Un de mes derniers poèmes, paru dans ARPA


Dans le numéro 123 de la revue poétique ARPA, de l’hiver 2018-19, j’ai eu l’honneur de voir figurer trois de mes poèmes en vers libres. Voici l’un d’eux :

Apprentissages

Il aura fallu
passer par mille gouffres
pour se retrouver
les pieds au sol
et la tête à l’endroit.

Nous aurons dû passer
de cahots d’espoirs
en chaos d’amours
pour apprendre à aimer
la légèreté de l’air,
l’innocence d’un feuillage.

Au cœur
toujours recalé
le monde aura donné
comme consolation
la beauté ambiguë
des nuages qui passent
et des fleurs qui s’inclinent.

Marie-Anne BRUCH

***

Le numéro 125-126 de la revue Arpa, titrée « EXILS »


J’ai reçu ce numéro de la revue Arpa au tout début avril 2019, il s’agit d’un numéro double sur le thème des Exils.
Comme toujours, la revue est de grande qualité et c’est un plaisir de la lire.

Voici quelques poèmes qui m’ont particulièrement plu :

REVENIR

Passé l’horizon d’enfance
commence l’exil.

Ici ont vécu des êtres humains
dissous dans le temps.

Les années ont braconné
ce qu’il restait de traces.

L’édifice de la mémoire
chancelle au moindre manque.

J’ai espéré longtemps
le retour de l’innocence.

Michel MONNEREAU

***

Vous écrivez dit-elle
par ennui ou mélancolie
votre peine
embrume les chemins

Où est votre amour
Où le chant de la grive ?
Vous écrivez dit-elle
car je me suis enfuie

On allume des bougies
dans les églises désertes
Vous écrivez pour remplir
mon absence

Peut-être reviendrai-je
avec la marée pour lire
serrée bien contre vous
ce poème sous un ciel étoilé

Jacques ROBINET

***

LE SEUIL

Tu ne sais pas où tu vas

et dans le trouble de l’incertain qui t’attend
tu es à deux doigts de rebrousser chemin

mais ta force peut venir de là
de ce retournement qui va t’ouvrir les yeux
sur la certitude que tout est devant

et c’est le seuil à franchir
avant de refermer ta vie à double tour

(nuit du 1er au 2 novembre 2017)

Marc BARON

***

La nuit tambourine à la porte
Nos échecs
Veulent une place dans le lit

La nuit se repaît
Nos peurs
Prennent toute la couette

La nuit gronde
Nos secrets
Mettent la tête sous l’oreiller

Se croyant à l’abri
Des délires et des suées

Du sérum de vérité
D’une nuit agitée

Francis VALETTE

***

Je vous renvoie au site de la revue ARPA pour tout abonnement ou renseignement : en suivant ce lien !

Trois poèmes parus dans Arpa numéro 113

J’ai reçu le n°113 de la revue Arpa il y a une dizaine de jours et j’ai eu l’occasion cette nuit de m’y plonger. Beaucoup de belles choses, une unité de ton, un certain recueillement …
J’ai donc sélectionné trois poèmes (le choix fut difficile …) parmi ceux qui m’ont le plus séduite.

***
Perce-neige

Fleur frêle, fleur première
fraîche comme un verre d’eau
sur la brûlure du labeur,
comme une épaule de nouveau-né
dans le berceau de bois léger

le blanc
vainqueur du givre et du gel
sauve tout le vert à venir

d’une semaine l’autre
il rejoint le soleil
flagellé d’averses

le marcheur hésite
à fixer du regard
cette haleine de la terre

GILLES LADES

***

Sur la nuit obscure
De la page
L’amour dépose
Ses constellations

A la source des mots
Le poète écoute
Ce souffle immérité
Qui nourrit le poème

Pour le parfaire
A-t-il encore
Le temps d’apprendre à vivre ?

ANNE GOYEN

***

L’ENVERS ET L’AU-DEHORS

somnambule égaré
en ta nuit intérieure
funambule amoureux
de fantômes

tu marches sur le fil
de ta fragilité

dans tes yeux sidérés
le passé grand ouvert
visages
sentiments

et ta vie qui s’écoule
dans cette mélancolie
sans que jamais tu n’oses
t’en saisir

ARNAUD SCHWARTZ

***

Un beau poème de Casimir Prat

J’ai trouvé ce poème dans le numéro 100-101 de la revue Arpa, intitulé Un cent d’encre, et j’ai d’ailleurs eu plusieurs fois l’occasion de parler de ce numéro, en particulier au sujet de Cédric Demangeot dont j’avais publié un poème.
Je ne connaissais pas Casimir Prat avant de lire ce poème, que je trouve très beau :

La vie ne dure que quinze jours

Si l’on retenait, simplement, dans le désordre et sans vouloir juger de leur importance respective : les quelques instants où nous sommes tombés amoureux, les quelques minutes que nous avons passées à rêver devant tel tableau ou à l’audition d’une certaine mélodie ; la demi-heure où notre regard s’est trouvé hypnotisé par le poudroiement de la lumière, une fin d’après-midi, en août, le long du tronc d’un tilleul ; la durée infinitésimale au cours de laquelle, en plongeant dans un ruisseau de montagne, notre corps a ressenti ce qu’était vraiment la fraîcheur ; le soir où nous avons détaché pour toujours notre main du barreau de fer d’un certain portail ; le matin, en nous levant, quand nous avons constaté tout le sable que nous avions encore gardé dans nos chaussures ; l’interminable seconde pendant laquelle nos doigts ont effleuré la main ou la joue d’un mort ; la fin de la matinée où nous avons enfin reconnu notre nom dans la liste des « Admissibles » ; le temps qu’a exigé pour notre esprit de réaliser que quelqu’un qui nous tournait le dos en définitive pleurait silencieusement ; l’instant où nous avons lu pour la première fois les pages qui commencent ainsi :  » Longtemps je me suis couché de bonne heure  » et les avons trouvées au début rébarbatives et sans grand intérêt ; la nuit où nous avons lu L’île au trésor d’un seul trait ; le moment d’angoisse que nous avons traversé en pensant qu’à sa descente du train, il (ou elle) ne nous reconnaîtrait pas ; ce bout de route en voiture, quand, à la couleur des feuilles des platanes qui la bordaient, il nous a semblé évident que les étés ne seraient plus pour nous les mêmes qu’avant ; tout cela et quelques autres broutilles, tous ces moments, dans une vie, si on les additionnait, ne devraient pas dépasser une petite quinzaine de jours, non ?

