Mes parents, d’Hervé Guibert

J’avais acheté ce livre après avoir lu A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, que j’avais bien aimé.
Ici aussi il s’agit d’un récit autobiographique, ou plus exactement d’une autofiction, et il est sans doute peu intéressant de chercher à démêler le vrai du faux, puisque souvent l’imaginaire romanesque est au service de la vérité.
Mes Parents est un livre qui juxtapose des souvenirs de manière à peu près chronologique, de la petite enfance à l’âge adulte, et sur des thèmes variés, mais il m’a semblé que le fil conducteur du récit était l’homosexualité du narrateur, ses attirances, ses amours, ses rencontres, et la manière dont ses parents ont réagi c’est-à-dire avec une bienveillante incompréhension.
Le narrateur dresse un portrait de ses parents peu flatteur : il les présente comme avares, mesquins, assez médiocres par leurs ambitions et leurs talents. En même temps, il semble ressentir un grand amour pour son père, même si ce dernier le décevra souvent.
Par rapport à la mère, on ressent aussi une grande aversion mais des aveux d’amour surgissent tout à coup lorsqu’elle tombe gravement malade dans la dernière partie du livre. Les paragraphes deviennent alors plus courts, moins aboutis littérairement, avec des extraits de journal intime, ce qui témoigne de la douleur du narrateur-auteur et de sa peine à s’exprimer.

Un livre intéressant, émouvant, qui m’a paru cependant moins abouti qu’A l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie, avec un côté plus fragmentaire et éparpillé.

Voici un extrait page 64

Le dimanche matin, ma sœur et moi on est obligés d’aller à la messe, sinon on n’a pas les dix francs d’argent de poche hebdomadaire qui nous permettent l’après-midi d’aller au cinéma. La messe est une torture, le dimanche je déteste mon père. Je l’adore le jeudi après-midi, il devient mon meilleur copain. Après le déjeuner nous descendons ensemble dans la rue, ma mère nous regarde derrière la fenêtre, tout de suite je mets ma main droite dans la main gauche de mon père et il les enfouit toutes les deux dans sa poche.

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Etre ici est une splendeur, de Marie Darrieussecq

etre-ici-est-une-splendeur
Quatrième de Couverture :

Paula Modersohn-Becker voulait peindre et c’est tout. Elle était amie avec Rilke. Elle n’aimait pas tellement être mariée. Elle aimait le riz au lait, la compote de pommes, marcher dans la lande, Gauguin, Cézanne, les bains de mer, être nue au soleil, lire plutôt que gagner sa vie, et Paris. Elle voulait peut-être un enfant, sur ce point ses journaux et ses lettres sont ambigus. Elle a existé en vrai, de 1876 à 1907.

Mon avis :

Ce livre est la biographie de la peintre allemande Paula Modersohn-Becker, précurseur de l’expressionnisme, qui est morte à peine à trente-deux ans des suites d’un accouchement difficile, et qui était très peu connue en France avant que Marie Darrieussecq lui consacre ce livre et contribue à lui organiser une exposition au Musée d’Art Moderne cette année 2016, ce qui est une manière très louable de faire connaître cette peintre dans notre pays et de lui redonner la place qu’elle mérite dans l’histoire de l’art du début du 20ème siècle.
J’ai trouvé que Marie Darrieussecq réussissait assez bien à restituer le caractère de son personnage, une jeune femme très enjouée et sans doute trop indépendante pour trouver le bonheur à son époque, où les femmes étaient peu libres de leurs choix.
Malgré le manque d’informations sur certains points, c’est une biographie honnête, où l’auteure ne cherche pas à inventer les éléments manquants et où elle traite certains événements avec beaucoup de délicatesse, comme cette période où Paula Modersohn-Becker quitte son époux et vit probablement une relation avec un autre homme, dont on ne sait pas grand chose sinon qu’il était Bulgare.
Le récit de l’amitié entre Paula et Rilke est assez intéressant, car il s’agit d’une relation curieuse, à la fois intellectuelle et protectrice, où on se demande toujours quelle fut la part d’attirance ou d’amour platonique (cet avis m’est personnel et n’engage que moi).
Première femme peintre à se représenter enceinte, j’ai regretté de lire ce livre après avoir vu l’exposition du Musée d’Art Moderne plutôt que le contraire, car je pense que cette lecture m’aurait fait pénétrer plus profondément dans ses tableaux, et spécialement dans ses nus …
Ce livre nous montre aussi l’admiration que Marie Darrieussecq porte à Paula Modersohn-Becker : visiblement elle se reconnaît un peu en elle, et se trouve des points communs avec ses préoccupations de femme et d’artiste.

Un beau livre, sensible et touchant, qui suggère plutôt qu’il n’affirme, et qui recrée l’atmosphère d’une époque artistiquement riche.

