Face aux Ténèbres de William Styron

couverture chez Folio

J’ai lu Face aux Ténèbres, de William Styron, dans le cadre de mon mois thématique sur la maladie psychique. Ce livre parle en effet de la dépression qui a frappé l’auteur dans les années 80.

Quatrième de Couverture par Philippe Sollers


Nous ne croyons pas à l’Enfer, nous sommes incapables de l’imaginer, et pourtant il existe, on peut s’y retrouver brusquement au-delà de toute expression. Telle est la leçon de ce petit livre magnifique et terrible.
Récit d’une dépression grave, avec son cortège d’angoisses, d’insomnies, de « rafales dévastatrices », de tentations de suicide, il nous montre pour la première fois ce qu’est réellement cette « tempête des ténèbres » intérieure qui peut frapper n’importe qui à chaque instant, mais peut-être plus particulièrement certains écrivains, ou artistes, Hemingway, Virginia Woolf, Romain Gary, Primo Levi, Van Gogh : la liste de ces proies désignées de l’ombre serait longue.
Enfer, donc, comme celui de Dante, douleur sans autre issue que celle de l’autodestruction, état de transe incommunicable que ne soupçonnent pas les autres, pas même les psychiatres.
Pourtant, la guérison est possible, on peut en tirer une connaissance nouvelle. Avec précision et courage, le grand romancier qu’est William Styron plaide ici à la fois pour une meilleure compréhension de notre prochain abîmé dans l’horreur, et contre le goût du néant qui nous guette tous.

Mon Humble avis :


Voici un livre puissant et qui va à l’essentiel en un volume assez court (127 pages) pour nous montrer la lente descente aux enfers d’un homme – l’auteur lui-même – qui doit faire face à une grave dépression. Si, dans les premières pages, William Styron parvient encore à faire face à la plupart de ses obligations d’écrivain célèbre (remise de prix, repas honorifique, etc.) et à donner le change tant bien que mal vis-à-vis de tant de sollicitations, ses capacités se réduisent au fur et à mesure des chapitres et l’angoisse devient si envahissante qu’il finit par ne presque plus pouvoir bouger de son lit ou seulement parler.
Ce livre est bien documenté du point de vue médical et psychiatrique, et William Styron compare à plusieurs reprises les connaissances médicales sur la dépression, telles qu’il les a lues, et son propre ressenti de dépressif, ses constats à partir de son expérience vécue. La confrontation de ces deux types de connaissances – livresques et personnelles – m’a parue très riche et passionnante.
William Styron cherche à travers ce livre à faire mieux comprendre la dépression à ceux qui ne l’ont jamais vécue de l’intérieur et qui donc ne peuvent pas l’imaginer. Il souligne à quel point la dépression est indescriptible, indicible, incommunicable, mais, en même temps, il parvient à trouver des mots percutants pour la transcrire : « transe », « tempête sous un crâne », et d’autres expressions et explications très parlantes qui réussissent à nous dépeindre cette si grande douleur psychologique.
Le livre est aussi un message d’espoir pour tous les dépressifs, car il montre comment l’auteur s’est sorti de son désespoir, comment il a pu guérir. Il donne quelques pistes de guérison, il essaye de dire les phrases que les dépressifs auraient besoin d’entendre pour sortir la tête de l’eau.
Ecrit en 1990, à une époque où l’on parlait encore très peu de la dépression et où l’on stigmatisait fortement les malades psychiatriques, on peut s’apercevoir que les choses pourraient encore beaucoup s’améliorer aujourd’hui, que les progrès tardent à venir.
Et, dans ce sens, ce beau livre est encore d’une actualité tout à fait évidente.

Un Extrait page 88

Le sentiment de perte, dans toutes ses manifestations, est la clé de voûte de la dépression – en ce qui concerne l’évolution de la maladie et, très vraisemblablement, ses origines. Par la suite, je devais peu à peu acquérir la conviction que dans certaine perte accablante éprouvée lors de mon enfance, résidait vraisemblablement la genèse de mon mal ; en attendant, et tout en mesurant la dégradation de ma condition, j’éprouvais à propos de tout un sentiment de perte. La perte de tout respect de soi est un symptôme bien connu, et pour ma part, j’avais pratiquement perdu tout sens de mon moi, en même temps que toute confiance en moi. Ce sentiment de perte risque de dégénérer très vite en dépendance, et la dépendance risque de faire place à une terreur infantile. On redoute la perte de tout, les choses, les gens qui vous sont proches et chers. La peur d’être abandonné vous étreint. (…)

