La Grossesse, de Yôko Ogawa

Après avoir déjà lu et chroniqué cette année deux livres de Yôko Ogawa, je poursuis mon incursion dans son œuvre qui, décidément, me plait par son originalité et son raffinement.
Une nouvelle fois, c’est un de ses courts romans des années 1990 qui a attiré mon intérêt : La Grossesse, publié pour la première fois en 1990 dans sa version originale japonaise, puis disponible aux éditions Actes Sud à partir de 1997 pour sa traduction française.

Note Biographique sur l’Autrice :

Yôko Ogawa (née en 1962) est une écrivaine japonaise. Diplômée de Lettres, elle se lance dans l’écriture de courts romans jusqu’au milieu des années 90. Des écrivains comme Haruki Murakami ou Paul Auster inspirent son œuvre, mais aussi des classiques japonais ou américains : Kawabata, Tanizaki, Carver, Fitzgerald, etc. Elle remporte le prestigieux Prix Akutagawa pour La Grossesse en 1991.

Note Pratique sur le Livre
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle:
Nombre de pages : 70.

Quatrième de Couverture :

Depuis le début de la grossesse de sa sœur, la narratrice consigne dans un journal les moindres transformations physiques de la future mère. Et quand celle-ci, passé la période des nausées, retrouve un appétit vorace, elle s’empresse de lui préparer des marmelades de pamplemousses, dont elle la régale et la gave à plaisir. Peu à peu la peau — peut-être toxique — et la chair des fruits viennent se mêler, dans son esprit, à l’effervescence mystérieuse de la « matière » en gestation…

Mon humble Avis :

C’est un livre très dérangeant, qui crée chez le lecteur un malaise grandissant au fur et à mesure des pages.
Pendant la première partie du livre, l’autrice distille le doute avec beaucoup d’allusions subtiles et de sous-entendus. Ainsi le lecteur en vient progressivement à s’interroger sur cette narratrice un peu étrange, voire inquiétante : pourquoi tient-elle le journal précis de la grossesse de sa sœur ? Pourquoi semble-t-elle tellement irritée par son beau-frère ? Pourquoi semble-t-elle faire une telle fixation sur la grossesse et les nausées de cette sœur ? Des indices psychologiques parsèment ce court roman et nous permettent de faire quelques suppositions, comme une jalousie probable de la narratrice célibataire, à la situation sociale peu attrayante, vis-à-vis de la sœur plus chanceuse.
Mais vers la moitié du livre, cette narratrice devient clairement malfaisante et les événements se produisent avec une cruauté évidente.
Bizarrement, la sœur ne semble pas soupçonner quoi que ce soit, elle suit docilement les consignes de la narratrice et mange toutes les confitures que cette dernière lui fait mijoter du matin au soir, comme si la faim et la grossesse empêchaient son esprit de fonctionner et la poussaient exclusivement à engloutir n’importe quelle nourriture, comme un animal. Mais c’est peut-être seulement la haine de la narratrice qui lui fait percevoir cette sœur comme une sorte de bête vorace et impulsive, réduite à un corps sans âme.
Malgré son aspect dérangeant, j’ai trouvé ce livre très réussi, par la mise en place d’un climat étrange et vénéneux, et par la manière de nous faire comprendre la psychologie des trois protagonistes, par petites touches voilées.
Par ailleurs, je n’ai pas l’impression que le thème de la grossesse ait été souvent traité par la littérature, et je trouve que Yôko Ogawa a ici fait preuve d’une grande originalité et qu’elle démontre une nouvelle fois l’extrême singularité de ses points de vue et de son imagination.

Un Extrait page 34

1er mars (dimanche) 14 semaines + 6 jours

Je me suis aperçue brutalement que pas une seule de mes pensées n’est allée au bébé à naître. Il vaut peut-être mieux que je réfléchisse moi aussi à son sexe, son nom et sa layette. Normalement on devrait se réjouir beaucoup plus de ce genre de choses.
Ma soeur et mon beau-frère ne parlent pas du bébé en ma présence. Ils se comportent comme si la grossesse n’avait aucun rapport avec le fait d’abriter un bébé en son sein. C’est pour cela que pour moi non plus le bébé n’est pas une chose concrète.
Maintenant, le mot-clé que j’emploie dans ma tête pour me rendre compte de l’existence du bébé est « chromosome ». En tant que « chromosome », il m’est possible de prendre conscience de sa forme. (…)

Emily Dickinson, A Quiet Passion, un film de Terence Davies

Emily Dickinson, a Quiet Passion, Affiche du film

Dans le cadre de mon défi d’avril à juin 2021, Le Printemps des Artistes, je viens de regarder ce film anglo-belge, un biopic sur la grande poète américaine Emily Dickinson (1830-1886), réalisé par Terence Davies en 2017, et j’ai trouvé qu’il ne manquait pas de qualités, cherchant à nous rendre sensibles le caractère, le génie et le parcours de vie de cette poète.