( extrait de Le sable entre mes doigts)

Un poème de Cédric Demangeot

J’ai trouvé ce poème dans le numéro 100 de la revue Arpa, intitulé Un cent d’encre, qui avait paru en mars 2011, et que je relis assez souvent à cause de sa grande richesse, de sa diversité poétique, et de sa belle qualité.
J’aime ce poème pour son style assez brutal, assez net, et parce qu’il frappe juste dans mon esprit.

Une inquiétude

(marges 1999-2009)

La vie, c’est comme les poux. Ca gratte et ça rend fou. Comme les rats ça vous saute à la gorge et ça vous file la peste. Comme dans un cul de femme ça sent divinement la mort. On ne s’habitue pas. Si on s’habitue on est mort.

Les contusions qu’on se fait en naissant. Les bras qu’on se casse en grandissant. Bien avant qu’on ait commencé de comprendre de quoi il retourne, la tête part en plaques de plâtres – les tempes se délitent – etc. Les sensations finissent en télégraphe et la profondeur devient le vide.

C’est quoi ça – moi
– là – personne – jeté –
tête en bas dans le grand nulle part
– c’est insensé.

Ca commence mal et, en général, ça continue pire. Mais il y a de quoi rire.

Il y a de quoi – écrire. D’épais mauvais romans par dizaines.
Ou quelques vers – tendus à bloc & prêts à rompre
au premier souffle.

Traire la vision – jusqu’à la dernière goutte de sperme ou d’écriture.

La vision maigre, maigre. On voit ses os.

Un homme. Son épaule pend. Dans la rue. Son épaule gauche. Une rue verte et mauve – en pente violente – & son éclatement en dizaines de reflets contradictoires : les néons sur le bitume, les phares dans les vitrines, les visages dans les flaques, etc. Il se rappelle avoir voulu ouvrir son parapluie pour se protéger du fracas des corps et des voitures. Et après, après – il ne se souvient plus de rien.

Nous n’avons peut-être pas le même humour.

Les hommes sont mal compatibles.

Le monde est plein de morts-vivants – qu’il faut bien détester.

Comme il faut bien annihiler les nihilistes.

On trouve l’homme dans les marges. L’humanité est devenue marginale à l’espèce. L’excès d’humanité dans un homme est assimilable, en Occident aujourd’hui, à une forme de maladie mentale – qu’on isole, qu’on neutralise d’une manière ou d’une autre.

L’inaptitude dite « à vivre » est souvent au contraire le signe d’un enracinement – profond – dans le sol de la vie-même. Dans son terreau le plus chargé en aliments rares, nécessaires et tuants. L’inapte est comme prisonnier de la vie pure : il en devient impossible à mettre au monde.

On est toujours inapte au monde – pas à la vie, à la vie jamais. Mais le monde ne veut pas la vie : c’est pourquoi on se tue.

L’inapte au monde est apte à la mort par trop plein de vie. Les cohortes d’aptes au monde, en revanche, ne connaissent pas la vie – sont inaptes à la vie mais déjà morts.

Journée sans remède.

Il n’est pas un mot, pas un geste, pas un souffle de nos vies – qui ne soit pas irrémédiable.

C’est à coups de bâton qu’on a voulu m’apprendre ce qu’est la poésie. Pourtant, j’ai bien vite oublié ce qu’on entendait par là. Je ne retiens que le bâton.

(…)

Cédric Demangeot

Un poème d’Amour en vers libres

Ce poème a paru dans la revue ARPA du mois de juillet 2012 (n°104 de la revue).

Guerre Sainte

L’amour planait comme une menace.
Lorsqu’il s’est abattu nos nerfs ont grincé.
L’hiver serait long et froid.
Tu ne poserais plus jamais tes peines sur mes genoux.
Seule une guerre pouvait nous rapprocher.
J’ai tiré en l’air ma première salve de mots tendres.
Tu as creusé la première tranchée.
J’ai vidé sur toi des chargeurs de larmes.
Puis ce ne furent qu’assauts et silences.
Et le Ciel réclama son lot nocturne de claires prières. Puisque le désir était indigne il fallait bien que l’amour soit pur. Comme j’étais soucieuse alors, lèvres et mains dans la boue, de ne pas me salir le cœur !
Mais c’était pure et désarmée que je semblais la plus dangereuse : tu as brisé tous mes drapeaux blancs.
Pouvais-je seulement te blesser ? Ce mystère me dévastait.
L’amour est une raison si puissante de mourir et si insuffisante de vivre qu’on a peine à choisir son camp.
J’ai mis très longtemps à voir que tu avais déserté.
Cette guerre est partie en fumée et le Ciel est retourné à ses moutons.

Je suis restée sur le champ de bataille.

Marie-Anne BRUCH