Des Poèmes d’Anne Barbusse

Couverture chez Encres Vives

Ce long poème est extrait des « Quatre murs le seau le lit » paru chez Encres Vives en 2020 dans la collection Encres Blanches (n°804)


Présentation de la poète :

Anne Barbusse est née en 1969 à Clermont-Ferrand. Après des études de lettres classiques à Paris, elle enseigne quelques années à l’Université Paris VIII. Puis elle s’installe dans un village du Sud de la France. Elle enseigne actuellement le français langue étrangère aux enfants migrants. En pleine crise grecque, elle reprend ses études à distance et obtient un master traduction de littérature néo-hellénique en 2017, et elle traduit de la poésie grecque moderne. Elle commence réellement à envoyer ses textes aux éditeurs à la faveur du confinement. (Source : Quatrième de Couverture, Editeur).

Présentation du recueil :

« les quatre murs le seau le lit » est un recueil issu d’un journal poétique plus vaste écrit lors de plusieurs séjours en hôpital psychiatrique pour dépression. Il en constitue aussi la clôture, l’acmé, l’enfermement extrême, avec le traumatisme de la chambre d’isolement et d’une expérience de dépersonnalisation, où, à ma perte de repères due à la dépression, la psychiatrie va rajouter une perte d’identité. Recluse involontaire (et par erreur), je passe environ dix jours à attendre une libération, en demandant à mon écriture de préserver un moi déjà abîmé, en demandant à la poésie de reconstruire ce que la psychiatrie, sous couvert de soigner, a démoli. (Source : Quatrième de Couverture, par la poète)

Extrait page 5 :

ces mêmes couloirs jaunes qui ont connu tant de fous passants
(et des fous dansants)
avec le carrelage de petits carreaux multicolores
de laides chaises de laides plantes toutes en plastique
et Van Gogh au-dessus pauvre Van Gogh
les Tournesols
plus loin les champs tournoyants sous le ciel tournoyant
plus loin le café de nuit peint comme café de jour
patience
patience – et un Gauguin – femmes à Tahiti
je ne connais plus les proverbes mais je sais qu’ils existent
je suis dans les mots mais souvent ils m’échappent
je suis dans l’H.P. mais j’oublie maints détails – mais cette fois en pyjama interdiction de
sortir du bâtiment alors je vais le connaître par cœur

en pyjama
bleu
comme ciel mer lac amour nuit
en pyjama laide et belle de la beauté de la folie psychiatrique
démesuré trop long déhanché mal fagoté
en chaussettes
pas d’habits pour sortir chez le commun des mortels
pas de bagues pas de boucles d’oreilles qui ornent trop et font paraître belle
être réduit à un corps laid
faire disparaître le corps dans l’ampleur du tissu
se faire disparaître dans l’anonymat du costume que plusieurs nous sommes à porter
bleu
comme le jour les prunes les iris le lilas
comme le fond des mers et le fond de la souffrance
si tant est qu’elle arbore couleur
mon pyjama bleu et moi errons dans les dédales fermés du bâtiment fermé
les portes s’ouvrent mais pour les autres ceux qui ont habits
je ne sais ce qu’est être coquette pour l’amant

**

Anne Barbusse

Des textes d’Antonin Artaud

Ces textes sont extraits de L’Ombilic des Limbes, paru chez Poésie/Gallimard. Mon exemplaire date de 2007 et je l’ai lu et relu à maintes reprises.

Note sur Antonin Artaud :

Antonin Artaud (1896-1948) est un poète, acteur, écrivain, essayiste, dessinateur et théoricien du théâtre français. Il commence à souffrir de troubles psychiques et de dépression dès la fin de ses études, en 1914. En 1921, il rentre dans la compagnie de Charles Dullin et s’intéresse au Mouvement Dada. Il commence à publier des poèmes dès les années 20. En 1923, il commence à jouer au cinéma et tournera avec Dreyer, Pabst, Abel Gance. Il rentre dans la compagnie de théâtre des Pitoëff. En 1924, il rejoint l’aventure surréaliste, qui vient juste de voir le jour et il « entre en littérature » à ce moment-là. L’Ombilic des Limbes et le Pèse-nerfs sont publiés en 1925. En 1927, Artaud rompt avec les surréalistes car ils se sont ralliés au Parti Communiste. En 1932, il publie Le Théâtre de la cruauté, qui devait avoir un grand retentissement. De 1937 à la fin de sa vie, il est interné dans divers asiles psychiatriques et subit des électrochocs à répétition, contre sa volonté. (Source : Wikipédia, résumé par mes soins).

