Les Demeurées de Jeanne Benameur

J’ai lu ce très court roman (à peine 80 pages en folio) parce que j’en avais lu des critiques dithyrambiques sur des blogs et des sites littéraires, et que je ne trouvais même aucune voix discordante dans ce concert de louanges, ce qui aiguise toujours fortement ma curiosité et me donne envie d’en savoir plus sur une oeuvre si parfaite.
L’histoire part d’une situation simple (à raconter, mais sûrement pas à vivre) : une femme « demeurée », qui n’a même pas l’usage de la parole, et est employée comme bonne à tout faire, élève sa fille sans paroles et sans aucun accès à la connaissance, ce qu’elles vivent toutes les deux très bien, dans un amour fusionnel et exclusif, jusqu’au jour où la petite doit être scolarisée et que l’institutrice essaye de s’immiscer entre la femme et son enfant.
Malheureusement, je n’ai pas du tout cru à cette histoire, dès le départ la situation m’a semblé factice, artificielle. Déjà, on ne sait pas à quelle époque c’est supposé se dérouler, et à plusieurs reprises on s’interroge sur ce flou temporel. Je me suis demandé comment les gens du village, et comment l’employeuse de la « demeurée » avaient pu la laisser élever son enfant toute seule, dans un tel état d’incapacité mentale. Mais, en même temps, si elle a un emploi et un enfant, elle n’est peut-être pas si demeurée que l’auteure veut bien nous laisser le croire … Par ailleurs, on ne sait pas comment l’enfant a fait pour apprendre à parler, elle qui vit recluse avec une mère aphasique depuis sa naissance, sans aucun autre contact.
Non, décidément, ça ne m’a pas paru vraisemblable et, malgré les autres qualités du roman, je n’ai pas du tout adhéré à cette histoire.
De plus, il y a un côté démonstratif qui m’a laissée perplexe …
L’écriture, très travaillée, montre une préciosité poétique assez étonnante, mais on peut préférer des styles plus simples et plus directs, et c’est mon cas.
Une lecture qui m’a laissée sur ma faim !

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Rien ne s’oppose à la nuit, de Delphine de Vigan

rien-ne-s-oppose-a-la-nuit-couvertureC’est peu de temps après le suicide de sa mère que Delphine de Vigan décide de mener une enquête approfondie sur la vie de celle-ci, de son enfance dans les années 50 jusqu’à ses dernières heures le 25 janvier 2008, à l’âge de soixante-et-un ans, et alors qu’elle est atteinte d’un cancer et qu’elle vient de subir une chimiothérapie qui a donné de bons résultats selon les médecins. Pour mener son enquête, l’auteure a la chance de disposer de très nombreux documents : lettres bien sûr, mais aussi films familiaux retranscrits sur DVD, et même des émissions de télévision consacrées à la famille de sa mère quand cette dernière était adolescente, ou encore des enregistrements sonores de son grand père. Le matériel est donc riche et, effectivement, Delphine de Vigan réussit à exploiter tous ces documents en leur donnant une unité et une vie étonnante.
C’est d’abord l’enfance de sa mère qu’elle nous raconte avec beaucoup d’anecdotes amusantes ou graves, dans une famille nombreuse qui a tendance à faire les quatre-cents coups, entre une mère très joyeuse et un père énergique mais au caractère trouble et peut-être un peu manipulateur, comme on le découvre au fil des pages. C’est aussi une enfance marquée par le drame, avec un petit frère mort accidentellement en tombant dans un puits, et qui sera remplacé peu de temps après par un frère nouveau venu, Jean-Marc, ex-enfant martyre, adopté par ses parents, et qui lui aussi connaîtra un destin tragique.
C’est un sort néfaste qui semble peser sur cette famille et Delphine de Vigan évoque une sorte de pacte du suicide qui existerait dans la fratrie de sa mère, pacte dont elle n’a pas la preuve de l’existence mais qu’elle évoque comme une possibilité.
Lucile – la mère de l’auteure – quitte sa famille et se marie assez jeune, elle a rapidement ses deux filles, puis divorce, mais, à l’âge de trente-trois ans elle est frappée brutalement par un délire spectaculaire et se découvre bipolaire. La garde de ses filles lui est enlevée, elle séjourne en psychiatrie plusieurs fois, mais se battra toujours contre la fatalité de la maladie avec un courage qui force l’admiration de ses filles.
Ce livre m’a semblé être un très bel hommage à cette mère disparue, qui avait en elle tant de souffrances et, en même temps, une grande capacité de résister aux épreuves.
J’ai trouvé que Delphine de Vigan réussissait à garder la distance nécessaire pour écrire sur sa mère – par exemple elle ne détaille pas sa vie amoureuse, ne parle pas des difficultés de son mariage – elle ne cherche pas non plus à régler ses comptes avec elle, et n’essaye pas non plus de l’idéaliser.
Un livre d’une grande sincérité et qui sonne vrai.
Un magnifique portrait de femme !

