Quelques poèmes de Patrice Dimpre


L’heure de la rentrée a sonné pour La Bouche à Oreilles et c’est avec plaisir que je vous retrouverai à un rythme plus régulier et sans doute plus serré.
J’ai retrouvé ce matin dans une pile de livres pourtant déjà lus le numéro 68 de la revue Diérèse, datant de l’été-automne 2016, et j’ai découvert avec ravissement les poèmes de Patrice Dimpre dont l’univers original et décalé m’a tout de suite transportée et donné envie d’en partager quelques parcelles sur ce blog.
Voici donc une petite sélection qui j’espère vous plaira :

***

L’autoportrait de nuit, avec un phare dans la figure, ce pourrait être un accident.
C’est une oeuvre.
Pas une oeuvre exposée, une oeuvre explosée.
Je tiens à perdre la face sous mon vrai visage.

***

J’ai passé mon enfance dans une armoire.
Persuadé que mon visage au bout d’un moment ne manquerait pas de prendre une belle couleur grise.
En vain.
Alors je vous demande :
– Avez-vous plus sombre ?

***

Les cris n’ont pas seulement une valeur esthétique.
Ils permettent aussi de savoir à qui l’on a affaire.
Seul le cri de l’homme donne du fil à retordre au spécialiste.
Et pourtant il s’y connaît en cris.
Il en pousse lui-même de lamentables à l’occasion.

***

C’est la fameuse Ronde de Nuit.
La petite fille a pris toute la lumière.
Il n’en reste plus pour les autres.
Fâchés, les autres.
De mauvaise humeur, les autres.
Ils noircissent le tableau.

***

Moi, j’aurais bien aimé, mine de rien, que le combat, faute de combattants, cessât.
Dans l’autre camp, en revanche, ils ne l’entendaient pas de cette oreille.
Ils ont continué à me battre froid.
Et moi aussi, forcément, quelque inférieur en nombre que je fusse.

***

La phrase, qui était morte, et bien morte, je peux en témoigner, c’est une des miennes.
Voici que, soudainement, elle ressuscite.
Dans la bouche d’un autre, bon.
Mais je le félicite.
On n’a pas le droit de se montrer frileux, devant le miracle.

***

Vous retrouverez de nombreux autres petits poèmes de Patrice Dimpre dans ce numéro 68 de Diérèse.

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Quelques proses de Raphaële George

Note biographique : Raphaële George ( de son vrai nom Ghislaine Amon ), peintre et écrivain, est née le 2 avril 1951 à Paris où elle a vécu et où elle est décédée le 30 avril 1985. Après son bac, elle entreprend des études d’économie, études qu’elle interrompt en 1973 pour entrer à l’Ecole Normale d’Instituteurs. Devenue institutrice, elle exerce ce métier jusqu’en 1979, année où elle obtient le capes d’arts plastiques et un poste de professeur dans un lycée de banlieue parisienne. Elle s’investit beaucoup dans sa nouvelle fonction et fait preuve, auprès de ses élèves, d’une grande inventivité.
Son premier livre, Le petit vélo beige, sort en 1977 aux éditions de l’Athanor. Elle écrit aussi quelques articles de critique littéraire dans Libération et puis fonde, aussi en 1977, avec Mireille Andrès et Jean-Louis Giovannoni Les Cahiers du Double, revue de littérature et de sciences humaines, qu’elle dirige ensuite avec ce dernier jusqu’en 1981. Parallèlement à ses activités littéraires, Raphaële George peint (Draps, Suaires) et expose fréquemment, seule ou en groupe.
Début 1984 elle apprend qu’elle est atteinte d’un cancer et en mars de cette même année elle décide de prendre le pseudonyme de Raphaële George.

Proses

Journal sans date

La certitude que j’ai maintenant, née par ce livre et qui remonte en lui, est que pour me reconnaître il me faut les mots d’un autre. Des mots qui nous auraient été donnés comme une mère donne le sein. C’est comme si j’avais créé quelqu’un qui tienne à moi, pour m’empêcher de mourir. C’est comme si quelqu’un me percevait de loin, dans un pays que je ne connais pas, prise par ce mouvement qui au présent m’attire vers la chute, le déséquilibre, et qui veuille m’enseigner l’amitié … Ce quelqu’un veille constamment au-dessus de mon épaule, sait que je ne dois pas rester seule. Ce quelqu’un veut que je comprenne, lorsque je n’aurai plus besoin des autres mais seulement de ma vie, qu’il n’y a rien d’autre à peupler que la foi qui nous anime et que nous refusons en vain.

(…)

Ainsi, ce quelqu’un erre dans le lointain étranger, me faisant signe par instant. Cette distance le rend, la rend, les rend proches encore. Nous sommes unis au silence où toute ombre ne peut que nous vouloir le bien. J’ai hâte d’être ombre moi-même enfin dégagée de tout ce qui faisait le corps lourd et la raison dans la peine.

*
L’acte d’écrire sort du champ de la volonté à tel point que j’ai souvent cette impression que ce n’est pas moi qui écris mais quelqu’un d’autre. Au fond, je donne mon âme à cet être intérieur dont j’ignore les vraies intentions. Je me prête à son jeu.
Parfois, il me paraît être le diable, il me prend ma conscience, et lorsqu’après d’étranges heures passées à noircir des feuilles, il me la rend, tout devient pâle.

***

Pour cet article, je me suis beaucoup inspirée de la revue Diérèse n°63 qui consacrait un long article à Raphaële George.

Trois poèmes récents de Marie Huot

J’ai découvert ces poèmes dans la revue Diérèse n°63 du printemps/été 2014 et ils m’ont tout de suite touchée par leur simplicité et leur aptitude à faire passer l’émotion. Marie Huot est née en 1965, elle a publié une quinzaine de recueils de poèmes, je ne la connaissais pas avant de lire ces quelques poèmes.

