Quelques poèmes du numéro 128 de la revue Friches

Le numéro 128 de la revue Friches, qui vient de paraître il y a quelques jours (octobre 2018), est consacré aux poètes distingués par le Prix Troubadours/Trobadors 2018 qui vient d’être décerné au recueil Vie minuscule de Joëlle Abed.

Mais, dans ce numéro spécial, ce sont quelques poèmes des nominés dont je vous propose la lecture.

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Ces pas qui nous mènent
(extraits)

Un forsythia
dans le printemps
se souvient de l’enfant
qui prenait la pose
le gilet de mailles bariolées
les pantalons usés
où scintillent encore quelques fleurs
le jaune d’or et de miel
de l’arbuste fraîchement éclos
tricotent pour l’enfant un théâtre
de sourires de dents blanches
qu’une photographie
a volé
au temps.

Frédérique Archimbaud

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Le vent reste incompris
(extraits)

Le chêne est vieux ; très vieux …

Mille ans. Plus, peut-être.

Ses feuilles ont quelques jours
à peine. Et le ruisseau
à ses pieds coule
comme depuis toujours.

*

Depuis combien de temps
étaient-ils rassemblés
sur le bord du ciel,
ces oiseaux silencieux
qui tout à coup s’envolent,
et ne laissent aux yeux
qu’une image aveuglante
d’ailes blanches muettes
dont les lames légères
éventrent les nuages
dans leur sommeil d’enfants.

Jean Pichet

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Amour d’automne
(extraits)

Certaines nuits
le flot
de mes anciennes vies
vient saper les murs de ma chambre
et c’est l’océan
qui lâche
sa colère
et tambourine
à ma porte

André Sagne

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Quelques tanka de Muriel Carminati

J’ai trouvé ces tanka dans le n°126 de la revue Friches, de l’hiver 2017.
Le tanka est une forme poétique japonaise, ancêtre du haiku, se compose d’un tercet de 5-7-5 syllabes puis d’un distique de 7.

Les eucalyptus
étirent leurs beaux bras blancs
avec volupté
leur écorce les grattait
ils se sont déshabillés

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Prévenant ses bêtes
qu’il leur apporte de l’eau
le berger sourit
de les voir qui dégringolent
comme une averse d’été

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Plouf plouf et replouf
elles évoluent gaiement
tout à leur caprice
grenouilles de bénitier
surtout pas coassent-elles

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Enfant mécontent
il prend le ciel à témoin
je suis grand dit-il
et je peux nager tout seul
il s’échappe et boit la tasse

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Plage désertée
on entendait des galops
et des cris d’enfants
il n’y a pas si longtemps
seul le fracas de la vague

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Non jamais le vent
ne dira tout ce qu’il sait
très malin le vent
faisant mine d’éventer
des secrets très bien gardés

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Je profite de cet article pour vous souhaiter à tous de Joyeuses Fêtes de Pâques, sans trop de poissons et avec raisonnablement de chocolats !

Deux poèmes de François Montmaneix

J’ai trouvé ces deux poèmes dans le numéro 120 de la revue Friches, qui date de l’hiver 2015.
Ce numéro consacrait justement tout un dossier au poète François Montmaneix (né en 1938), avec une interview et un grand choix de poèmes, à l’occasion de la publication de ses oeuvres complètes.

JULES ET JIM

Un soir en juin dans ma vingtième année
j’étais assis au pied d’un chêne
parmi l’herbe à pas lents souplement
allait une jeune fille en cheveux
elle accompagnait deux petits garçons
qui couraient l’appelaient à grands cris
d’une voix de stentors en socquettes
elle cueillait des fleurs sauvages
je n’ai rien oublié de ses gestes
quelles étaient donc ces fleurs-là ?
Longtemps après je ne sais pas leur nom
mais je me souviens d’un prénom
vers qui couraient deux bambins aux voix d’hommes
Que sont-ils devenus aujourd’hui
et vers qui courent-ils s’assurer
que le secret de l’univers
est toujours aussi bien gardé ?

(« les mains les oiseaux », Jours de nuit)

***

La nuit me prête un peu de son immensité
je lui cède en échange quelques uns
des maux de tête acérés
qui de leurs dents et de leurs griffes
arment un rongeur invisible
au cœur de cet arbre le mien
habité par des vertiges
sans qui j’ignorerais où je suis
je les regarde s’en aller
va-t-il me manquer quelque chose ?
Suis-je amputé de la douleur
qui offrait un refuge aux idées
faites pour n’être pas conçues ?
Je vais m’enchaîner au vent par la tête
et je m’écoulerai avec lui
lié sans défense au temps sans souffrance
à la fin j’apprendrai – je le sais –
que pour apercevoir la bête
à qui je dois de connaître ma vie
il me faudra demain abattre l’arbre.

(« Peintures noires », XVII, L’abîme horizontal)

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Trois poèmes de Daniel Birnbaum

J’ai trouvé ces trois poèmes dans le dernier numéro de la revue Friches (n°118 de juin 2015).
D’après la note biobibliographique présente à la fin des poèmes, Daniel Birnbaum est né en 1953, vit en Provence, et collabore à de nombreuses revues, tant pour ses nouvelles que pour ses poèmes.
Je sais, par ailleurs, qu’un de ses recueils, Monde, j’aime ce monde, a été publié début 2015 chez Polder.

