstam

Ces poèmes ont paru aux éditions Circé en 2016 dans une traduction d’Henri Abril.
Je les ai lus dans le cadre du mois de l’Europe de L’Est de Patrice, Eva et Goran.

Ossip Mandelstam (1891 – 1938) est un poète russe, représentant du mouvement acméiste. Auteur d’une épigramme contre Staline, il est arrêté et meurt en déportation.

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Telle un ange noir sur la neige,
Tu m’es apparue tout à l’heure,
Et comment donc ne la verrais-je
Sur toi, l’empreinte du Seigneur ?

Un sceau étrange, mystérieux,
Ainsi qu’une offrande céleste :
Dans une niche, pour un peu,
Il aurait fallu que tu restes.

Que cet amour dans l’au-delà
A l’amour ici-bas se fonde,
Et que sur tes joues n’aille pas
Le sang fougueux qui se débonde ;

Ainsi le marbre pourra mieux
Rehausser tes haillons lunaires,
Tes joues dénudées mais sans feu,
Bien que complices de la chair.

début 1914

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Pesanteur et tendresse, vos signes sont les mêmes, ô sœurs.
La rose pesante est sucée par guêpes et abeilles.
L’homme agonise. Du sable reflue la chaleur,
Et sur de noirs brancards on emporte l’ancien soleil.

Ah, lourds rayons de miel et tendres rets !
Plus légère est la pierre que ton nom sur mes lèvres.
Il ne me reste au monde qu’un souci désormais,
Un souci d’or : épuiser le fardeau du temps, sa fièvre.

L’air est trouble, je le bois comme une eau qui s’obscurcit.
On laboure le temps, et même la rose fut terre.
Dans un lent tourbillon les lourdes, tendres roses ainsi,
Les roses pesanteur et tendresse doublement se tressèrent.

1920

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Trois poèmes de William Cliff

Ces trois poèmes sont extraits du recueil Au nord de Mogador, paru chez Le Dilettante en 2018.
William Cliff est un poète belge né en 1940, dont l’oeuvre a reçu de nombreux prix et distinctions (Prix Goncourt de la poésie en 2015 pour l’ensemble de son oeuvre, entres autres).

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Petit insecte humain

Petit insecte humain qui rampes sur la terre,
dont l’incertain destin te désole et t’atterre,
quand par un soir d’été tu t’en vas plein de doute
écoutant la rumeur qui vient d’une autoroute,

et qu’elle te semble extraordinaire quand même
et palpitante l’existence que tu mènes
malgré les cruautés qui sévissent parfois
entre quelques cités travaillées par des voix

méchantes qui font que comme des sales bêtes
les hommes s’entretuent pour d’ineptes prétextes,
oui par ce soir magique qui s’intensifie,
tu dis merci de pouvoir vivre cette vie

et dans le matin déjeuner assis dehors
recevant du soleil ses merveilleux trésors.

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Dans l’ancien temps

Dans les temps très anciens, lorsque j’étais « heureux »,
je prenais un grand bain chaque vendredi soir,
puis je sortais en ville avec un air peureux,
espérant que quelqu’un allait m’apercevoir.

Et j’allais m’entasser dans ces folles cohues,
dans ces caves rompues de décibels cruels,
je jetais mes regards vers des vies inconnues,
vers des gens attendant de merveilleux duels.

Et nous rentrions par les défilés de la ville,
nous remontions mes cinq étages, nous allions
nous rouler corps à corps dans l’étreinte fébrile,
nous aimant jusqu’à ce que nous éjaculions.

Au matin, prétextant n’importe quoi, je jette
cet amour usagé dans la ville déserte.

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Une auditrice

Elle ne m’écoutait que d’oreille distraite
parce que sa tête ne serait jamais prête
à prendre de moi nulle information valable.
Puisque je suis quelqu’un d’à peu près négligeable,
comment pourrais-je dire rien d’intéressant ?
En conséquence elle me considérait sans
que ma parole atteigne sa noble attention.
Vous connaissez ces gens de tant de prétention
qui ne sauraient apprendre miette de quiconque,
c’est comme souffler en une marine conque
dont le son s’irait perdre au désert de la mer.
« Amen ! me dis-je, allons ! j’ai perdu ma salive,
il arrivera encor que cela m’arrive ! »

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Des poèmes de jeunesse d’Attila Jozsef

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le recueil Ni père ni mère, écrit par Attila Jozsef à l’âge de vingt-quatre ans, et publié en 2010 par les éditions Sillage dans une traduction de Guillaume Métayer.
Attila Jozsef (1905-1937) est un des principaux poètes hongrois du 20ème siècle.

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Chanson

Je suis joyeux, je ne dis mot,
j’ai laissé ma pipe, mon couteau.
Je suis joyeux, je ne dis mot.

Hop ! Vent, disperse mon rondeau !
Personne à qui mettre sur le dos :
« Il fait sa joie de mes fléaux ».
J’étais nuage, le ciel est haut.
Je suis joyeux, je ne dis mot.

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Coeur Pur

Je n’ai ni père, ni mère,
Ni dieu, ni foyer,
Ni berceau, ni bière,
Ni amante, ni baiser.

Trois jours déjà sans manger,
Ni bombance, ni bouchée.
Mon empire, c’est mes vingt ans.
Mes vingt ans, je vous les vends.

Et si nul n’en veut, ma foi,
Le diable, lui, me les prendra.
Le cœur pur, j’irai voler,
S’il le faut, assassiner.

On m’arrêtera, me pendra,
En terre chrétienne m’enterrera,
Et une ivraie homicide
Croîtra sur mon cœur splendide.

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