L’Eurydice d’Elfriede Jelinek


J’avais envie depuis assez longtemps de découvrir l’oeuvre très controversée d’Elfriede Jelinek (écrivain autrichienne née en 1946, Prix Nobel de Littérature en 2004, auteure entre autres de La Pianiste) mais ne savais pas par quel livre commencer. Et c’est en passant devant le rayon théâtre de ma librairie préférée que je suis tombée sur celui-ci : Ombre (Eurydice parle).
Je me suis dit que c’était une excellente idée de s’intéresser au mythe d’Orphée à travers la figure d’Eurydice qui a toujours eu un rôle assez secondaire, effacé, alors qu’elle aurait certainement beaucoup à dire, elle qui est restée dans le monde des morts (Les Ombres) plutôt que de suivre Orphée, qui voulait la ramener vers le monde des vivants.
Elfriede Jelinek transforme donc un personnage de femme passive qui n’arrive pas vraiment à exister en une héroïne qui s’affirme – mais elle s’affirme en tant qu’Ombre, en tant que morte ayant rejoint le néant et ne possédant plus ni corps ni conscience ni inconscient, ce qu’elle ressent comme une libération.
Au fur et à mesure qu’on avance dans ce monologue, on sent qu’Eurydice s’éloigne de plus en plus du monde des vivants et de leurs préoccupations car son discours semble de plus en plus figé, sa pensée est moins construite et plus fermée sur elle-même, comme dans un désir de ne plus avancer du tout, de faire du sur-place dans un temps aboli.
Dans les premiers temps de ce monologue, Eurydice analyse le deuil maladif d’Orphée à grand renfort de discours psychanalytiques (que je goûte très moyennement) mais qui a cependant l’intérêt de mettre en lumière la pathologie d’Orphée qui refuse la séparation du deuil, qui refuse que la Nature soit plus forte que sa propre volonté.
Elfriede Jelinek fait d’Orphée un chanteur de rock adulé de ses groupies, des petites filles aux corps et aux cervelles vides, qui poussent des cris dès qu’elles le voient, un Orphée dépressif dont les désirs n’ont pas de limites.
J’ai aimé certains passages de cette pièce, surtout dans la première moitié, mais l’idée de l’auteure, comme quoi il vaut mieux ne pas exister et rejoindre le monde des ombres plutôt que d’être vivant, me rend assez perplexe et, jusqu’à preuve du contraire, je préfère pour ma part être en vie …
J’ai bien aimé par contre l’écriture de cette pièce, avec des jeux de mots que la traductrice a très bien su rendre en français, et une langue très rythmée, haletante, avec par moments des notations et des images d’une belle poésie.

Extrait page 23

Il devra se défaire de moi, moi pour ma part, qui n’est cependant plus à moi, toute défaite depuis longtemps, c’est pas si mal, être soudain insouciante et irresponsable, abandonner ses dépouilles et foutre le camp, sortir de soi et tout simplement s’en aller. Me laisser, me laisser enfin être, me laisser seule, ce que de toute façon je suis, il ne pouvait tout simplement accepter de me laisser à cette région qui soudain me parait si joyeuse, lumineuse, aimable, maintenant que je peux enfin y aller : il ne me laissera pas. Il ne me laissera pas en rester là. (…)

Cette pièce est parue en 2018 aux éditions de l’Arche, dans une traduction de Sophie Andrée Herr.

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Esclaves de l’amour, de Knut Hamsun

Esclaves de l’amour est un recueil de quatorze nouvelles écrites entre 1897 et 1905.
Knut Hamsun, né en 1859, est un écrivain norvégien, auteur du célèbre roman La Faim, et qui obtiendra le Prix Nobel de Littérature en 1920. Il prend parti pour le régime nazi pendant la deuxième guerre mondiale et meurt en 1952.

Dans plusieurs de ces nouvelles, les rapports entre hommes et femmes sont marqués par la duplicité, la trahison. Le héros masculin est amoureux d’une femme mais elle lui préfère son rival après beaucoup d’hésitations et ayant donné de faux espoirs à notre héros malheureux. Mais, dans la première nouvelle (Esclaves de l’Amour), la situation est inversée et c’est une serveuse de café qui se voit préférer une élégante dame en jaune par le beau jeune homme dont elle s’est éprise et qui profite d’elle et de son argent tout en l’appelant son « esclave ».
J’ai particulièrement aimé la nouvelle intitulée La Dame du Tivoli dont le personnage féminin est très mystérieux : on se demande si elle est mythomane, folle, ou si ses paroles reflètent un fond de vérité, et j’aime bien cette ambiguïté entretenue jusqu’à la fin, ainsi que les réactions du héros qui sont un peu à l’image des nôtres pendant cette lecture.
La mort est aussi très présente dans ces nouvelles, avec plusieurs histoires d’assassinats ou tentatives de meurtres, qui surviennent de manière très brutale, inattendue, et qui désarçonnent le lecteur. On trouve également une histoire de revenants (Un fantôme) mais elle m’a semblé plus faible que les autres, ne m’a pas convaincue.
Une autre de ces nouvelles que j’ai beaucoup aimée est Zachaeus : elle se passe aux Etats-Unis, ne comporte aucun personnage féminin et est extrêmement cruelle. Elle m’a semblé préfigurer un peu l’ambiance des romans de Steinbeck.
Mais la nouvelle qui m’a le plus étonnée est Une mouche tout à fait banale, de taille normale, qui m’a paru d’une grande modernité, oscillant entre l’ironie et la déraison, très étrange.
Si vous aimez les nouvelles, je vous conseille vivement ce livre !