Page 103

Si l’on pouvait seulement goûter son néant, si l’on pouvait se bien reposer dans son néant, et que ce néant ne soit pas une certaine sorte d’être mais ne soit pas la mort tout à fait.
Il est si dur ne plus exister, de ne plus être dans quelque chose. La vraie douleur est de sentir en soi se déplacer sa pensée. Mais la pensée comme un point n’est certainement pas une souffrance.
J’en suis au point où je ne touche plus à la vie, mais avec en moi tous les appétits et la titillation insistante de l’être. Je n’ai plus qu’une occupation, me refaire.

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Page 98

Le difficile est de bien trouver sa place et de retrouver la communication avec soi. Le tout est dans une certaine floculation des choses, dans le rassemblement de toute cette pierrerie mentale autour d’un point qui est justement à trouver.
Et voilà, moi, ce que je pense de la pensée :
CERTAINEMENT L’INSPIRATION EXISTE.
Et il y a un point phosphoreux où toute la réalité se retrouve, mais changée, métamorphosée, – et par quoi ? ? – un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles.

**

Page 106

Toute l’écriture est de la cochonnerie.
Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons.
Toute la gent littéraire est cochonne, et spécialement celle de ce temps-ci.
Tous ceux qui ont des points de repère dans l’esprit, je veux dire d’un certain côté de la tête, sur des emplacements bien localisés de leur cerveau, tous ceux qui sont maîtres de leur langue, tous ceux pour qui les mots ont un sens, tous ceux pour qui il existe des altitudes dans l’âme, et des courants dans la pensée, ceux qui sont esprit de l’époque, et qui ont nommé ces courants de pensée, je pense à leur besognes précises, et à ce grincement d’automate que rend à tous vents leur esprit,
– sont des cochons.
Ceux pour qui certains mots ont un sens, et certaines manières d’être, ceux qui font si bien des façons, ceux pour qui les sentiments ont des classes et qui discutent sur un degré quelconque de leurs hilarantes classifications, ceux qui croient encore à des « termes », ceux qui remuent des idéologies ayant pris rang dans l’époque, ceux dont les femmes parlent si bien et ces femmes aussi qui parlent si bien et qui parlent des courants de l’époque, ceux qui croient encore à une orientation de l’esprit, ceux qui suivent des voies, qui agitent des noms, qui font crier les pages des livres,
– ceux-là sont les pires cochons.
Vous êtes bien gratuit, jeune homme !
Non, je pense à des critiques barbus.
Et je vous l’ai dit : pas d’œuvres, pas de langue, pas de parole, pas d’esprit, rien.
Rien, sinon un beau Pèse-Nerfs.

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Un quinze août à Paris de Céline Curiol

couverture chez Babel

Dans le cadre de mon mois thématique sur la maladie psychique, je vous propose aujourd’hui Un quinze août à Paris, histoire d’une dépression écrit en 2014 par l’écrivaine Céline Curiol. Ce livre est à la fois un récit autobiographique et surtout un essai sur les caractéristiques de la dépression, une analyse de ses effets et de ses manifestations, vues de l’intérieur.

Note biobibliographique sur l’Autrice (source : Wikipedia)

Céline Curiol est une romancière et essayiste née en janvier 1975.
Ingénieure de formation, elle a vécu une douzaine d’années à l’étranger, dont une majeure partie à New York.
Ses œuvres sont principalement publiées chez Actes Sud, maison d’édition qui participe à sa promotion.
Son premier roman, Voix sans issue, a été traduit dans une quinzaine de langues et salué par l’écrivain américain Paul Auster comme « l’un des textes de fiction les plus originaux et les plus brillamment exécutés par un écrivain contemporain. »
S’ensuivent un second roman Permission, un récit de voyage Route Rouge et Exil intermédiaire, sur la disparition de l’amour conjugal.
De sa résidence à la Villa Kujoyama de Kyoto, elle a tiré un roman, L’Ardeur des pierres, paru à la rentrée 2012.
En 2013, elle apporte sa contribution à la collection « Essences » d’Actes Sud, avec un texte hybride, À vue de nez.
En 2014, son ouvrage, Un quinze août à Paris : histoire d’une dépression, explore, à travers le récit d’une expérience personnelle, les mécanismes d’invasion de la dépression, et rapporte les points de vue d’artistes et de scientifiques sur cette maladie.
De 2010 à 2016, elle a été membre du conseil d’administration de la Maison des écrivains et de la littérature.
Elle est l’autrice en 2016 de Les vieux ne pleurent jamais.

