Un poème de René Depestre contre le racisme

J’ai déjà parlé il y a deux ou trois semaines du poète haïtien René Depestre.
J’en reparle aujourd’hui pour vous donner à lire le poème Est-ce vrai ? extrait du recueil Minerai Noir (1956).

Est-ce vrai ?

Est-ce vrai qu’à tes yeux racistes
Dans l’ordre des fléaux de ce monde
les nègres viennent avant les volcans
les nègres viennent avant le grisou
les nègres viennent avant le simoun ?

Est-ce vrai que la force de mes bras
et la machine à laver ton linge
sont des chevaux du même attelage
sont des esclaves de la même chaîne ?

Est-ce vrai que tu préfères
le phare blanc de ton auto
au feu noir de mon visage,
la patte blanche de ton chien
au joyeux bonjour de mes mains ?

Est-ce vrai que tu ne sais pas
de film plus doux et reposant
que le spectacle de mon cœur
montant sur le bûcher raciste ?
Est-ce vrai que tu gardes
à portée de la main
une corde qui porte mon nom
une balle qui sait par cœur
la carte obscure de mon corps
un tribunal toujours prêt
à me couvrir de ténèbres
un linceul coupé
sur la mesure de mon âme ?

Ô blanc serpent du racisme
crieur de mon sang versé
comme j’eusse aimé
que tout ce poison
naquît de la nuit
des mauvaises langues
comme j’eusse aimé
crieur de mes jours
voir quelque lueur
rétablir le cours humain
de la beauté dans ton cœur !

Mais le sang versé des nègres
du haut de ses saisons en fleurs
me crie de prendre garde à toi
tu es sur mon chemin
me crie le sang musicien
tu es une tête de mort
une mauvaise tête
de la pire des morts
une tête à claques
au service de la mort.

René DEPESTRE.

Deux poèmes de René Depestre


Ce livre s’intitule Minerai noir, anthologie personnelle, et autres recueils, il a été publié chez Points/Poésie en 2019 (originellement chez Seghers).
René Depestre est un poète, romancier et essayiste né en 1926 à Haïti. Il a reçu le Prix Renaudot en 1988 pour Hadriana dans tous mes rêves. Il vit en France. Il est considéré comme le plus grand poète haïtien. (Note de l’éditeur)

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Grâce à la miséricorde

Artisan gemmeur
j’incise l’écorce de mon époque
j’ouvre en tremblant le sapin bleu de la miséricorde :
pas une seule goutte de tendresse
ne m’attend à la descente du bateau, de l’avion ou du train.
Qui a tué la tendresse
dans les yeux sans boussole du monde ?
Accroupi sur le quai de mon chagrin j’ai pris
la tête entre les mains : je revois en pleurant
le monde moderne que j’ai aimé
au bout du long voyage
sans un mot tendre pour les musiciens de la traversée.

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Dito

Mon avenir sur ton visage est dessiné comme des nervures sur une feuille
ta bouche quand tu ris est ciselée dans l’épaisseur d’une flamme
la douceur luit dans tes yeux comme une goutte d’eau dans la fourrure d’une vivante zibeline
la houle ensemence ton corps et telle une cloche ta frénésie à toute volée résonne à travers mon sang
Comme les fleuves abandonnent leurs lits pour le fond de sable de ta beauté
comme des caravanes d’hirondelles regagnent tous les ans la clémence de ton méridien
en toute saison je me cantonne dans l’invariable journée de ta chair
je suis sur cette terre pour être à l’infini brisé et reconstruit par la violence de tes flots
ton délice à chaque instant me recrée tel un cœur ses battements
ton amour découpe ma vie comme un grand feu de bois à l’horizon illimité des hommes.

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