L’aveuglement, de José Saramago

aveuglement_saramago J’ai lu ce roman L’aveuglement du romancier portugais José Saramago parce que le blogueur Goran du blog des livres et des films, a réalisé une couverture pour ce livre et qu’il m’en a dit beaucoup de bien, aussi je le remercie pour ce judicieux conseil, et je vous conseille de visiter son blog ICI
Pour information, José Saramago est un romancier portugais mort en 2010, prix Nobel de Littérature en 1998, et qui a publié L’aveuglement en 1995.

L’histoire est simple, du moins dans son postulat de départ : En effet, un pays est touché peu à peu par une épidémie de cécité : cela commence par un seul individu puis se propage progressivement à toutes les personnes qu’il a croisées, et ainsi de suite, jusqu’à ce que tout le pays soit atteint, sauf une personne : la femme du médecin ophtalmologue que le premier aveugle est allé voir quand il s’est aperçu de sa cécité. Lorsque le groupe des aveuglés n’est constitué encore que de quelques cas, les autorités inquiètes de cette nouvelle forme de maladie les met en quarantaine dans un asile désaffecté, mais les nouveaux arrivants sont de jour en jour plus nombreux et la nourriture n’est pas souvent livrée, laissant les aveugles livrés à la faim à l’inconfort et au manque d’hygiène que leur handicap provoque.

Mon avis : C’est incontestablement un livre puissant, dont on ne ressort pas indemne car il est émaillé de scènes terribles, meurtres, viols, mais qui sont compensées par une grande finesse dans l’écriture, des réflexions tantôt psychologiques tantôt philosophiques, qui font qu’on ne s’enfonce jamais complètement dans la désespérance, sans compter la solidarité qui anime le petit groupe de personnages principaux, sorte de tribu archaïque menée avec intelligence par le médecin et sa femme.
Cette population perd, en même temps que la vue, toute dignité humaine et tombe dans un état d’animalité terrible, où la seule préoccupation est de trouver de la nourriture, il n’y a plus d’hygiène, plus de commerces, plus d’industries, le pays est livré aux pilleurs et à l’anarchie.
On a pu souligner que les personnages de ce roman n’avaient pas de nom, et en effet, ils sont désignés par un détail physique que les autres personnages ne peuvent pas voir (« la jeune fille aux lunettes teintées », « le garçon louchon », « l’homme au bandeau », etc.), seule la femme du médecin est identifiée par son statut d’épouse, que tous les autres personnages connaissent, montrant ainsi son rôle particulier dans l’histoire.
J’avoue avoir été étonnée (en bien) par la dernière partie du roman, que je ne dévoilerai pas, mais où l’atmosphère change notablement.

Des poèmes d’Octavio Paz

J’ai trouvé ces poèmes dans le recueil Le feu de chaque jour paru chez Poésie/Gallimard.
Octavio Paz est un poète mexicain (1914-1998) qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 1990.

octavio_paz_le_feu

Réveil en plein air

Les lèvres et les mains du vent
le cœur de l’eau
un eucalyptus
les nuages qui bivouaquent
la vie qui naît chaque jour
la mort qui naît chaque vie

Je frotte mes paupières :
le ciel marche sur la terre

***

Toucher

Mes mains
ouvrent le rideau de ton être
t’habillent d’une autre nudité
découvrent les corps de ton corps
Mes mains
inventent dans ton corps un autre corps.

***

Intérieur

Pensées en guerre
veulent briser mon front

Par des chemins d’oiseaux
avance l’écriture

La main pense à voix haute
le mot en convie un autre

Sur la feuille où j’écris
vont et viennent les êtres que je vois

Le livre et le cahier
replient les ailes et reposent

On a déjà allumé les lampes
comme un lit l’heure s’ouvre et se ferme

Les bas rouges et le visage clair
vous entrez toi et la nuit

***

Octavio PAZ

L’Etranger de Sully-Prudhomme

sullyPrudhomme Mon dernier article était sur Marceline Desbordes-Valmore, et je retourne aujourd’hui à la poésie du 19è siècle, avec le poète Sully-Prudhomme (1839-1907) , extrêmement apprécié à son époque – au point de recevoir le Prix Nobel de Littérature en 1901 – mais bien délaissé de nos jours.
Son poème le plus connu est Le Vase brisé mais j’ai choisi de publier aujourd’hui L’Etranger, dont j’aime la dernière strophe surtout.

L’étranger

Je me dis bien souvent : de quelle race es-tu ?
Ton cœur ne trouve rien qui l’enchaîne ou ravisse,
Ta pensée et tes sens, rien qui les assouvisse :
Il semble qu’un bonheur infini te soit dû.

Pourtant, quel paradis as-tu jamais perdu ?
A quelle auguste cause as-tu rendu service ?
Pour ne voir ici-bas que laideur et que vice,
Quelle est ta beauté propre et ta propre vertu ?

A mes vagues regrets d’un ciel que j’imagine,
A mes dégoûts divins, il faut une origine :
Vainement je la cherche en mon cœur de limon ;

Et, moi-même étonné des douleurs que j’exprime,
J’écoute en moi pleurer un étranger sublime
Qui m’a toujours caché sa patrie et son nom.