Les mots du silence, de Patricia Castex Menier

Ce recueil est un numéro spécial de la revue A l’Index, plus exactement n°34, de l’automne 2017, consacré entièrement à la poète Patricia Castex Menier, avec poèmes, interview, documents et témoignages de poètes.

J’ai choisi deux poèmes en prose et un en vers libres.

Patricia Castex Menier (née en 1956) est une poète et romancière française.

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Marcher en ville, c’est aller d’îles en îles. Il y en a de plus en plus. Singulières ou regroupées en archipel, au relief visible de loin ou fondu dans un halo d’ensemble, elles ont fini par faire partie du paysage. Petites terres le plus souvent tassées ou allongées, toujours entourées de la même eau de solitude : ce sont les sans-abri. Marcher en ville, c’est naviguer d’îles en îles, des îles adultes, des îles enfants. On accoste un moment, les petites vagues de la main tendue battent contre la coque du cœur, elles s’avancent, se retirent. Ou on double le cap, on évite les récifs, Charybde et Scylla entre lesquels sombre d’un coup ce qui parle en nous d’humanité. D’îles sans nom en îles sans nom, carte muette de la ville, et nos itinéraires de cabotage, ou de grand large.

 

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Il existe des matins de phrases toutes faites, allez savoir pourquoi. On se lève avec elles. Par exemple une phrase comme celle-ci : les oiseaux décident de la couleur du ciel. Ou celle-là : la nuit est ronde dans l’œil du cheval. Elles franchiront la journée, dans la tête, sans que l’on ne sache qu’en faire. Elles seront là au coucher. On n’en aura rien fait. Surtout pas le poème que pourtant elles annonçaient.

 

***

 

On
a reposé le galet.

C’est
un regret.

Il avait
une forme de cœur imparfait,

mais,
après tout, comme tous les cœurs.

 

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Un poème de Luis Benitez

J’ai trouvé ce poème de Luis Benitez dans le dernier numéro de la revue A l’index de novembre 2014 (il vient à peine d’arriver dans ma boîte aux lettres). La traduction est de Françoise Laly.

Ce matin j’ai écrit deux poèmes

Ce matin j’ai écrit deux poèmes.
Je ne me demande pas pour l’instant quel sens
possède ou non ce travail obscur.
Simplement c’est une autre façon, possible, d’être vivant.
Je m’interroge sur l’origine
de ces deux choses posées à présent sur la table,
pas exactement faites de papier et de pigments.
Sur les hommes qui l’ont dit mieux que moi
et aujourd’hui sont morts.
Sur les siècles de guerres et de paix
qui se sont écoulés entre les mots.
Je m’interroge sur le nom et le visage
de celui qui, de l’autre côté du globe, a laissé
sur sa table deux autres choses égales
et qui doute aussi de mon existence.
Je m’interroge sur les milliers de jours et de nuits
qui ont dû passer pour que nous fassions cela.
Sur les centaines de personnes
qui ont fait don de leurs vers.
Je me demande pourquoi, depuis un moment,
ce monde s’est modifié deux fois.

***

Trois poèmes du dernier numéro de la revue A l’index

Dans le dernier numéro de la revue A l’Index – dont j’ai déjà un peu parlé dans un précédent article – j’ai relevé trois poèmes intéressants de la poète Hélène Dassavray.
Les voici :

Prendre un train
Rouler
Attendre
Arriver
Laisser le train
Se jeter
Dans l’homme campé
Au bout du quai
Joindre les parallèles
Dormir dans une autre vie

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Elle s’infiltre en moi
aussi intimement
que le fleuve se lie à la mer
elle se mêle à mon sang
pénètre mon cœur
à chaque battement
pas d’alternative
à suivre votre voix

***

De pas sage
Il chemine
De lui ou du monde
On ne sait qui traverse l’autre

A peine dit-il un mot
Tous se taisent
Pas un pour entendre
Qu’il cherche simplement
Quelqu’un à qui parler

***

Pour vous abonner à la revue A l’index, vous pouvez écrire à :
Association « Le Livre à Dire »
Jean-Claude Tardif
11, rue du Stade
76133 Epouville

Quelques poèmes récents de Patricia Castex Menier

J’ai trouvé ces poèmes  de Patricia Castex Menier dans le dernier numéro de la revue A l’index (n°25 de janvier 2014) dirigée par Jean-Claude Tardif.

Quelques îles furent des geôles.

A la saison des mûres,
ne pas oublier,

en se blessant bêtement aux barbelés des ronces.

***

Déportation.

La mémoire fait sa ronde.

Même sans noms,
même sans stèles,

ruines amères, nécropole à ciel ouvert

Au bout du cap,

le mur des dictatures,

plus infranchissable, assurait-on, que celui des
tempêtes.

***

Se nourrit-on d’idées ?

Détenus et gardiens.

Elles décharnent les uns, rendent obèses les autres.

***

La terre retentit.

Elle demande qu’on l’écoute encore.

Tant de bottes, tant de crosses

piétinèrent le dessin d’un pied nu, la trace d’une
sandale

Le vent tire sur la corde,
le soleil ajuste la mitraille.

Les verrous ont sauté.

Mémoire hagarde face à la lampe braquée.

***

Réverbération.

Le cri peut rendre aveugle.

On plisse les yeux,

frontière noire,

ligne de partage entre un monde bien en chair, et
l’autre

Le numéro 23 de la revue A l’index

Dans le dernier numéro de la revue A l’index (mars 2013), dirigée par le poète Jean-Claude Tardif, on trouve des poèmes de poètes reconnus, comme Dominique Sampiero ou Werner Lambersy, dont on peut lire un beau poème sur Pina Bausch.
On trouve aussi des poèmes d’auteurs inconnus ou peu connus, dans la rubrique Jeux de Paumes.
Et cette revue publie également deux poètes qui m’ont semblé brésiliens : Antonio Brasileiro et Aleilton Fonseca, en version bilingue, deux poètes que j’ai appréciés.

Voici quelques poèmes extraits de cette belle revue :

Eric Chassefière Nocturnes

On gagne la nuit par de lentes effloraisons de nuages
on a vu d’abord le ciel prendre racine
dans un vaste morcellement d’oranges et de bleus
s’égrenant à l’horizon en un archipel de bulbes roses
puis le soleil a sombré dans l’eau des arbres
les lignes de la terre se sont épurées
les nuages bleu sombre séparés par plans
caravanes de formes glissant en se chevauchant
dans le rapide mouvement de déplacement du train
puis la nuit a tiré un à un ses rideaux
la vitesse s’est dissoute dans la vibration nocturne
on a poursuivi le voyage à l’intérieur des lignes du corps

Cloisons de Pluie de Samuel Dudouit

Si un dieu de la pluie parvenait jusqu’au rire
qui lentement monte en toi
si son odeur de terre lavée et de fougère
et sa chaleur perdue
envahissaient tes mots
tes poèmes iraient seuls sans boussole sans loi
tu pourrais dormir

Poème d’Antonio Brasileiro

Art Poétique

Mes vers sont la pure essence
des poèmes non essentiels.

Ils ne disent rien de vrai
ils ne veulent rien expliquer.

Ils ne racontent pas la clameur des coeurs
ils n’affrontent pas la douleur du monde.

Si parfois ils parlent fort
c’est par pur plaisir, jubilation :

humour qui jaillit de l’intérieur
comme les astres qui se meuvent.

Eux, mes vers, sont la pure
floraison d’irresponsables

fleurs nées dans la mangrove
simplement – mais multicolores,

belles, peu importe que les hommes
les connaissent ou non.

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