***

La nuit vient sous le Pont aux Trembles
je me souviens d’une phrase que quelqu’un disait :
il faut faire son deuil
Le deuil que je fais est tout fripé
J’ai beau m’appliquer
je ne sais pas faire mieux que cela
une chose froissée roulée en boule
que j’essaie en vain de cacher sous mon lit

***

La vérité est que je faisais des voyages minuscules
que personne ne voyait ni ne savait
Des allers-retours rapides à travers la mémoire
Ma petite cour était remplie de feuilles mortes
J’avançais sur un radeau de bois sec et de ficelles
Je n’avais ni voile ni boussole
simplement mon cœur qui se soulevait
quand nous croisions de loin des lanceurs de dés sur la mer
J’avais peur de retourner à la case départ avec ma cargaison d’amour
J’aurais préféré être dans un cheval de Troie
avec ma cargaison de guerre

***

Au bord du champ j’avais dressé une table sommaire
pour t’y inviter
Je ne voulais pas forcément manger des bêtes gracieuses
je craignais de garder un peu d’elles au fond de moi
Je l’avais fait pourtant
j’avais mangé leur grâce jusqu’à l’os
Mais je ne voulais pas dire leur nom
car si mon ventre leur était une petite tombe
je craignais que leurs fantômes viennent tourner
chaque nuit devant mes yeux
soufflant à mes oreilles des plaintes ardentes
Avec toi je me sentais prête à dévorer toutes sortes de bêtes
Je l’avais fait
n’en parlons plus

***

Ces poèmes sont des extraits inédits de La Renouée.

Trois poèmes parus dans Diérèse n°62

Dans le dernier numéro de la revue Diérèse, que j’ai reçu hier, et qui correspond à l’hiver 2013-2014, j’ai eu le grand plaisir de voir figurer cinq de mes derniers poèmes. Je suis particulièrement honorée car, dans ce numéro, sont publiés également des poètes comme Michel Butor, Isabelle Lévesque ou Silvia Baron Supervielle.
Voici donc trois de mes poèmes parus dans cette revue :

Journal

J’étais seule
et légère.

Je n’écoutais pas
le silence.

La solitude épousait
les méandres du temps.

J’attendais
le goutte-à-goutte
d’un poème.

Tout fuyait
de la blancheur du sol
à la pénombre
du couloir.

La table
était sévère,
le cendrier navré
mais les volets
rêveurs.

Un poème
pouvait tomber du ciel.

Pas de doute,
j’étais seule.

Lasse

La nuit
m’affaiblissait.

Rien ne chantait
sous la lampe.

Je me résumais
à quelques gestes
mesurés.

L’aube viendrait
comme une intruse.

J’étais sans doute
la même que la veille
à une nuance près.

Il ne restait
de la tristesse
qu’une lassitude
dans les os.

L’amour était
une vague histoire
de nerfs.

Il manquerait
toujours quelque chose.

Je n’avais
rien à m’avouer.

Milieu de la nuit

La lampe ouvrait
la nuit en deux.

Des choses
belles ou terribles
se tramaient
de par le monde.

Les sièges vides
face à moi
me tenaient compagnie.

Par des nuits
comme celle-là
l’amour paraissait
quelque peu surhumain.

L’espérance
supposait
trop de patience,

et le temps de la nuit
était d’une extrême
lenteur.

Seul, on ne sentait
ni sa force
ni sa faiblesse.

Marie-Anne Bruch

Quelques poèmes de Nicolas Dieterlé

J’ai découvert ces poèmes de Nicolas Dieterlé dans le dernier numéro (numéro 59/60 de juin 2013) de la revue Diérèse, qui lui est consacré, et dont je conseille la lecture.

Nicolas Dieterlé est né le 28 août 1963, il fait ses études à l’institut de Sciences Politiques et devient journaliste. Il pratique l’écriture poétique et la peinture mais il n’a jamais voulu montrer ses oeuvres, à deux exceptions près. Il s’est donné la mort le 25 septembre 2000.

 

Mes phrases sont comme les vagues de la mer qui battent les falaises. Érodant peu à peu mes désirs pétrifiés, elles les rendent à l’eau dont ils sont issus, la grande eau première.

Tout le paysage matinal baigne dans un bleu très doux qui s’assombrit un peu à l’horizon, là où les arbres dressent contre le ciel leurs ramures fines comme de la dentelle. En face de moi, le soleil encore bas ressemble à un feu blanc. Parmi les ramures lointaines une fumée se déploie lentement, sans fin, avec une sérénité bonhomme, et le regard est attiré par elle à cause de sa constance et de son caractère flagrant de signe. A gauche, les arbres les plus proches sont revêtus d’une fine toison rose, formée par les bourgeons en nombre croissant, et le soleil fait briller les branches légères qui oscillent très doucement dans un vent discret

Arbres en fleur, arbres en folie, neige distraite et conquérante, soleil rose

Arbres, pourquoi êtes-vous si indescriptibles ? Vous me faites mal à force d’être indescriptibles. Mais c’est un mal si doux

Avec la baguette des mots je tiens le monde à distance afin de l’aimer mieux

Les mots sont l’affleurement sur le papier, hors du silence de la page blanche, d’une eau qui me baigne de toutes parts et que je ne perçois pas directement. Les mots me la rendent visible, mais avec quelle déperdition !

Il faut que je vise moins le succès, la puissance, et de plus en plus le consentement et l’accord. Les arbres me l’apprendront. L’amour aussi. L’espace entre les collines. La minuscule proue sculptée d’un bourgeon