LA STELE

Une liste de noms
gravés dans le granite
sur le monument
au carrefour des petites routes

un peu de mousse dans le creux des voyelles
un peu de saleté dans le creux des consonnes

le temps apprend à lire
les souvenirs qui luttent contre lui.

**

TROIS CYPRES

Trois cyprès
à la nuit tombante
on aurait dit trois fantômes
venant prendre le pain de la maison

Trois cyprès
à la nuit tombante
découpant le ciel
en tranches fines.

**

METRONOME

Un voyage
un temps lointain
une corde incertaine
qui oscille dans l’air
comme les bras de mon père
un saut de quelques mètres
un plongeon contrôlé
le sourire de ma mère
le rire dans mes yeux
j’étais le métronome
du rythme du bonheur
sur cette balançoire.

Trois poèmes récents de Béatrice Marchal

Recevant régulièrement la revue poétique Friches, j’ai pu découvrir le dernier recueil de poèmes de Béatrice Marchal, intitulé La Cloche de tourmente, et qui a obtenu le Prix Troubadours/Trobadors 2014, organisé par cette même revue.
J’ai sélectionné trois poèmes de ce recueil à vous faire découvrir aujourd’hui :

A vouloir, alouette, traverser la transparence
du ciel, tu es devenue invisible,
absorbée par le bleu, toute entière dissoute
dans un chant léger et si animé
qu’il nous fait lever la tête.
La lumière qui se convertit en musique
refoule un regard de chasseur,
et seule perçoit son éclat l’oreille
attentive accueillante au chant de l’alouette.

****

Le ciel était encore clair
sur la masse des arbres noirs,
à la brume se mêlait une odeur
de feu de bois.
Un élan soudain
vers la joie l’amour
soulevait l’enfant
dans le crépuscule d’automne.

Sur la profondeur entrevue
se refermait la nuit,
il fallait rentrer.

****

Les bourrasques de vent de neige
ont laissé sur les crêtes
de rares sorbiers rabougris
penchant leurs grappes pâles
au-dessus du vide courbés pliés
comme pour retenir
dans une imploration sans fin
on ne sait quel amour.

****

Vous pouvez trouver La Cloche de Tourmente de Béatrice Marchal dans le numéro 116 de la revue Friches/ Cahiers de poésie verte.

La revue Friches numéro 112

Je me suis abonnée pour la première fois à la revue Friches cette année et c’est avec un grand plaisir que je l’ai découverte.
Tout un dossier est consacré au poète Daniel Biga – avec une entrevue, une analyse bio-bibliographique et un choix de poèmes.
J’ai particulièrement aimé la rubrique « Hors champ » consacrée au poète de langue occitane Joan-Maria Petit, que l’on peut lire ici également en français.
Une huitaine de poètes est rassemblée dans la partie « Cahiers de textes » – petite anthologie de poètes pas forcément connus mais intéressante à découvrir.
Et quelques pages intitulées « Sur la Table inventée » laissent entendre les voix de quatre poètes très reconnus, dont Béatrice Bonhomme et James Sacré.

A la montée de la sève
Je me suis greffé sur le bras
Un rejet de cerisier
Au bout des doigts
Un pommier de Saint-Jean
Sur la nuque un figuier
Et maintenant j’attends les oiseaux.

Jean-Marie Petit

Le Pouvoir des Mots

D’un livre ouvert
Sortit une averse
Et une poignée
D’oiseaux de couleur…
Le pouvoir des mots
Est plus fort que le vent
Et celui du poème
Plus que la folie…
Au coeur de ton coeur
J’écris une lettre
En lettres de jour…
Au bleu de tes yeux
Commence la mer…

Jean-Marie Petit

L’Olivier

L’arbre est maintenant tout pénétré de lumière
Sauf dans une touffe plus serrée en son milieu.
C’est comme une fête légère et changeante
De sa couleur incertaine jouée
Entre son feuillage et l’air qui la baigne :
Un fin gris de verts pétris par le bleu du ciel.
L’oeil s’épuise à démêler de la lumière
Ce qui serait la couleur de l’olivier.

James Sacré

Tous les soirs
Dans mon sommeil
Je défie les lois de la gravité
Porté par les ailes du rêve.

Khaled Youssef

Seul un poète
Peut recycler ses illusions…
Et les ruines de ses rêves
Pour construire des châteaux sur un bout de papier.

Khaled Youssef

Fable de pierre de Jaume Privat

FABLE DE PIERRE

Pierre à pierre
Nous avions bâti des murs,

Contre la lueur de l’aube,
Contre la nuit, le bruit, la peur.
Contre les autres,
Contre les pierres, enfin.

L’air manqua, nous comprîmes.

Accrochés de tous nos ongles,
Nous cherchons la sortie.

Jaume PRIVAT
J’ai trouvé ce poème dans la partie « Extraits » du site de la revue poétique Friches (friches.org)