L’écharpe rouge, d’Yves Bonnefoy


Au début des années 60, Yves Bonnefoy écrit un poème d’une centaine de vers libres, à la tonalité énigmatique, qu’il considère comme une idée de début de récit. Mais, reprenant plusieurs fois ce texte par la suite, il ne parvient ni à le continuer ni à l’interpréter, et ce n’est qu’une cinquantaine d’années plus tard qu’il aboutit à une interprétation, éclairante sur son enfance, sur son rapport à ses parents, sur sa façon d’envisager le langage et la parole poétique. Cette analyse de texte, passant par le prisme de la mémoire, nous en apprend finalement beaucoup sur le poète, sur sa conception de la poésie et sur les éléments qui ont nourri son inconscient. Mais, pour autant, si ce livre puise parfois dans la psychanalyse, il garde avec elle de fortes distances, doutant par exemple du complexe d’Œdipe stricto sensu et lui préférant le plus subtil complexe d’Orphée, que le poète invente pour l’occasion. Ce poème énigmatique, qui sert de point de départ au livre, intitulé L’écharpe rouge, met en scène une représentation allusive des parents d’Yves Bonnefoy. Il faut préciser que ses parents représentaient chacun des langages bien particuliers, le père taciturne, le patois partagé par le couple mais dont l’enfant était exclu, la langue poétique proche de celle de l’enfance, et la langue savante, conceptuelle, aux fins utilitaires.
Ce sont surtout ces évocations des parents, des souvenirs d’enfance, qui m’ont touchée et qui m’ont paru vraies. Les explications du poète sur ses conceptions de la langue m’ont semblé moins convaincantes, moins claires parfois, alors que le reste du récit est écrit dans un style limpide et précis.
Un livre que j’aurai sûrement beaucoup de plaisir à relire, pour approfondir et affiner ma compréhension, et qui donne en tout cas très envie de replonger dans la poésie d’Yves Bonnefoy.

Extrait page 79 :

Toute la famille avait accompagné Elie à la gare, on causait autour de lui, dans l’attente de l’omnibus, mais moi, assez enfant pour cela encore, je m’étais mis en tête de lui offrir un porte-bonheur, et je m’étais éloigné jusqu’à l’aiguillage, là où le quai s’effaçait dans l’herbe, déjà celle de la campagne alentour. Pour ses derniers mètres ce bord de la voie ferrée était recouvert de trèfle, petites feuilles sombres serrées au ras du sol les unes contre les autres, et mon désir était d’y trouver un de ces trèfles à quatre feuilles qui assurent prospérité et bonheur.

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Fragments d’un discours amoureux, de Roland Barthes


Ce livre est un essai sur le discours amoureux, ou plus exactement sur ce que pensent les amoureux de leurs sentiments, sur la manière dont ils vivent leur passion dans leur for intérieur : chaque thème (l’attente, la jalousie, l’absence, l’excès de scrupules, le sentiment de devenir fou, la scène de ménage, etc.) est puisé dans une œuvre littéraire – souvent le Werther de Goethe mais aussi Proust ou Stendhal – et est analysé en profondeur, avec une grande lucidité, étayé de réflexions philosophiques ou psychanalytiques.
Il y a en tout quatre-vingts thèmes – que Barthes nomme figures – classés par ordre alphabétique, et qui trouvent écho les uns dans les autres, puisque par exemple l’idée de souffrance se retrouve dans une majorité de thèmes, mais la manière d’exprimer cette souffrance est variable et connaît des paliers d’intensité, de la nostalgie au suicide en passant par la mauvaise humeur ou l’angoisse.
Ce livre parle merveilleusement bien de l’amour non réciproque, du malheur d’aimer, mais ne prend pas en compte le bonheur d’aimer et l’amour partagé, qui est peut-être en effet un tout autre sujet, un autre sentiment.
J’ai l’impression qu’on ne peut pas parler de ce livre sans faire de la paraphrase, aussi je préfère vous donner quelques extraits significatifs.

 

Extrait sur l’absence, page 19

Beaucoup de lieder, de mélodies, de chansons sur l’absence amoureuse. Et cependant, cette figure classique, dans Werther, on ne la trouve pas. La raison en est simple : ici, l’objet aimé (Charlotte) ne bouge pas ; c’est le sujet amoureux (Werther) qui, à un certain moment, s’éloigne. Or, il n’y a d’absence que de l’autre : c’est l’autre qui part, c’est moi qui reste. L’autre est en état de perpétuel départ, de voyage ; il est, par vocation, migrateur, fuyant ; je suis, moi qui aime, par vocation inverse, sédentaire, immobile, à disposition, en attente, tassé sur place, en souffrance, comme un paquet dans un coin perdu de gare. L’absence amoureuse va seulement dans un sens, et ne peut se dire qu’à partir de qui reste – et non de qui part : je, toujours présent, ne se constitue qu’en face de toi, sans cesse absent. Dire l’absence, c’est d’emblée poser que la place du sujet et la place de l’autre ne peuvent permuter ; c’est dire : « je suis moins aimé que je n’aime. »

Extrait sur Les lunettes noires page 51

X parti en vacances sans moi, ne m’a donné aucun signe de vie depuis son départ : accident ? grève de la poste ? indifférence ? tactique de distance ? exercice d’un vouloir-vivre passager (« sa jeunesse lui fait du bruit, il n’entend pas ») ? ou simple innocence ? Je m’angoisse de plus en plus, passe par tous les actes du scenario d’attente. Mais, lorsque X ressurgira d’une manière ou d’une autre, car il ne peut manquer de le faire ( pensée qui devrait immédiatement rendre vaine toute angoisse), que lui dirai-je ? Devrai-je lui cacher mon trouble – désormais passé (« Comment vas-tu ? ») ? Le faire éclater agressivement (« Ce n’est pas chic, tu aurais bien pu … ») ou passionnément (« Dans quelle inquiétude tu m’as mis ») ? Ou bien, ce trouble, le laisser entendre délicatement, légèrement, pour le faire connaître sans en assommer l’autre (« J’étais un peu inquiet … ») ? Une angoisse seconde me prend, qui est d’avoir à décider du degré de publicité que je donnerai à mon angoisse première.