Présentation de l’éditeur sur ce livre :

En 2009, Céline Curiol se trouve confrontée à l’étrange sensation d’avoir perdu le goût de vivre, celui de penser, d’imaginer. De ne plus pouvoir réagir. Agir sur son propre corps, le maîtriser. Quelques années plus tard, elle tente de dire et de comprendre comment s’est insinuée en elle cette extrême fragilité physique et psychologique dont elle revisite les strates, désireuse de circonscrire les symptômes de cette maladie appelée dépression, en parler, la nommer ; tant la solitude et le déni qui à l’époque l’entouraient jusqu’à la submerger auraient pu la tuer.

Mon humble Avis :

Dans l’un des premiers chapitres de ce récit-essai, Céline Curiol dit qu’elle aimerait écrire ici le livre qu’elle aurait aimé lire quand elle était en dépression et j’ai trouvé en effet qu’elle décortique les différents symptômes de la maladie en essayant de leur chercher une description, une explication et une issue. Je ne sais pas si une personne dépressive pourrait guérir par la lecture de ce livre, mais en tout cas je pense que cela pourrait la pousser à consulter et à se soigner si elle n’en est pas déjà convaincue et à réfléchir sur elle-même et les racines profondes de son mal-être.
Céline Curiol se base dans ce livre sur les citations les plus révélatrices, choisies avec soin, d’un grand nombre d’auteurs célèbres (romanciers, essayistes, philosophes, cinéastes, et, plus rarement, des psychologues ou des médecins) ayant souffert de dépression et ayant témoigné sur ce sujet d’une manière ou d’une autre, dans leur œuvre, leurs interviews ou leur correspondance. Elle cherche à travers ces phrases à cerner toutes les caractéristiques, même les moins évidentes et les moins connues, de la dépression, avec ses modes de pensée particuliers (ruminations, logorrhée, négativité, pessimisme, honte, peur de l’abandon, excès de logique et manque d’imagination, angoisse de la solitude, déni de la maladie et de sa gravité donc refus de se soigner, etc.) mais aussi les sensations corporelles qui lui sont propres (symptômes liés à l’angoisse, impression de temps qui ne passe plus, oppression, palpitations et pesanteur extrême).
Mais ce livre a aussi le grand intérêt d’évoquer les réactions auxquelles doit se confronter le dépressif de la part de son entourage : incompréhension, maladresses, minimisation de son état, ironie déplacée ou encore rejet brutal. Beaucoup de ses amis s’écartent d’elle parce qu’elle est malade, et la renvoient à sa solitude sous prétexte qu’ils ne peuvent rien pour elle. Même de la part des psychiatres et des institutions médicales, elle ne reçoit pas toujours l’attention et la bienveillance que son état exigerait normalement, bien au contraire.
Un livre magnifique : tout à la fois intelligent, profond, sensible, émouvant, qui fera mieux comprendre la dépression à ceux qui ne la connaissent pas directement et qui aidera certainement les dépressifs ou anciens dépressifs à y voir plus clair sur leurs fragilités et à prendre du recul sur eux-mêmes.

