Deux poèmes parus dans la revue Verso 153

J’ai eu le plaisir et l’honneur de voir trois de mes poèmes publiés dans la revue Verso numéro 153 (juin 2013), aussi j’en donne deux à lire aujourd’hui.

Identité 2

Comme elle est longue
la corvée d’être soi.

Je traîne mon coeur
comme un boulet.

Je suis un vieux chapeau
de prestidigitateur
d’où sort tantôt un lapin
tantôt une colombe,
à la surprise générale
mais pas à la mienne.

Je sais que je ne peux pas
changer de numéro
alors je change de spectateurs.

Plus on me connaît
moins je fais illusion.

*****

Et voici un poème-paysage :

Square, l’été

On n’est pas censé souffrir
des cris d’oiseaux

Le ciel écarquillé
n’a plus de regard

Le soleil se venge
des prunus sur les fleurs

Les pensées ont des mufles de bêtes

Un oiseau braille en morse
tellement
l’ombre des arbres est sourde

Un passant s’éloigne en poussière

Les pigeons célibataires
marchent au garde à vous

On est censé rire
Des enfants en larmes

Marie-Anne Bruch

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Le numéro 152 de la revue Verso

Le dernier numéro de la revue Verso (mars 2013) est sur le thème général « Rien que des hommes et des femmes », et il y a en effet une présence assez notable de la poésie érotique (par des poètes masculins, visiblement très inspirés).
Un autre thème présent d’un bout à l’autre de cette belle revue est celui du temps, avec des images fortes et insolites.
J’ai choisi quelques poèmes à vous faire découvrir :

Josiane Gelot

Le dos collé aux murs, attendre
depuis si longtemps c’est trop
nous allons tuer le temps
nous l’atteindrons au plein coeur
à l’instant à la seconde – au silence
nous entendrons boiter le temps
il passera criblé presque nu
épouvanté d’éternité.

Anne-Emmanuelle Fournier

Les âmes mortes

Nous avons regardé les saisons aller et venir.
Le pâle soleil,
La trêve fugace de l’été.
Nous avons eu notre moment de grâce,
Puis nous l’avons laissé partir.
Nous avons attendu
Que l’hiver, lentement,
Etouffe la souffrance
Dans son silence feutré.
Mais le vent qui passe sur les montagnes a laissé nos mains vides.
Nous sommes des lumières mourantes
Pareils à la nuit d’hiver qui tombe sans bruit
Des âmes mortes.
Il n’est plus ni foi ni douleur,
Seulement
Ce grand silence boréal
Que rien ne peut briser.

Véronique Joyaux

Cela s’efface
Une parole un mot sur le papier
Cela ressemble au vent marin qui fane les herbes
Résister
Ecrire
En vain
On ne fait pas assez
De cela on est sûr
Que faudrait-il pour parvenir aux mots qui sauvent
Une ligne un rien une obole
pour laisser trace
Le papier absorbe l’encre
mais on écrit
A perte de vue la mémoire s’astreint
Frapper aux portes ouvrir les croisées
Offrir sa poitrine à l’orage
Dans le bruissement des feuilles
nous laisser conduire.

François Teyssandier

Il t’arrive
De rêver
Que tu dors
Et que dans ton sommeil
Le rêve
N’est qu’absence
De mots
Et d’images

Alors que tu t’entends
Parler
A des miroirs vides
Qui ne reflètent plus
Aucun visage

Patrick Le Divenah

Blasons du corps féminin

Lobe

plus fin plus délicat plus petite merveille ?
rien ; mais il lui suffit d’une modeste place
si tendre on pourrait l’engloutir quand on l’embrasse
une goutte oblongue pour affiner l’oreille

et pourtant il a charge de lourds artifices
à moins que ne l’occulte cette boucle dont
la courbe l’assimile fragile à peine on
ose poser le doigt sur ce doux appendice

c’est peut-être de peur qu’on ne le tire qu’il
se dérobe soudain rebelle à toute emprise
puis au détour d’un geste il reparaît docile

celui-ce se découpe un autre se profile
vers la joue qu’il annonce et qui le suit conquise
pièces de collection pour quelque lobophile

La Revue Verso : Numéro 142

Où se perdre ? demandait la revue Verso n°142.

La question mérite en effet d’être posée, tant il semble plus facile de se retrouver que de s’égarer réellement.
Alain Wexler, dans sa préface, ajoutait : « Où se perdre ? Dans l’autre, parce qu’il y a toujours quelque chose de neuf à découvrir chez l’autre alors que l’on croit tout connaître chez soi ? »

Voici quelques uns de mes poèmes préférés dans cette revue :

Jean-Marc PELLETIER

Le Lit

Quand la nuit approche, l’inspiration, qui est muse malicieuse, se glisse dans le lit du poète et inscrit le tracé de son joli corps sur le drap, en une invisible empreinte.

Si le poète se pose exactement sur cette signature – bras droit replié à hauteur d’épaule, bras gauche allongé, jambes parfaitement jointes -, l’inspiration viendra le visiter dans son sommeil, tournant et repassant dans sa caboche comme la boule sur la roulette.

Au réveil, le poète écrit immédiatement le poème offert. S’il ne s’en souvient pas (ce qui souvent survient), il en invente un autre.

Éric SAVINA

L’idiot

Pour lui, les pompes funèbres
C’est un magasin de chaussures
Et un Te Deum
Une boisson romaine
Il pense qu’on attrape la tuberculose
A force de trop tousser
Et que Descartes
A inventé la belote
Je crois qu’il est bien plus heureux que nous

Roland DAUXOIS

Le chant du Minotaure (extraits)

Ici habite toujours le Minotaure

Ce labyrinthe n’est pas
une figure,
pas même un symbole,
ni une mise en scène
il est la réalité éprouvée,
la réalité révélée,
le piège réel
dans lequel s’engouffre l’homme
au cœur battant.
Lieu de tous les prodiges,
de toutes les pertes,
de toutes les alliances,
ce lieu d’où la raison ne peut fuir
sans compromettre la beauté de ses ailes.

Et je donne quelques strophes de ce beau poème de Cathy Ko, qui mérite d’être lu en entier :

Cathy KO

L’autre

L’autre
Est
Cette part
En moi
Qui désire
Fortement
S’échapper
De mes griffes.

L’autre
Est
Un jouet
Que je cache
Sous mes pattes.

L’autre
Est
Celui
Que je perds
Tous les soirs
Somnambule
A hurler
« Ne rentre pas trop
tard. »

L’autre
Est
Le miroir
Incassable
De mes vices
Incachables.

L’autre
Me caresse
Et je sens
La frontière.

L’autre
Pense
Que je pense
Comme lui.
Unifier la pensée
C’est la mort.

(…)

Pour plus de renseignements sur la revue Verso : http://revue.verso.free.fr