Emily Dickinson a mené une vie très particulière : recluse dans la maison de ses parents, entourée de son frère et de sa sœur, elle aimait plus que tout sa famille et ne s’est jamais mariée. Si, dans sa jeunesse, elle a noué quelques amitiés très fortes qui se sont plus tard délitées, ses années de maturité ont été marquées par les deuils successifs de ses parents et de certains amis.
Mort, séparations, solitude, souffrances morales et physiques semblent jalonner cette existence et ce film n’est pas des plus drôles, comme on peut s’en douter, et plus particulièrement dans la dernière demi-heure, ténébreuse à tous points de vue.
On nous présente une jeune Emily Dickinson très indépendante d’esprit, rejetant et critiquant les conventions de son temps avec une audace et une insolence étonnantes, ne cessant de s’interroger, de soupeser et de réfléchir là où les autres se contentent de docilement obéir sans se poser de questions.
Aussi bien sur la religion, dogmatique et pétrie d’interdits, que sur la place secondaire accordée aux femmes dans la société et dans les arts, elle s’insurge mais réagit plutôt par le repli sur soi, par une révolte intériorisée et cachée.
Malgré tout, les moments les plus intéressants de ce film sont ceux où l’actrice lit les poèmes d’Emily Dickinson, moments magnifiques et lumineux, qui se détachent nettement des autres dialogues et les font paraître un peu anodins ou fades.
Les images du film sont belles, avec beaucoup de scènes d’intérieur éclairées à la bougie ou à la lampe à pétrole mettant en relief un doux clair-obscur, les couleurs un peu fanées et en demi-teinte répondent à l’humeur conventionnelle et feutrée de l’époque.

Je pense que ce film est un honnête biopic, qui essaye de laisser filtrer un peu de la vie intérieure de la poète américaine, mais qui aurait peut-être dû se détacher encore davantage des événements purement biographiques et chronologiques pour s’engager dans quelque chose de plus poétique, plus mystérieux, moins linéaire.

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Le Cap des Tempêtes de Nina Berberova

J’ai lu ce roman de Nina Berberova dans le cadre du Mois de l’Europe de l’Est d’Eva, Patrice et Goran de mars 2020.

L’histoire tient en peu de mots car ce sont surtout les réflexions des personnages qui importent ici : méditations sur le bonheur, sur le bien et le mal, liberté et questions métaphysiques.
Le Cap des Tempêtes met en scène trois sœurs, nées de trois mères différentes, et qui sont toutes trois des exilées russes, vivant ensemble avec leur père et sa dernière épouse, dans un petit appartement parisien dans les années 1920. Chacune a son caractère bien tranché : Dacha est une nature harmonieuse, faite pour le belles actions, Sonia est au contraire une nature pessimiste, dotée d’une philosophie douloureuse de la vie, et la plus jeune sœur, Zaï (diminutif d’Elisabeth) qui semble être le double de Nina Berberova, est une jeune fille imaginative, très vivante, au tempérament artiste, pas toujours très sérieuse dans ses choix.
Nous suivons leurs destins entrecroisés, leurs rencontres heureuses ou malheureuses, leurs quêtes de vérité et d’identité.

Mon Avis :

J’ai adoré ce roman, d’une grande profondeur, où la psychologie des personnages est extrêmement fouillée et ne tombe jamais dans le manichéisme, bien que le sujet s’y prête. En effet, Dacha et Sonia ne peuvent pas se résumer seulement à des identités opposées, la première lumineuse et la seconde ténébreuse, les desseins des deux jeunes filles sont bien plus complexes et chacune est traversée par le doute, le chagrin et un sentiment d’échec. Le personnage de Zaï est aussi intéressant car elle est l’élément le plus mobile de l’histoire, celle qui déploie le plus d’activités vers l’extérieur, la plus imprévisible, et elle rajoute un grand dynamisme dans cette histoire, comme un contrepoint au caractère statique de certaines pages plus réflexives et philosophiques. C’est donc un roman tout à fait captivant, sans longueur.
L’écriture de Nina Berberova est très belle, parfois imagée et poétique, utilisant un langage simple pour des sentiments fort complexes.
J’ajoute que j’avais lu L’accompagnatrice de la même Nina Berberova quelques jours avant Le Cap des Tempêtes, et j’ai largement préféré celui-ci, doté d’une ampleur et d’un souffle bien plus grands.
Un chef d’oeuvre – selon moi !