Un Extrait page 27 :

(..) Et tout au long de la dépression, je souhaiterais souvent, de toutes mes forces, que quelqu’un me parle pour de bon.
Ma délivrance passerait par l’effet d’une parole, j’en avais le pressentiment. A cette parole, je pourrais m’accrocher comme à une planche de salut pour naviguer dans les eaux tumultueuses de ma propre pensée. Par son extrême justesse, cette parole souveraine ferait taire toutes mes spéculations. Elle imposerait le calme dans mon petit royaume plein de tumulte et, par sa vérité incontestable, rendrait la réalité, dont je m’entêtais à retenir la version la plus foudroyante, tolérable. Ainsi j’espérais qu’une des rares personnes auxquelles je me confiais prononce enfin une phrase magique qui me sauverait. Cette phrase aurait contenu le monde qui m’avait été enlevé ; elle aurait été une vraie promesse.
Mais cette phrase ne vint jamais. Puisqu’elle ne pouvait pas alors exister.
(…)

**

Un autre extrait page 45

« Peut-être vaut-il mieux ne pas lui dire », déclarerait un jour le Dr B., après que je lui eus annoncé que, pour la première fois depuis sept mois, un homme m’avait invitée à prendre un verre quelques jours plus tard.
« Ne pas lui dire quoi ?
– Que vous êtes en dépression. »
Je sentirais monter en moi, sa phrase à jamais gravée dans ma mémoire, une colère sourde, me demandant ce que mon infirmité avait de rédhibitoire pour qu’il me recommande de la cacher. Contagieuse ? Naïve étais-je alors, estimant que le galant inconnu ne pourrait m’en tenir rigueur ; au mieux serait-il touché par une femme en détresse… Je regarderais incrédule le psychiatre. « Je pense qu’il ne vaut mieux pas », répéterait-il. « Et pourquoi ? » lancerais-je avec défiance, blessée à l’idée qu’il me faudrait dorénavant taire ce dont sa recommandation semblait impliquer que je ne pouvais qu’avoir honte.
Le Dr B. pèserait probablement ses mots avant de répondre : « Il risquerait de ne pas être à l’aise. »
Ne pas être à l’aise ? Était-il d’emblée exclu qu’il puisse éprouver de l’attirance pour des charmes qui ne pouvaient tous s’être fanés du jour au lendemain ?
Le psychiatre devait pourtant avoir raison ; il suffisait de poser les choses autrement. Qui avait envie de s’emmerder avec une « dépressive » ? Tant que je n’émergerais pas de ma torpeur, qui n’était que partiellement dissimulable, je serais mise à l’écart du commerce de la séduction et jugée responsable de mon propre état. C’était là cruelle ironie. Car ce que recherche la personne en crise, ce sont des bras mentaux, entre lesquels venir se reposer, des bras aussi tendres, aussi forts que la plus généreuse forme de compréhension.
(…)

**

Deux Poèmes de Denis Hamel

Dans le cadre de mon Mois Thématique sur la Maladie Psychique d’octobre 2021, je vous propose la lecture de ces deux beaux poèmes de mon ami le poète Denis Hamel.
Ces deux poèmes sont extraits de son recueil Le Festin de fumée, paru en 2016 chez les Editions du Petit Pavé, dans la collection du Semainier.

Note sur le Poète :

Denis Hamel est né en 1973. Il vit et travaille à Paris.
Il lit de la poésie depuis 1995, en écrit depuis 1999 et en publie (peu) en revue depuis 2002.
Ni avant-gardiste ( Charybde) ni anti-moderne (Scylla), il cherche une clairière dans la forêt de l’écriture.
(Source : éditeur)

Solian

mon amour est terni
comme ces vieux couverts
en argent qu’on oublie
dans les meubles sévères

de la maison d’enfance
des spectres de chiffons
comme en chiens de faïence
rêvent de puits sans fond

menant de salle en faille
bleue, les soupirs du bois
qui vieillit et travaille
comme un être aux abois

disent les mots du temps
au givre des fenêtres
oh pensée du printemps
je ne me sens plus être

**

capitalisme et psychose

des nuées d’oiseaux noirs
montent derrière mes yeux
au loin les bâtiments
les blocs utilitaires

entourés de nature
et de fleurs anhistoriques
l’école, la caserne, l’usine
et l’asile entrent dans le couchant

j’ai pris des psychotropes
et marche péniblement
dans les rues de mon enfance
les habitats mortuaires

décorés de guirlandes
invitent à l’immobilité
face au pouvoir de la matière
dans le pays des araignées

**

Je ne me souviens de rien, de Diane-Sara Bouzgarrou

affiche du film

Dans le cadre de mon Mois Thématique sur la maladie psychique, j’ai regardé ce moyen-métrage (59 minutes) de la réalisatrice Diane-Sara Bouzgarrou, dont j’avais entendu parler par mon ami le poète Denis Hamel, qui l’avait vu lors de sa sortie en salles en 2017 et qui l’avait beaucoup aimé.