Le miroir des courtisanes de Sawako Ariyoshi

miroir_courtisanesQuatrième de Couverture : A dix ans, Tomoko est vendue par sa mère à une maison de geishas. Sa beauté et son intelligence lui permettront d’échapper à la prostitution mais le monde « des saules et des fleurs » ne tardera pas à révéler l’impitoyable cruauté que dissimule son apparente frivolité. Ce superbe roman-fleuve est aussi une histoire d’amour, de haine et de jalousie entre une fille et sa mère ; deux destins croisés de femmes dans une société japonaise dominée par l’argent et le pouvoir des hommes. Mais il y a plusieurs romans dans Le Miroir des courtisanes, et la richesse des sujets traités concourt à en faire une œuvre d’une extrême densité dont les diverses facettes sont toutes traitées avec une égale justesse de ton. Tomoko, petite fille intelligente et malheureuse, femme-fleur attachante de droiture et d’authenticité, enfin femme mûre et obstinée dont la réussite sociale n’a pas durci le cœur, est l’héroïne la plus remarquable, la plus « vraie » des romans d’Ariyoshi Sawako, et ne peut que susciter la sympathie et l’admiration.

 

Mon Avis : La partie la plus intéressante de ce long roman est celle consacrée au monde des geishas : un monde parallèle à celui de la prostitution mais qui s’en distingue très nettement. La geisha reçoit en effet, dès sa plus tendre enfance, une éducation artistique très stricte – et même sévère – au cours de laquelle elle est formée à la musique et au chant, et où les patrons de la maison à laquelle elle appartient veillent jalousement sur sa virginité. C’est vers quinze ans qu’elle est déflorée, d’une manière tout à fait officielle, par un homme choisi pour sa position sociale et pour son expérience. A partir de là, elle devient officiellement geisha et un homme riche et puissant sert de protecteur à la jeune femme, et peut même l’entretenir durant de nombreuses années, mais elle est tenue de rembourser sa dette (le prix de son éducation) à la maison de geishas à laquelle elle appartient. Pour reconquérir sa liberté elle doit donc rembourser une somme très importante, et ne peut y parvenir que si elle tombe sur un protecteur très généreux et si elle est elle-même débrouillarde et travailleuse.
Un autre aspect intéressant du livre est la relation chaotique entre Tomoko et sa mère – une relation dans laquelle les sentiments les plus contradictoires sont mélangés – et je pense que beaucoup de lecteurs suivront avec intérêt et empathie cette relation forte entre une fille sensible et une mère aussi cruelle que fantasque.
Le troisième aspect intéressant du Miroir des courtisanes est son côté documentaire et historique : il fourmille effectivement d’une quantité impressionnante de détails sur les us et coutumes japonais au cours de la première moitié du 20è siècle. On trouvera par exemple de très nombreuses explications sur le port du kimono et les couleurs qui conviennent à chaque âge et à chaque situation, mais aussi sur les différents mets dégustés à la période du nouvel an, ou encore sur les soins de beauté que pouvaient utiliser les femmes (je pense par exemple à la coutume qui voulait que les vieilles femmes se passent de la laque noire sur les dents), et, d’une manière générale, j’ai eu la sensation d’être véritablement immergée dans le Japon des années 1920 jusque vers 1950.