Sarinagara, de Philippe Forest

Philippe-Forest-SarinagaraCe livre est un peu inclassable, à la fois récit, essai, biographie rêvée, et sorte de journal.
Le récit se noue autour d’un épisode dramatique de la vie de Philippe Forest, à savoir la perte de sa fille, âgée de quatre ans, atteinte d’un ostéosarcome en 1995 et dont le combat contre la maladie a duré un an. Après ce deuil terrible, l’auteur et son épouse décident, sans bien savoir pourquoi, de se rendre au Japon, ce qui est l’occasion pour Philippe Forest de vivre dans la réalité un de ses plus vieux rêves d’enfant : une sorte d’errance dans une ville inconnue, où il se perd, et où il ne possède plus rien.
Philippe Forest s’intéresse alors à trois artistes japonais, qui ont connu soit la perte d’un enfant, soit la sidération devant une tragédie historique, et dont il nous raconte en quelque sorte trois récits biographiques : celui du poète Issa (un des plus fameux auteurs de haïku) celui de Sôseki, (l’inventeur du roman japonais moderne), et celui de Yamahata, le premier photographe à être entré dans Nagasaki après l’explosion nucléaire de 1945.
J’ai trouvé que la biographie d’Issa était le cadre d’une réflexion très fine sur le sens profond du haïku : constatation du temps qui s’enfuit, du côté éphémère de toutes choses, désir de retenir le temps et, en même temps, pérennité de l’amour humain.
La biographie de Sôseki est celle qui m’a le plus touchée. Professeur d’anglais, monsieur très convenable, Sôseki est envoyé contre son gré en voyage d’étude en Angleterre pendant deux ans, et, confronté à la vacuité de sa situation et de la vie en général, il s’enfonce dans une sorte de folie, qui ne l’empêchera pas, néanmoins, d’écrire des chefs d’œuvre à son retour au Japon.
Le chapitre sur le photographe Yamahata est celui que j’ai eu le moins de plaisir à lire (c’est un euphémisme), d’une part parce que le personnage est assez antipathique, et d’autre part à cause de l’accumulation de détails horribles et sanglants au moment de l’explosion de la bombe nucléaire.
La dernière partie est une évocation du tremblement de terre de Kobe, ce qui permet à l’auteur de réfléchir aux notions d’oubli et de souvenir, et de revenir plus longuement sur son histoire personnelle, sur ses motivations d’écrivain, et qui est l’occasion de très belles pages teintées de sagesse et de philosophie ténue.

Extrait page 220 :

J’ai fini par penser que le détour que je cherchais devait passer sans doute par le Japon, que le désir que j’avais eu de partir là-bas indiquait que la suite de mon histoire se situait secrètement de ce côté-là du monde. J’ai pris alors conscience d’un phénomène curieux. L’état d’éloignement dans lequel je me trouvais favorisait une sympathie indiscriminée pour toutes les réalités qui m’entouraient. L’univers indifférent où j’étais entré paraissait avoir reçu la confidence impossible de mon propre secret. Toutes les histoires qu’on me racontait répétaient la mienne : celle d’Issa ou bien de Sôseki, d’autres encore, si nombreuses que je les ai immédiatement oubliées. C’est dans un tel état d’esprit que, me documentant sur l’histoire de la photographie japonaise, je me suis arrêté sur une image prise par un certain Yosuke Yamahata au lendemain de l’explosion nucléaire de Nagasaki. Et, instantanément, j’ai su que l’histoire racontée par une telle image s’adressait à moi et qu’il était inutile de différer plus longtemps le moment où elle prendrait place dans le récit de ma vie.

La première Gorgée de bière de Philippe Delerm

Il y a quinze ans, en 1997, ce livre avait été un immense succès de librairie. C’est peut-être la raison pour laquelle je ne l’avais pas lu à l’époque : je redoutais l’engouement passager, le phénomène de mode.

Et puis il se trouve qu’une amie me l’a offert récemment et il m’a semblé intéressant de m’y plonger pour voir s’il avait résisté au temps qui passe.

Côté positif : c’est un livre assez plaisant à lire – un livre qu’on déguste ou même qu’on sirote. On peut lire deux pages, le reposer, le reprendre, et on peut même l’oublier quelques jours ou quelques semaines et le retrouver sans le moindre inconvénient puisque chaque chapitre fait au maximum deux pages et demie.
En ce sens c’est un livre bien adapté aux lecteurs paresseux que nous sommes tous un peu – surtout en ces périodes estivales !

Par ailleurs l’écriture est assez travaillée, il y a une joliesse, une subtilité dans l’évocation des sensations, comme par exemple lorsqu’il décrit le parfum des pommes à la cave.
J’ai aimé l’évocation du dimanche soir – quand malaise et plaisir se mélangent – j’ai aimé l’évocation des vapeurs d’inhalation ou encore la difficulté à trouver une position confortable pour lire sur la plage.
J’ai aussi aimé l’achat du paquet de gâteaux du dimanche matin, un petit chapitre qui a le mérite de la simplicité.

Mais je n’ai pas aimé cette espèce de nostalgie « vieille France des années 50 » pour le saucisson, les vieux trains, les balades à bicyclette et les pantalons marrons en velours côtelé.
Je n’ai pas aimé cette complaisance rétro – très « image d’Épinal » – sur la pétanque ou le Tour de France, sans parler des kaléidoscopes, des romans d’Agatha Christie ou des boules à neige.

Et puis, en finissant ce livre, je me suis souvenue de la vraie raison pour laquelle je n’avais pas lu ce livre à l’époque où tout le monde se l’arrachait : je n’aimais pas trop l’idée qu’il faut apprendre à se contenter des petits plaisirs – je voulais qu’on me parle de grands bonheurs ou de terribles drames mais pas de petites choses …
Je me demande si je n’avais pas un peu raison !?