Quatrième de Couverture du DVD (Présentation de la réalisatrice):

Décembre 2010 : la révolution éclate en Tunisie, le pays de mon père. Les cris de fureur du peuple tunisien rejoignent d’une étrange manière l’agitation intérieure qui grandit en moi depuis quelques semaines. Traversant au même moment un épisode maniaco-dépressif d’une grande intensité, je suis diagnostiquée bipolaire et entre en clinique psychiatrique. Au sortir de cette longue dépression, je n’ai presque aucun souvenir de ce moment de vie. Me restent des dizaines d’heures de rushes, des centaines de photos, deux carnets remplis d’écrits, de collages, de dessins, précieuses traces palliant à mon amnésie. Plus de quatre ans après, ces quelques mois de ma vie restent encore inaccessibles à ma mémoire. Le projet de ce film : la reconstituer et tenter de montrer la réalité de cette maladie.

Mon humble avis :

A partir de matériaux disparates, la réalisatrice se prend elle-même comme sujet d’étude et d’examen, et on voit à travers les diverses séquences comment elle perd peu à peu ses repères, avec des discours qui deviennent de plus en plus étranges, un peu outranciers, puis déconnectés de la réalité lorsqu’elle se retrouve en clinique psychiatrique. On voit aussi les réactions très calmes et raisonnables de ses proches et de sa famille, qui semblent à la fois inquiets pour elle mais prêts à la soutenir et, semble-t-il, toujours très présents pour la rassurer et l’écouter, comme son compagnon et ses parents. Au cours de sa maladie, la réalisatrice-héroïne semble traverser des épisodes de grande excitation euphorique, où elle trouve tout « magnifique » (les phases maniaques) mais elle connaît aussi l’abattement, l’angoisse et les pensées suicidaires dans ses phases de dépression. Les images sont par instants saccadées, heurtées, bousculées, et partent tantôt vers le plafond tantôt vers le sol comme pour nous montrer le déséquilibre intérieur de la réalisatrice et les chamboulements de son esprit. Indépendamment de l’image, de nombreux textes s’affichent sur fond noir, et je les ai beaucoup appréciés car ils donnent des points de vue éclairants et une prise de recul sur ce qui nous est montré, comme si les mots écrits constituaient une sorte de salut, quelque chose à quoi se raccrocher en dernier recours. La présence de collages, de dessins, de photos au sein du film complète l’autoportrait psychologique de la réalisatrice et multiplie les facettes et les points de vue.
Un très bon film, qui montre la maladie psychique dans sa réalité et dans son vécu quotidien, sans chercher à présenter la folie comme une chose horrifique ou repoussante, et sans non plus la présenter comme anodine ou banale, et donc, selon moi, avec un regard très juste et très humain !

Deux poèmes de Pascal Ulrich


J’ai trouvé ce poème dans le recueil Une visite au D.15 (l’hôpital des malades imaginaires) paru aux éditions du Contentieux en septembre 2019.
Pascal Ulrich (1964-2009) est un poète, peintre, dessinateur, revuiste, éditeur.

***

Je me glisse dans les draps du néant
comme dirait madame la métaphore
ce qui n’est pas sans risque
entendez ceci
ce n’est pas sans risque
de tout envoyer choir
dans un grand bruit
tantôt de silence
tantôt de fanfare free-jazz
car sachez aussi que l’angoisse existe
même si ce n’est que du cinéma
mais tout de même
tout de même
la mort existe
même si ce n’est qu’un mirage

***

La nuit
tous les psychiatres sont gris
mais ne croyez pas
qu’à l’aube
ils seront roses

***
PASCAL ULRICH

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Vous pouvez vous procurer ce livre en contactant Robert Roman (Les éditions du Contentieux) 7 rue des Gardénias – 31100 Toulouse.

***

L’Homme qui entendait des voix, d’Eric Dubois

Le poète Eric Dubois (né à Paris en 1966) vient de faire paraître aux éditions Unicité ce récit autobiographique qui aborde le sujet de la schizophrénie à travers un témoignage très sincère et lucide. Nous découvrons le contexte dans lequel la maladie s’est déclenchée, mais le poète se garde des explications et des analyses faciles. On remarque qu’il mène alors la vie tout à fait typique d’un jeune trentenaire des années 1990, avec ses amitiés, son contexte professionnel compliqué, ses relations amoureuses, l’usage de cannabis. Il explique et décrit l’apparition de cette maladie qui le conduit à l’hôpital, et les conséquences qu’elle a aujourd’hui encore sur son existence. Les effets secondaires des médicaments, le fait de vivre avec un handicap invisible, la difficulté de trouver du travail, les psychothérapies qui l’apaisent, les nombreuses amitiés poétiques qu’il a nouées.
Eric Dubois ne nous présente la schizophrénie ni comme une catastrophe ni comme un dédoublement de la personnalité (une idée fausse pourtant bien ancrée dans la population) mais comme une maladie psychique parmi d’autres, avec laquelle il faut apprendre à vivre.
Un livre qui intéressera ceux qui s’interrogent sur cette maladie, ou sur la psychiatrie en général, ou qui aiment lire des parcours de vie, des témoignages pleins d’humanité et de vérité.

Voici un extrait :

Et il y avait ces lumières, criardes, violentes, ces couleurs vives comme sous l’effet d’une drogue puissante. Épuisé et ravi, je me laissais aller à des rêves faits en plein jour, parfois, j’avais l’impression de voyager dans le temps, et observais chaque époque au coin d’une rue, mes ancêtres traverser les passages pour piétons, et aussi des petits êtres qui apparaissaient et disparaissaient en un quart de seconde. Les odeurs nauséabondes me poursuivaient également, là, où elles n’avaient pas lieu d’être. Et enfin les voix, Élie, Élie, Élie qu’elles disaient, pas méprisantes, pas ordurières, juste entêtantes, insectes de l’aube et du crépuscule, à certaines heures, mais toujours de courte durée.

Tout ce que j’aimais, de Siri Hustvedt

J’avais déjà lu un roman de Siri Hustvedt – Un été sans les hommes – et, comme je ne l’avais pas trouvé désagréable, j’avais envie d’essayer un autre livre de cette auteur.
Comme Tout ce que j’aimais est son roman le plus connu et le plus réputé, je pensais ne pas trop me tromper en le choisissant.
Avant de donner mon avis je vous propose un petit extrait de la Quatrième de Couverture qui pose les bases de cette histoire :

Un jour qu’il visite une exposition collective, Léo Hertzberg reste fasciné devant l’autoportrait d’un inconnu, William Wechsler. Intrigué et profondément séduit, il décide de rendre visite à l’artiste. Cette rencontre marque le début d’une fantastique amitié qui lie aussi rapidement leurs compagnes.
Ensemble, ils vont vivre et créer l’art, l’amour, la paternité … Jusqu’à ce que la réalité les arrache à ce rêve collectif.

Mon avis :

Les 165 premières pages m’ont prodigieusement ennuyée car il ne se passe à peu près rien. Un petit cercle d’intellectuels et d’universitaires new-yorkais se pose des questions existentielles sur l’art contemporain, sur l’hystérie au 19è siècle, sur l’anorexie et la boulimie, etc …
Les personnages sont un peu creux, les relations humaines n’ont pas beaucoup d’épaisseur.
Ensuite, une quarantaine de pages sur le deuil m’ont paru assez touchantes, avec des accents de vérité intéressants.
Et, malheureusement, le reste jusqu’à la fin m’a à la fois ennuyée, irritée voire affligée car l’auteure accumule les clichés, les invraisemblances, et croit nous faire très peur avec des histoires cousues de fil blanc où les méchants sont des monstres de perversité et où les gentils sont des anges de patience et de perfection.
J’ai eu l’impression, en lisant ce roman, que Siri Hustvedt avait tiré tout son propos et tous les ressorts de son histoire en lisant le Manuel des Troubles Psychiatriques (DSM IV) car beaucoup de maladies psychiques sont explorées les unes après les autres, depuis les troubles alimentaires jusqu’à la psychopathie en passant par la toxicomanie, mais sans apporter de vision personnelle sur ces sujets, et en se conformant bêtement à la nosographie, ce qui donne des personnages stéréotypés, tout d’un bloc.
J’ai trouvé que ce livre manquait de vision et de vécu.
Une énorme déception et une certitude : je ne lirai plus d’autre livre de cette auteure.

J’ai lu ce roman dans le cadre du défi Autour du monde elles écrivent, pour la littérature anglo-américaine.

Voici un extrait qui m’a plu malgré tout :

Erica buvait des boîtes d’un aliment liquide appelé Ensure. Le soir, elle prenait un somnifère. Au bout de quelques mois, elle devint plus gentille envers moi mais cette nouvelle sollicitude avait quelque chose d’impersonnel, comme si elle s’était occupée d’un SDF et non de son mari. Elle cessa de dormir dans le lit de Matt et revint dans le nôtre. Je l’y rejoignais rarement, préférant dormir dans mon fauteuil. Une nuit, en février, je m’éveillai pour découvrir qu’Erica m’enveloppait d’une couverture. Plutôt que d’ouvrir les yeux, je feignis d’être encore endormi. Quand elle posa ses lèvres sur mon front, je m’imaginai la tirant à moi et lui embrassant le cou et les épaules, mais je ne le fis pas. A cette époque, j’étais comme un homme engoncé dans une lourde armure et, à l’intérieur de cette forteresse corporelle, je vivais avec une obsession : je ne veux pas qu’on me console.

L’enfant bleu, d’Henry Bauchau


Après avoir lu plusieurs livres d’Henry Bauchau (Œdipe sur la route et Antigone) qui m’avaient éblouie par leur beauté et leur humanisme, j’ai eu envie de prolonger la découverte de cet écrivain avec L’enfant bleu, paru en 2004 chez Actes Sud, et qui nous transporte, cette fois, non plus dans l’Antiquité mythique mais dans le Paris des années 2000.

L’histoire : se déroule en majeure partie dans un hôpital de jour – où Véronique, une psychothérapeute sensible aux arts, prend en charge durant de nombreuses années un adolescent psychotique en proie à des crises de violence fréquentes. Cet adolescent, Orion, s’exprime verbalement par du délire et des propos mystérieux où il est question, entre autres, de démon, de rayons, de chevaux, d’enfant bleu, de fille sauvage, et autres éléments étranges que l’on parvient à élucider peu à peu. La thérapeute, particulièrement dévouée et attentive, ne tarde pas à remarquer les dons d’Orion pour le dessin et la peinture, et l’encourage vivement dans cette voie pour l’amener à exprimer ses angoisses et à donner corps à son monde intérieur. Il lui vient assez vite l’intuition que la peinture pourrait bien être la vocation du jeune homme. Les années passent, des liens de confiance et d’amitié se nouent entre la thérapeute et le jeune homme, il évolue tantôt en bien tantôt dans le sens d’une régression. (…)

Mon avis : J’ai beaucoup aimé suivre l’évolution d’Orion au fur et à mesure des années, et j’ai trouvé que ses délires étaient particulièrement intelligents et bien tournés (peut-être un peu trop ?), et que la thérapeute était en quelque sorte le médecin idéal, qui prend son patient en considération et va même jusqu’à le faire pénétrer dans sa sphère privée puisqu’elle l’invite chez elle, lui présente son mari, le reçoit quand il débarque à l’improviste, etc., si bien que ses collègues lui font remarquer « qu’elle se concerne trop », ce qui est le moins qu’on puisse dire. J’ai trouvé étonnant également que cet hôpital de jour mobilise autant d’efforts pour un seul patient pendant aussi longtemps, et ne lui donne aucun traitement médicamenteux, alors que ses crises sont d’une violence extrême. Bref, j’ai lu ce roman avec beaucoup de plaisir mais il ne m’a pas semblé réaliste, même si Henry Bauchau exerçait la profession de psychanalyste et devait savoir comment se passaient les choses dans la réalité. Mais peut-être voulait-il montrer une thérapie idéale.
J’ai trouvé beaucoup de points communs avec son roman Œdipe sur la route : la présence du Minotaure, des labyrinthes, l’importance de l’art dans le salut moral des êtres, l’importance de l’amitié et des relations de soutien (dans Œdipe sur la route c’était Antigone qui soutenait son père et l’aidait à traverser les épreuves et les années).
Autre détail surprenant : Henry Bauchau (né en 1913) a écrit L’enfant bleu à plus de 90 ans, et pourtant on croirait d’après l’énergie des personnages, leurs doutes, leurs crises et leur capacité à évoluer, que ce livre aurait pu être écrit par un auteur bien plus jeune.

Un beau livre, sur un thème rarement traité, et qui dégage beaucoup d’humanité et une grande foi en la vie.